Carmel

Dernière année de la vie de Thérèse

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Fusain réalisé par Céline pour l'Appel aux petites âmes. L'oeuvre est inversée ; on distingue Orion à droite.

Septembre-Décembre 1896

Une chronologie est semblable à une peinture pointilliste, cette technique utilisée à la fin du XXe siècle juxtaposant de petits points de peinture pour faire émerger le sujet. C'est un peu ce que nous tentons de faire ici pour la dernière année de vie de Thérèse, ne rassemblant que quelques évènements parmi ces intenses derniers mois de la jeune carmélite. Une chronologie de cette dernière année de la vie de Thérèse fait ressortir deux tendances similaires :

- au niveau physique c'est affreux
- au niveau spirituel c'est affreux

L'une tendance alimente l'autre et vice-versa, c'est une lutte à mort.

Au niveau spirituel c'est affreux

Rappelons brièvement le temps pascal de 1896, Thérèse évaluera en ces termes en juin 1897 (cf . Ms C 31 r) :
« Il m'envoya l'épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies. »
Cette nuit qu'elle décrira en janvier 1897 à Sœur Thérèse de Saint-Augustin en ces termes :
« Je ne crois pas à la vie éternelle, il me semble qu'après cette vie mortelle il n'y a plus rien. Je ne puis vous exprimer les ténèbres dans lesquelles je suis plongée ». Souvenirs d'une sainte amitié, n°12.

Au niveau physique c'est affreux

Ces déclarations sont accompagnées par les premières hémoptysies [crachement de sang] de la semaine sainte, le Jeudi Saint 2 avril 1896 au soir.

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Thérèse en informe Soeur Marie de la Trinité, aide-infirmière et Mère Marie de Gonzague sa prieure. Celle-ci se tourne vers Francis la Néele, époux de Jeanne Guérin depuis le 1er octobre 1890 (ci-contre une photo du couple).

Il est appelé par Mère Marie de Gonzague car on croit qu'avec lui le secret sera mieux gardé en cas de nouvelle désastreuse. Il examine sa cousine par alliance à travers la grille de communion et se demande si ce n'est pas un petit vaisseau brisé au fond de la gorge...

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Thérèse continue donc à travailler au sein de la communauté. Voici les emplois qu'elle occupe au cours de sa dernière année de vie.

Elle est sacristine :

Thérèse est assistante de Sœur Marie des Anges à la sacristie depuis mars 1896. Elle y avait passé 2 ans de février 1891 à février 1893.  Son travail consiste à préparer tout ce qui est nécessaire pour le culte, comme on le voit dans ce tableau de Sœur Marie du Saint-Esprit : les ornements, les vases, les vêtements liturgiques et le matériel nécessaire aux célébrations, la préparation de l'encens et du pain d'autel. Le pain d'autel est cuit par une autre sœur, à l'époque c'est Sœur Marie-Philomène.

Thérèse est depuis mars 1896 à la lingerie

Elle y est à sa demande. Elle a convaincu Mère Marie de Gonzague de la laisser travailler avec Sœur Marie de St Joseph, une religieuse que les autres trouvent difficile, tour à tour exaltée puis déprimée, et très colérique.

Mère Marie de Gonzague et Mère Geneviève ont longtemps tenté de l'équilibrer mais c'est Thérèse qui l'aidera le plus, comme elle lui était attachée dès avant son entrée. En effet, quand Thérèse avait 9 ans, Marie de St Joseph l'avait rencontrée au parloir en 1882 et lui avait offert une image dédicacée : "À ma gentille petite Thérèse!" La gentillesse a traversé les années : Marie de St Joseph a alors 38 ans et Thérèse 23. En mars donc, avec la complicité de Mère Marie de Gonzague, Thérèse essaiera de la faire sortir de sa mélancolie en la secondant à la lingerie.

"Si vous saviez comme il faut lui pardonner", dira-t-elle à Sœur Marie du Sacré-Cœur, selon son témoignage au Procès Ordinaire, comme elle est digne de pitié ! Ce n'est pas sa faute si elle est mal douée." Sœur Marie de St Joseph quittera le carmel en 1909, à la demande de la nouvelle prieure Mère Marie-Ange, qui exigera du Dr La Néele un certificat médical justifiant l'éloignement de la communauté pour neurasthénie grave.

Emploi de peinture :

Enfin, Thérèse dépanne encore à l'occasion Sœur St Jean Baptiste à l'emploi de peinture pour enluminer des images, et peut-être aussi un peu de travail sur les étoles : le monastère vendait les deux.

Comme on peut voir sur le plan du monastère, la localisation de la sacristie est aisée pour une personne qui a des problèmes respiratoires. Pour la lingerie, il faut monter un étage, comme pour se rendre à sa cellule. Et il faut en monter encore un autre pour l'emploi de peinture, qui est au grenier de la lingerie. Rappelons qu'aucun de ces lieux n'est chauffé. 

Septembre 1896

C'est le 7 septembre que Thérèse commence ses 10 jours de retraite privée (la dernière), retraite qui entraînera un échange très dense de correspondance avec Sœur Marie du Sacré-Cœur, et aboutira à la création de ce qu'on appellera le Manuscrit B, dont on voit ici le passage célèbre du folio 3 verso. C'est la trace de cette intense lumière sur sa vocation.

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Et le 18 septembre, Thérèse reprend entièrement la vie commune, avec toutes les contraintes de l'horaire. C'est-à-dire lever à 5h moins le quart pour l'oraison de 5 à 6 heures, avec toutes les autres observances et activités de la journée comme toutes ses consœurs jusqu'au coucher, vers 23h. Voir ici l'horaire du temps.

Octobre 1896

Du 8 au 15 octobre 1896, c'est la retraite annuelle de la communauté. Chaque année, la communauté vit un temps de retraite ensemble, avec un prédicateur qui stimulera sa marche à la suite du Christ. Cette année, le prédicateur est le Père Godefroid Madelaine, prémontré de l'Abbaye de Mondaye, à 80 km à l'ouest de Lisieux. Il venait de passer les 22-24 juin pour prêcher un triduum, trois jours pour disposer les sœurs à la grâce du jubilé exceptionnel concédé cette année-là aux catholiques de France, en l'honneur du 14e centenaire du baptême de Clovis à Reims.

Credo total

Thérèse l'a déjà rencontré et le connaît un peu. Elle ose donc pendant la retraite communautaire lui confier ses doutes contre la foi. Le Père lui conseil­le de porter le credo en permanence sur son cœur. Une solution très matérielle, très physique. Thérèse obéit et choisit d'en écrire le texte avec son sang (cliquer sur la photo de gauche).

Le 21 octobre, Thérèse écrit la première lettre d'une série de 11 lettres à l'Abbé Bellière qui a refait surface après son service militaire - LT 198. Et dix jours plus tard, le 31 octobre 1896, c'est l'arrivée du premier courrier de Chine du Père Roulland, le second frère missionnaire dont Thérèse a la charge. La relation de Thérèse avec ces deux jeunes hommes sera très importante pour elle jusqu'à sa mort : en leur écrivant, elle se définit et se comprend elle-même dans les choses terribles qu'elle vit. Il lui écrit entre autres les grandes dates de sa vie (lire ici), et Thérèse est épatée par ses dates, plus précisément par celle du 8 septembre 1890, où elle a fait profession et où lui, le même jour, a reçu une confirmation de sa vocation à Notre Dame de la Délivrande.

Novembre 1896

Le premier novembre, Thérèse répond au Père Roulland et elle lui demande une relique d'avance : une mèche de cheveux ! Il s'exécute gentiment, et la relique a été conservée par la communauté après la mort de Thérèse.

Et pour rester dans le même cadre de vie missionnaire, c'est au cours de ce mois de novembre 1896 que le Carmel de Saïgon, fondé par Lisieux en 1861, réclame du renfort. Photo du préau à droite.

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Thérèse aimerait bien que cette demande la concerne, car elle pense avoir une vocation missionnaire, et sa prieure et sa communauté en sont convaincues. Son départ est projeté, mais pour avoir un signe du Bon Dieu, la communauté commence une Neuvaine à Théophane Vénard à cette intention du 21 au 30 novembre. Pendant la neuvaine, Thérèse lit et copie des extraits de la Vie de Théophane Vénard, que nous avons en intégralité sur le site.

Ce sont surtout ses lettres à sa famille qui la passionnent: « Je suis intéressée et touchée plus que je ne saurais dire ! », confiera-t-elle plus tard dans une lettre à Roulland du 19 mars 1897 (LT 221).

La communauté continue à prier la neuvaine pour obtenir un signe appuyant le départ éventuel de Thérèse pour Saigon. Or pendant la neuvaine, Thérèse recommence à tousser. C'est donc un signe. Il y a eu aussi un autre signe que les sœurs n'ont peut-être pas su lire: juste avant la neuvaine, le 4 novembre 1896 une sœur tourière de l'accueil meurt de tuberculose à l'âge de 22 ans : Sœur Marie Antoinette. Le langage de sa circulaire rédigée à la suite de son décès utilise l'expression maladie de poitrine. Au 19e siècle, le mot tuberculose répandait la terreur, la maladie étant la cause de 1 décès sur 7 en Europe, de 150,000 par an en France et de un par semaine à Lisieux en 1897.

TH sacristine

Toujours est-il que la communauté comprend que Thérèse ne partira pas au Vietnam. Nous avons une photo prise de cette Thérèse un peu désorientée à peu près au moment où elle comprend que "le fourreau n'est sans doute pas aussi solide que l'épée", comme elle l'écrit de manière très imagée dans sa LT 221.

Thérèse nous présente ce visage en novembre 1896, au moment où sa famille - sœurs et cousine - s'est amusée à faire deux vues des sacristines à l'œuvre. Voir les deux photos TH-39 et TH-40.

sainte-Therese-de-Lisieux 40

Coïncidence : les sacristines ont justement demandé ce mois-là une poésie à Thérèse. C'est Sœur Marie-Philomène qui la demande au nom de toutes les sacristines. Marie-Philomène était la chef d'atelier des pains d'autel et à la sacristie même, on trouvait Sœur Marie des Anges et Thérèse.

Thérèse leur offre sa poésie n° 40Les Sacristines du Carmel. "Le Ciel, y écrit-elle, ô mystère suprême, se cache..." Mais cela est vécu dans "une paix céleste et profonde que Jésus nous fait savourer, bien que nous ayons à lutter chaque jour" (strophe 8).

Décembre 1896

Avec le froid de l'hiver, la santé de Thérèse ne s'améliore pas au cours du mois de décembre. Mère Marie de Gonzague ordonne d'installer une bonne chaufferette pour la cellule de Thérèse: c'est un véritable petit four (photo à droite).

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Le 3 décembre, le Dr de Cornière vient examiner Thérèse. Il fut pendant des années le médecin de la communauté, qu'il soignait gratuitement. Il ne soigne la jeune Thérèse que depuis juillet 1896. Il ordonne des frictions et c'est Céline, qui fait office de seconde infirmière, qui assure les frictions de Thérèse avec une ceinture de crin.

De Cornière ordonne aussi le 3 décembre la pose d'un vésicatoire. C'est un cataplasme à base de cantharide officinale, qui provoque un soulèvement de la peau, et de ce qui est juste dessous – soulevant aussi comme on croyait alors le mal interne – le détournant de l'intérieur du corps pour l'amener vers l'extérieur.

"Avoir soin de bien nettoyer la place où l'on veut l'appliquer, le serrer sur la peau, l'y fixer au moyen de sparadrap et retenir le tout au moyen d'une serviette. Un vésicatoire a produit son effet quand, en le soulevant, on aperçoit une ou plusieurs grosses cloques. Dans ce cas, on soulève le vésicatoire, on perce la cloque pour permettre au liquide qui s'y trouve de s'écouler et on fait un pansement. Il faut de dix à douze heures pour obtenir l'effet ci-dessus indiqué."

Jacques Nauroy in Revue d'histoire de la pharmacie, 73e année, N. 265, 1985. pp. 113-115.
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Comme le vésicatoire doit être appliqué pendant 12 heures, quand Thérèse s'en fait poser un, elle prend ses repas en cellule. Elle occupe alors sa dernière cellule dont on voit ci-contre le lit et le petit banc.

Marie Guérin décrit tout cela à son père lettre du 4 décembre 1896 en comparant Thérèse à un gueux :

"Ce gueux mange les mets de ta table, que la vénérable matrone, ton épouse, s'ingénie à trouver, des mets délicats et appétissants. Ce misérable gueux a eu hier un vésicatoire sur la poitrine à cause de son état de souffrance."

Sr Marie de l'Eucharistie à son père, 4 décembre 1896

On apprend dans cette lettre que Thérèse a été autorisée à avoir un régime alimentaire spécial.

Le 6 décembre Mère Agnès s'enquiert de Diana Vaughan en écrivant à l'oncle Isidore, en post-scriptum innocent : Avez-vous de nouveaux documents sur D. Vaughan ? (lettre du 6 décembre 1896). Cela nous montre que Mère Agnès est très sensible à la question. En août 1896 un jésuite allemand, le P. Grüber, a déclaré que les textes de Diana étaient certainement un montage. Un autre jésuite, français celui-là, a publié le 1er novembre un 1er article dans la revue Études en déclarant la même chose.

Le 18 décembre, la Revue Catholique de Coutances publie une analyse du Cardinal Parrochi, Vicaire de Sa Sainteté, qui déclare que Diana semble être une personne fictive. Il y a un an, ce même cardinal écrivait à Taxil (photo à droite, à deux âges différents) le 16 décembre 1895 : "Votre conversion est un des plus magnifiques triomphes de la grâce que je connaisse. Je lis en ce moment vos Mémoires, qui sont d'un intérêt palpitant."

Leo-Taxil

Pendant que le dénouement de cette mystification se trame dans l'ombre, Thérèse continue à écrire et une autre poésie suivra en décembre, poésie demandée par Sœur Saint Jean de la Croix et peut-être datée du 8 décembre, jour anniversaire de sa prise d'habit. C'est une sœur très en retrait, peu expansive, qui trouvait que dès son arrivée,  « Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus est extraordinaire, elle nous en remontre à toutes ! » Cette femme avait le don de reconnaître et d'admirer chez toutes les Sœurs, les qualités et les talents dont elle se croyait dépourvue.

C'est donc tout naturellement qu'elle demande à la poète de la communauté d'exprimer en vers ses pensées, que Thérèse réussit à mettre en forme en un poème intitulé "Comment je veux aimer", PN 41.

Thérèse reste aussi très attentionnée avec sa difficile lingère Sœur Marie de Saint-Joseph, au service de laquelle elle s'est mise volontairement. Nous avons deux petits billets rédigés à son intention datant de décembre 1896, qui nous révèlent la vie intérieure de Thérèse :

Que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Coeur de Jésus !... Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux, qu'il fasse volontairement le sacrifice qui lui est demandé et puis qu'il attende le sommeil... en se tenant ainsi paisible, la nuit qu'il ne regardera plus ne pourra pas l'effrayer, et bientôt le calme sinon la joie renaîtra dans son petit coeur. Est-ce trop demander au petit enfant que de fermer les yeux ?... de ne pas lutter contre les chimères de la nuit ?... Non, ce n'est pas trop et le petit enfant va s'abandonner, il va croire que Jésus le porte, il va consentir à ne pas le voir et laisser bien loin la crainte stérile d'être infidèle (crainte qui ne convient pas à un enfant). signé (Un ambassadeur)

Thérèse, LT 205
billet donné à d'autres personnes et revenu miraculeusement au Carmel de Lisieux en 2011.

Le petit A. [ambassadeur] n'a pas envie de sauter de la nacelle, mais il est là pour montrer le Ciel au petit Enfant. ; il veut que tous ses regards, toutes ses délicatesses soient pour Jésus. Aussi serait-il bien content de voir le petit Enfant. se priver de consolations par trop enfantines et indignes d'un missionnaire et d'un guerrier... J'aime beaucoup mon p.E... et Jésus l'aime encore plus.

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En plus, elle lui compose une poésie, peut-être en cadeau de Noël : PN 42 "Enfant, tu connais mon nom" que Sœur Marie de St Joseph recopie avec beaucoup de soin. Elle est touchée par les attentions de Thérèse.

Mais le plus beau cadeau que Thérèse lui fera pour Noël est raconté en Ms C, 13r. Ce sera, un jour de récréation un peu ennuyeuse, de laisser Sœur Marie de St Joseph aller servir de tierce à sa place pour recevoir, à la porte des ouvriers, les branches de sapin pour la décoration de la crèche. Sœur Thérèse de St Augustin est portière, elle demande de l'aide pour les branches, et Thérèse laisse Marie de St Joseph, de 15 ans plus âgée, se lever en premier.

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Noël approche. Le dernier Noël de Thérèse. On voit ci-contre un Enfant Jésus de cire offert par les Guérin qui enchantait le noviciat. Thérèse pense à continuer sa formation auprès des jeunes. La veille de Noël, Céline reçoit une lettre de la Ste Vierge LT 211 où la Ste Vierge demande de l'aide pour l'hébergement  « Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, tu me donneras un doux asile, il est vrai que tu souffriras puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas, plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera ! »

toupie

Et Marie de la Trinité reçoit aussi une lettre, mais pour elle, c'est une lettre de Jésus lui-même LT 212, qui lui propose de jouer à la toupie avec lui: Si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle !

Le carmel avait reçu des bibelots pour envoyer aux missions, dont une toupie. Voir à gauche la photo du minuscule objet, haut de moins de 6 cm. Plusieurs soeurs n'en avaient jamais vu, alors Marie de la Trinité leur fit une démonstration à la récréation. La toupie sera conservée. 

Le 25 décembre en soirée, on chantera une poésie de Thérèse composée pour l'occasion : PN 43  "La Volière de l'Enfant Jésus." C'est un long poème de 15 strophes, chanté sur l'air de Au Rossignol.

voliere

Comme on le constate, Thérèse ne reste pas au lit avec sa fièvre et son épuisement. Elle ne s'arrête jamais ; le lendemain de Noël, elle écrit à l'abbé Bellière une longue lettre (LT 213) où elle livre un peu ce qu'elle vit :

"Il est bien consolant de penser que Jésus, le Dieu Fort, a connu nos faiblesses, qu'il a tremblé...  vous voudrez bien continuer de prier pour moi qui ne suis pas un ange comme vous paraissez le croire, mais une pauvre petite carmélite bien imparfaite et qui cependant malgré sa pauvreté a comme vous le désir de travailler pour la gloire du Bon Dieu."

Thérèse à l'abbé Bellière, LT 213

Le 28 décembre, trois jours plus tard, on recommence la fête à l'occasion des Saints Innocents, fête qui se célébrait alors au carmel en demandant aux jeunes de déployer leur créativité. Le noviciat chante une poésie de Thérèse au chauffoir.  Pour une fois, nous avons une création spontanée de Thérèse, sans demande particulière, mettant en vedette ses frères et sœurs décédés : PN 44 "À mes Petits Frères du Ciel". C'est plutôt un puissant complément poétique d'une image qu'elle avait créée en septembre, pendant sa fameuse retraite qui généra le Manuscrit B. Elle avait alors fait une émouvante image souvenir de ses 4 frères et sœurs morts en bas âge, avec leurs photos.

Le soir de cette fête, nous rapporte Agnès de Jésus, Mère Marie de Gonzague aurait été inquiète de ce qu'à 3 jours d'écart on ne chante ainsi que des poésies de Thérèse. Cela pourrait-il être dangereux pour entretenir l'orgueil de Thérèse ?

Observons la description d'une attitude de combat dans cette poésie n° 44 :

4. Enfants...
Vous êtes sans combats parvenus à la gloire
Des conquérants ;
Le Sauveur a pour vous remporté la victoire
Vainqueurs charmants !

On retrouve cela plus encore dans la prière 17, qui date aussi de la fin de 1896, inspirée par une image représentant Jeanne d'Arc :

Seigneur, Dieu des armées qui nous avez dit : «Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive»... armez-moi pour la lutte, je brûle de combattre pour votre gloire, mais je vous en supplie, fortifiez mon courage.... «C'est vous seul qui êtes mon bouclier, c'est Vous, Seigneur, qui dressez mes mains à la guerre...  je comprends à quel combat vous me destinez, ce n'est point sur les champs de bataille que je lutterai.... Mon glaive n'est autre que l'Amour, avec lui je chasserai l'étranger du royaume...  Je bataillerai donc pour votre Amour jusqu'au soir de ma vie...»

Thérèse esquisse un compte-rendu, avec les images du poème et de la prière, du combat physique et spirituel qu'elle affronte elle-même. A la fin de 1896, Thérèse comprend ce combat personnel à la lumière de celui de Jeanne d'Arc, qu'elle a bien étudié il y a quelques années grâce à la rédaction de ses deux pièces de théâtre (RP 1 et RP 3).