Carmel

Les témoignages du Procès Apostolique

En 58 sessions, en moins d'un an, sont entendus une vingtaine de témoins, dont certains des plus autori­sés, qui avaient déposé, parfois pendant plusieurs jours consécutifs, avec un cou­rage et une constance vraiment exem­plaires. Car on était en pleine guerre mon­diale et les difficultés provenant des hos­tilités se faisaient déjà sentir jusqu'en la lointaine Normandie.

La séance conclusive, qui se tint le 25 août 1916, se rapporte justement à la guerre qui alors battait son plein. L'abbé Godefroy Ma­delaine, prémontré, le fameux « grand-père de l'Histoire d'une âme » comme il aimait se surnommer, aurait dû être in­terrogé. Les lois de suppression l'avaient amené à quitter Saint Michel de Frigolet et à chercher un refuge en Belgique, à Leffe, dans le diocèse de Namur. Et du refuge belge, il aurait dû venir déposer au Procès Apostolique. Mais la Belgique était alors occupée par les allemands, et on ne pouvait songer à un voyage pour quelqu'un qu'on n'arrivait même pas à atteindre par correspondance. Ce fut ainsi que son interrogatoire dut être remis à plus tard.

On en mentionne d'autres qui, après avoir déposé au premier Pro­cès, n'étaient pas présents pour différents motifs. Trois d'entre eux, Auguste Vala­dier, Claude Weber, Etienne Frapereau étaient morts. Le P. Elie de la Mère de Miséricorde, conventuel au monastère du Mont Carmel, en Terre Sainte, se trou­vait, à cause de la guerre, dans l'impos­sibilité de se déplacer.

INTERROGATOIRE DES TÉMOINS

Dans le but de faciliter la lecture de chaque déposition, nous donnons ici un résumé des soixante-six demandes prévues pour l'interrogatoire des témoins.

 

1 - Gravité du serment prêté sous peine d'excommunication éventuelle.

2 - Présentation du témoin.

3 - Pratique sacramentelle du témoin.

4 - Le témoin a-t-il été accusé publi­quement de quelque crime?

5 - Le témoin a-t-il été excommunié?

6 - Le témoin est-il mu par des mo­tifs humains? A-t-il subi quelque pres­sion en vue de ses dépositions?

7 - Le témoin a-t-il connu person­nellement la Servante de Dieu? En a-t-il entendu parler? A-t-il lu quelque publi­cation à son sujet? Ou même des ma­nuscrits non publiés, et, si oui, où sont-ils conservés?

8 - Le témoin a-t-il une particulière dévotion pour la Servante de Dieu?

9 - Que sait-il de sa naissance, de ses parents, de ses frères et soeurs?

10 - Que sait-il de son enfance, de son adolescence, de son éducation? De son caractère? De sa santé et de ses maladies? De ses premières confession et communion? De sa pratique sacra­mentelle?

11 - Que sait-il du début et de l'épa­nouissement de sa vocation? Des obsta­cles rencontrés? De son voyage à Rome?

12 - Le noviciat, la profession. - La vie monastique: observance et offices.

13 - L'obéissance aux commande­ments de Dieu et de l'Eglise, le respect des obligations de son état.

14 - L'exercice des vertus théologales et cardinales.

15 - La foi et ses oeuvres.

16 - Apostolat, esprit missionnaire.

17 - Le culte des principaux mystè­res de la foi. - L'esprit liturgique et le respect de tout ce qui touche au culte divin.

18 - Le mystère eucharistique.

19 - Les jours de fête.

20 - Respect de la Parole de Dieu et du Magistère ecclésiastique. - Attitude à l'égard de l'Eglise romaine.

21 - Attitude et dévotion à l'égard de la Vierge Mère de Dieu, et aussi à l'égard des Anges, de son Ange gardien et des Saints.

22 - L'espérance théologale. Attitu­de de la Servante de Dieu relative à la vie éternelle? relative aux biens tem­porels?

23 - De la pratique de l'espérance dans la réalisation de sa vocation.

24 - Difficultés rencontrées: de la part de qui et en quelles occasions? Ma­ladies? Démon?

25 - Réactions de la Servante de Dieu.

26 - Aidait-elle les autres à pratiquer l'espérance?

27 - L'amour de Dieu. - Fautes mor­telles, fautes vénielles commises par la Servante de Dieu?

28 - Son union de volonté à la vo­lonté divine.

29 - Son oraison mentale, ses prières vocales, ses pensées et ses paroles sur Dieu.

30 - Son attitude au cours des fonc­tions liturgiques et lors de la réception des sacrements.

31 - Son regret des fautes commises par les pécheurs.

32 - Son exercice de l'amour frater­nel pour l'amour de Dieu.

33 - Oeuvres de miséricorde, ex­hortations, pénitences.

34 - Aide à qui se trouve dans le besoin, pardon des injures.

35 - Motifs naturels ou non des oeuvres de miséricorde. Générosité dans l'accomplissement de ses offices.

36 - Délivrance des âmes du purga­toire.

37 - Vertu de prudence: son carac­tère surnaturel et sa pratique.

38 - Prudence dans les conseils, les avertissements, les affaires courantes.

39 - Vertu de justice. - Vertu de re­ligion.

40 - Justice dans ses rapports avec le prochain. - Obéissance et soumission.

41 - Vertu de tempérance. - Nourri­ture, boisson, sommeil.

42 - Vertu de force. - Occasion de la pratiquer de manière ardue: infirmi­tés, maladies et autres difficultés.

43 - Chasteté: tentations, garde des sens.

44 - Pauvreté: manquements, pra­tique.

45 - Obéissance à l'égard de ses pa­rents, puis de ses supérieurs.

46 - Humilité: paroles, exemples, écrits.

47 - Du degré héroïque des vertus de la Servante de Dieu.

48 - Excès de pénitences ou autres exagérations?

49 - Dons « extraordinaires » (pro­phéties, lecture des consciences, extases, visions, apparitions, etc.)?

50 - Miracles, guérisons accomplis de son vivant?

51 - Ecrits de la Servante de Dieu (billets, traités, opuscules, prières, let­tres, etc.)? Appréciation.

52 - Que sait le témoin de la derniè­re maladie et de la mort de la Servante de Dieu?

53 - De l'état de son corps à sa mort? Des funérailles?

54 - De la sépulture? D'une transla­tion?

55 - De marques extérieures de culte ecclésiastique et de vénération indue?

56 - Le témoin a-t-il visité la tombe de la Servante de Dieu? Que sait-il du nombre, de la condition sociale des fi­dèles qui s'y rendent? Ce mouvement de piété est-il, ou non, plutôt en aug­mentation? Procède-t-il d'un zèle in­dustrieux?

57 - Renommée spirituelle de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus de son vivant et après sa mort?

58 - Cette réputation de sainteté suscite-t-elle de l'opposition? Si oui, la­quelle? De la part de qui?

59 - Grâces et miracles après la mort?

60 - Guérisons connues du témoin personnellement?

61 - Précisions médicales à fournir le cas échéant.

62 et 63 - Autres précisions éventuel­les.

64 - Pourquoi attribuer à soeur Thé­rèse de l'Enfant-Jésus, elle-même, cette guérison déterminée?

65 - Opinions des médecins, des pa­rents, de l'entourage et du témoin lui-même sur cette guérison.

66 - Le témoin est invité à complé­ter et à corriger éventuellement tout ce qu'il a déclaré au cours des interroga­toires.

Témoin 1 - Armand-Constant Lemonnier

Le Procès inchoatif «ne pereant probationes » s'ouvre avec le témoignage du P. Armand-Constant Lemonnier (18411917), qui fut d'abord missionnaire de la Congrégation de Notre-Dame de la Délivrande de Bayeux, puis, après la dissolution de cette Congrégation, lors de la séparation de l'Église et de l'État en 1904, aumônier des religieuses de la Sainte Famille de la Délivrande.

Il avait déposé comme premier témoin d'office au Procès ordinaire, le 7 avril 1911 (cfr. vol.  I, pp. 580-584).

Il n'a rencontré Thérèse qu'à l'occasion des retraites qu'il donna au Carmel de Lisieux en 1893, 1894 et 1895 et ses souvenirs sont donc nécessairement limités, mais, dans sa sobriété, cette déposition suffit à nous révéler son zèle apostolique et sa valeur comme directeur spirituel.  Le témoin ne manque pas de mettre en lumière les dons de Thérèse comme éducatrice. «Les novices qui étaient sous sa direction, affirme-t-il, et que j'entendais aussi alors, me témoignèrent qu'elles avaient une confiance toute particulière dans la sagesse de sa direction » (p. 219), - « les pensées surnaturelles lui étaient habituelles et constituaient, je crois, le motif ordinaire, soit de ses actes personnels, soit de la direction qu'elle   donnait aux novices » (p. 221). Il a su des Supérieurs que « lorsque des âmes étaient éprouvées par quelques souffrances, on les adressait à soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus, assuré qu'on était qu'elle leur donnerait conseil et consolation » (pp. 223-224).

Le P. Lemonnier est encore un précieux témoin pour d'autres motifs: il a examiné l'Acte d'offrande à l'amour miséricordieux au cours de la retraite donnée en octobre 1895 (pp. 217, 225), - il rapporte le jugement positif souvent porté sur Thérèse par l'abbé Youf, alors que celui-ci était toujours fort discret et réservé dans ses louanges (pp. 217, 224, 233), - il affirme que mère Marie de Gonzague « qui avait certainement quelque opposition à l'égard de mère Agnès, ne professait au contraire que des sentiments de profonde estime pour la vertu religieuse de Thérèse » (p. 236), - il souligne le sens apostolique que Thérèse donnait à sa vocation carmélitaine (p. 223) et tout l'intérêt qu'elle portait à l'activité des prêtres et des missionnaires (p. 221).

Le P. Lemonnier déposa le 9 avril 1915 au cours de la troisième session (pp. 215-237 de notre Copie publique).

 [Session 3: 9 avril 1915, à 8h.30 et à 2h. de l'après-midi]

[215] [Le témoin répond correctement à la première demande.

 [Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Armand Constant Lemonnier, né à Vassy le premier novembre 1841; je suis prêtre, membre de la Congrégation des Mission-[216]naires diocésains de Notre-Dame de la Délivrande, aujourd'hui dispersés par la loi civile.  Je réside actuellement à la Délivrande où j'exerce les fonctions d'aumônier-chapelain des religieuses de la Sainte Famille.

 

 [Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 [Réponse à la sixième demande]:

Je ne suis mû par aucun sentiment de crainte, d'affection, d'intérêt ou autre motif humain. Je n'ai en vue que la gloire de Dieu et la béatification de soeur Thérèse si cela doit servir à la gloire de Dieu. Je n'ai été influencé par personne au sujet de ma déposition.

 

 [Réponse à la septième demande]:

1° J'ai connu personnellement la Servante de Dieu dans trois retraites annuelles que j'ai données au Carmel de Lisieux, en 1893, 1894 et 1895; à cette occasion je l'ai entendue en confession et aussi en direction.

2° A ces différentes époques, j'ai entendu parler de la Servante de Dieu par plusieurs religieuses du Carmel de Lisieux qui venaient elles aussi en direction, et m'entretenaient de leurs pensées personnelles ou de l'état de la communauté.  J'ai entendu très particulièrement deux de ses soeurs carmélites [217] (soeur Marie du Sacré-Coeur et mère Agnès de Jésus).  J'ai entendu aussi ses deux autres soeurs (Céline et Léonie), alors dans le monde.  A cette même occasion l'aumônier-chapelain du Carmel, monsieur l'abbé Youf, avec lequel j'étais en relations quotidiennes et très intimes, me parla spécialement de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

Depuis, à l'occasion d'une retraite que j'ai donnée à l'abbaye des bénédictines de Lisieux, vers 1898, monsieur l'abbé Domin, aumônier de cette communauté, m'a aussi parlé de la Servante de Dieu qui avait fait ses études dans cette maison.

Enfin, à la Sainte Famille de la Délivrande, une religieuse professe de cette congrégation, appelée Alice Dumoulin, m'a dit qu'elle avait été écolière aux bénédictines de Lisieux en même temps que la Servante de Dieu, et m'a dit à son sujet des paroles d'éloges que je rapporterai plus loin.

 

3°  Au sujet des écrits, je fus consulté vers 1895 sur son «Acte d'abandon à l'Amour miséricordieux » pour savoir si cette formule pouvait être admise.

J'ai lu au moins en partie l'« Histoire d'une âme» et quelques-unes des poésies qui suivent, mais je ne fais nullement état de ces lectures dans ma déposition.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai confiance et dévotion à la Servante de Dieu, parce que je crois qu'elle s'inté-

 

TÉMOIN 1: Armand-Constant Lemonnier

 

resse auprès [218] de Dieu à la gloire de l'Eglise et aux intérêts des âmes.  Mais ces sentiments n'influent aucunement sur la vérité des faits que je rapporterai.

 

 [Réponse à la neuvième demande]:

Je ne sais rien sur ce point, sinon ce que tout le monde sait par la lecture de sa vie.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Je sais par la soeur Alice Dumoulin, religieuse de la Sainte Famille de la Délivrande, que la Servante de Dieu a fait une partie de son éducation chez les religieuses bénédictines de l'abbaye de Lisieux.  Elle avait douze ou treize ans lorsque Alice Dumoulin, âgée de cinq ans, fut elle-même confiée à ces religieuses.  A cause de son âge, Alice fut particulièrement confiée à la Servante de Dieu.  Alice Dumoulin a gardé de sa compagne plus âgée ce souvenir qu'elle m'a rapporté: « Elle était très intelligente, surtout très charitable dans les soins dont elle entourait sa jeune protégée.  De plus, comme Alice est restée à l'abbaye comme pensionnaire jusque vers sa dix-septième année, elle a souvent entendu ses maîtresses exprimer leur estime singulière pour la Servante de Dieu, leur ancienne élève.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Je tiens de la Servante de Dieu elle-même que lorsqu'elle voulut entrer au Carmel à 15 ans, les su-[219]périeurs firent obstacle, à cause 1° de son jeune âge et 2° de la présence dans ce Carmel de Lisieux de deux de ses soeurs, déjà religieuses.  Elle m'a dit comment elle s'était adressée alors, pour obtenir cette permission, à monseigneur l'évêque de Bayeux et enfin au Souverain Pontife Léon XIII, dans un voyage qu'elle fit à Rome; elle m'a dit comment alors elle exposa sa demande au Souverain Pontife, malgré l'intervention de monsieur Révérony, vicaire général, qui ne jugeait pas opportun qu'elle exposât cette affaire au Souverain Pontife.

Tout ce que je viens de dire est rapporté dans l'« Histoire d'une âme», mais je l'ai entendu de la bouche de la Servante de Dieu.

 

 [Réponse à la douzième demande]:

Lorsque je prêchais les retraites que j'ai dites ci-dessus au Carmel, la Servante de. Dieu qui avait 20 ans environ, en 1893, était religieuse professe du monastère.  De mes entretiens, soit avec elle, soit avec les autres religieuses, j'eus la conviction qu'elle était pleinement dans la vocation qui lui convenait.  J'appris d'elle qu'elle était maîtresse des novices, à titre auxiliaire.  Les novices qui étaient sous sa direction et que j'entendis aussi alors, me témoignèrent qu'elles avaient une confiance toute particulière dans la sagesse de sa direction.

 

 [220] [Savez-vous pourquoi la Servante Dieu n'était pas pleinement maîtresse des novices mais seulement pour ainsi dire quasi maîtresse? - Réponse]:

Je crois que c'était à cause de son jeune âge.

 

 [Réponse à la treizième  demande]:

Je sais par mes entretiens avec la Servante de Dieu et les autres membres de la communauté qu'aux époques ci-dessus indiquées, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait une conscience particulièrement droite, simple, sans scrupule et soucieuse de toutes ses obligations.

 

 [Réponse à la quatorzième demande]:

Mon impression personnelle à la suite de mes entretiens avec la Servante de Dieu est que soeur Thérèse se distinguait dans la pratique des vertus, même en comparaison des religieuses les plus ferventes.  La même appréciation m'a été alors exprimée, soit par le chapelain, monsieur Youf, soit par les religieuses que j'ai entendues.

 

[Pouvez-vous donner les noms des moniales qui partageaient cette opinion? - Réponse]:

Je ne pourrais pas préciser ces noms, parce que pendant les retraites, j'entendais successivement les religieuses sans leur demander leur nom.

 

 [Le vicaire général lui demande s'il lui est arrivé d'entendre quelques moniales faire des réserves sur les vertus de la Servante de Dieu. - Réponse]:

Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais entendu [221] émettre aucune appréciation défavorable à son sujet.

[Le témoin poursuit ainsi]:

Quant à dire si la Servante de Dieu a persévéré jusqu'à la mort dans la pratique fidèle des vertus, je ne le sais pas directement, puisque je n'ai eu de relation avec soeur Thérèse qu'à l'occasion des retraites 1893, 1894, 1895; je l'ai su par l'opinion publique qui affirme de toutes parts la sainteté de sa vie et de sa mort.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Ma conviction est que la Servante de Dieu avait une foi profonde et très ardente.  Les pensées surnaturelles lui étaient habituelles et constituaient, je crois, le motif ordinaire, soit de ses actes personnels, soit de la direction qu'elle donnait aux novices.  Je m'en suis assuré par mes entretiens avec elle et avec les religieuses, particulièrement les novices.

 

 [Réponse à la seizième demande]

La Servante de Dieu était certainement préoccupée de l'extension de la foi.  C'est pour cela qu'elle aurait voulu avoir un frère prêtre, qu'elle s'intéressait beaucoup dans ses prières aux travaux des prêtres et spécialement des missionnaires dans les pays infidèles.  Je tiens ces détails soit des confidences de la Servante de Dieu, soit des autres religieuses, ses compagnes.

 

[222] [Réponse de la dix-septième à la vingt-et-unième demande]:

Je ne sais rien de particulier sur ces points.

 

TÉMOIN 1: Armand-Constant Lemonnier

 

 [Réponse de la vingt-deuxième à la vingt-septième demande exclusivement]:

J'ai souvenir que sa disposition dominante et habituelle était une grande confiance en Dieu et un abandon tout filial à la Providence et qu'elle s'efforçait d'inspirer ces mêmes sentiments aux autres.

 

 [Réponse à la vingt-septième demande]:

Ayant été son confesseur, je ne crois pas qu'on me demande sur ce point un témoignage détaillé et précis.  Je crois pouvoir dire cependant qu'elle professait une grande délicatesse de conscience et qu'elle avait horreur des moindres fautes.

 [223] [Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je ne sais rien.

 

 [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Je sais par les communications des religieuses de la communauté que la Servante de Dieu était considérée comme un modèle de régularité et piété.

 

 [Réponse de la trentième à la trente-deuxième demande]:

Je ne sais rien de spécial.

 

 [Réponse à la trente-troisième demande]:

La conversion des pécheurs et le salut  des âmes étaient une de ses intentions habituelles dans ses exercices de piété et ses pénitences.  Elle me disait d'ailleurs que c'était là une des raisons d'être de l'Ordre du Carmel.

 [Réponse à la trente-quatrième demande]:

Je n'ai rien à dire.

 

[Réponse à la trente-cinquième demande]:

Je sais par les déclarations que m'a faites la Servante de Dieu elle-même lors des retraites susdites, comme aussi par les communications des supérieures et d'autres religieuses, que, lorsque des âmes étaient éprouvées par quelques souffrances, on les adressait à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, assuré qu'on était [224] qu'elle leur donnerait conseil et consolation.  J'ai même entendu ces détails de la bouche de religieuses qui avaient elles-mêmes bénéficié de cette charité.

 

 [Réponse de la trente-sixième à la quarante-sixième demande]:

Je ne sais rien de spécial.

 

 [Réponse à la quarante-septième demande]:

J'ai entendu dire soit aux religieuses de la communauté, soit à monsieur Youf, le chapelain et le confesseur ordinaire, que soeur Thérèse faisait beaucoup de bien dans le monastère par l'élévation de ses vertus jointe à une disposition habituelle d'entrain et de bonne humeur.

 

 [Réponse à la quarante-huitième demande]:

Je ne connais rien.

 

 [Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Je ne sais pas.

 

 [Réponse à la cinquantième demande]:

Il n'est pas venu à ma connaissance qu'elle ait fait aucun miracle pendant sa vie.

 

 [Réponse à la cinquante-huitième demande]:

J'ai été amené à examiner d'une manière par-[225]ticulière la formule de consécration composée par la Servante de Dieu et intitulée « Acte d'abandon à l'Amour miséricordieux.»  C'était à la retraite de 1895.  La mère prieure me communiqua cette formule et me demanda si on pouvait la répandre dans la communauté.  Je l'examinai moi-même et la communiquai aussi au révérend père supérieur de notre Congrégation de la Délivrande.  Son avis, comme le mien, fut que cette forme de consécration ne pouvait qu'être salutaire, soit à la Servante de Dieu, soit aux autres membres de la communauté.

Quant aux autres écrits de la Servante de Dieu: « Histoire d'une âme», poésieslettres, etc., elles sont connues de tout le monde.

 

 [Réponse de la cinquante-deuxième à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai pas été en mesure d'examiner ces faits.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Oui, j'ai été moi-même prier sur la tombe de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, cinq ou six fois à des époques différentes.  La première fois, c'était vers 1902 bien avant l'ouverture du Procès Informatif; la dernière fois en septembre 1913.  J'ai fait ces pèlerinages par dévotion et par confiance dans les prières de la Servante de Dieu.  Surtout dans les deux ou trois dernières visites j'ai été frappé du concours nombreux et continu des pèlerins. [226] Dans l'espace d'une demi-heure, je vis venir environ vingt personnes.  Il n'y avait pas seulement des gens du peuple, mais des prêtres, des religieuses et des soldats.  Je crois que ce mouvement de pèlerinage a commencé quelques années après la mort de la Servante de Dieu; depuis ce temps (soit environ depuis l'année 1900 ou 1902) ce mouvement s'est accentué progressivement, et au su de tout le monde il est aujourd'hui de plus en plus considérable.

Aucun fait, à ma connaissance, ne dénote une propagande intéressée en vue d'accroître ce concours de pèlerins; les personnes qui croient avoir obtenu des grâces le disent et provoquent ainsi le développement chaque jour plus grand de ce pèlerinage.  La lecture des « Pluies de roses» où l'on a rapporté des témoignages de grâces obtenues, a sans doute contribué aussi à propager ce mouvement.

 

[Session 4: - 12 avril 1915, à 9h.]

 

[233] [Réponse à la cinquante-septième demande]:

Pendant sa vie, elle était regardée,  soit par les religieuses de son monastère, soit par les personnes pieuses qui fréquentent habituellement le Carmel, comme une âme particulièrement privilégiée

 

TÉMOIN 1: Armand-Constant Lemonnier

 

de Dieu à cause des grâces exceptionnelles qu'elle reçut soit pendant son enfance, soit pendant sa vie religieuse.  On disait aussi qu'elle était favorisée de lumières surnaturelles particulières, soit pour l'intelligence de la perfection chrétienne, soit pour la direction des âmes.  J'ai entendu monsieur Youf, aumônier de la communauté, dire qu'il considérait la lucidité, la profondeur et la sûreté théologique des enseignements de la Servante de Dieu comme extraordinaires, et humainement inexplicables dans une jeune religieuse qui n'avait fait aucune étude spéciale de spiritualité.  Ce témoignage était d'ailleurs conforme au sentiment de la communauté qui m'a été exprimé par plusieurs religieuses.  On la considérait aussi comme une religieuse par[234]ticulièrement fervente, comme un vrai modèle, dont la fidélité tranchait même sur la conduite des plus régulières.  Mais quant à dire qu'on la considérait alors comme « une sainte » au sens strict du mot, c'est-à-dire, comme digne d'être placée sur les autels, je n'oserais l'affirmer.

 

 [Interrogé sur la renommée des vertus et des miracles de la Servante de Dieu après sa mort, le témoin répond]:

Ma conviction très nette est qu'aujourd'hui la Servante de Dieu est regardée dans le monde entier comme une sainte, soit pour l'héroïcité de ses vertus, soit pour l'efficacité de son intercession.  On attend avec impatience le jugement de l'Eglise sur sa béatification et on ne doute pas que cette sentence ne soit favorable.  Cette opinion est notoirement répandue partout, je l'ai entendue émettre, non seulement par des personnes du peuple, mais par des prêtres très éclairés sur les choses de la vie spirituelle.

 

 [Savez-vous comment a pris naissance, après la mort de la Servante de Dieu, l'opinion de l'héroïcité de ses vertus?] - Réponse] :

Pour ce qui est de la réputation de miracles et d'intercession puissante, ceux qui en ont bénéficié ont constaté par eux-mêmes l'efficacité de sa protection et en ont répandu autour d'eux la renommée.  Quant à l'appréciation favorable sur l'héroïcité de ses vertus, je crois qu'on a puisé les éléments de ce jugement un peu dans des conversations avec les carmélites ou les personnes qui sont en rapport avec [235] le Carmel; mais surtout cette réputation est basée sur la connaissance qu'à donné de cette âme la lecture de ses écrits, spécialement « l'Histoire d'une âme.»

 

 [Pensez-vous que cette« Autobiographie» soit un document exprimant sincèrement la vérité? - Réponse]:

Je crois que ce document exprime véritablement les états d'âme de la Servante de Dieu.  Je sais qu'elle ne l'a écrit que par obéissance; de plus, c'était une âme si simple, si droite que je la crois tout à fait incapable d'avoir pu tromper.

 

 [Quelque zèle industrieux est-il intervenu en faveur de la renommée de la sainteté de la Servante de Dieu, ou pour cacher ses défauts? - Réponse:

Pour ce qui est d'avoir travaillé à cacher ce qui serait défavorable à la Servante de Dieu, je suis bien sûr qu'on ne l'a pas fait.  Je connais les religieuses du Carmel et leur pureté d'intention dans toute cette affaire.  Elles sont incapables d'une pareille conduite.  Quant à la diffusion de la réputation positive de vertus ou de miracles, les publications qui ont été faites ont certainement beaucoup contribué à faire connaître la Servante de Dieu.  Mais le fond de vérité de ces publications étant, à mon avis, certain, il en résulte qu'on a ainsi divulgué ce qui est vrai et aurait pu rester inconnu, mais on n'a pas par ce moyen « créé une réputation factice» de sainteté.  C'est ainsi, par exemple, que Henri Laserre a beaucoup contribué par la diffusion de ses ouvrages [236] à faire connaître les miracles de Lourdes.

 

 [Réponse à la cinquante-huitième demande]:

1° Je n'ai pas eu connaissance qu'il y ait eu dans la communauté du Carmel, au temps où vivait la Servante de Dieu, aucune divergence d'appréciation sur ses mérites.  Il est vrai que je n'étais en rapport avec le Carmel qu'accidentellement à l'époque des retraites.  Je ne puis donc savoir tout le détail de ce qu'on y disait, comme le saurait, par exemple, le chapelain vivant quotidiennement en relation avec la communauté.  Cependant, de mes conversations avec mère Marie de Gonzague, ancienne prieure, je puis conclure que cette religieuse, qui avait certainement quelque opposition à la « famille Martin » en général, et spécialement à l'égard de mère Agnès (Pauline Martin), ne professait au contraire que des sentiments de profonde estime pour la vertu religieuse de soeur Thérèse.

2° Je n'ai rien entendu de défavorable à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu depuis sa mort.

 

 [Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante-cinquième demande]:

J'ai bien entendu relater de divers côtés de nombreuses grâces obtenues et même des faveurs miraculeuses, mais je n'ai pas eu occasion d'en étudier aucune directement; le témoignage que j'en pourrais rendre serait trop vague et trop indirect.

 

[237] [Réponse à la soixante-sixième demande]-.

Je n'ai rien à ajouter.

 [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin.  Lecture des Actes est donnée.  Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Ita pro veritate deposui. ratum habeo et confirmo.

Signatum: A. LEMONNIER

Témoin 2 - Lucien-Victor Dumaine

Lucien-Victor Dumaine baptisa Thérèse Martin le 4 janvier 1873, à Notre-Dame d'Alençon.

Né à Tinchebray (Orne) le 8 septembre 1842, il fut ordonné prêtre à Séez le 15 juin 1867.  Nommé d'abord vicaire à Lande-Patry en 1868, puis  à Notre-Dame d'Alençon, ce fut là qu'il baptisa Thérèse Martin le 4 janvier 1873.  Il avait une estime toute particulière de monsieur Martin et son amitié pour sa famille ne cessa pas lors de son départ pour Lisieux.  Successivement curé de Tourouvre et de Montsort, puis archiprêtre de la cathédrale de Séez, il devint en outre vicaire général de 1899 à 1910, puis vicaire général honoraire et chanoine de la cathédrale.

Docte et pieux, adonné à des recherches historiques religieuses au plan régional, il s'occupa avec prédilection des soldats avec lesquels il avait été en contact durant la guerre de 1870 et dont il devint l'aumônier.  Il mourut à Séez le 25 septembre 1926, après donc la canonisation de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.

D'une grande sobriété, sa déposition n'ajoute rien d'important à celle qu'il avait faite au Procès informatif le 25 novembre 1910 (vol.  I, pp. 332-338).

Ami intime du père de Thérèse le témoin rappelle surtout,  mais de manière plus résumée qu'en 1910, les souvenirs qu'il a conservés de la famille Martin lorsqu'elle habitait rue Saint-Blaise à Alençon, famille qualifiée par lui de «milieu profondément chrétien » (p. 247).

M. Dumaine déposa le 20 avril 1915, au cours de la 5ème session (pp. 244 -252 de notre Copie publique).

 

[Session 5: - 20 avril 1915, à 8h.30]

[244] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Lucien-Victor Dumaine, né à Tinchebray, diocèse de Séez, le 8 septembre 1842.  Je suis chanoine de la cathédrale de Séez et vicaire général honoraire de monseigneur l'évêque de Séez.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

[245] [Le témoin répond correctement à, la sixième demande].

 

[Réponse à la septième demande]:

Etant vicaire de Notre-Dame d'Alençon, j'ai moi-même baptisé la Servante de Dieu, Thérèse Martin, un samedi soir, 4 janvier 1873.  Toutes ses petites soeurs étaient là et ont signé l'acte de baptême, dont un extrait authentique a été versé au dossier du Procès Informatif.

Je connaissais particulièrement la famille Martin; j'ai même exercé, à l'occasion, sur des membres de cette famille les actes du ministère pastoral.  Ces relations ont pris fin par le départ de la famille Martin pour Lisieux en 1877.

 

[Réponse  à la huitième demande]:

Je l'invoque tous les jours.  Depuis que j'ai lu I'« Histoire d'une âme», je n'ai eu aucun doute sur sa sainteté.  Je désire ardemment le succès de cette Cause pour la gloire de Dieu et pour l'exaltation de sa Servante qui déjà fait sentir la puissance de sa protection d'une manière si merveilleuse.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Elle est née sur la paroisse de Notre-Dame d'Alençon, rue Saint-Blaise, en face de la préfecture, le 2 janvier 1873.

Le père s'appelait Louis Martin, fils  d'un ancien officier qui était à Bordeaux, si j'ai [246] bon souvenir.  Il avait exercé la profession d'horloger-bijoutier, sur la paroisse Saint-Pierre de Montsort, d'Alençon.  Il s'était retiré du commerce depuis quelques années et jouissait d'une réelle aisance.

La mère s'appelait Zélie Guérin, originaire, je crois, de Lisieux.  Après que monsieur Martin se fut retiré de son commerce de bijoutier, madame Martin s'occupa de la fabrication de la dentelle appelée « Point d'Alençon.»

Le père était d'une piété profonde; il faisait partie de l'association pour l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement.  Il s'approchait fréquemment de la sainte communion, je crois qu'il assistait tous les jours à la sainte messe. il occupait volontiers ses loisirs au plaisir de la pêche et en envoyait souvent le produit aux religieuses clarisses d'Alençon.  La mère était également très pieuse et fréquentait pareillement l'église, mais je la connaissais moins que monsieur Martin et je ne pourrais pas entrer à son sujet dans beaucoup de détails.

La Servante de Dieu fut baptisée à la demande de ses parents le samedi 4 janvier 1873.  J'eus le bonheur, comme je l'ai dit ci-dessus (Interrogatoire n° VII), d'être le ministre de ce baptême.  Dans ces derniers temps une plaque commémorative de cet événement a été apposée dans la chapelle des fonts baptismaux de Notre-Dame d'Alençon.

Thérèse Martin fut la dernière des enfants de ce mariage, mais avant elle étaient nés de nombreux enfants.  Trois de ses soeurs [247] sont encore carmélites à Lisieux; une autre visitandine à Caen; je me souviens d'avoir inhumé un petit frère, je crois que d'autres enfants étaient précédemment décédés.

Cette famille constituait un milieu profondément chrétien, les enfants étaient admirablement élevés; leur vie était peu répandue à l'extérieur; ils avaient tous

 

TÉMOIN 2: Lucien-Victor Dumaine  109

 

les mêmes goûts et les mêmes habitudes chrétiennes et aimaient à rester ensemble.

Je relate tous ces détails comme témoin oculaire, ayant, comme je l'ai dit, bien connu la famille quand j'étais vicaire à Alençon, où j'ai demeuré pendant dix ans (1868-1878).

 

[Réponse à la dixième demande]:

Je sais quelques détails des toutes premières années de la Servante de Dieu, jusqu'à la mort de sa mère et le départ de la famille pour Lisieux.  La santé de l'enfant périclitant par le séjour à la ville, elle fut mise en nourrice à Semallé.  Le révérend père Roger, oblat de Marie Immaculée, originaire lui-même de Semallé, m'a raconté qu'étant jeune homme à cette époque et demeurant dans sa famille, il avait vu la petite Thérèse Martin chez sa nourrice, et qu'il avait été frappé de l'expression de douceur et  d'aménité de cette enfant.  Madame Martin mourut en 1887; peu après la famille quitta Alençon et je l'ai perdue de vue à ce moment-là..

 

[248] [Réponse de la onzième à la cinquante-cinquième demande]:

Je ne sais rien sur tous ces points sinon ce que j'ai lu dans l'« Histoire d'une âme» et ce que j'ai appris dans quelques conversations assez récentes, avec la révérende mère prieure du Carmel de Lisieux.

 

[Réponse à la cinquante sixième demande]:

J'ai visité le tombeau de la Servante de Dieu une fois, vers 1911; je le faisais pour satisfaire ma piété et une pieuse curiosité.  Pendant une demi-heure que j'y passai, je vis trois personnes venir prier sur la tombe de soeur Thérèse.  Je sais par ailleurs qu'il y a un important concours de pèlerins, et je connais personnellement dans le diocèse de Séez bon nombre de personnes qui ont fait ce pèlerinage, Monseigneur l'évêque de Séez lui-même y est allé.  Ce concours de peuple persiste et tend à s'accroître de jour en jour.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Je ne sais rien directement de la réputation de sainteté de la Servante de Dieu avant sa mort; mais depuis sa mort, j'ai constaté dans tout le diocèse de Séez, que j'ai parcouru en tous sens, comme vicaire général, que tout le monde, clergé et fidèles, est persuadé de la sainteté héroïque de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus.  On l'appelle communément « la petite sainte de Lisieux.»  Par ailleurs, de nombreuses personnes, étrangères au diocèse, avec qui je me suis [249] trouvé en relations, soit de vive voix, soit par lettres, m'ont exprimé la même conviction.  Plusieurs personnes se recommandent spécialement à mes prières par ce seul fait que j'ai baptisé moi-même la Servante de Dieu.

Le 8 juillet 1912, dans une audience, le Souverain Pontife Pie X, sollicité de faire une prière pour ma guérison, consigna cette prière au bas d'une image de la Servante de Dieu, sachant que je l'avais moi-même baptisée.

Je suis actuellement aumônier d'un ambulance de blessés militaires, à Séez; parmi ces soldats plusieurs portaient ostensiblement une image ou un souvenir de la Servante de Dieu. Depuis que j'ai constaté cette réputation de sainteté, il est certain qu'elle ne s'atténue pas, mais qu'elle tend au contraire à s'accroître.

Peut-être a-t-on mis un zèle un peu grand à répandre des images, des livres et autres objets concernant soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.  Mais je ne crois pas qu'on ait travaillé à créer en sa faveur une renommée de sainteté.  Elle s'est répandue très normalement dans le peuple; à plus forte raison suis-je convaincu qu'on n'a jamais rien fait pour dissimuler ce qui pourrait nuire à la Cause.  Ses soeurs du Carmel ne restent pas certainement indifférentes au succès de sa Cause, mais elles agissent avec une grande droiture d'intention ,j'en suis convaincu.

 

[250] [Réponse à la cinquante-huitième demande]:

Il n'est pas à ma connaissance que personne se soit opposé à cette réputation de sainteté, et je serais bien étonné qu'il se trouve quelqu'un pour exprimer une opinion contraire.

 

[Réponse à la cinquante-neuvième demande]:

Je sais à ce sujet par mes relations personnelles:

1° Que c'est une opinion très répandue que soeur Thérèse  réalise sa devise: « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ».

2° Un grand nombre de personnes m'ont dit l'avoir invoquée pour obtenir des faveurs soit spirituelles, soit temporelles, et avoir reconnu l'efficacité de son intercession.  Moi-même je l'invoque journellement et j'attribue à sa protection l'amélioration de mon état de santé.

3° Je n'ai point constaté par moi-même, autant qu'il m'en souvient, aucun des faits relatés dans les « Pluies de roses» et dans les « Articles.»  Mais plusieurs de ces faits qui paraissent bien établis par les témoignages qui les garantissent, me semblent constituer de vrais miracles.

4° Je puis relater plus particulièrement deux faits:

A)Le soldat Cholet, des environs de Lyon, Claude Prosper Arthur Cholet, 60, rue Vivy, Cours (Rhône), était soigné dans l'ambulance [251] dont je suis aumônier, à Séez, pour une blessure très grave, reçue au combat de la Marne.  Une balle pénétrant par le dos, ressortit par le haut de la poitrine, après avoir perforé le poumon; d'où symptômes très alarmants de fièvre, suffocation, suppuration; une nuit en particulier, on le crut en danger prochain et je lui fis donner la communion en viatique; le médecin major lui-même avait dit que le danger était très sérieux.  Je conseillai au blessé de faire une neuvaine à la Servante de Dieu.  Il la fit; à la suite de cette neuvaine le mieux se déclara; il s'est accentué depuis régulièrement; le sujet est aujourd'hui en convalescence dans sa famille et a envoyé un témoignage de reconnaissance au Carmel de Lisieux.

B)        L'adjudant Cholet d'Angers, Ernest Gabriel Maxime Cholet de Saint Georges-sur-Loire près d'Angers, soigné

 

TÉMOIN 2: Lucien-Victor Dumaine 111

 

de même dans ladite ambulance, avait reçu une balle qui avait traversé la cuisse en intéressant le fémur.  La blessure était de mauvaise nature, très douloureuse et le chirurgien croyait qu'on devrait en venir à une amputation, ce que le jeune homme redoutait beaucoup.  Je lui conseillai une neuvaine à la Servante de Dieu.  Après cette neuvaine, la blessure s'améliora et est en bonne voie de guérison.

 

[Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande]:

Je n'ai rien de spécial à dire.

 

[252]  [Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter.

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée.  Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum:       Lucien DUMAINE

Témoin 3 - Almire Pichon, S. J.

On peut se rapporter à sa notice biographique donnée au volume I  de ce Procès (pp. 378-379).

En bref, le P. Pichon (1843-1919) fut un prêtre de grande valeur: directeur spirituel, prédicateur de retraite et conquérant d'âmes, en Europe et au Canada, (là durant une dizaine d'années).  Très doué au double point de vue humain et surnaturel, il pouvait s'adresser avec succès aux personnes de tous les milieux: aux ouvriers, aux domestiques, aux religieux et aux prêtres.  Il prêchait une confiance illimitée au Coeur de Jésus dont il avait un culte ardent.

Entré en contact avec les Martin à Lisieux, en 1882 (par Marie, la soeur aînée) il devint peu à peu le père spirituel de toute la famille et continua de l'être, même au cours de ses absences au Canada (1885-1886; 1888-1907). Thérèse fut aussi en rapport avec lui et en reçut un vrai bienfait. Comme déjà dit (vol.  I, p. 379), le P. Pichon n'a conservé aucune des lettres qu'il reçut d'elle et c'est une perte irrémédiable..  Le témoin déclarera ci-dessous qu'il « regrette de n'avoir pas gardé les lettres de Thérèse » (p. 266), précisant qu'il ne s'agissait que de « quelques lettres » (p. 272).  Cette affirmation ne cadre pas avec le texte du Manuscrit A, f 71 r°: « Réduite à recevoir de lui une lettre par an, sur 12 que je lui écrivais (... ).» On peut se reporter à ce sujet au vol.  I. p. 379.

Le P. Pichon dépose en 1915, d'une manière certainement beaucoup plus riche que lors du Procès informatif ordinaire, en 1911.

Ainsi dit-il de Soeur Thérèse: « Elle ne se répandait pas en un flux de paroles.  Elle exposait ses questions très nettement, mais avec une grande sobriété, sans insister aucunement pour faire prévaloir son sentiment.  C'était d'ailleurs facile de diriger cette enfant-là: le Saint-Esprit la conduisait; je ne crois pas avoir eu jamais... à la prémunir contre une illusion » (pp. 265-266).  Ceci encore: « Ce qui m'a particulièrement frappé c'est son esprit de foi constant, toujours en éveil, qui l'amenait à penser à Dieu sans cesse et à le voir en tout.  Il n'y avait rien d'humain dans ses pensées » (p. 267); « Son regard, l'expression de sa physionomie montraient qu'elle se conduisait ainsi par des vues surnaturelles: c'était 'une voyante' qui regardait toujours Dieu » (p. 269).  L'on ne peut pas négliger non plus ce précieux témoignage: «Quelques mois après son entrée au Carmel, lorsque j'y prêchai la retraite, la révérende Marie de Gonzague, alors prieure, me  dit qu'elle était émerveillée de découvrir tant de perfection dans cette enfant; elle ajoutait: 'c'est un trésor pour le Carmel. » (p. 273).

Le P. Pichon déposa le 23 avril 1916, au cours de la 6ème session du Procès (pp. 262-275 de notre Copie publique).

 

TÉMOIN 3: Almire Pichon, S. J.   113

[Session 6: - 23 avril 1915, à 8h.30 et à 2h.30 de l'après-midi]

[262] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Almire Théophile Augustin Pichon, né à Carrouges, diocèse de Séez, le 3 février 1843.  Je suis religieux profès de la Compagnie de Jésus résidant actuellement à Versailles.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 

[Le témoin répond correctement à la sixième demande].

 

[Réponse à la septième demande]:

Vers 1880, j'allai prêcher une retraite d'ouvriers dans une usine à Lisieux.  A cette occasion, je fus mis en relations avec la famille Martin.  La Servante de Dieu avait alors 7 ans.  Les relations intimes qui commencèrent alors avec cette famille se sont poursuivies depuis [263] sans interruption.  Je devins le conseiller spirituel des cinq soeurs.  Soit par lettres, soit dans des entrevues selon l'occasion, nos communications sont restées régulières.

J'ai lu l'autobiographie de soeur Thérèse, mais je n'ai pas besoin de me servir de ce document, je relaterai ce que je sais par moi-même.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Oui, j'ai une grande dévotion à la Servante de Dieu, parce que je l'ai toujours considérée comme une âme extraordinaire, très privilégiée de Dieu.  Je désire sa béatification de tout mon coeur et je prie à cette intention.  J'ai la conviction d'avoir obtenu deux fois ma guérison par son intercession.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Des parents de soeur Thérèse je n'ai connu que le père à partir de 1880.  Il était déjà retiré à Lisieux.  C'était un vénérable patriarche, toujours surnaturel; un chrétien des anciens jours: l'esprit « moderne» n'avait pas déteint sur lui.  A cette époque, je trouvai dans cette famille autour de monsieur Martin cinq enfants: Marie, Pauline, Léonie, Céline et Thérèse.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Dans la famille Martin, c'est Marie et Pauline qui ont présidé à l'éducation des plus jeunes soeurs, et notamment de Thérèse.  Monsieur Martin avait [264] une grande confiance dans le jugement et le sens pratique de ses filles aînées, et il ne se trompait pas en leur confiant la direction de la maison.  Madame Guérin, leur tante, était souvent consultée: c'était une personne très sage et très chrétienne.  Monsieur Martin avait une affection particulièrement tendre pour Thérèse qu'il appelait sa« petite reine.»  Une enfant moins bien douée qu'elle, eût pu concevoir quelque amour-propre et en souffrir dans sa formation morale; mais je n'ai jamais vu la Servante de Dieu s'en prévaloir; et ses soeurs aînées y acquiesçaient pleinement.

Ce qui m'a beaucoup frappé à cette époque dans la Servante de Dieu, c'est premièrement son esprit de foi: elle voyait le bon Dieu en tout; et sa modestie: elle était recueillie et plutôt silencieuse, n'attirant jamais l'attention sur elle, d'ailleurs souriante et aimable; je n'ai jamais vu un nuage sur le visage de cette enfant.

Je ne sais rien de particulier sur son éducation aux bénédictines.

Lors d'une maladie étrange qu'elle éprouva vers l'âge de dix ans, je fus tenu au courant de ce qui se passait par les lettres de ses soeurs.  Elles me relatèrent à cette époque même les détails de sa guérison y compris le miracle du sourire de la Sainte Vierge tel qu'il est rapporté dans l'« Histoire d'une âme.»  Cette maladie me parut être une affection nerveuse d'ailleurs bien singulière.  Je revis l'enfant peu de temps après sa guérison et plusieurs fois jusqu'à son entrée au Carmel; ce mal, qui aurait pu altérer son équi-[265]libre mental, n'avait laissé absolument aucune trace, ce qui me confirma dans la foi à la guérison miraculeuse.

Je n'étais pas présent à l'époque de la première communion de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Dès que je l'ai connue, c'est-à-dire dès l'âge de sept ans, la Servante de Dieu me fit part de ses désirs de se consacrer à Dieu.  Quant à la forme particulière de sa consécration dans l'Ordre du Carmel, je ne saurais dire si elle m'en parla avant l'entrée de sa soeur Pauline en religion ou après.  A quinze ans, lorsqu'elle eut l'espoir de pouvoir être admise, elle commença des démarches pour obtenir son entrée au Carmel.

 

[Pour la direction de sa vie spirituelle et spécialement au sujet de son intention d'entrer en religion, la Servante de Dieu prenait-elle prudemment conseil ou se conduisait-elle plutôt par sa propre prudence? Réponse]:

Je puis affirmer qu'elle prenait conseil.  Elle m'a consulté moi-même et sur sa conduite spirituelle et notamment sur sa vocation.  Elle ne se répandait pas en un flux de paroles.  Elle exposait ses questions très nettement, mais avec une grande sobriété, sans insister aucunement pour faire prévaloir son sentiment.  C'était d'ailleurs facile de diriger cette enfant-là: le Saint Esprit la conduisait; [266] je ne crois pas avoir eu jamais, ni alors ni plus tard, à la prémunir contre une illusion.

Pour revenir à l'affaire de son entrée au Carmel, je crois qu'on y faisait obstacle à cause de son jeune âge et de la délicatesse de sa santé.  Je fus alors tenu au courant, par des lettres de Thérèse et de Céline, des démarches faites à Bayeux et à Rome pour obtenir la permission d'entrer au Carmel.  Elle finit par triompher, mais ce ne fut pas sans difficulté.  Ce qui est remarquable, c'est que son père insistait de son côté avec une générosité admirable pour la donner au bon Dieu.

 

[Réponse à la douzième demande]:

Elle entra au Carmel en 1888.  Je donnai une retraite à l'automne de la même année, elle était alors postulante.  Après

 

TÉMOIN 3: Almire Pichon, S. J.  115

 

cette retraite, je fus envoyé au Canada et je n'ai plus revu la Servante de Dieu, avec qui je restai pourtant en communication de lettres.  Ce qui me frappa dans cette retraite, ce furent les épreuves spirituelles par lesquelles Dieu la faisait passer; j'eus alors l'impression très vive que le bon Dieu en voulait faire une grande sainte.

Je regrette bien de n'avoir pas gardé ses lettres et je n'ai qu'une connaissance indirecte du reste de sa vie au Carmel.

Ce que j'en sais je l'ai appris dans l'« Histoire d'une âme» et dans des conversations avec ses soeurs.

 

[267] [Réponse de la treizième à la quatorzième demande]:

Ce que j'ai pu observer me persuade que cette enfant était d'une perfection qui ne se démentait jamais.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Son adhésion aux vérités révélées et aux directions de l'Eglise était d'une foi naïve très droite et très simple.  Mais ce qui m'a particulièrement frappé c'est son esprit de foi constant, toujours en éveil, qui l'amenait à penser à Dieu sans cesse et à le voir en tout.  Il n'y avait rien d'humain dans ses pensées et dans ses actes.

 

[Réponse à la seizième demande]:

Je ne sais rien de particulier sur ce point.

 

[Le témoin répond de même à la dix-septième demande].

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

Je sais qu'elle était très ardente dans son désir de communier tous les jours.  Elle me l'a manifesté dans des conversations avant même son entrée au Carmel.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

Je ne sais rien de particulier.

 

[Réponse à la vingtième demande] :

Elle m'a exprimé plusieurs fois des sentiments très ardents de respect pour les prêtres et de zèle pour leur sanctification.  C'était un des objets les plus ha[268]bituels de sa prière.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

Je n'ai rien de spécial à dire.

 

[Réponse de la vingt-deuxième à la vingt-sixième demande]:

Cette enfant était admirablement dégagée des choses de la terre qui n'effleuraient même pas sa pensée; elle vivait constamment dans des régions supérieures et dans la pensée de Dieu.  Son abandon à Dieu dans les peines et les difficultés était complet.  Dans les circonstances les plus pénibles, comme la maladie cérébrale de son père, elle ne perdait rien de sa sérénité habituelle.  Elle disait avec un sourire céleste: « Il faut que le bon Dieu nous aime bien pour nous traiter ainsi ». Cependant elle n'était pas indifférente, mais très sensible au contraire aux affections de la famille.  Sa  tranquillité d'âme était donc toute surnaturelle.

 

[Réponse de la vingt-septième à la trente-et-unième demande]:

L'amour de Dieu chez elle avait ce cachet très accusé qu'il n'était mêlé d'aucune crainte.  Sa conscience était très droite et très délicate.  Elle se montrait très attentive à éviter jusqu'aux imperfections et toujours par un principe d'amour.

 

[Réponse de la trente-deuxième à la trente-sixième demande]:

Je n'ai guère pu observer directement que ses rapports avec les membres de sa famille.  Elle était d'une con-[269]descendance parfaite à l'égard de ses soeurs, se prêtant à tout, même à leurs caprices; quant à elle, elle n'avait point de caprices, elle n'exprimait aucun désir et faisait tout ce que l'on voulait.  Son regard, l'expression de sa physionomie montraient qu'elle se conduisait ainsi par des vues surnaturelles, c'était « une voyante » qui regardait toujours Dieu.  Elle n'était pourtant pas d'une nature apathique, mais très vivante, et si elle s'était écoutée, elle aurait eu des désirs et des caprices.

 

[Réponse de la trente-septième à la trente-huitième demande]:

Je n'ai jamais rien remarqué en elle d'imprudent et d'inconsidéré; rien qui sentît l'exagération ou l'élan de la nature. Dans toutes ses paroles et même dans l'expression de son visage, il y avait une pondération merveilleuse.i

 

[Réponse de la trente-neuvième à la quarantième demande]:

Je ne sais rien.

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]:

Je n'ai jamais vu cette enfant manifester une contrariété ni le désir qu'on lui procure une satisfaction.

 

[270] [Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Ce que je puis noter de particulier par rapport à la vertu de force pendant la période de mes rapports directs avec la Servante de Dieu, c'est ce qu'elle a fait pour obtenir son entrée au Carmel, allant frapper à toutes les portes sans se décourager jamais, malgré les refus des supérieurs, ce qui, pour une enfant de quinze ans, dénote une énergie et une force de caractère peu communes.

 

[Réponse aux quarante-troisième et quarante-quatrième demandes]:

Je ne sais rien de spécial.

 

[Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Pour l'obéissance, j'ai été témoin de la souplesse et de la promptitude avec lesquelles elle se soumettait sans répliquer jamais aux moindres volontés de son père et de ses soeurs plus âgées qu'elle.

 

[Réponse à la quarante-sixième demande]:

J'ai été frappé de son humilité plus que de tout le reste.  Elle était attentive à laisser paraître ses soeurs, ne se mettant jamais en avant.  Il fallait vraiment l'é-

 

TÉMOIN 3: Almire Pichon, S. J.  117

 

tudier pour s'apercevoir qu'elle était très [271] intelligente.  Ainsi j'ai ignoré longtemps qu'elle avait un véritable talent pour la poésie.

 

[Réponse à la quarante-septième demande]:

D'abord l'ensemble de ses vertus me paraît héroïque, à cause de la continuité avec laquelle elle en a pratiqué les actes sans se démentir jamais.  Parmi les vertus qu'elle a pratiquées pendant le temps que je l'ai connue, c'est-à-dire, surtout pendant qu'elle était dans sa famille, c'est son humilité qui m'a paru particulièrement héroïque.  Alors que son père et ses soeurs ne demandaient qu'à la mettre en avant, elle était très attentive à s'effacer toujours.  J'ai encore remarqué son héroïcité dans l'acceptation de ses peines si cuisantes qu'elles fussent, et dans la sérénité inaltérable qu'elle conservait aux heures les plus critiques.

 

[Réponse à la quarante-huitième demande]:

Je ne sache pas qu'elle ait en rien manqué de mesure.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

En dehors de l'apparition de la Sainte Vierge, à la fin de sa maladie, je n'ai pas eu connaissance qu'elle ait été affectée d'états mystiques extraordinaires.  En a-t-elle éprouvé quelqu'un à titre exceptionnel, je l'ignore; en tous cas, ce n'est pas le caractère prédominant de sa sainteté si simple , que Dieu voulait donner en exemple aux « petites âmes.»

 

[272]  [Réponse à la cinquantième demande]:

Je ne sais pas.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

1° Ses écrits, tout le monde les connaît: l' «Histoire d'une âme», ses Lettres, ses Poésies.  Je ne les ai connus qu'après sa mort par la publication qu'on en a faite.  J'ai dit que malheureusement je n'avais pas conservé les quelques lettres qu'elle m'avait adressées personnellement.

2° Quant à l'appréciation de la doctrine renfermée dans ces écrits, je puis rapporter le jugement très autorisé du révérend père de Causans, préfet de la Compagnie de Jésus, qui était regardé parmi nous comme très versé dans les choses spirituelles.  Ayant lu l' « Histoire d'une âme », il me dit: «Après sainte Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix, je ne connais rien de plus beau.» J'ajoute que c'est aussi mon avis.  En particulier, plusieurs, à ma connaissance, avant d'avoir lu ses oeuvres, craignaient que dans sa « petite voie d'abandon » dont ils avaient entendu vaguement parler, il n'y eût une teinte de quiétisme, mais tous, après lecture, m'ont avoué qu'ils n'y trouvaient rien de semblable.

 

[Réponse de la cinquante-deuxième à la cinquante-sixième demande exclusivement]:

Je ne sais rien personnellement.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

[273] J'ai visité le tombeau de la Servante de Dieu à peu près une fois chaque année, depuis que je suis revenu en France (1907).  Jamais je n'y ai été sans y trouver des pèlerins.  Avant hier, j'y ai passé environ un quart d'heure, pendant ce temps les pèlerins se succédaient sans interruption; il y avait des soldats, des religieuses, etc., et tous priaient avec une grande ferveur.  Ce mouvement de pèlerins loin de se ralentir s'accentue de jour en jour.  Je ne sache pas qu'on ait usé d'aucun moyen pour créer ce mouvement.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Avant que la Servante de Dieu n'entrât au Carmel, ceux qui la voyaient et la connaissaient disaient d'elle: «cette enfant est un ange.» Ils n'entendaient pas par là décerner un éloge banal comme on le fait pour un enfant aimable, mais attachaient à cette expression une sorte de vénération.

Quelques mois après son entrée au Carmel, lorsque j'y prêchai la retraite, la révérende Marie de Gonzague, alors prieure, me dit qu'elle était émerveillée de découvrir tant de perfection dans cette enfant; elle ajoutait: « c'est un trésor pour le Carmel.»

A la fin de 1888, j'ai quitté la France et je ne puis être témoin direct pour le reste de sa vie religieuse.

Depuis sa mort, j'ai constaté dans mes nombreuses missions, au Canada, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Pologne, en Bohème, en Hongrie, en Autriche, en Suisse, en Italie, [274] que partout cette réputation de sainteté et de puissance sur le coeur de Dieu est parfaitement établie.  Dans toutes ces contrées, j'ai remarqué les fruits de vertus que produit la lecture de sa vie, et j'ai rencontré bon nombre de religieuses qui doivent leur vocation à la lecture de ce livre.

 

[Les effets de cette lecture procèdent-ils, selon vous, de quelque excès de sensibilité ou d'imagination? - Réponse]:

Je connais des personnes en grand nombre qui ont relu cette vie jusqu'à cinq, six, et sept fois, et qui m'ont affirmé que la dernière lecture leur faisait plus de bien, ce qui ne s'expliquerait pas par un mouvement de sensibilité et d'enthousiasme.

 

[Le témoin reprend sa déposition]:

La publication de l' « Histoire d'une âme » a contribué sans doute à faire connaître soeur Thérèse, mais cela me paraît tout à fait insuffisant sans une intervention du bon Dieu pour expliquer ce courant universel et si puissant de vénération et de confiance.  J'ai vu souvent des hommes du premier mérite pleinement convaincus de la sainteté de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la, cinquante-huitième demande]:

Je ne connais aucune opposition.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante-cinquième demande]:

[275] En dehors des cas d'intercession miraculeuse relatés dans la « Pluie de roses » et que je n'ai pas contrôlés moi-même, je dois rapporter que je suis convaincu d'avoir été moi-même guéri prodigieusement d'un mal qui, d'après les médecins, devait me conduire en quelques heures au tombeau.  Il s'agissait d'une broncho-pneumonie purulente très avancée.  C'était à Paris, en 1909, au mois d'août, à la clinique des Augustines, rue de la Santé, n° 29.

 

TÉMOIN 3: Almire Pichon, S. J.  119

 

Les trois médecins de la maison prononcèrent qu'il fallait vite m'administrer l'Extrême-Onction parce que j'allais mourir.  J'invoquai alors soeur Thérèse, ma température qui dépassait 40° revint le jour même à l'état normal et s'y maintint au grand étonnement des médecins.  Quatre jours après je pouvais dire la sainte Messe, et c'est précisément la grâce que j'avais demandée.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. - Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin.  Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum:       A. PICHON, S. J.

Témoin 4 - Jean-Jules Auriault, S.J.

Comme déjà dit (vol. 1, p. 390). le P. Auriault n'a pas connu Thérèse et son témoignage concerne directement sa réputation de sainteté et la valeur doctrinale de son enseignement.

Longtemps professeur très apprécié à l'Institut Catholique de Paris, puis prédicateur très recherché pour les exercices spirituels, le P. Auriault alla au Carmel de Lisieux pour une retraite vers 1908-1909. Il devint dès lors un  fervent admirateur de Thérèse et de sa doctrine.

Le P. Auriault dont le témoignage porte avant tout sur l'efficacité du message de Thérèse, ne manque cependant pas non plus, bien sûr, de juger de l'héroïcité des vertus de la jeune carmélite, héroïcité qu'il retient certaine et bien prouvée: « 1) par l'intensité d'amour qu'elle   mettait dans tous ses actes; 2) par la continuité dans la fidélité, soit aux règles de l'observance, soit aux inspirations de la grâce; 3) par une patience vraiment extraordinaire à se maintenir égale et douce dans les épreuves; 4) par le grand courage qu'elle   avait à se vaincre elle-même dans les combats d'une nature spécialement sensible » (p. 291).

Mérite encore d'être souligné le jugement que voici: « Sa prudence se manifeste d'une manière remarquable dans ses lettres et ses conseils de direction qui reflètent avec clarté  la doctrine des maîtres les plus autorisés de la vie spirituelle... Dans sa direction, il faut noter aussi la dépendance parfaite dans laquelle elle se tient à l'égard de l'Esprit Saint. Elle est comme un instrument dans la main de l'ouvrier » (p. 291).

Le P. Auriault déposa le 3 mai 1915, au cours de la 7ème session (pp. 285-296 de notre Copie publique).

[Session 7: - 3 mai 1915, à 8h.30 et à 2h.30 de l'après-midi]

 

[285] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Jean-Jules-Raoul Auriault, né à Brie, diocèse de Poitiers, le 19 février 1855; je suis prêtre profès de la Compagnie de Jésus, professeur hono-

 

TEMOIN 4: Jean-Jules Auriault, S. J. 121

 

raire de dogme à l'Institut Catholique de Paris, actuellement résidant à Paris, n°5 rue du Regard.

[Le témoin répond correctement à la troisième demande].

 

[286] [Réponse à la quatrième demande]:

J'ai comparu deux fois devant le juge d'instruction au tribunal correctionnel de Paris, sous l'inculpation d'avoir exercé le ministère, étant membre d'une Congrégation non autorisée et légalement dissoute.  Les deux instructions ont abouti à un non-lieu.

 

[Le témoin répond correctement à la cinquième demande, et pareillement à la sixième].

 

[Réponse à la septième demande]:

Je n'ai pas connu personnellement la Servante de Dieu.  Ce que j'en sais provient des sources suivantes:

1° La lecture attentive de son autobiographie et aussi des lettres et autres écrits annexés à cet ouvrage.

2° J'ai prêché deux retraites au Carmel de Lisieux, la première il y a environ six ou sept ans (en 1908 ou 1909); la seconde deux ans plus tard.  Dans ces deux circonstances, je me suis entretenu de la Servante de Dieu, non seulement avec ses soeurs carmélites, mais encore avec toutes les religieuses de la communauté.

3° Dans l'exercice de mon ministère (directions spirituelles, confessions, prédications, etc.) à Paris et en province, beaucoup de personnes m'ont communiqué leurs sentiments sur la Servante de Dieu.

4° Dans la Compagnie de Jésus, plusieurs pères ou frères m'ont aussi fait part de leur jugement sur soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

 

[Réponse à la huitième demande]:

[287] Depuis sept ou huit ans, j'ai pour la Servante de Dieu une véritable dévotion et une grande confiance.  Ces dispositions se sont établies en moi par l'étude de sa vie et par mes conversations avec les carmélites de Lisieux.  Je désire vivement le succès de sa Cause parce que je la crois fondée et que son succès me paraît avoir un grand intérêt pour l'Eglise.

 

[Réponse de la neuvième à la douzième demande]:

Sur les détails historiques de la biographie de soeur Thérèse, je ne sais rien que par la lecture de l'« Histoire d'une âme », ouvrage connu de tout le monde.

 

[Réponse aux treizième et quatorzième demandes]:

Je ne sais rien de spécial.

 

[Réponse de la quinzième à la vingt-et-unième demande]:

J'ai été frappé de la promptitude avec laquelle elle adhérait aux moindres directions de l'Eglise.  Quand on lit ses écrits avec attention, on saisit dans le détail cette préoccupation de se conformer à la pensée de l'Eglise.  Je me rappelle en particulier ce trait qui me semble significatif.  Comme une religieuse, dans un mouvement d'enthousiasme, lui disait qu'elle suivrait sa voie spirituelle quand même l'Eglise ne l'approuverait pas, elle s'indigna lui disant: « Malheureuse! il faut toujours et avant tout obéir à l'Eglise », ou une parole analogue

[288] Ce qu'il y a en elle de remarquable aussi au point de vue de la foi, c'est la continuité des vues surnaturelles.  C'est l'esprit de foi aussi qui lui faisait professer un respect inné, profond et surnaturel pour le Souverain Pontife, les évêques et les prêtres.

Elle avait un goût très accentué et particulièrement remarquable pour la Sainte Ecriture dont elle se sert constamment dans ses écrits avec un rare bonheur.

Tout ce que je viens de dire, résulte de l'étude que j'ai faite de ses écrits.

 

[-Réponse de la vingt-deuxième à la vingt-sixième demande]:

Il me semble que l'abandon total à Dieu est comme le trait saillant de sa physionomie surnaturelle.  Cela apparaît dans l'idée qu'elle a de Dieu qu'elle regarde comme un père.  On pourrait citer toute son autobiographie comme preuve de cette disposition.

En particulier, il est remarquable comment elle professe à toute occasion que le péché n'est pas une raison de s'éloigner de Dieu, mais un motif de se rapprocher de sa miséricorde.  Elle dit quelque part que si elle a confiance en Dieu, ce n'est pas précisément parce qu'elle n'a pas commis de péchés; si elle avait commis tous les péchés les plus graves, elle aurait le même appui dans sa confiance en la bonté divine.  Cet abandon à Dieu se manifeste aussi dans sa soumission sans réserve à toutes les directions de ses supérieurs; on pourrait dire qu'elle obéit à tort et à travers, parce qu'elle voit toujours derrière les créatures la volonté [289] paternelle de Dieu.

Bien plus, cet abandon absolu à Dieu, elle s'en fait le prédicateur infatigable.  Toute sa direction spirituelle revient à cette voie d'abandon.

 

[Réponse de la vingt-septième à la trente-et-unième demande]:

L'amour de Dieu la possède tellement qu'elle ne peut pas s'en distraire, même un instant; on peut dire qu'elle aime comme elle respire.  Elle me rappelle saint Louis de Gonzague, souffrant le martyre parce que son supérieur lui demandait de moins penser à Dieu pour penser davantage aux choses pratiques de la terre.

 

[Réponse de la trente-deuxième à la trente-sixième demande]:

Ce qu'elle a écrit sur la charité envers le prochain est remarquable par la profondeur et le sens pratique.  C'est comme un commentaire des paroles de Notre Seigneur après la Cène.

Ce qui me frappe aussi, c'est l'exercice effectif de cette charité délicate à l'infini.  On pourrait l'exprimer dans ces deux mots: « Nemini obesse, omnibus prodesse.»

Ce qui montre le surnaturel de cette charité, c'est qu'étant dans le couvent avec ses trois soeurs, elle n'a pas incliné son coeur et ses affections vers elles plutôt que vers les autres religieuses; elle s'en détournait plutôt.

Le zèle pour le salut des âmes a atteint chez elle un degré qui me paraît hors de pair.  Cette disposition apparaît dans

 

TÉMOIN 4: Jean-Jules Auriault, S. J.

 

cette page sublime où elle [290] exprime le regret de ne pouvoir être à la fois prêtre, missionnaire, martyre, etc., mais pour y suppléer, recourant à sa petitesse, elle se loge dans le coeur même de l'Eglise par sa prière et son amour afin de rayonner de là à travers le monde entier pour aider le Pape, les évêques, les prêtres, les missionnaires et tous ceux qui s'appliquent au salut des âmes.  Ce zèle se manifeste spécialement dans son union avec les missionnaires, et dans cette formule d'un apostolat pour ainsi dire éternel: « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre» @DEA 17-7@.

 

[Réponse aux trente-septième et trente-huitième demandes]:

Sa prudence se manifeste d'une manière remarquable dans ses lettres et ses conseils de direction qui reflètent avec clarté et force, la doctrine des maîtres les plus autorisés de la vie spirituelle.

Spécialement, chez soeur Thérèse, l'abandon à Dieu n'est pas une doctrine exclusive des autres sentiments de la vie spirituelle, comme sont la crainte de Dieu, l'horreur du péché, etc.; ils en sont plutôt partie intégrante, seulement ils y prennent la forme qui les rend plus efficaces et plus accessibles.

Dans sa direction, il faut noter aussi la dépendance parfaite dans laquelle elle se tient à l'égard de l'Esprit-Saint.  Elle est comme un instrument dans la main de l'ouvrier.

Sa prudence se montre aussi dans sa conduite personnelle, notamment dans ses rapports avec la communauté, où il lui fallut concilier dans des passes [291] difficiles l'obéissance et la charité.

 

[De la trente-neuvième à la quarantième demande, le témoin n'eut rien de particulier à répondre.]

 

[Réponse aux quarante-et-unième et quarante-deuxième demandes]:

L'amour de la souffrance avait pris chez elle une telle intensité qu'elle était devenue comme une passion dominante, à tel point qu'elle jubilait devant la souffrance: les jours où elle souffrait, c'étaient les jours où elle paraissait plus joyeuse, en sorte que plusieurs s'y sont trompés et ont cru qu'elle  avait peu souffert.

 

[De la quarante-troisième à la quarante-sixième demande, le témoin n'eut rien de particulier à répondre].

 

[Réponse aux quarante-septième et quarante-huitième demandes]:

D'une façon générale, il me semble qu'elle a pratiqué à un degré héroïque toutes ces vertus; ce qui paraît: 1° par l'intensité d'amour qu'elle mettait dans tous ses actes; 2° par la continuité dans la fidélité, soit aux règles de l'observance, soit aux inspirations de la grâce; 3° par une patience vraiment extraordinaire à se maintenir égale et douce dans les épreuves; 4° par le grand courage qu'elle mit à se vaincre elle-même dans les combats d'une nature spécialement sensible. On peut dire d'elle ce qu'on dit de saint Jean Berch-[292]mans: elle a extraordinairement bien fait toutes les choses ordinaires.

 

[Réponse aux quarante-neuvième et cinquantième demandes]:

Je n'ai pas connaissance d'aucun fait de ce genre.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

1 ° Je ne connais d'autres écrits que ceux qui ont été édités.  Je n'ai pas fait la critique spéciale de l'authenticité de ces publications; mais elle a été faite par d'autres, et je ne doute pas de la véracité de leur témoignage.  J'ai même eu en main le manuscrit original de l'autobiographie.

2° J'estime que ces écrits peuvent faire foi et appuyer un jugement certain sur la réalité des vertus de la Servante de Dieu, car 1/ ayant déjà connaissance, par le renom public, de ses vertus héroïques, de sa sainte mort et des grâces obtenues par son intercession, ses écrits ne m'arrivaient pas sans une autorité acquise; 2/ en les étudiant, j'y trouve des caractères intrinsèques qui en garantissent l'autorité.  La vérité, l'onction jaillissent de chaque phrase, et on ne peut penser, même un instant, que l'auteur n'ait pas exprimé ce qu'il éprouvait.  De cette façon, les témoignages extrinsèques et la critique interne se corroborent pour donner une valeur incontestable à ces documents.

 

[293] [Réponse de la cinquante-deuxième à la cinquante-cinquième demande,]:

Je ne sais rien de particulier sur ces points.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Depuis huit ans que je suis en relations avec le Carmel de Lisieux, je n'ai pas manqué de visiter par dévotion le tombeau de la Servante de Dieu toutes les fois que les circonstances m'ont amené à Lisieux, c'est-à-dire à cinq ou six reprises différentes, en tout une vingtaine de visites.  Dans ces pèlerinages j'ai remarqué un concours régulier de pèlerins, quelquefois malgré les intempéries; de plus, ce concours va croissant.  Hier notamment, qui était un dimanche, pendant les trois quarts d'heure que j'y ai passés, j'ai remarqué une assistance se renouvelant sans cesse d'une vingtaine de personnes, hommes, femmes, soldats, etc.; ces pèlerins étaient recueillis et priant.  Je n'ai jamais entendu dire qu'on ait exercé une action quelconque pour déterminer ou entretenir ce pèlerinage.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Je ne sais pas si la Servante de Dieu jouissait [294] d'une réputation de sainteté pendant sa vie.

Depuis sa mort, sa réputation de sainteté., c'est-à-dire de vertus héroïques, m'est évidente, non seulement par la lecture des témoignages qu'on en a publiés, mais encore par la relation directe qui m'en a été faite par plusieurs pères de la Compagnie de Jésus, graves et particulièrement instruits; je citerai en particulier le révérend père Longhaye, âgé de près de 80 ans, professeur au juvénat de Cantorbéry.

 

TÉMOIN 4: Jean-Jules Auriault, S.J.  125

 

De plus, j'ai vérifié l'extension de ce renom de sainteté par la dévotion que j'ai constaté, d'abord dans le Carmel de Lisieux, puis dans d'autres Carmels avec lesquels je suis en rapport, dans un bon nombre de communautés religieuses; quant aux simples fidèles, l'expérience en est continue et universelle.  Or le fait de cette dévotion permet de conclure à la conviction de sa sainteté.

Quant à la réputation de miracles ou de faveurs surnaturelles obtenus par son intercession, je la connais non seulement par la lecture des« Pluies de roses », où on relate les plus remarquables, mais encore par les relations personnelles qui m'en ont été faites, notamment par la demande fréquente de messes, à l'occasion de neuvaines faites pour obtenir des miracles, des guérisons, des faveurs, etc.  Je connais un très grand nombre de personnes qui l'invoquent assidûment.

Je ne sache pas qu'on ait rien fait pour créer ce renom de sainteté.  Le développement qu'il a pris ne peut s'expliquer, à mon avis, que par la réalité de la [295] sainteté héroïque et du pouvoir thaumaturgique.  Les moyens de publicité employés par le Carmel de Lisieux ont plutôt par rapport à cette réputation une relation d'effet à cause que de cause à effet; si la base avait manqué, toute cette publicité eût plutôt nui que profité à l'extension de la dévotion à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

 

[Réponse à la cinquante-huitième demande:

Je n'ai jamais entendu formuler une opinion contraire à la vertu ou à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante-cinquième demande]:

D'une façon générale, j'ai souvent entendu des personnes attribuer à l'intercession de la Servante de Dieu des faveurs spirituelles ou corporelles; je ne serais pas au-dessus de la vérité en disant que personnellement j'ai reçu une cinquantaine de témoignages de ce genre.  Je vais préciser quelques cas: la conversion subite d'un jeune homme, traversant une crise religieuse et niant l'existence de Dieu, a été obtenue au cours d'une neuvaine faite par sa mère à la Servante de Dieu.  Un autre jeune homme, menacé d'une opération par suite de tumeur tuberculeuse, s'est trouvé, dans le cours d'une neuvaine à soeur Thérèse, hors de danger, à l'étonnement du médecin.  Je pourrais indiquer d'autres faveurs; mais comme les témoignages directs ne manqueront pas sur des faits plus saillants, je ne [296] crois pas utile d'y insister.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Non, je crois avoir dit tout ce que je savais d'utile.

 

[Au sujet des articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déposé en répondant aux demandes précédentes.  Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin.  Lecture des actes est donnée.  Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit :

Signatum :J. Auriault

Témoin 5 - Alexander-James Grant

Nous avons déjà présenté le Pasteur, Alexander-James Grant. Né en 1854 et mort en 1917, il abjura en 1911 (vol. 1, pp. 535-540).

Au cours de cette seconde déposition, le témoin revient sur l'intervention de Thérèse dans sa conversion et nous entretient de sa réputation de sainteté.  Gardien de la maison natale de la Servante de Dieu à Alençon depuis le 3 juin 1912, il était bien placé pour enregistrer les témoignages de vénération qui étaient allés se multipliant progressivement de manière impressionnante à l'égard de Thérèse.  Des milliers de fidèles se rendaient pieusement en pèlerinage à l'humble maison de la rue Saint-Blaise.

Le témoin demeure reconnaissant à soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus pour tous ses bienfaits et en témoigne humblement.  Il expérimente de manière mystérieuse sa « présence » particulière et, dit-il, « soeur Thérèse ne se contente pas de simples paroles d'amitié, ni de sentiments généreux, elle veut des actes, elle réclame des sacrifices » (p. 322).

Avant de mourir (ce fut à Alençon, le 19 juillet 1917), il murmura: « Petite Thérèse, venez me chercher, si c'est la volonté de Dieu et prenez moi avec vous.»

Le témoin déposa le 31 mai et le ler juin 1915, au cours des 8ème et 9ème sessions (pp. 305-314 et 320-323 de notre Copie publique).

 

[305] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Alexandre-James Grant, né à Latheron-Caithness, Ecosse, le 14 avril 1854.  J'étais ministre protestant pendant environ 25 ans, en Ecosse.  Je me suis converti à la religion catholique à Edim-[306]burg, en 1911. En avril 1912, je suis venu établir mon domicile en France, à Alençon, dans la maison natale de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, rue Saint-Blaise n. 42.  Je donne des leçons de langue anglaise, soit dans une école, soit à des particuliers dans la ville.  Je suis marié, ma femme, convertie elle-même plusieurs années avant moi, est gardienne de la maison natale de soeur Thérèse.

 

[Réponse à la troisième demande]:

J'ai le bonheur de communier presque tous les jours.  Je me confesse tous les quinze jours.

 

[Réponse à la quatrième demande]:

Jamais.

 

[Réponse à la cinquième demande]:

Depuis ma conversion, j'ai été fidèle aux préceptes de l'Eglise et je n'ai encouru aucune peine ecclésiastique.

 

[Réponse à la sixième demande]:

J'aime soeur Thérèse au-delà de ce qu'on peut dire; j'ai eu peur autrefois que ce ne fut que du sentiment, mais maintenant je suis bien sûr que cette disposition est surnaturelle et qu'elle ne m'empêche pas de dire la vérité.  Mon témoignage est très spontané, il part de mon coeur et personne ne me l'a imposé.

 

[Réponse à la septième demande]:

[307] Je ne connais la vie de soeur Thérèse que par la lecture de son «Histoire » et par ce que j'en ai entendu dire depuis que je suis en France.  Mon témoignage ne portera que sur deux choses: 1° l'influence de soeur Thérèse sur l'état de mon âme – 2° le développement de sa réputation de sainteté dans la région d'Alençon, depuis que j'y ai fixé mon domicile.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Je désire beaucoup que l'Eglise prononce la béatification de soeur Thérèse, à cause de ses mérites et parce que je crois qu'il en résultera un grand bien pour les âmes.

 

[Réponse de la neuvième à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai point de témoignage direct à donner sur tous ces points.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Depuis que je suis en France, j'ai visité le tombeau de soeur Thérèse une vingtaine de fois environ; j'y venais par dévotion pour témoigner ma reconnaissance et pour prier.  J'ai remarqué qu'il y avait un courant de pèlerins à peu près continuel.  Ces personnes ne venaient pas par curiosité, mais leur tenue exprimait des sentiments de grande piété.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

A l'occasion de ma première visite à Lisieux, à l'épo-[308]que du premier procès, en 1911, on me demanda de devenir le gardien de la maison natale de soeur Thérèse à Alençon.  Je m'y suis établi avec ma femme.  Voici ce que nous avons constaté l'un et l'autre, au sujet du concours des pèlerins vers cette maison:

La chambre où est née la Servante de Dieu est visitée par l'élite du pays.  Ce ne sont pas simplement les pauvres et les illettrés qui viennent invoquer son appui, mais les riches, les savants et ceux qui sont les meilleurs du pays au point de vue intellectuel, moral et religieux.

 

TÉMOIN 5: Alexander-James Grant

 

Princes et princesses, ducs et duchesses, comtes et comtesses, évêques, prêtres, hommes de loi, officiers et simples soldats, gens de toutes classes et de toutes conditions viennent et inscrivent leurs noms au livre des visiteurs.

Ces visiteurs sont très nombreux.  La semaine de la Pentecôte, qui est, il est vrai, une semaine exceptionnelle, il en est venu mille soixante-treize (1073).  Les semaines ordinaires, il vient environ soixante personnes par jour, et le jeudi, jour de congé pour les enfants, il vient bien deux cents personnes.

Ces pèlerins se proposent, non de satisfaire leur curiosité, mais de prier.  Les feuilles de papier, déposées dans une petite corbeille, témoignent de leur confiance en la petite «Fleur de Jésus » et de leur reconnaissance pour les faveurs accordées.  On y trouve des requêtes pour la conversion d'un mari, d'un fiancé, d'une famille protestante, d'une mère.  Mais, depuis le commencement de la guerre, ce sont, pour la plupart, des faveurs [309] demandées par des soldats allant au front, ou pour des soldats déjà partis, ou prisonniers.  Des femmes demandent que leur mari ne soit pas blessé, etc., etc.  Il y a des prières très désintéressées, par exemple, un soldat ne demande rien pour lui-même, il prie simplement pour la France, pour les alliés et pour ses parents.  J'ai apporté des spécimens de ces requêtes et de ces remerciements.  Ce ne sont que de petits morceaux de papier, mais ils montrent d'une manière convaincante la confiance et la gratitude parfaites que soeur Thérèse inspire.

La plupart de ces visiteurs apportent des bougies que l'on fait brûler devant la Sainte Face ou devant la statue de la Sainte Vierge.  Quelques-uns donnent des fleurs, les plus belles de leur jardin; quelquefois des fleurs sauvages cueillies dans les champs, sachant que soeur Thérèse les aimait.  Il nous arrive souvent de recevoir trente bougies par jour, et des fleurs en si grande quantité que nous sommes obligés de les envoyer à l'église Notre-Dame, où fut baptisée soeur Thérèse.  Les visiteurs demandent souvent des messes d'action de grâces pour les faveurs reçues; d'autres offrent de l'argent, des vases de fleurs, des nappes d'autel; une des plus belles a été donnée par la femme du général qui commande à Alençon.

 

[ R épouse à la cinquante-huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu rien de contraire.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante-cinquième demande]:

Je puis relater d'abord un certain nombre de grâces [310] accordées à diverses personnes, à ma connaissance.  Je dirai ensuite les grâces qui me sont personnelles.

Je citerai donc:

1° La guérison d'un oeil chez une petite fille de quatre ans et demi.  A sa première visite, elle avait l'oeil fermé et bandé; elle revint tous les jours pendant quelques neuvaines, à la fin desquelles elle fut guérie.  Dans la suite, elle vint souvent remercier soeur Thérèse.  Sa mère a donné en reconnaissance des vases pour la chambre; cela se passait en 1912.

[Savez-vous quelle était la nature de ce mal, ou, à tout le moins, s'il était grave ou non? - Réponse]:

J'ai vu l'oeil de cette enfant, il me paraissait gravement atteint, mais je ne saurais dire le nom de cette affection.  Je sais encore que le médecin l'avait traitée depuis plusieurs mois sans résultat.  La mère de l'enfant est morte et son père est à la guerre.

2° Madame Boulay, qui habite la petite maison voisine de la nôtre, avait à la lèvre un gros kyste qui avait été en grossissant pendant trois mois.  Alors le médecin lui dit qu'il faudrait une opération au bout de dix jours.  Nous avons fait avec elle quatre neuvaines à soeur Thérèse.  Elle a été complètement guérie, on ne voit plus trace du mal.  Au moment de faire les neuvaines, elle avait cessé tout traitement du médecin.

 

[Connaissez-vous la nature de cette tumeur? - Réponse]:

Je ne sais pas quel était l'avis du médecin, mais [311] mon impression est qu'il s'agissait d'un kyste cancéreux, parce que j'ai connu plusieurs personnes atteintes de cancer certain et dont le mal présentait le même aspect.

3° Un employé du bureau de poste d'Alençon qui ne s'était pas confessé depuis huit ans, était malade, et le docteur disait qu'il faudrait une opération.  Sa femme vint me voir et me dit que si soeur Thérèse le préservait de l'opération, il promettait d'accomplir son devoir pascal.  Elle trouva beaucoup de personnes qui firent une neuvaine avec elle.  L'opération ne fut pas nécessaire, et l'homme a fait son devoir, et est venu depuis visiter la chambre de la petite soeur Thérèse.

Si on me permettait de dégager l'impression générale que l'oeuvre de soeur Thérèse a faite sur moi-même, je dirais qu'elle a voulu attirer les hommes plus près de Dieu, les conduire à son bercail, ennoblir et purifier leur vie, remplissant ainsi sa promesse de faire du bien sur la terre.

 

[312] [Suite de la réponse]:

2° En ce qui concerne les grâces qui me sont personnelles, la principale est ma conversion à la religion catholique, qui s'est faite sous l'influence de soeur Thérèse.  En voici l'histoire: pendant que j'étais à la tête d'une paroisse, à Loch-Ranza, comme ministre de l'Eglise unie écossaise, ma femme, sous des influences étrangères, se convertit au catholicisme; j'y fis d'abord opposition, mais finalement j'acceptai le fait accompli, par respect pour sa liberté de conscience.  Je n'avais alors pour mon compte aucune idée de me faire catholique, bien au contraire.  Cette conversion de ma femme me créa une situation intolérable dans ma paroisse; je fus obligé de quitter ce poste et je me retirai à Edimbourg où j'exerçai un ministère de prédicateur libre.  Ma femme faisait beaucoup prier pour ma conversion, mais tout cela à mon insu.  Un jour, je lus, par hasard, dans un journal catholique, un article de quelques lignes sur soeur Thérèse appelée « la petite Fleur », et annonçant la prochaine apparition d'une édition anglaise de sa vie.  Je fus dès lors poursuivi par le désir de lire cette vie et je demandai fréquemment à ma femme si on pouvait se la procurer.  Un an après, étant malade, à défaut de cette édition attendue qui ne parut que beaucoup plus

 

TÉMOIN 5: Alexander-James Grant

 

tard, je pus lire une vie abrégée en anglais.  Je la lus d'un trait dans une nuit, et j'eus [313] pendant tout ce temps comme une impression de la présence de soeur Thérèse dans ma chambre.  Sa pensée ne me quitta presque plus dans la suite.  Vers cette époque, la lecture de livres rationalistes très avancés, fit naître en moi des doutes graves sur la foi, et un jour que je me posais cette question « ne pourrait-on pas tout expliquer par les seules forces de la nature sans un Dieu personnel? », la vie de soeur Thérèse se présenta très vivement à mon esprit, et aussitôt cette pensée s'imposa à moi: « est-il possible que cette vie soit un mensonge et que le rationalisme soit la vérité? », car je voyais qu'il était impossible d'expliquer cette vie sans admettre un Dieu personnel.  C'était au mois d'août de l'année 1910; et je ne me convertis pourtant qu'en avril de l'année suivante. Cette évolution se fit peu à peu au cours de l'hiver, sous l'influence de soeur Thérèse.  Je m'étais procuré sa vie en français; son souvenir ne me quittait presque plus; je sentais que sans cesse elle agissait sur mon esprit pour me pousser à la conversion; mais de mon côté, je résistais de toutes mes forces à cette impulsion.  Il en fut ainsi jusqu'au commencement d'avril 1911. Je souffrais de grandes angoisses et j'étais très malheureux dans ce combat intérieur, continuant d'un côté de prêcher la doctrine protestante, et de l'autre me sentant attiré vers la vérité catholique.  L'influence de soeur Thérèse me suggérait surtout deux pensées, la première que l'Eglise catholique par son autorité infaillible supprime toutes les autres difficultés particulières, [314] la seconde qu'il faut invoquer la Sainte Vierge.  Un jour que je priais soeur Thérèse, cette question s'imposa à mon esprit: « pourquoi me prier, moi, et ne pas prier la Sainte Vierge?» Je répondis: « eh! bien, je la prierai», et aussitôt mon âme fut pénétrée d'une grande joie.

Un père jésuite que je consultai à cette époque, me conseillait de ne pas me presser et de continuer mon ministère en attendant que la lumière se fasse plus complète pour moi.  D'un autre côté une religieuse qui me donnait des leçons de français et qui connaissait mon état d'âme, me pressait d'en finir.  Mais ce furent surtout mes souffrances morales et l'influence attractive de soeur Thérèse qui me déterminèrent à l'abjuration que je fis au mois d'avril 1911.

 

[Session 9: - 1 juin 1915, à 8h.30]

[320] [Suite de la réponse de la cinquante-neuvième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Par suite de ma conversion, je me trouvai privé de tous mes moyens d'existence, et comme je n'ai pas [321] de fortune personnelle, je pouvais craindre la gêne matérielle.  Cette crainte me fit impression quelque temps, mais je la surmontai.  J'eus alors de nouveau à deux reprises l'impression spirituelle de la présence de soeur Thérèse auprès de moi et la conviction impérieuse qu'elle s'occupait de nous à ce point de vue.  En effet, quoique nous eussions pris grand soin de cacher notre situation embarrassée, un prêtre catholique de Glascow, lui-même ancien ministre protestant converti, m'apporta de lui-même le lendemain un chèque de deux cents livres anglaises.

Je voudrais parler maintenant de ma dette personnelle à la petite Thérèse depuis que j'ai paru pour la première fois devant ce tribunal (1911).  A cette époque je n'étais qu'un enfant de trois mois dans l'Eglise Catholique, et c'est pourquoi je craignais, une fois passée la vague d'émotion qui m'avait poussé dans l'Eglise, de me trouver victime d'illusions auxquelles rien ne correspondrait dans la réalité.  Le temps, et des réflexions approfondies ont cependant apaisé mes craintes et m'ont convaincu que j'étais en possession de convictions et d'aspirations de la plus précieuse qualité, et que je puis seulement faire remonter à l'influence exercée sur moi et en ma faveur par ma chère petite protectrice céleste.

Depuis mon entrée dans l'Eglise, les liens qui nous unissent se sont fortifiés, et on ne croira pas, je l'espère, que je dépasse les limites de la modestie, si j'ajoute que je pense avoir fait quelques progrès sous son inspiration.  Je me crois autorisé à le dire, j'ai conscience [322] que ma vie a été élevée plus haut, que mes convictions sont devenues plus profondes, mon désir plus exclusif de parvenir à une vie de sainteté; j'ai conscience aussi que je suis dans un état d'âme plus profondément pénitent pour mes péchés passés et que je vis dans une atmosphère de pureté de pensées et de sentiment que je m'efforçai vainement d'atteindre quand j'étais protestant.  Et si j'ai fait si peu de progrès dans «la voie sûre», ce n'est pas que j'aie manqué de secours de la part de mon céleste guide.

Une des choses qui m'ont le plus frappé, c'est le sens du surnaturel qu'elle fait descendre sur l'âme.  Oh! cela est merveilleux!  En un instant, quand je m'y attendais le moins et quand le train naturel de mes pensées me conduisait au pôle opposé, je trouvais soudain mon âme envahie d'un sens du surnaturel qui ne saurait mieux s'exprimer que par les paroles du patriarche [Jacob] « Certainement le Seigneur était ici, et je ne le savais pas.»  Et en de telles occasions, une pensée brillait à travers mon esprit, laquelle m'en imposait, comme le surnaturel lui-même; ces mots m'arrivaient avec une grande puissance: « Thérèse prie pour vous.»  J'ai eu de ses visites à maintes reprises, et j'ai appris qu'elles présageaient un temps de tentations.

Soeur Thérèse ne se contente pas de simples paroles d'amitié, ni de sentiments généreux; elle veut des actes, elle réclame des sacrifices.  Une des premières choses qu'elle me demanda, à mon entrée dans l'Eglise, [323] ce fut de me séparer de livres qu'elle n'approuvait pas.  Ils étaient pour la plupart nettement rationalistes: je les lui sacrifiai immédiatement.  Mais il y avait certains ouvrages d'un autre genre qui m'intéressaient vivement et que je conservai, n'y voyant pas de mal.  Plus tard cependant soeur Thérèse revint et, regardant attentivement à travers les rayons de ma bibliothèque, se mit à soulever des objections « celui-ci doit s'en aller - dit-elle - et celui-là aussi», etc.  Je m'excusai beaucoup de les avoir retenus, mais elle revint maintes fois à la charge, en me disant: «Que voulez-vous en faire maintenant?» Et voyant que j'y étais toujours attaché, elle termi-

 

TÉMOIN 5: Alexander-James Grant

 

na enfin la discussion en m'en donnant une réelle aversion.

Ce que j'ai dit ici n'est qu'un des nombreux bienfaits dont je lui suis redevable.

C'est merveille de voir comment la chère petite soeur a ses moyens propres, comment elle fait connaître ses désirs et en obtient la réalisation.  J'ai la conviction que si l'abandon était complet de ma part, il n'y a rien qu'elle ne m'apprît.  Mais je crains qu'elle  ne trouve en moi un élève difficile à conduire et lent à suivre.  En tout cas, je crois qu'il est impossible d'exagérer son influence sur moi et mon amour pour elle. Ce que j'ai dit n'est qu'un essai bien faible pour exprimer l'inexprimable.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[324] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum:      A.  J. GRANT

Témoin 6 - Agnès de Jésus, O.C.D.

Le témoignage de Mère Agnès de Jésus (1861-1951) est le plus étendu de tous ceux du Procès Apostolique.  Clair, logique, très documenté, il révèle une longue et minutieuse préparation ainsi qu'une sage mise en valeur de faits et de paroles qui, en 1910, ou n'avaient pas retenu l'attention du témoin, ou, du moins, ne l'avaient pas retenue de manière aussi marquée.

Nous n'avons pas à retracer ici les grandes lignes de la biographie de Pauline Martin.  On peut se reporter au vol. 1, pp. 131-133 et au livre intitulé La petite mère de Sainte Thérèse de Lisieux, Mère Agnès de Jésus, Lisieux 1953..

Comme nul n'en ignore, Mère Agnès a contribué à former Thérèse, elle a publié et diffusé le message de l'Histoire d'une âme, un des plus grands dons faits par Dieu à l'Église de notre temps et de tous les temps et elle fut l'artisan le plus important et le plus convaincu de la glorification de l'humble moniale.  Ce n'est pas peu dire.

La déposition de Mère Agnès au Procès apostolique se déroule de manière impeccable sur le tracé de l'Interrogatoire du Promoteur général de la Foi.  Ce ne fut pas sans travail préalable, ainsi que le révèlent les Notes préparatoires au Procès Apostolique, conservées aux Archives du Carmel de Lisieux.  Par un choix méthodique des faits et des textes, le témoin a su éviter que sa nouvelle déposition ne fût comme un double de celle du premier Procès.  On ne peut que l'en louer.  Cette réussite est le fruit d'une application hors pair à recueillir, inventorier, classer et distribuer une documentation extrêmement riche.

Signalons d'entrée de jeu les trois « dossiers » présentés au Procès par Mère Agnès comme témoignages d'une valeur particulière soit pour l'intelligence de la vie de Thérèse, soit pour une synthèse de son message doctrinal, soit enfin, pour une vue d'ensemble concernant les grâces et les faveurs qui lui ont été attribuées.  Tels

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

qu'ils ont été présentés par Mère Agnès au cours de sa déposition, ces trois documents se trouvent au 1er volume de la copie originale des Procès déposée aux Archives de l'Evêché de Bayeux.  Ils sont écrits tous les trois de la main même de la Mère, excellente calligraphe.  Ils comportent titres et parfois sous-titres, toujours de la même écriture.

Voici les titres:

1.         Dans quel milieu Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'est sanctifiée au Carmel de Lisieux (pp. 357-370; originaux de Bayeux, I, f. 197r-204v);

2.         Voie d'enfance spirituelle (pp. 409420; originaux de Bayeux, I, f 233r-238v);

3.         Extraits de dossiers de miracles dûs à l'intercession de la Servante de Dieu Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus (pp. 532551; originaux de Bayeux, I, f 318r-329v).

Ces titres parlent d'eux-mêmes.

 

Le troisième document n'intéresse directement ni les vertus de soeur Thérèse au Carmel, ni son message doctrinal, mais il la montre bien déjà « (passant) son ciel à faire du bien sur la terre.»

Le second veut être une présentation « officielle » de la Voie d'enfance spirituelle en ses diverses composantes.  Cette voie est présentée à propos « de la méthode d'oraison de Thérèse et de son genre de piété », où, selon Mère Agnès, « tout se ramène à ce qu'elle   appelait sa voie d'enfance spirituelle. « C'est là un point si important, souligne le témoin, que j'ai cru devoir en préparer un exposé par écrit et à tête reposée: je le présente au tribunal » (p. 409).

Même s'il peut donner l'impression d'une systématisation doctrinale unilatérale ou trop marquée d'accents portant sur certains aspects particulièrement chers à Mère Agnès, cet ensemble est certainement riche de données et d'expressions que nul ne pouvait mieux qu'elle   pénétrer et présenter.  Il est à rappeler que cette synthèse de la «petite Mère » a fourni plus d'un élément au fort beau discours prononcé par le Pape Benoît XV sur l'enfance spirituelle à l'occasion du décret sur l'héroïcité des vertus de Thérèse, le 14 août 1921.

Le premier des trois documents qui vont suivre se réfère essentiellement à Mère Marie de Gonzague.  Il n'a jusqu'ici été donné en son intégralité que dans le volume de 1038 pages dit Positio super virtutibus, publié en 1920 par la S. Congrégation des Rites.  On l'y trouve pp. 164-175, §§ 375-376.

Qui pouvait y avoir accès directement ou par un tiers, se devait d'observer à son sujet une grande discrétion, se rappelant que Mère Marie de Gonzague avait de la famille et n'était retournée à Dieu qu'en 1904.  C'est à ce devoir de discrétion que manqua gravement le P. Ubald d'Alençon en publiant en langue française dans la revue de Barcelone Estudis Franciscans de Janvier 1926 (pp. 14-28) un article intitulé Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus comme je la connais.  Nous n'avons pas à nous étendre ici sur les conséquences de cette utilisation prématurée, conséquences dont Mère Agnès souffrit beaucoup.

Nous retranscrivons donc le document de Mère Agnès tel qu'il fait partie des actes du Procès, laissant aux historiens et aux psychologues le soin et la liberté de le commenter. Mère Agnès de Jésus déposa du 5 au 19 juillet 1915, au cours des 11ème - 2lème session. (pp. 340-552 de notre Copie publique).

 

 

[Session Il: - 5 juillet 1915, à 10h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[340] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie Pauline Martin, née à Alençon, le 7 septembre 1861, de Louis-Joseph-Stanislas Martin et de Zélie Marie Guérin.  Je suis religieuse professe du Carmel de Lisieux, prieure de ce monastère et la propre soeur de la Servante de Dieu.

 

[Le témoin répond correctement à la troisième demande].

[De même à la quatrième et à la cinquième demandes].

[Réponse à la sixième demande]:

J'apporte mon témoignage uniquement pour la gloire de Dieu, je dirai ce que je sais personnellement, [341] et personne ne m'a imposé ce que j'avais à dire.

 

[Réponse à la septième demande]:

La Servante de Dieu était ma plus jeune soeur.  Depuis la mort de notre mère, alors que la Servante de Dieu avait quatre ans et demi (1877) jusqu'à  mon entrée au Carmel (2 octobre 1882), je me suis occupée très particulièrement de l'éducation de cette jeune soeur à qui je servais de mère.  En 1888, elle vint me rejoindre au Carmel, et jusqu'à sa mort nous avons vécu dans la même communauté; de 1893 à 1896 j'ai été prieure du monastère.  Ma déposition portera sur mes souvenirs personnels.  La lecture de l'«Histoire d'une âme» et des autres écrits de la Servante de Dieu ne m'a servi que pour rappeler à ma mémoire quelques particularités dont j'ai par ailleurs été témoin direct.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai pour la Servante de Dieu d'abord une grande affection selon la nature puisqu'elle est ma soeur très aimée; cependant, je crois que si elle n'était pas ma soeur, je l'aimerais autant à cause de sa sainteté et j'aurais en elle une égale confiance.  Je désire la béatification de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, parce que je suis de plus en plus persuadée qu'elle est choisie par le bon Dieu pour faire connaître sur la terre l'amour qu'il a pour ses pauvres petites créatures et son désir d'être payé de retour par un amour [342] tendre et filial de leur part.  La plupart des saints canonisés par l'Eglise sont de grandes lumières que les grandes âmes seules peuvent imiter.  Mais les grandes âmes sont très

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

rares, tandis que le nombre des petites âmes, c'est-à-dire, de celles qui doivent cheminer dans une voie commune et toute de foi, est immense: elles attendent, on dirait, la « petite Thérèse», ce guide tout à fait à leur portée, ce nouvel effort de la bonté de Dieu pour les entraîner à l'amour par l'humilité et le plus confiant abandon.  Les pécheurs aussi profiteront de sa bienfaisante influence et y trouveront leur salut.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu naquit à Alençon, rue Saint Blaise, le 2 janvier 1873; elle ne fut baptisée que le 4 janvier dans l'après-midi, parce qu'on attendait le parrain.  Ma mère était très contrariée de ce retard, et, dans l'intervalle, suppliait le bon Dieu de ne pas faire mourir sa petite fille sans baptême.

Mon père (Louis-Joseph-Stanislas Martin) naquit à Bordeaux le 22 août 1823, ma mère (Zélie Marie Guérin) naquit à Saint-Denys-sur-Sarthon,, dans l'Orne, le 23 décembre 1831.

A 20 ans, mon père fit des démarches pour entrer comme religieux au Mont Saint Bernard; mais ses études étant incomplètes, le supérieur lui conseilla de retourner dans sa famille pour les achever et revenir ensuite au monastère.  En temps voulu, on lui [343] donna d'autres conseils pour orienter sa vie.

Toute jeune aussi, ma mère s'était présentée à l'Hôtel-Dieu d'Alençon pour être religieuse de Saint Vincent de Paul, et la supérieure lui avait dit que ce n'était pas sa vocation.

Le mariage de mes parents eut lieu le 12 juillet 1858, dans l'église Notre-Dame d'Alençon.  De ce mariage naquirent neuf enfants:

1 Marie Louise, 22 février 1860, aujourd'hui religieuse de ce Carmel.

2 Marie Pauline, 7 septembre 1861; c'est moi.

3 Marie Léonie, 3 juin 1863, aujourd'hui religieuse de la Visitation de Caen.

4 Marie Hélène, 13 octobre 1864, morte à l'âge de cinq ans et demi.

5 Marie Joseph Louis, 20 septembre 1866, mort à l'âge de cinq mois.

6 Marie Joseph Jean-Baptiste, 19 décembre 1867, mort à l'âge de huit mois.

7 Marie Céline, 28 avril 1869, aujourd'hui religieuse carmélite dans ce monastère.

8 Marie Mélanie Thérèse, 16 août 1870, morte à l'âge de deux mois.

9 Marie Françoise Thérèse, 2 janvier 1873; c'est la Servante de Dieu.

 

Mes parents m'ont toujours semblé des saints.  Nous étions remplies de respect et d'admiration à leur égard.  Je me demandais parfois s'il pouvait y en avoir de semblables sur la terre. [344] Autour de moi, je ne voyais point cela.  Ils faisaient leurs délassements de pieux entretiens et de saintes lectures.  Chaque matin, ils allaient à. la messe, et faisaient souvent la sainte communion.  Ma mère était faible de complexion et cependant faisait, comme mon père, tous les jeûnes et abstinences de précepte.  Le repos du dimanche était observé par eux jusqu'à la plus grande délicatesse.  Les amis de mon père le taxaient parfois d'exagération, parce qu'il fermait, le dimanche., son magasin de bijouterie.  Or les gens de la campagne venaient surtout le dimanche à la ville et s'en allaient acheter ailleurs des bijoux quand c'était pour un mariage. « Si vous laissiez seulement une porte de côté ouverte - lui répétaient ses amis - vous ne feriez aucun mal et ne perdriez pas de belles ventes.» Mais mon père leur répondait qu'il préférait s'attirer les bénédictions du bon Dieu.

Mon père et ma mère étaient très charitables envers les pauvres; mais, parmi les oeuvres pieuses, celle de la Propagation de la Foi avait leur préférence.

Ma mère était l'abnégation personnifiée; elle était douée d'une extraordinaire énergie.  La fabrique de dentelles qu'elle fonda seule, et dont elle s'occupa sans trêve pour assurer l'avenir de ses enfants, rendit sa vie bien méritoire.  A la mort de mes petits frères et soeurs, sa soumission à la volonté de Dieu était si grande, malgré son chagrin profond, qu'elle scandalisait presque des personnes moins chrétiennes, [345] jusqu'à dire qu'elle n'aimait pas ses enfants.

Mes parents souhaitaient que toutes nous soyons consacrées au bon Dieu; ils auraient voulu lui donner des prêtres et des missionnaires.  Ma mère avait été frappée de la vie de madame Acarie, et je l'ai entendu dire bien des fois: «Toutes ses filles carmélites!  Est-il possible qu'une mère ait tant d'honneur?.»  Elle me confia que si mon père venait à mourir avant elle, une fois que nous serions toutes dans notre vie, elle irait finir ses jours dans un monastère de la Visitation.

 

[Le témoin poursuit sa réponse à la neuvième demande]:

Ma mère essaya de nourrir elle-même  la petite Thérèse comme elle avait essayé. de le faire, mais sans succès, pour ses autres enfants; son chagrin fut grand de ne pouvoir encore y réussir.  Cette impuissance venait, je le suppose, d'un coup qu'elle [346] s'était donnée au sein dans sa jeunesse et qui lui causa la cruelle maladie dont elle mourut.  La petite Thérèse fut mise en nourrice chez des braves gens du nom de Taillé, à Semallé,.aux environs d'Alençon.  La femme était déjà connue de ma mère: c'était le dévouement en personne que cette brave « petite Rose », comme on l'appelait.

Thérèse revint à la maison, florissante de santé, le 11 avril 1874.

Ma mère alla à Lourdes pour demander sa propre guérison miraculeuse; elle en revint plus malade en juin 1877.  Sa foi et sa confiance envers la Sainte Vierge n'avaient pas diminué.  On l'entendait prier pendant ses nuits de terribles souffrances.  Enfin, elle mourut comme une sainte, le 28 août 1877.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Après la mort de ma mère, mon père vint habiter Lisieux, en novembre de cette même année 1877, pour nous rapprocher de mon oncle Guérin, frère de ma mère; il comptait sur le dévouement de madame Guérin, pour initier ses filles aînées à leurs nouveaux devoirs.

Vers la fin de sa vie, mon père demanda de souffrir pour Dieu, et il fut exaucé par la maladie cérébrale très humiliante qui le conduisit à sa fin.  Il mourut le 29 juillet 1894.

Ma soeur aînée Marie et moi nous nous occupâmes aux Buissonnets (c'est le nom de la maison que [347] nous habitions) de l'éducation de nos jeunes soeurs, Céline et Thérèse.  J'instruisis la petite Thérèse jusqu'en octobre 1881, époque

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

où elle entra comme demi-pensionnaire à l'Abbaye des bénédictines de Lisieux.

Depuis la mort de ma mère, elle était devenue très timide avec les étrangers, et si sensible qu'un rien la faisait pleurer; mais j'ai remarqué que le sujet de ses larmes était ordinairement la crainte d'avoir fait de la peine à son père ou à ses soeurs ou au bon Dieu surtout.

Elle réussit parfaitement dans ses études, soit à l'Abbaye, soit à la maison; les religieuses la regardaient comme une élève très intelligente, mais l'instruction religieuse surtout la captivait.

En 1882, alors que Thérèse avait à peine dix ans, j'entrai au Carmel, et Thérèse resta aux soins de ma soeur aînée.  Après mon entrée en religion, Thérèse tomba malade d'une maladie étrange.  Des symptômes extraordinaires ont fait croire que cette maladie venait du démon.  Thérèse fut guérie par la Sainte Vierge d'une façon merveilleuse pendant une neuvaine à Notre-Dame des Victoires.  Elle m'a dit elle-même avoir vu la Sainte Vierge s'avancer vers elle et lui sourire.

 

[Pourriez-vous caractériser les symptômes et l'évolution de ce mal? - Réponse]:

J'étais alors au Carmel ; ma soeur Marie (Marie du Sacré-Coeur) et aussi Céline, qui ont été témoins directs de ce qui s'est passé aux Buissonnets, pourront en rendre un témoignage plus détaillé.  Je me souviens, qu'à cette [348] époque, j'interrogeais, au parloir, ma soeur Marie sur la nature de ce mal et sur ce qu'en disait le médecin, monsieur le docteur Notta; elle m'a répondu à plusieurs reprises que le médecin avouait ne rien comprendre aux symptômes de ce mal.  Messieurs les membres du Tribunal qui ont connu monsieur le docteur Notta, savent qu'il était un praticien d'une très haute valeur.  Je puis aussi témoigner que dans toute la suite de sa vie, au Carmel, jamais la moindre trace de ces troubles n'est réapparue.  Elle s'est montrée toujours très calme, très judicieuse et maîtresse d'elle-même.

 

[Le témoin poursuit sa réponse]:

Elle fit sa première communion le 8 mai 1884, après une préparation de plusieurs mois, et avec les sentiments de la piété la plus tendre et la plus vraie. « Depuis longtemps - dit-elle dans sa vie -Jésus et la petite Thérèse s'étaient regardés et compris, mais ce jour-là, c'était plus qu'une rencontre, c'était une fusion» @MSA 35 r°@. Les sentiments qu'elle exprime dans cette phrase, écrite sur sa première communion, elle me les a exprimés bien souvent de vive voix.

A 12 ans, pendant la retraite préparatoire à sa seconde communion solennelle, elle commença à devenir très scrupuleuse.  Je ne l'avais pas connue ainsi, mais au contraire dilatée et très confiante, sans aucun trouble exagéré de ses petites fautes.  Sur ces entrefaites, Marie, qui l'avait guidée et consolée jusque là, entra à son tour au Carmel, le 15 octobre 1886.  N'ayant plus [349] de secours, et souffrant de plus en plus, Thérèse invoqua ses petits frères et soeurs du paradis et en obtint une paix parfaite.  Cette épreuve dura environ un an et demi.

A l'âge de 13 ans, elle sortit du pensionnat et finit son instruction aux Buissonnets en prenant des leçons particulières.

 

[Savez-vous pourquoi la Servante de Dieu quitta le pensionnat des bénédictines? - Réponse]:

Je ne le sais pas précisément, je crois que c'était par suite de l'état général de sa santé, ma soeur Marie du Sacré-Coeur, qui était alors à la maison, le saura mieux que moi.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Dès l'âge de deux ans, la petite Thérèse pensait qu'elle serait religieuse. « C'est là ---- écrit-elle - un de mes premiers souvenirs et depuis je n'ai jamais changé de résolution » @MSA 6r°@. Je sais que dans sa petite enfance, elle le disait à ma mère et à nous.

A l'âge de neuf ans, m'entendant faire la description de la vie solitaire du Carmel, elle y fut attirée fortement.  Elle écrit: «Je sentis que le Carmel était le désert où le bon Dieu voulait me cacher.  Je le sentis avec tant de force qu'il n y eut pas le moindre doute dans mon esprit.  Je voulais aller au Carmel, pour trouver Jésus seul» @MSA 26r°@

 

[Aurait-elle peut-être désiré la solitude du Carmel pour y retrouver la compagnie de sa soeur bien-aimée? - Réponse]:

[350] J'avoue que de mon côté j'ai fait tout ce que j'ai pu, étant donné qu'elle voulût être carmélite, pour l'attirer dans notre maison, parce que je voyais que c'était une petite sainte qui attirerait sur nous de grandes bénédictions; mais je suis convaincue que de son côté elle ne recherchait pas ma présence et serait allée volontiers dans un autre Carmel si l'obéissance seulement le lui avait indiqué.

 

[Suite de la réponse]:

A 14 ans, elle me reparla sérieusement de son projet d'entrer au Carmel, mais j'étais seule à l'encourager.  Ma soeur Marie lui disait qu'elle était trop jeune.  Moi-même quelquefois, impressionnée par ce que me disait ma soeur aînée, j'opposais quelques objections à son projet.  Le jour de la Pentecôte 1887, elle sollicita et obtint la permission de mon père; mais elle eut à subir ensuite le refus de mon oncle et l'opposition invincible du supérieur, monsieur l'abbé Delatroëtte.  Celui-ci la trouvait trop jeune et refusait absolument de l'admettre malgré les instances de la prieure, mère Marie de Gonzague, qui désirait grandement son admission.  Un jour de grande fête, monsieur le supérieur entra dans la clôture pour visiter mère Geneviève, notre fondatrice qui était à l'infirmerie.  Celle-ci, qui en avait été priée par mère Marie de Gonzague, demanda, devant toute la communauté, l'entrée de Thérèse pour Noël; alors le supérieur répondit avec émotion: « Encore me parler de cette entrée!  Ne croirait-on pas, à toutes ces instances, que le salut de la communauté [351] dépend

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

de cette enfant?  Il n'y a pas de péril en la demeure.  Qu'elle reste chez son père jusqu'à sa majorité.  Croyez-vous d'ailleurs que j'oppose un tel refus sans avoir consulté Dieu?  Je demande qu'on ne me reparle plus de cette affaire.»

Monseigneur Hugonin, évêque de Bayeux, à qui l'affaire avait été renvoyée, ne voulut rien décider.  Dans un voyage, fait à Rome, en compagnie de mon père et de ma soeur Céline, au mois de novembre 1887, Thérèse exposa au Souverain Pontife, Léon XIII, son désir d'obtenir la permission d'entrer immédiatement au Carmel, mais le Pape ne lui donna point de réponse décisive.  Enfin, après avoir éprouvé sa constance, le bon Dieu bénit ses démarches courageuses, et le 28 décembre 1887, monseigneur de Bayeux autorisa son entrée immédiate.  Mais la mère prieure, Marie de Gonzague, influencée par le mécontentement persistant du supérieur, sollicitée aussi par moi, qui redoutais pour les débuts de Thérèse l'austérité du Carême, lui imposa encore trois mois d'attente.  Les portes du Carmel lui furent enfin ouvertes le 9 avril de l'année suivante 1888, elle avait 15 ans et trois mois.

En présentant Thérèse à la communauté, le jour de son entrée, monsieur le supérieur dit devant mon père, la porte de la clôture étant grande ouverte: « Eh! bien, mes révérendes mères, vous pouvez chanter un Te Deum!  Comme délégué de monseigneur l'évêque, je vous présente cette enfant de 15 ans dont vous avez voulu l'entrée.  Je souhaite qu'elle ne trompe pas vos [352] espérances, mais je vous rappelle que s'il en est autrement, vous en porterez seules la responsabilité.» Toute la communauté fut glacée de ces paroles.

Il fallut plusieurs années à ce saint prêtre pour changer de sentiment; mais enfin il apprécia tellement plus tard la Servante de Dieu, que je l'ai vu ému jusqu'aux larmes, en parlant de soeur Thérèse qu'il appelait un ange.

Au moment de se séparer de mon père, elle ne versa pas de larmes, mais elle sentit son coeur battre si violemment qu'elle se demandait si elle n'allait pas mourir.  En pénétrant dans sa petite cellule, elle me dit avec une expression de paix et de bonheur que je n'ai jamais oubliée: « Maintenant, je suis ici pour toujours « @MSA 69,2@.

 

[Session 12: - 6 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[355] [ Réponse à la douzième (demande:

Le 10 janvier 1889, après neuf mois de postulat, elle prit l'habit de l'Ordre, et le 8 septembre 1890, elle prononça ses voeux perpétuels dans les sentiments [356] de la plus admirable ferveur, et reçut le voile noir le 24 du même mois.

Il me paraît nécessaire pour l'intelligence de la vie de soeur Thérèse au Carmel de faire connaître au tribunal l'état de la communauté pendant le temps qu'elle y a vécu, et tout spécialement le rôle et le caractère de mère Marie de Gonzague qui fut prieure, à diverses reprises, pendant de longues années. Comme c'est un sujet délicat et difficile, j'ai préparé là-dessus un mémoire que je demande la permission de lire au tribunal.  Pour plus de sûreté, j'ai, préalablement à ma déposition, soumis ce rapport au contrôle de cinq de nos soeurs qui ont bien connu les particularités dont il s'agit; elles m'ont suggéré plusieurs corrections que j'ai faites, et elles ont signé la rédaction définitive.  C'est donc comme un document de communauté que je communique au tribunal.

 

[Ordre est donné au témoin de lire ce document.  La lecture en ayant été faite, le vicaire général Auguste Quirié, juge délégué, demande s'il y a encore au monastère des soeurs qui ont connu la vie de Mère Marie de Gonzague et si toutes celles-ci reconnaîtraient l'exactitude de ce document, ou si peut-être on aurait des critiques à y adresser ? - Réponse]:

Outre les cinq religieuses qui ont revu et signé le mémoire, il y en a huit autres qui ont connu mère Marie de Gonzague.  Je ne leur ai pas montré le mémoire parce que j'ai pensé qu'il était pénible et troublant de réveiller ces souvenirs, mais j'ai la conviction que [357] toutes reconnaîtraient l'exactitude de cet exposé.

 

 

[Le document sera déposé aux actes du Procès]:

DANS QUEL MILIEU SOEUR THÉRÈSE DE L'ENFANT JÉSUS

S'EST SANCTIFIÉE AU CARMEL DE LISIEUX

Le Carmel de Lisieux fut fondé en 1838, par la révérende mère Geneviève de Sainte Thérèse (dans le monde, mademoiselle Claire Bertrand).  Elle était douée d'un rare esprit de foi, d'une grande piété et pratiqua pendant plus de 60 ans d'héroïques vertus.  Pour ceux qui l'ont connue ou qui liront sa vie, elle restera un modèle achevé de douceur et d'humilité.

Soutenue par une grâce toute particulière, la sainte fondatrice traversa avec le calme et la confiance qui ne la quittèrent jamais, les épreuves les plus douloureuses qui atteignirent la communauté naissante, et Dieu montra bientôt qu'il bénissait son oeuvre en groupant autour d'elle de parfaites religieuses.

Les difficultés des débuts, surmontées avec tant de générosité, les vertus cachées mais bien grandes de nos premières mères et soeurs, devaient attirer sur notre Carmel de nombreuses grâces, et ce furent leurs mérites, sans doute, qui le préservèrent de la ruine durant la longue [358] crise qu'il traversa.

Un voile épais que nous n'aurions jamais voulu soulever cacha, pendant près de 40 ans, bien des tristesses dans le nouveau monastère.

La révérende mère Marie de Gonzague

Le 29 septembre 1860, entrait au Carmel de Lisieux, comme postulante et dans les meilleures dispositions, mademoiselle

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Marie de X....  *[Marie Davy de Virville]  âgée de 26 ans. On la nomma soeur Marie de Gonzague.

Par ses charmes extérieurs: taille avantageuse, distinction, timbre de voix des plus sympathiques, par sa piété, une simplicité qui allait parfois jusqu'à la candeur, elle eut vite gagné toutes les sympathies.  Mais c'était une nature mal équilibrée.  Tantôt gaie à l'excès, tantôt plongée dans de noires mélancolies à propos d'un rien, elle avait, malgré sa robuste santé, des anomalies de caractère inexplicables.

Elle fit des pénitences extraordinaires et aurait eu une âme élevée, très généreuse, avec un coeur d'or, sans ces malheureux contrastes et une passion de jalousie bien souvent inconsciente, mais qui, se développant avec les années, occasionna des heurts fréquents, des susceptibilités et même des scènes terribles.

Cependant, dès sa sortie du noviciat, le supérieur, monsieur l'abbé Cagniard, la laissa mettre dans les charges, espérant par ce moyen développer ses réelles capacités et [359] remédier en même temps à son humeur bizarre.  Ce fut une fatale erreur.  On la nomma sous-prieure le 8 juillet 1866, puis prieure le 22 octobre 1874, charge qu'elle devait occuper pendant 21 ans.

Voici des détails et des exemples de ce qui se passa au monastère sous son gouvernement ou par son influence:

Il lui arriva plusieurs coups de tête déplorables.  Le 16 juillet 1867, étant sous-prieure, elle disparut jusqu'à la nuit, après une crise de jalousie, et plusieurs soeurs envoyées à sa recherche la découvrirent blottie dans un coin du jardin, derrière une échelle.  Mécontente et affolée, elle se laissa conduire à la cellule de la Prieure et allait se précipiter par la fenêtre (au premier étage) quand une soeur converse la rattrapa.  A la suite de ce fait dont fut prévenu le supérieur, le bruit couru au dehors, on ne sait comment, que la sous-prieure du Carmel était folle.  Sa famille même en apprit vaguement quelque chose; mais à force de prudence de la part de mère Geneviève, ce bruit fut étouffé peu à peu.

Lorsqu'elle remplissait la charge de Prieure et qu'il s'agissait de passer un sujet aux voix, elle imposait presque sa volonté.  Elle se laissait séduire par les avantages extérieurs, la distinction, le charme d'une belle voix et surtout par l'affection qu'on lui témoignait, se réservant ainsi d'amers regrets pour sa vieillesse.  Une religieuse hystérique, admise par le chapitre grâce à ses instances, lui fit en particulier verser bien des larmes.  Une autre, [360] atteinte du même mal, indiscrète, ayant la manie de mentir et de voler sans s'en apercevoir, fut également reçue par elle.

On devine quelle pouvait être la formation des sujets.  Elle donnait de très bons conseils, mais avec de mauvais exemples.  Pour obtenir d'être « en cour » auprès d'elle, il fallait la flatter ou agir en diplomate.  Ce qui faisait dire à monsieur l'abbé Youf, notre aumônier pendant 25 ans: « N'est-ce pas bien triste que des âmes croyant trouver au Carmel la simplicité soient obligées d'y faire de la politique?.»  Il disait cela parce que, en certains cas, pour éviter du scandale il fallait absolument agir avec mystère et finesse.

Combien plus navrante fut parfois la manière dont on dispensait la sainte Eucharistie!  Il est arrivé à mère Marie de Gonzague de promettre une communion comme récompense à une soeur qui attraperait un rat!  On l'enlevait aussi pour un rien.  Que c'est honteux à révéler!

Quand les décrets de 1891 retirèrent aux supérieures le droit de régler les communions de leurs communautés, mère Marie de Gonzague les reçut d'abord avec respect et soumission à l'Eglise; mais bientôt, le confesseur ayant trouvé bon de permettre à quelques unes des soeurs la communion quotidienne et à d'autres moins souvent, sa jalousie reparut.  Monsieur l'abbé Youf eut peur, et le nombre des communions redevint le même pour toutes les religieuses.

D'autres abus moins graves, mais bien honteux aussi se produisaient: par exemple la pauvre mère [361] avait un chat qu'elle nourrissait de foie de veau et de lait sucré.  S'il prenait un oiseau, on le lui faisait rôtir avec une sauce exquise.  Jusque là ce n'était que ridicule, bien qu'il y ait une faute contre la pauvreté.  Mais quelques fois le chat était perdu, et le soir, pendant l'heure du grand silence, la prieure partait à sa recherche avec les soeurs du voile blanc, l'appelant de tous côtés, jusque par dessus le mur qui sépare le monastère d'un jardin  voisin, manquant ainsi à la régularité et mettant toute la communauté en émoi.

Les malades souffrirent aussi du caractère de mère Marie de Gonzague, bien qu'elle leur fût très bonne et très dévouée à certaines heures.

Une jeune soeur, atteinte d'une maladie délicate et obligée de se soigner par la Prieure en charge, dut le faire en cachette, tremblant toujours d'être découverte par son ancienne prieure. «On a - disait celle-ci - des maladies qu'on ne connaissait pas autrefois, et c'est un péché de les soigner.»

Chaque année, à l'époque de la retraite, c'était une vraie surveillance au confessionnal du prédicateur.  Mère Marie de Gonzague ne pouvait supporter de voir les religieuses y rester un peu longtemps.

Pendant les trois années où elle n'était plus prieure, son caractère se montrait plus ombrageux que jamais.  Elle voyait avec peine l'autorité lui échapper et les affections se concentrer sur une autre que sur elle-même.  C'est ainsi qu'à la profession de soeur Agnès de Jésus, qui eut lieu pendant un priorat de mère Geneviève, elle refusa, [362] la veille, d'aller voir l'oratoire paré pour la circonstance et, le jour de la fête, elle attrista tout le monde par sa mauvaise humeur.  Il en était toujours de même aux prises d'habit et professions lorsqu'elle n'était plus prieure.

A l'approche des élections, c'était une vraie et honteuse campagne.  Pour le bien de la paix, mère Geneviève se retirait humblement à l'issue de ses trois années et en laissait faire six à mère Marie de Gonzague.

Plus tard, après la mort de mère Geneviève, voyant qu'il lui était impossible de rester toujours prieure, elle orienta les voix du chapitre sur soeur Agnès de Jésus, dont elle connaissait bien le caractère conciliant.  Elle croyait ainsi rester maîtresse et faire agir la nouvelle prieure

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

selon ses vues.  Quand elle vit celle-ci prendre son autorité, elle lui fit subir mille persécutions.  Un jour, témoin d'une scène terrible, une soeur (la plus ardente, pourtant, de son parti) ne put contenir son indignation: «O mère Marie de Gonzague - dit-elle -, c'est bien mal de faire souffrir ainsi votre mère prieure !.» Une autre soeur ancienne, également révoltée de sa conduite, résolut d'en écrire à monseigneur Hugonin, notre évêque, et confia dans la nuit son dessein à sa mère Prieure; mais le lendemain, redoutant le courroux de mère Marie de Gonzague, elle abandonna son projet.

Voyant déjouée sa ruse inconsciente et qu'on pouvait se passer d'elle, l'ancienne prieure travailla à empêcher une réélection.  Elle y réussit, mais cette [363] fois ne fut nommée qu'au 7ème tour de scrutin.  Dure leçon dont elle souffrit tout le reste de sa vie.  Après l'élection, quelques soeurs imaginèrent d'égarer quelques billets de vote, portant son nom, afin que ces billets trouvés par la Prieure, écartent d'elles ses soupçons.

C'est peu de temps auparavant qu'eurent lieu des scènes de jalousie navrantes au sujet de la profession de soeur Geneviève de Sainte Thérèse et de soeur Marie de la Trinité.  Mère Marie de Gonzague espérant prendre bientôt la place de mère Agnès de Jésus, entreprit de retarder les novices pour se réserver à elle-même l'honneur et la joie de ces professions.

Cependant le supérieur monsieur Maupas étant venu voir la communauté, dit tout haut que la mère Prieure devait proposer les deux novices au chapitre.  Mère Marie de Gonzague devint blême, mais se contint jusqu'au sortir du parloir où elle se concerta avec les religieuses qu'elle avait gagnées à son parti.

« Qu'elle fasse faire profession à sa soeur, puisqu'on ne peut l'empêcher - dit-elle -, mais je m'oppose formellement à celle de soeur Marie de la Trinité.»  Or, soeur Marie de la Trinité avait deux mois de plus de noviciat que soeur Geneviève.  Mais la pauvre mère voulait, coûte que coûte, se réserver au moins l'une des deux, et il fallut céder.

On s'occupa donc seulement de passer soeur Geneviève aux voix.  Sous prétexte qu'il est défendu à une soeur de voter pour sa soeur, elle trouva bon de mettre la mère prieure à la porte du chapitre.  Elle présida [364] elle-même les trois séances, recueillit les votes et fit les exhortations d'usage à la novice.

Le dernier jour seulement, quand soeur Geneviève fut reçue, elle envoya chercher la mère Prieure, ne l'invitant pas toutefois à reprendre sa place, mais la laissant debout au bas de la salle avec le noviciat et les soeurs converses appelées également pour embrasser la novice, selon l'usage du Carmel.

On pourra dire: mais ce n'est pas contre soeur Thérèse de l'Enfant Jésus que portait sa jalousie.  A elle, au contraire, elle a marqué beaucoup de confiance, lui donnant une part de son autorité près des novices, et la choisissant même pour sa confidente à la fin de sa vie.  La preuve qu'elle appréciait beaucoup la Servante de Dieu, c'est qu'elle en disait et écrivait toute sorte de bien à sa famille, aux prédicateurs de retraite, à ses frères missionnaires, à tous.  Sa lettre écrite au père Roulland, datée du 11 novembre 1897, en fait foi.  Et j'ajoute qu'elle était sincère.

Cependant il reste vrai que la mère Marie de Gonzague ne voulut partager avec personne son autorité, même celle de maîtresse des novices, que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus a excité sa jalousie bien des fois, que celle-ci a dû se cacher constamment pour accomplir son humble office d'aide au noviciat, enfin qu'il ne fallait jamais se baser avec cette mère sur une permission, une confiance donnée dans un moment de bon sens (car elle avait des moments de parfait bon sens où même elle parlait et agissait en sainte prieure). [365] Malheureusement ces moments étaient bien transitoires et, tout d'un coup, d'un instant à l'autre, il fallait s'attendre à voir absolument le contraire.  Au visage le plus aimable, animé d'un bon et franc sourire, succédait à l'heure même, pour le moindre motif qui avait excité sa jalousie, un air sombre dévoilant l'orage intérieur qui ne manquait pas d'éclater.

Le tableau des injustices et des tristesses qu'on a vues au monastère manquerait encore de vérité si l'on ne disait quelque chose des abus causés par les faiblesses de mère Marie de Gonzague à l'égard de sa famille et des parloirs.

D'abord pour les parloirs, elle y allait longtemps, chaque jour, à une dame de la ville, son amie, qui lui racontait les nouvelles dont elle alimentait ensuite les récréations.

Pour sa famille, ce fut beaucoup plus grave.  Une de ses soeurs, la comtesse de X. avait mal élevé sa fille unique qui, mariée, en imposait à sa mère.  Celle-ci, par une correspondance incessante, racontait à mère Marie de Gonzague toutes ses peines dans les moindres détails, et l'humeur de la pauvre mère dépendait des nouvelles reçues dans la journée.  C'était d'ailleurs le thème de toutes les directions, même de l'heure du noviciat.

Madame de X. avait de la fortune et tout le confortable possible; seulement, par crainte de sa fille, elle vivait en secret comme une pauvre.  Elle emprunta à la communauté 20.000 francs.  Peu à [366] peu elle cessa d'en payer fidèlement la rente et, de temps en temps, quand on recevait un billet de banque, il fallait en remercier comme d'un don.  Après sa mort, la communauté rentra en possession des 20.000 francs, plus 2.000 francs d'intérêts arriérés, demandés au hasard,  car mère Marie de Gonzague n'avait tenu compte exact de rien!  A défaut de ces preuves, on ne put réclamer.

La comtesse de X. considérait le Carmel comme sa maison, et les soeurs qu'elle appelait ses amies, ne furent souvent que ses servantes.  Quand elle venait à Lisieux, il fallait la servir comme une reine.  Elle n'entrait pas au monastère, mais le parloir du supérieur et une chambre du tour étaient son domaine et celui de ses petits-enfants.  Toute la communauté soupirait quand on disait: « Madame de X. est ici!.»

Aux fêtes de la mère prieure, tous les ouvrages de fantaisie offerts, étaient pour elle.  Dans le courant de l'année, on lui brodait pour rien ses armoiries sur nappes, mouchoirs, tapis de piano, etc.  On eût dit qu'elle nous faisait un honneur en nous demandant quelque chose.  A la première communion de son petit fils, elle fit faire par douzaines des images sur parchemin, et c'étaient de véritables

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

miniatures, des images de prix qu'elle voulait!  Elle découvrit dans les combles de son château de vieilles toiles, portraits de famille, qu'il fallut réparer et même faire deux copies de l'un d'eux.

Madame de X. fut atteinte d'une maladie longue et pénible.  C'est le Carmel qui payait le spécialiste et fournissait les remèdes, même les linges pour ses panse[367] ments, et c'était une soeur converse qui lavait ensuite ces linges remplis d'un pus d'autant plus infect que leur voyage avait duré quelques jours.  On en vint à raccommoder et à laver tout son linge, ses bas, etc.

Un jour, mère Agnès de Jésus trouva la pauvre mère Marie de Gonzague, une lettre à la main, qui sanglotait.  C'était que madame X. allait, dit-elle être obligée de vendre son argenterie et ses dentelles pour vivre!!

Mère Agnès de Jésus profita de l'occasion et osa dire: «Ma mère, madame de X. ne devrait pas tant craindre sa fille.  Si elle vendait une de ses terres, elle pourrait vivre en paix.  Du moins, à votre place, je l'encouragerais à vendre un peu de son argenterie et de ses dentelles que sa fille ne mérite pas d'avoir plus tard.»

Ces paroles à peine achevées, une scène éclate, et bientôt on entend mère Marie de Gonzague confier ainsi sa peine à l'une des religieuses, de famille noble, comme elle: « Cette mère Agnès de Jésus ne peut savoir ce que c'est que le malheur dans nos familles!  Puis-je imposer à ma soeur, la peine et l'humiliation de vendre ses objets précieux?!.»

On peut se demander comment les supérieurs n'intervinrent pas dans une situation semblable.  Mais la communauté aimant et redoutant à la fois la malheureuse mère, ne s'apercevait pas de l'étendue du mal.  Quelques soeurs, âmes droites et plus clairvoyantes, après avoir souffert en silence, avaient pourtant essayé de se plaindre.  Alors, confesseurs et supérieurs, effrayés d'un ascendant qui leur semblait im-[368] possible à détruire sans grand danger, conseillaient la patience «pour garder la paix, pour que rien ne soit connu au dehors.» «On brûlerait votre couvent», dit un jour monsieur Delatroëtte.

D'ailleurs, la mère prieure en cause écartait le plus possible des affaires de la maison l'évêque lui-même, son supérieur direct.

Après avoir tenté secrètement de secouer le joug, les religieuses étaient prises de remords. « Mieux vaut - disaient-elles - souffrir jusqu'au bout que de pécher par ingratitude.  Mère Marie de Gonzague a bâti par ses quêtes la moitié du monastère, elle nous a presque toutes reçues, nous ne pouvons pas l'oublier.»  Et les choses en restaient là, devenant de plus en plus inextricables avec les années.

Mère Geneviève elle-même ne put rien pour les enrayer.  Trop bonne et trop conciliante, elle se contentait de pleurer et de prier en silence.

« La communauté semble marcher sur une corde - disait soeur Thérèse de l'Enfant Jésus -. C'est un vrai miracle que le bon Dieu opère à chaque instant en permettant qu'elle garde l'équilibre» @Source Pre@ Ce mal que des saintes avaient constaté et déploré, transpira très peu à l'extérieur du monastère.

Au dehors, mère Marie de Gonzague avait subjugué ceux qui la connurent peu et ne la virent pas à l'oeuvre, dans les occasions où se manifestaient les bizarreries de son humeur changeante et les scènes de sa redoutable jalousie.

 

[369] Cependant soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui aimait, malgré tout, l'âme de sa Prieure, priait un jour pour elle avec grande anxiété pour son salut.  C'est alors que, dans un songe, elle la vit, toute en flammes, traverser l'ermitage qu'elle avait dédié au Sacré-Coeur (c'est une petite chapelle qui se trouve au milieu d'un cloître).  La Servante de Dieu crut voir là un indice de la miséricorde qui lui serait faite à cause de sa dévotion au Sacré-Coeur.  Elle passerait seulement par le feu, et ne brûlerait pas éternellement.

Mère Marie de Gonzague mourut d'un cancer à la langue, le 17 décembre 1904, âgée de 71 ans.

Elle dit avec humilité, la veille de sa mort, à mère Agnès de Jésus, sa prieure: « Ma mère, j'ai beaucoup offensé le bon Dieu.  Je suis la plus coupable de toute la communauté; je n'espérerais pas être sauvée si je n'avais pour intercéder pour moi ma petite Thérèse; je sens que je lui devrai mon salut.»

Signatum: SOEUR AGNÈS DE Jésus, r.c.i. prieure.

 

Soeur Marie des Anges et du Sacré-Coeur, r.c. ind.:

« J'ai lu attentivement ces pages qui ne sont malheureusement que trop vraies.  J'ai été témoin de bien d'autres choses.  J'ai été présente au triste incident du 16 juillet 1867.»

 

Je certifie que ce qui est raconté dans ces pages est loin d'être exagéré.  Signatum: Soeur Thérèse de Saint Augustin, r.c.i.

Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Marie du Sacré-Coeur, r.c.i.

Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Geneviève de Sainte Thérèse, r.c.i.

[370] Lu et trouvé très exact.  Signatum: Soeur Marie de la Trinité. r.c.i.

 

[Suite de la réponse à la douzième demande]:

A mon élection de prieure, en février 1893, je nommai mère Marie de Gonzague, qui était prieure sortante, maîtresse des novices.  Je crus ne pouvoir faire autrement, pour éviter un plus grand mal.  Mais, pour atténuer le mal autant que possible, je dis à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, alors âgée de 20 ans et la première du noviciat, de veiller sur ses deux compagnes, soeur Marthe et soeur Marie Madeleine, novices converses.  En réalité, c'est sur soeur Thérèse que je comptais pour conduire le noviciat.  Par ailleurs, j'arrivais à faire comprendre à mère Marie de Gonzague, maîtresse titulaire des novices, que soeur Thérèse pourrait peut-être lui être utile dans l'accomplissement de sa tâche auprès des novices.  Elle se servit en effet de soeur Thérèse qu'elle appelait « son petit chien de chasse.»  Mais quand elle remarquait que l'influence de la Servante de Dieu devenait trop effective, ou encore quand son humeur changeante la troublait, elle en prenait ombrage, et la traitait durement.

La Servante de Dieu aurait dû sortir du noviciat à la fin de cette année 1893, mais elle demanda à [371 ] y rester, d'abord

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

par humilité, et aussi par zèle pour le bien des novices.  L'année suivante, 1894, soeur Marie de la Trinité et soeur Geneviève de Sainte Thérèse entrèrent au monastère.  Enfin, en 1895, entra soeur Marie de l'Eucharistie; ce qui porta à cinq le nombre des novices.

Le 21 mars 1896, mère Marie de Gonzague fut élue prieure à ma place, mais elle ne nomma pas de maîtresse des novices, elle se réserva cette charge, en se faisant aider, comme auparavant, par soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.  Mais, comme auparavant aussi, dès qu'elle paraissait être et faire quelque chose, la mère Prieure se froissait, l'humiliait et se fâchait contre elle.

La Servante de Dieu continua, jusqu'à sa mort, ce rôle mal défini près des novices.

Entre temps, elle exerça aussi plusieurs autres emplois.  Dès son entrée. elle fut affectée à la lingerie pendant neuf mois, après sa prise d'habit, au réfectoire pendant deux ans, ensuite à la sacristie jusqu'au mois de juin 1892.  A partir de cette époque, jusqu'en février 1893, elle s'occupa de plusieurs travaux de peinture: fresque de l'oratoire, divers ornements d'autel, images que l'on vendait au dehors.  Pendant ce temps, elle fut nommée tierce de la dépositaire, et l'assistait chaque fois que les ouvriers entraient dans le couvent.

Aux élections de 1893, elle fut nommée portière, sans cesser de s'occuper de peinture.  En mars 1896, [372] elle fut remise à la sacristie.  Elle venait d'avoir son premier crachement de sang, et c'est parce qu'elle tomba tout à fait malade qu'on la retira de cet emploi.  Elle obtint alors d'aider à la lingerie une pauvre soeur malade d'esprit, ce qu'elle fit jusqu'à l'épuisement de ses forces.  Elle avait beaucoup désiré être infirmière à cause des nombreuses occasions qu'elle aurait eu d'y pratiquer la charité, mais son désir ne fut jamais réalisé.  Le 8 juillet 1897, elle s'alita à l'infirmerie et mourut le 30 septembre 1897.

 

[Réponse à la treizième et à la quatorzième demandes]:

Le Servante de Dieu observa toute sa vie non seulement les commandements de Dieu et de l'Eglise, mais aussi les conseils qui furent des préceptes pour elle.  C'est le témoignage de tous ceux qui l'ont connue intimement.  Elle y fut fidèle jusqu'à ne pouvoir se reprocher même une faute vénielle de propos délibéré.  Au jour de sa profession, elle avait demandé de mourir plutôt que de ternir la blancheur de sa robe baptismale; elle avait demandé aussi de remplir ses voeux avec toute la perfection possible: elle obtint cette grâce.

S'appliquant à vaincre sa nature très sensible et très vive, elle montra, dès son enfance, et dans toutes les occasions pénibles de sa vie, une grande force et une grande douceur.

L'esprit de ténèbres, jaloux de cette âme si fidèle, essaya, sur la fin de sa vie, par une tentation terrible contre la foi, d'affaiblir sa confiance filiale [373] en Dieu, mais il fut vaincu par son héroïque prudence et son constant recours à Dieu.

Sa charité pour Dieu prima toutes ses vertus.  Son coeur en fut blessé par un trait de feu; cependant cette manifestation sensible de l'amour dura seulement le temps d'un éclair, et toute sa vie, la Servante de Dieu fut conduite par une voie de pure foi.

Sa charité pour le prochain fut bien remarquable aussi, et découlait comme naturellement de sa charité pour Dieu.  Elle pratiqua fidèlement le commandement divin d'aimer le prochain comme soi-même, et le commandement nouveau de Jésus, de l'aimer comme Il l'aime Lui-même.

 

[Suite de la réponse à la quatorzième demande]:

L'humilité brilla particulièrement en elle.  Son rêve était de se faire si petite qu'elle atteignit l'idéal de cette enfance évangélique préconisée par [374] Notre Seigneur. « Pour atteindre les sommets de la montagne de l'amour - disait-elle - il ne faut pas que je grandisse» @Source pre.@  Elle s'abaissa si bas qu'elle put atteindre son but.  C'est avec l'humilité la plus vraie, basée sur la connaissance de son néant, qu'à la fin de sa vie elle se rendait compte de l'ascension de son âme, et n'attendait plus qu'un léger déchirement de l'enveloppe - ainsi appelait-elle la prison de son corps - pour s'envoler vers Dieu, l'aimer à son gré et revenir sur la terre pour le faire aimer de tant d'âmes qui ne connaissent pas encore sa bonté paternelle et son coeur miséricordieux.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Thérèse, enfant, était très réfléchie et voulait toujours s'instruire davantage des choses de la foi.  Lorsque je préparais Céline, plus âgée qu'elle, à sa première communion, je disais à Thérèse de ne pas rester avec nous.  Alors elle s'en allait bien triste, elle disait que ce n'était pas trop que quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.  Elle apprenait le catéchisme et l'histoire sainte avec beaucoup d'attrait.  Tout ce qui se rapportait au bon Dieu trouvait son coeur ouvert et son intelligence s'y appliquait naturellement.  Plus tard, elle lut avec délices plusieurs livres pieux, mais surtout l'Imitation qu'elle savait de mémoire à force de l'avoir lue et méditée, au point qu'on pouvait lui demander de réciter un chapitre au hasard.  Elle s'attachait aussi (pendant sa vie au Carmel) à [375] étudier la Bible, les oeuvres de sainte Thérèse et surtout  de saint Jean de la Croix.

Au milieu des occupations les plus distrayantes, on sentait que la Servante de Dieu ne s'y livrait pas entièrement, mais restait constamment occupée de la pensée de Dieu dans le fond de son âme.  Jamais je n'ai surpris en elle aucune dissipation.  Quand je l'approchais, elle me communiquait ce recueillement, même lorsqu'elle ne disait que des choses indifférentes.  Sa façon d'agir, son regard, son sourire, tout exprimait son union à Dieu et son esprit de foi.

A partir de Pâques 1896, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus commença à souffrir de grandes tentations contre la foi; ses tentations portaient principalement sur l'existence du ciel, elle les endura jusqu'à sa mort.  Une voix maudite lui insinuait qu'après la mort, c'était le néant.  Elle me dit un jour: «Personne ne peut comprendre les ténèbres dans lesquelles je vis; mon âme est plongée dans la nuit

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

la plus obscure, mais j'y suis dans la paix» @Source pre.@.  Elle nous montra bien en effet qu'elle était dans la paix.  Jamais elle ne fut plus céleste qu'en ce temps où le ciel lui était caché: c'est à cette époque qu'elle composa ses plus belles poésies, où l'on dirait que le voile de la foi s'est déchiré pour elle.

Un jour, à l'infirmerie, elle se trouva entraînée à me confier ses peines plus que de coutume: «Si vous saviez - me dit-elle - quelles affreuses pensées m'obsèdent!  Priez bien pour moi afin que je n'écoute pas le démon qui veut me persuader tant de mensonges. [376] C'est le raisonnement des pires matérialistes qui s'impose à mon esprit; oh! ma petite mère, faut-il avoir des pensées comme cela, quand on aime tant le bon Dieu» @DEA 10-8@. Elle ajouta que jamais elle ne raisonnait avec ces pensées ténébreuses: «Je les subis forcément - dit-elle -, mais tout en les subissant, je ne cesse de faire des actes de foi » @Source pre.@

Obéissant aux conseils de l'un des confesseurs extraordinaires, elle avait écrit le Credo avec son sang à la fin du petit livre des saints évangiles qu'elle portait constamment sur son coeur.

 

[Réponse à la seizième demande]:

Je ne puis mieux exprimer ses sentiments de zèle pour la propagation de la foi qu'en rappelant un passage de sa vie écrite par elle-même; je l'ai d'ailleurs souvent entendu de sa propre bouche: « Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs.  Je voudrais parcourir la terre, prêcher votre nom et planter sur le sol infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien-Aimé!  Mais une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l'évangile dans toutes les parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées.  Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde et continuer de l'être jusqu'à la consommation des siècles» [Histoire d'une âme, in 8°, 1914, page 214] @MSB 3,1@

Au plus fort de ses tentations contre la foi, elle [377] me dit: « J'offre ces peines bien grandes pour obtenir la lumière de la foi aux pauvres incrédules et pour tous ceux qui s'éloignent des croyances de l'Eglise.»

 

[Réponse à la dix-septième demande]:

La dévotion de la Servante de Dieu à la sainte enfance de Notre Seigneur était très grande.  Elle dit, dans sa vie, qu'elle désirait porter, au Carmel, le nom de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus et qu'elle s'était offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet.  Elle lui consacra une de ses plus belles poésies, «La rose effeuillée» @PN 51@, qui exprime toute la tendresse et la générosité de son amour.

Parlant de sa dévotion à la sainte humanité de Jésus, elle me dit un jour: «Pour notre nature humaine qui a tant besoin de comprendre ce qu'elle aime, la pensée que Dieu n'est qu'un esprit don-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

nerait le vertige.  Oh! comme il a bien fait de se faire homme!.»

La dévotion à la Sainte Face fut l'attrait spécial de la Servante de Dieu.  Quelque tendre que fût sa dévotion à l'Enfant Jésus, elle ne peut être comparée à celle qu'elle eut pour la Sainte Face.  C'est au Carmel, au moment de nos si grandes épreuves relatives à la maladie cérébrale de notre père, qu'elle s'attacha davantage au mystère de la Passion, c'est alors qu'elle obtint d'ajouter à son nom celui de la Sainte Face.  Elle dit elle-même où elle a puisé l'idée de cette dévotion.  Elle écrit: « Ces paroles d'Isaïe: Il est sans éclat, sans beauté, son visage était comme caché, et [378] personne ne l'a reconnu,@*Isaïe 53,3 @ ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face, ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété.  Moi aussi je désirais être sans éclat, sans beauté, seule à fouler le vin dans le pressoir, inconnue de toute créature» @MSA 71,1@.

On peut voir dans ses principales poésies la part qu'elle donne à sa dévotion préférée.  Elle lui dédie un cantique spécial.  Elle peint la Sainte Face sur des chasubles, sur des images.  Elle compose pour ses novices une consécration à la Sainte Face, une prière pour elle-même.  Enfin, après sa mort, il me semble que c'est elle qui a inspiré à soeur Geneviève ce chef-d'oeuvre de la Sainte Face d'après le Saint Suaire de Turin, reproduction si connue maintenant que bien des fois on l'appelle la Sainte Face du Carmel de Lisieux.  Au sujet des images de la Sainte Face, elle me dit: «Que Notre Seigneur a bien fait de baisser les yeux pour nous donner son portrait, car, puisque les yeux sont le miroir de l'âme, si nous avions deviné son âme, nous serions mortes de joie» @DEA 5-8@

A la sacristie, dans la période où elle en fut chargée, elle touchait aux vases sacrés avec un grand respect et préparait, avec un soin plein d'amour, les linges et les ornements d'autel.  Cet office, disait-elle, la pressait d'être bien fervente, et elle se rappelait cette parole de l'Ecriture: « Soyez saints, vous qui touchez les vases du Seigneur.»@*Is.52-12@   @MSA 79,2@

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

[379] La communion avait fait le bonheur et le désir de sa vie, bien qu'elle m'avouât n'en avoir pour ainsi dire jamais éprouvé de consolations sensibles.  Elle se réjouit beaucoup des décrets de 1891, espérant que le confesseur serait libre enfin de permettre la communion quotidienne, car elle sentait depuis longtemps que « ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or que Jésus descend chaque jour du ciel, mais pour trouver chaque jour aussi dans nos coeurs un autre ciel où il veut prendre ses délices.» @MSA 48,2@ Quelle déception, quand elle vit la mère Marie de Gonzague, tout en admettant en théorie que le confesseur était libre, manifester son mécontentement de ce que certaines soeurs communiaient souvent, d'autres moins souvent.  D'où il résulte que la communion quotidienne, d'abord accordée à plusieurs, fut bientôt retirée par

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

monsieur l'abbé Youf, pour éviter un plus grand mal.

Lorsque, petite enfant, elle jetait des fleurs devant le Saint Sacrement, elle avait un regard céleste; on sentait que l'amour divin embrasait son coeur.  Son attention et son regard restaient fixés sur la sainte Hostie, et elle jetait bien haut ses pétales de roses pour leur faire toucher, dit-elle, l'ostensoir sacré.

Elle eut toujours pour l'assistance à la sainte messe un attrait particulier.  Lorsqu'il s'en disait plusieurs dans la chapelle du monastère et qu'elle était libre, son bonheur était de les entendre toutes.

Pendant sa dernière maladie, on lui montra le calice d'un jeune prêtre qui venait de dire sa [380] première messe, elle regarda l'intérieur du vase sacré, et nous dit: «J'aimais à me refléter ainsi dans les calices quand j'étais sacristine.  Je pensais qu'ensuite le sang de Jésus tomberait là où mon visage s'était reproduit et purifierait mon âme.»@DEA 19-9@

Si elle trouvait dans le corporal quelque petite parcelle de la sainte Hostie, elle manifestait une sainte allégresse.  Ayant découvert un jour une assez grosse parcelle, elle courut à la buanderie où était la communauté et fit signe à ses novices de venir.  Elle s'agenouilla la première pour adorer Notre Seigneur, remit le corporal dans la bourse, et la leur fit baiser ensuite avec une piété touchante.

Une autre fois, le prêtre, en lui donnant la communion, laissa tomber une hostie en dehors de la grille, et soeur Thérèse de l'Enfant Jésus la reçut dans son scapulaire.  Elle me dit ensuite avec émotion: « J'ai porté l'Enfant Jésus dans mes bras, comme la Sainte Vierge »

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

J'ai peu de choses à dire sur ce point.  Sa condition de carmélite ne lui fournissait pas l'occasion d'un zèle spécial à cet égard.  Dans sa petite enfance, elle avait à peine 5 ans, nous l'emmenions déjà à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche.  Elle s'y tenait comme un ange et écoutait attentivement les sermons qui y étaient donnés.  Elle manifestait beaucoup de peine quand nous ne voulions pas [381] l'emmener aux exercices, soit du mois de Marie, soit du carême.  Elle s'en dédommageait en priant à la maison, et disposant de petits autels.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

Dans les dernières années de sa vie, l'évangile occupait seul son esprit et nourrissait suffisamment son âme.  Tous les autres livres spirituels la laissaient dans l'aridité:« Je ne trouve plus rien dans les livres - me disait-elle -, l'évangile me suffit,est-ce que, par exemple, cette parole de Notre Seigneur ne comprend pas tout: Apprenez de moi, que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes?  Quelle douceur de n'apprendre plus rien que de la bouche de Jésus» @DEA 15-5@

« Que j'étais heureuse et fière - disait-elle - d'être semainière à l'office, de dire les oraisons tout haut, au milieu du choeur.  Je pensais alors que le prêtre disait les mêmes oraisons à la messe, et que j'avais l'honneur, comme lui, de parler tout haut devant le Saint Sacrement de donner les bénédictions, les absolutions: de dire l'évangile quand j'étais première chantre.  Je puis dire que l'office divin a été à la fois mon bonheur et mon martyre, parce que j'avais un grand désir de le réciter sans faute, et que, malgré toute mon application, il m'arrivait d'en faire quelquefois » .@DEA">.@DEA 6-8@

 

[Session 13: - 7 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[385] [Suite de la réponse à la vingtième demande]:

Au Carmel, elle témoignait beaucoup de respect envers les supérieurs ecclésiastiques, se soumettant à leur conduite, sans se permettre de la juger.  Ainsi je ne l'ai jamais entendue dire une parole amère à l'adresse de monsieur l'abbé Delatroëtte, notre supérieur, qui avait fait tant d'opposition à son entrée.  Quelque médiocres que fussent les sermons qu'elle entendait, elle se gardait d'en faire la moindre critique.  Elle avait une très haute idée de la dignité et des fonctions sacerdotales, c'est pourquoi elle voulut toute sa vie se sacrifier spécialement pour les prêtres.

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus n'avait pas pris part à l'élection si difficile de 1896.  Quand elle apprit que la prieure élue était mère Marie de Gonzague, elle en fut, un instant, comme frappée de stupeur, mais son esprit de foi domina bientôt cette première impression, et les sentiments de soumission filiale qu'elle montrait au dehors, elle les avait au fond du coeur.  Elle ne se départit jamais de son esprit de foi envers l'autorité.  Elle m'affirma même qu'elle aimait vraiment mère Marie de Gonzague et que les appellations de « mère bien aimée, mère chérie », que je trouverais dans le cahier de sa vie, exprimaient les vrais sentiments de son coeur.  En pen-[386]sant que mère Marie de Gonzague l'assisterait à la mort comme prieure et non pas moi, elle me dit un des derniers jours de sa vie:« Avec vous, il y aurait eu un côté humain, j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin.  Oui, je le dis du fond du coeur, je suis heureuse de mourir entre les bras de mère Marie de Gonzague, il suffit qu'elle me représente le bon Dieu» @DEA 20-7@

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

La Servante de Dieu eut toujours une tendre et filiale dévotion envers la très Sainte Vierge.  Toute enfant, pendant le mois de mai, elle faisait seule ses petites prières, en allumant des bougies devant une statue de la Sainte Vierge dans sa chambre.  A sa première confession, le prêtre l'exhorta à la dévotion envers la très Sainte Vierge; en le relatant dans sa vie, elle ajoute: « Je me promis de redou-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

bler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon coeur.»@MSA 16,2@

Pendant sa maladie, à l'âge de dix ans, son bonheur était de tresser des couronnes de fleurs champêtres pour orner la statue de la très Sainte Vierge qui était près d'elle.  C'est en priant Marie avec ardeur, en regardant cette statue qu'elle la vit s'avancer vers elle et lui sourire, et que tout à coup elle se trouva guérie.  Plus tard, elle eut à coeur de se faire recevoir dans l'Association des Enfants de Marie.

En s'arrêtant à Paris, au moment de son voyage de Rome, elle ne s'intéressa à aucune des merveilles de la capitale. Seul le sanctuaire de Notre-Dame des Victoires la retint, elle y pria avec ferveur la Reine des cieux et en reçut [387] de très grandes grâces.

Au Carmel, elle fut heureuse de faire sa profession le 8 septembre.  Elle écrit à ce sujet: « La Nativité de Marie, quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus!» @MSA 77,1@.  Elle aimait à méditer la vie de la Sainte Vierge.  Un jour que nous avions reçu la lettre d'un prêtre disant que la Sainte Vierge ne connaissait pas les souffrances physiques, elle me dit: « En regardant ce soir la statue de Marie, j'ai compris que ce n'était pas vrai.  Elle a souffert beaucoup dans les voyages, du froid, de la chaleur, de la fatigue, elle a jeûné bien des fois.  Oui, elle sait ce que c'est que souffrir physiquement.  Ce qui me fait du bien quand je pense à la Sainte Famille, c'est de m'imaginer une vie toute ordinaire, et non pas toutes les merveilles que l'on raconte et que l'on suppose» @DEA 20-8 @.  Elle me confiait à l'infirmerie que la plupart des prédications qu'elle avait entendues sur la très Sainte Vierge ne la touchaient pas. « C'est bien de parler de ses prérogatives - me dit-elle -, mais il faut qu'on nous montre surtout la possibilité d'imiter ses vertus.  Elle aime mieux l'imitation que l'admiration.  Quelque beau que soit un sermon sur la Sainte Vierge, si l'on est obligé tout le temps de s'exclamer: Ah!  Ah!, on en a bientôt assez.  Que j'aime à lui chanter tout simplement:

« L'étroit chemin du ciel tu l'as rendu visible

En pratiquant toujours les plus humbles vertus» @PN 54@

 

Un soir, pendant sa maladie, elle me dit avec ardeur: « Que j'aime la Vierge Marie!  Si j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle!  On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable.  Elle est plus mère [388] que reine.  J'ai entendu dire bien des fois que son éclat éclipse tous les saints.  Mon Dieu, que cela est étrange, une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants!  Moi, je pense tout le contraire, je crois quelle augmentera de beaucoup la splendeur des élus » @DEA 21-8@

Elle voulut dédier sa dernière poésie à la Sainte Vierge sous ce titre: « Pourquoi je t'aime, ô Marie!» @PN 54@.  C'est là en effet que sont exprimées toutes ses raisons de l'aimer et de l'imiter.  Dans la formule de son offrande à l'Amour miséricordieux, elle dit: « C'est à la Sainte Vierge, ma mère chérie, que j'abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter» @PRI. 6@  Elle appelait souvent la Sainte Vierge du nom de « Maman», parce qu'il est plus tendre, disait-elle, que celui de «Mère.»@MSA 56,2-57,1@ Un jour qu'elle me confiait son délaissement intérieur et à quel point Jésus était caché pour elle, je lui dis: « La Sainte Vierge est-elle cachée aussi?.» « Non me répondit-elle vivement -, la Sainte Vierge n'est jamais cachée pour moi.  Et quand je ne vois plus le bon Dieu, c'est elle qui lui fait toutes mes commissions.  Je l'envoie surtout lui dire de ne pas craindre de m'éprouver»@DEA 10-6@.  Les dernières lignes qu'elle ait écrites sur la terre expriment, sous une forme très délicate, son amour envers la très Sainte Vierge.  Elle écrivit donc péniblement au revers d'une image, le 8 septembre 1897: « 0 Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous soyez Thérèse, je voudrais être Thérèse afin que vous soyez la reine du ciel!!!.»  Le matin de sa mort, elle me dit en regardant la statue de [389] la Sainte Vierge: « Oh! je l'ai priée cette nuit avec une ferveur!»-@DEA 30-9@.  Et dans l'après-midi, regardant une image de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle disait à la mère prieure: « Ma mère, présentez-moi bien vite à la Sainte Vierge» @DEA 30-9@

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus écrit dans sa vie en parlant de son voyage à Rome: « Je n'ignorais pas que pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler.  Je priai saint Joseph de veiller sur moi.  Depuis mon enfance, ma dévotion pour lui se confondait avec mon amour pour la très Sainte Vierge.  Chaque jour je récitais la prière: ' 0 saint Joseph, père et protecteur des vierges, etc. »@MSA. 57-,1@.  C'est à saint Joseph qu'elle s'adressa au Carmel pour obtenir la grâce de la communion quotidienne et la liberté du confesseur sur ce point.  Les décrets de 1891  , en exauçant sa prière, augmentèrent beaucoup sa confiance en saint Joseph.  Dans ses méditations sur la vie cachée de Notre Seigneur, elle n'oubliait pas saint Joseph.  Elle me dit un jour ces paroles que je transcrivis immédiatement. « Et le bon saint Joseph, oh! que je l'aime!  Je le vois raboter, se fatiguer... De temps en temps, il essuie la sueur qui inonde son visage, mais comme à la dérobée, pour ne pas faire de la peine à la Sainte Vierge.  Il était si délicat... et combien il a dû souffrir de privations, de déceptions, car il ne recevait pas toujours le prix de son travail, on lui adressait même des reproches, sans doute.  Oh! combien on serait étonné si on savait tout ce qu'il a souf-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

fert pour nour-[390]rir et protéger Jésus et Marie!»@DEA 20-8@.  Pendant sa dernière maladie, je vis la Servante de Dieu jeter des fleurs avec amour à la statue de saint Joseph.

Dès son enfance, elle aimait et priait son ange gardien.  Je l'ai vue garder et conserver avec respect une petite image de l'ange gardien, lisant et relisant le conseil qui y était imprimé: « Prenez garde de respecter la présence de votre ange et d'écouter sa voix.»  Elle composa une poésie à son ange gardien où elle l'appelle « son frère, son ami, son consolateur», et où elle termine en disant:

« Avec la croix, avec l'hostie, avec ton céleste secours,

j'attends en paix de l'autre vie, le bonheur qui dure toujours» @PN 46@.

 

Elle se regardait comme la petite enfant de tous les saints et leur avait demandé dans une prière sublime leur« double amour» (Vie, page 217) @MSB 4,1@.  Pendant sa maladie, elle nous demandait souvent de prier les saints pour elle, et le faisait elle-même avec ferveur.  Elle nous dit un jour: « Je vous demande de faire un acte d'amour et une invocation pour moi à tous les saints.  Ils sont tous mes parents là-haut» @DEA 13-7@.  Elle aimait d'une tendresse fraternelle sainte Cécile, sainte Agnès, la bienheureuse Jeanne d'Arc, le bienheureux Théophane Vénard et conservait avec piété leurs images dans son bréviaire.

 

[391] [Réponse à la vingt-deuxième demande]:

La Servante de Dieu avait sept ou huit ans.  Un soir, au bord de la mer, à Trouville, nous étions seules, elle et moi, près des Roches noires.  Elle regardait le soleil couchant. « Je contemplai longtemps écrit-elle - ce sillon lumineux, image de la grâce. et je pris la résolution de ne jamais éloigner mon âme du regard de Jésus, afin qu'elle vogue en paix vers la patrie des cieux» "@MSA 22,1@

Au sujet de la récompense du ciel, voici ce que me dit un jour la Servante de Dieu: « Je me fais une si haute idée du ciel que parfois je me dis: Comment [392] Dieu fera-t-il pour me surprendre?  Mon espérance est si grande, elle m'est un tel sujet de joie qu'il me faudra une réalité au-dessus de toute pensée pour me satisfaire pleinement. Plutôt que d'être déçue j'aimerais mieux garder un espoir éternel» @DEA 15-5@

 

[Demande du vice-promoteur: avez-vous entendu la Servante de Dieu expliciter davantage sa pensée à ce sujet? - Réponse]:

C'est la même pensée qu'elle exprime dans sa vie (édition in 8°, 1914,, page 219): « Je l'avoue, si je n'atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles mon âme aspire, j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie que je n'en goûterai au sein des joies éternelles, à moins que par un miracle vous ne m'enleviez le souvenir de mes espérances terrestres.  Jésus!  Jésus! ; s'il est si délicieux le désir de l'amour, qu'est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais » @MSB 4,2@

Elle ne veut pas mettre réellement en doute que le bonheur du ciel surpasse les espérances de la terre.  La dernière phrase citée le montre bien: « S'il est si délicieux le désir de l'amour, qu'est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais?». D'ailleurs quelques mois plus tard, elle m'écrit: « Ah! dès à présent, je le reconnais, oui, toutes mes espérances seront comblées... Oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs » @LT 230@.  Il me semble que dans la première phrase [393] obscure rapportée ci-dessus, elle veut exprimer par une fiction l'immensité de ses espérances et de ses désirs d'amour.

 

[Le témoin poursuit]:,

Elle m'écrivait en 1888: « Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme» @LT 55@.  Et encore: « A tout prix je veux cueillir la palme d'Agnès;. si ce n'est pas par le sang, il faut que ce soit par l'amour» @LT 54@

Pendant sa dernière maladie, malgré sa terrible tentation contre la foi en la vie future, elle me dit: « Si je n'avais pas cette tentation contre la foi, qui m'enlève toute jouissance à la pensée du ciel, je crois bien que je mourrais de joie, en voyant que je vais bientôt quitter cette terre» @DEA 21/26-5@.  Elle exprimait sans cesse son désir du ciel: « Ah! quand est-ce que je m'en irai avec le bon Dieu?  Que je voudrais bien aller au ciel!  Oh! oui, je désire le ciel!» @DEA 26-6@.  Le ciel, pour elle, c'était Dieu vu et possédé pleinement; elle n'aspirait pas à d'autre récompense que Dieu même.  Elle disait: « Une seule attente fait battre mon coeur, c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner» @DEA 13-7@

En 1889, à 16 ans, elle m'écrit: « Oh! ma mère, si vous saviez à quel point je veux être indifférente aux choses de la terre!  Que m'importent toutes les beautés créées?  Je serais bien malheureuse si je les possédais!  Ah! que mon coeur me paraît grand quand je le considère par rapport aux biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter... Je ne [394] veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour, je veux tout donner à Jésus» @LT 74@.  Et encore, en 1891: « Il n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus.  Lui seul est immuable, quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!» @LT 104@

Elle était détachée non seulement des personnes, mais des choses de la terre.  On lui avait donné, au Carmel, une robe neuve qui lui allait très mal, parce que la coupe en était manquée, on ne cessait de lui répéter qu'elle était mal habillée, et je lui dis: « Cela doit vous ta-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

quiner à la fin de savoir votre robe manquée!.» Elle me répondit en riant: «Ah! pas du tout! cela m'est aussi indifférent que si ma robe était portée par une chinoise, là-bas, à deux mille lieux de nous» -@DEA">-@DEA 15-5@

Enfin les séductions des créatures glissaient sur son âme, sans aucunement l'affecter: «Mon coeur est plein de la volonté du bon Dieu - me dit-elle -; quand on verse quelque chose par dessus, cela ne pénètre pas à l'intérieur, c'est un rien qui glisse facilement, comme l'eau qui ne peut se mêler avec l'huile» @DEA 15-5@.

 

[Réponse à  la vingt-troisième demande]:

La Servante de Dieu aspirait à une haute sainteté, ses pensées sur cela ne furent pas toujours comprises, plusieurs confesseurs ou prédicateurs de retraites en arrivaient à l'effrayer ou à paralyser ses élans: «Mon père, je veux devenir une sainte - dit-elle à un prédicateur -, je veux aimer le bon Dieu autant que sainte Thérèse.»  Il lui répondit: « Quel orgueil [395] et quelle présomption; bornez-vous à corriger vos défauts, à ne plus offenser le bon Dieu, à faire chaque jour de petits progrès, et modérez vos désirs téméraires.» - « Mais, mon père, je ne trouve pas que ce sont des désirs téméraires puisque Notre Seigneur a dit: ' Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait '.» @*Matth 5,48@ Le religieux ne fut pas convaincu; et la Servante de Dieu cherchait toujours quelqu'un d'autorisé qui lui dise: « Avancez en pleine mer, et jetez vos filets.» -@Luc">-@*Lc 5,4@ Elle trouva cet envoyé de Dieu dans la personne du révérend père Alexis, des récollets de Caen, pendant la retraite de 1892. * D'ailleurs elle convient que, livrée à ses propres forces, elle ne pourra jamais gravir le rude escalier de la perfection.  Elle espère uniquement, pour aller au ciel, sur la miséricorde du bon Dieu qu'elle appelle « son doux Ascenseur »

@MSC 3,1@

[Réponse à la vingt-quatrième demande]:

La fidélité de son espérance ne se démentait jamais dans les plus grandes épreuves.  Le 7 juillet 1897, trois mois à peine avant sa mort, à l'époque de ses grandes tentations et de ses grandes souffrances, elle me dit: « Dès mon enfance, cette parole de Job me ravissait:  « Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui.» @*Job 13,15@  Cependant elle ajouta: « J'ai été longtemps à m'établir à ce degré d'abandon.  Maintenant j'y suis, le bon Dieu m'a prise et m'a posée là » @DEA 7-7@. Elle m'a dit aussi: «Je n'ai nullement peur des derniers combats ni des souffrances si grandes soient-elles [396] de la maladie.  Le bon Dieu m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance, je compte sur Lui.  Je suis assurée qu'Il me continuera son secours jusqu'à la fin.  Je pourrai bien souffrir extrêmement, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre» @DEA 27-5@

Je rappelle, au sujet de ce témoignage, que, dans les derniers mois de la vie de la Servante de Dieu, c'est-à-dire depuis juin 1897, je notai par écrit et immédiatement toutes les paroles qu'elle me disait, c'est d'après ces notes que je rapporte aujourd'hui ces diverses paroles.

 

[Réponse à la vingt cinquième demande]:

Elle comptait uniquement sur le secours du bon Dieu pour tout.  Elle m'a raconté que lorsque après avoir essayé d'encourager et de consoler sa soeur Céline au parloir, elle n'avait pu y réussir, elle demandait au bon Dieu avec une grande confiance de la consoler lui-même et de lui faire comprendre telle et telle chose, après cela elle ne s'en préoccupait plus, et sa confiance, me dit-elle, ne fut jamais trompée.  A chaque fois, Céline recevait les lumières et les consolations que la Servante de Dieu avait demandées pour elle.  Elle s'en rendait compte par les confidences qui lui étaient faites au parloir suivant.

Comme je lui disais un jour que je trouvais bien triste de ne recevoir aucun témoignage de reconnaissance pour un bienfait, elle me répondit: « Moi, je n'attends sur la terre aucune rétribution, je fais tout pour le bon Dieu, comme cela, je suis toujours payée [397] du mal que je me donne »@DEA 9-5@

A propos des novices elle me dit: « Je jette, à droite et à gauche, à mes petits oiseaux, les bonnes graines que le bon Dieu dépose dans ma main pour eux, et puis ça fait comme ça veut, je ne m'en occupe plus» @DEA 15-5@.

Elle agissait toujours en conformité avec ces sentiments intimes de détachement.  On la voyait toujours absolument étrangère aux choses de ce monde et à l'opinion des créatures.  Elle répétait avec une sainte fierté la parole de saint Paul: « Celui qui me juge, c'est le Seigneur» @*1Cor 4,4@.

Elle me dit une autre fois - « Je me sens très misérable, mais ma confiance n'en est pas diminuée, au contraire.  D'ailleurs le mot  misérable  n'est pas juste, car je suis riche de tous les trésors divins, c'est justement pour cela que je m'humilie davantage» @Source pre.@.

Elle attendait tout du bon Dieu, son espérance était en lui seul.  Au sujet de ses novices, elle écrit dans l'«Histoire de son âme » - « En comprenant qu'il m'était impossible de rien faire par moi-même, la tâche me parut simplifiée.  Je m'occupais intérieurement et uniquement de m'unir de plus en plus à Dieu, sachant que le reste me serait donné par surcroît.  En effet, jamais mon espérance n'a été trompée, ma main s'est trouvée pleine autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes soeurs» @MSC 22,2@.

En conséquence, elle persuadait à ses novices que cette nourriture spirituelle qu'elle leur donnait venait de Dieu [398] seul.  Lorsqu'elles ne s'en contentaient pas, sa paix n'en était pas troublée.  Elle chantait à Notre Seigneur:

« Daigne m'unir à Toi, vigne sainte et sacrée, et mon faible rameau te donnera son fruit.» @PN 5@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

La Servante de Dieu s'appuyait sur la communion des saints pour espérer sa part de gloire au ciel.  Elle lui attribuait les grâces et les lumières reçues d'en-haut pendant son exil.  Un jour, soeur Marie de l'Eucharistie avait allumé à une veilleuse presque éteinte son cierge d'abord, et ensuite, par ce cierge, tous ceux de la communauté: ce fut pour soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus une image de la communion des saints dont elle m'expliqua le symbole dans une conversation à l'infirmerie: « Souvent - me dit-elle - les grâces et les lumières que nous recevons sont dues, sans que nous le sachions, à une âme cachée, parce que le bon Dieu veut que les saints se communiquent les uns aux autres les grâces par la prière, afin qu'au ciel ils s'aiment d'un grand amour, d'un amour bien plus grand que celui de la famille, même de la famille la plus idéale de la terre... Oui, une toute petite étincelle peut faire naître de grandes lumières dans toute l'Eglise... » @DEA 15-7@

Elle me dit encore à ce sujet: « Au ciel, on ne rencontre pas de regards indifférents, parce que tous les élus reconnaîtront qu'ils se doivent les uns aux autres toutes les grâces qui leur ont mérité la couronne» @DEA 15-7@.

Elle disait encore dans le même sens: « Tous les saints sont nos parents» @DEA 13-7@

 

[Session 14: - 8 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[402] [Réponse à la vingt-sixième demande]:

Toutes ses exhortations aux novices, les conseils qu'elle leur donnait dans leurs peines, les lettres qu'elle écrivait aux missionnaires sont une constante prédication de la confiance en Dieu.

Voici encore quelques traits particuliers dans lesquels se révèle le caractère de son espérance chrétienne: « On pourrait croire - écrit-elle - que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai confiance dans le bon Dieu; mais, je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, je ne perdrais rien de ma confiance» @DEA 11-7@.  Ce qu'elle écrit là, dans sa vie, elle me l'a dit bien des fois.

Il est à remarquer qu'en s'offrant en victime à l'Amour miséricordieux, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus demande deux faveurs bien extraordinaires: celle de conserver dans son coeur la présence réelle de Notre Seigneur d'une communion à l'autre, et celle de voir briller sur son corps glorifié les sacrés stigmates de la passion de Jésus.  Elle avait exprimé déjà bien des fois au bon Dieu ces deux grands désirs avec une absolue confiance en leur réalisation.

 

[403] [Demande du vice-promoteur: la Servante de Dieu vous a-t-elle exposé de vive voix comment elle entendait cette présence de Notre Seigneur Jésus-Christ en dehors du temps de la sainte communion?]:

Elle m'en a parlé plusieurs fois, pas très souvent néanmoins.  Je suis sûre toutefois que, dans cette prière, elle avait en vue la permanence miraculeuse des saintes espèces et non pas uniquement la permanence de l'influence divine qui se produit, sans miracle, dans les âmes fidèles.  D'ailleurs, dans son « Acte d'offrande », elle fait appel à ce sujet à la toute puissance de Jésus-Christ.  Si elle désirait les stigmates au ciel, c'était uniquement par amour, pour être plus semblable à son Jésus, et par là lui rendre plus de gloire; et si elle désirait sur la terre le privilège de la présence réelle et permanente de Jésus dans son coeur, c'était encore pour Lui être plus unie et par là devenir plus capable de l'aimer.

Elle était persuadée que ses désirs plaisaient beaucoup au bon Dieu; elle ne s'étonnait pas de ses merveilles, trouvant que la puissance de Dieu est toujours pour nous au service de son amour infini.  Elle avait été frappée de ces paroles de Notre Seigneur à sainte Mechtilde: « Je te le dis en vérité, c'est un grand plaisir pour moi que les hommes attendent de moi de grandes choses.  Si grande soit leur foi ou leur présomption, autant et plus encore je les rémunérerai au-delà de leurs mérites.  Il est impossible en effet que l'homme ne reçoive pas ce qu'il a cru et espéré de ma puissance et de [404] ma miséricorde.»

 

[Le témoin poursuit]:

C'était encore la miséricorde du bon Dieu que soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus admirait dans sa justice au regard de ceux qu'il aime.  Elle pensait avec le prophète Isaïe « que Dieu jugera les petits avec justice», c'est-à-dire, « qu'il fera droit aux humbles de la terre » @* IS.11-4@.  En effet, la justice était à ses yeux la même chose que le droit.  Aussi la jugeait-elle, par contre, terrible pour le pécheur impénitent.

Si la Servante de Dieu avait une confiance illimitée dans la bonté de Dieu, cette confiance ne diminuait pas chez elle la crainte salutaire de ses jugements.  Elle me disait pendant sa dernière maladie: « Ma mère, si je commettais seulement la plus petite infidélité, je sens que je le paierais aussitôt par des troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort; aussi, je ne cesse de dire au bon Dieu:O mon Dieu, je vous en supplie, préservez-moi du malheur d'être infidèle '.»  Etonnée de ce langage, je lui demandai de quelle infidélité elle voulait parler.  Elle me répondit: « D'une pensée d'orgueil entretenue volontairement.  Si je me disais par exemple.  J'ai acquis telle vertu, je suis certaine de pouvoir la pratiquer; car, alors, ce serait s'appuyer sur ses propres forces, et quand on en est là, on risque de tomber dans l'abîme » @DEA 7-8@.

 

[Réponse à la vingt-septième demande] -

[405] Elle avait une très grande crainte d'offenser Dieu.  Si elle commettait, mê-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

me involontairement, la faute la plus légère, elle versait des torrents de larmes.  Dès sa plus petite enfance, quand je lui disais: « telle chose n'est pas bien» @MSA 8,2@, elle apportait une grande attention à l'éviter. « J'aimais - dit-elle - le bon Dieu de tout mon coeur, et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais» @MSA 15,2@.  Elle finit par exagérer cette crainte salutaire d'offenser Dieu et tomba dans le scrupule.  Lorsqu'elle fut délivrée, après un an et demi, de cette épreuve, son âme s'établit pour toujours dans la crainte filiale de faire de la peine au bon Dieu.

En 1890, elle m'écrivait: « Demandez à Jésus de me prendre le jour de ma profession, si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au ciel la robe blanche de mon second baptême, sans aucune souillure; mais Jésus peut m'accorder la grâce de ne plus l'offenser, ou bien de ne faire que des fautes qui ne l'offensent pas, qui ne lui fassent pas de peine, mais ne servent qu'à m'humilier et à rendre mon amour plus fort».»@LT 114@

Avec ses directeurs spirituels, elle traitait toujours ce sujet.  Elle raconte dans sa vie comment elle confia au père Pichon sa crainte d'avoir perdu son innocence et la joie qu'elle éprouva de sa réponse.  Elle parle plus tard de la consolation que lui apporta le père Alexis, en lui affirmant que ses fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «Cela m'aida - dit-elle - à supporter l'exil de la vie» @MSA 80,2@

Elle souffrait beaucoup * lorsque, dans les instructions, on parlait de la facilité [406] avec laquelle on peut tomber dans un péché mortel, même par simple pensée.  Il lui semblait si difficile, à elle, d'offenser le bon Dieu quand on l'aime! -Pendant tout le cours de ces exercices, je  la voyais pâle et défaite, elle ne pouvait plus manger ni dormir, et serait tombée malade si cela avait duré.  A partir de la retraite du père Alexis, elle fut délivrée de ses peines, mais jusqu'à sa mort, elle veilla beaucoup sur elle pour éviter la moindre faute.

Pour moi, je suis convaincue qu'elle n'a jamais fait aucune faute volontaire; je base ce jugement sur l'observation continuelle que j'ai faite de sa manière de vivre.  Si elle me dit, par écrit, en 1890: « Demandez à Jésus de me prendre si je dois encore l'offenser» @LT 114@, je crois qu'elle parle ainsi par humilité, ou plutôt parce que sa conscience, encore mal éclairée à cette époque, s'inquiétait de faiblesses involontaires.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

Sa conformité à la volonté de Dieu dépassait même ses désirs du martyre et du ciel.  Elle me dit un jour, vers la fin de sa vie: « On ne pourra pas dire de moi comme de notre mère sainte Thérèse: 'Elle se meurt de ne point mourir;@Th.Avila,glose@ pour ma nature, c'est vrai, j'aime mieux aller vite au ciel, mais la grâce a pris beaucoup d'empire sur ma nature, et maintenant je ne puis que répéter au bon Dieu:

« Longtemps encore je veux bien vivre, [407] Seigneur, si c'est là ton désir.

Dans le ciel, je voudrais te suivre, si cela te faisait plaisir.

L'amour, ce feu de la patrie, ne cesse de me consumer.

Que me fait la mort ou la vie, mon seul bonheur, c'est de t'aimer».@PN 45@

Elle traduisit son amour par un très grand dégagement des créatures et d'elle-même, par le désir de souffrir pour être plus semblable au bien-aimé de son coeur, par une union constante avec lui, une tendre délicatesse qui lui était spéciale, enfin, par une conformité entière à ses divins vouloirs et un désintéressement touchant.

[408] [Suite de la réponse à la même demande]:

Elle désirait la souffrance, parce que Notre Seigneur l'a choisie pour lui-même, et parce qu'elle est une occasion de prouver l'amour qu'on a pour Dieu, mais au-dessus de ses désirs de souffrance, elle mettait la conformité entière à la volonté divine.  Je lui demandais si elle ne serait pas plus contente de mourir que de rester malade pendant des années; elle me répondit: « Oh! non, je ne serais pas plus contente.  Ce qui me contente uniquement, c'est la volonté du bon Dieu »@DEA 27-5@

Elle exprime, dans sa vie, le désir extrême qu'elle avait du martyre.  Mais, vers la fin, lorsqu'elle fut arrivée au sommet de la perfection, elle éprouva un apaisement qui lui fait écrire: «Je ne désire plus ni la souffrance, ni la mort, cependant, je les aime toutes les deux, mais c'est l'abandon seul qui me guide maintenant.  Je ne puis plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme » @MSA 83,1@

 

[409] [Réponse à la vingt-neuvième demande]:

Son union à Dieu était si grande qu'elle disait: « Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant.  Je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»@DEA 15-5@

En effet, son union à Dieu ne consistait pas à faire uniquement les deux heures d'oraison que prescrit la Règle, à laquelle d'ailleurs elle était très fidèle, mais il faut dire que son oraison était continuelle.  J'ai déjà, en répondant à une question précédente, parlé de son recueillement, et c'est en toute vérité qu'elle disait à la fin de sa vie: « Je ne crois pas avoir passé trois minutes sans penser au bon Dieu.»@CSG ? ? ?@

Quant à sa méthode d'oraison et à son genre de piété, tout se ramène à ce qu'elle appelait sa« Voie d'enfance spirituelle»@DEA 13-7@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

C'est là un point si important que j'ai cru devoir en préparer un exposé par écrit et à tête reposée: je le présente au tribunal.

[Le témoin donne alors lecture de l'exposé que voici]:

Voie d'enfance spirituelle

La Servante de Dieu fut très particulièrement attirée [410] par l'Esprit Saint à suivre ce qu'elle a appelé « sa petite voie», désirant qu'elle soit connue de tous, parce que c'était« le précepte du Maître», parce que, pour elle, la vérité était là tout entière.

Cette petite voie est simplement une voie d'humilité, revêtant un caractère spécial d'abandon et de confiance en Dieu, rappelant ce que l'on voit chez les tout petits enfants qui sont d'eux-mêmes dépendants, pauvres et simples en tout.

Elle appuyait« sa petite doctrine», comme elle disait, sur la doctrine même de Notre Seigneur, et faisait sa méditation préférée et ses délices de ces paroles de l'Evangile qu'elle approfondissait sans cesse: «Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.» - «Celui donc qui se fera humble comme ce petit enfant est le plus grand dans le royaume des cieux.» - « Laissez les petits enfants venir à moi et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.» -« Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera pas.» - «Celui d'entre vous tous qui est le plus petit, c'est celui-là qui est le plus grand.» - «Je vous bénis, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et les avez révélées aux petits enfants. [411] Oui, je vous bénis, ô Père, de ce qu'il vous a plu ainsi.» « En vérité, en vérité, je te le dis, nul s'il ne naît de nouveau ne peut voir le royaume des cieux.»@*Matth,18,3-4 ;19,14 ;Mc.10,15 ;Luc,9,48 ;Matth,11,25-26 ; Jn3,3@

Instruite et fortifiée par ces divins enseignements, comment pourrait-on croire que soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus avait une piété mièvre et puérile, une piété enfantine, comme on l'a dit quelquefois?

Elle n'entendait pas le terme « enfant » dans le sens strict du mot.  A propos des saints Innocents, elle-même révèle sa pensée à ce sujet: «Les saints Innocents - dit-elle - ne sont pas des enfants au ciel; ils ont seulement les charmes indéfinissables de l'enfance.  On se les représente enfants, parce que nous avons besoin d'images pour comprendre les choses invisibles.»

@DEA 21/26-5@Ainsi lorsqu'elle se sert pour parler de sa vie spirituelle de termes propres à définir ce qui est de l'enfance, c'est seulement comme comparaison et pour mieux exprimer sa pensée.

Voici maintenant ce qu'elle entendait par « rester petit enfant» devant Dieu.  Je cite ses propres paroles :

« C'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu comme un petit enfant attend tout de son père.  C'est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune.

« Même chez les pauvres, on donne au petit enfant ce qui lui est nécessaire; mais aussitôt qu'il a grandi, son père ne veut plus le nourrir [412] et lui dit:Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. Eh bien, c'est pour ne pas entendre cela que je n'ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel.  Je suis donc restée toujours petite, n'ayant d'autre occupation que celle de cueillir les fleurs de l'amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.

« Etre petit, c'est encore ne point s'attribuer à soi-même les vertus qu'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de la vertu dans la main de son petit enfant, pour qu'il s'en serve quand il en a besoin; mais c'est toujours le trésor du bon Dieu.

«Enfin, c'est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal.»@DEA 6-8-7@

L'abandon

« Attendre tout du bon Dieu. comme un petit enfant attend tout de son père» fut pratiqué à la lettre par soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus qui resta toujours dépendante de la volonté de son Dieu et même de son bon plaisir en toutes choses; elle « regardait dans ses yeux», @MSB 5,2@ suivant son expression, pour deviner ce qui lui plairait davantage et l'accomplir aussitôt.

Physionomie de son abandon en général

Elle donne cette «physionomie » dans les lignes suivantes qu'elle m'écrivit pendant sa retraite de profession passée tout entière dans les ténèbres intérieures:

«Au début de mon voyage, je dis à mon divin Guide: Vous savez que je veux gravir la montagne de l'amour, vous connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement.  C'est pour Lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par le sentier de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du bonheur» (septembre 1890).@LT 110@

Son abandon dans les tentations

Elle le révèle en parlant ainsi des délaissements divins dont elle souffre:

« Si mon Jésus semble m'oublier, eh! bien, il en est libre! puisque je ne suis plus à moi, mais à Lui.  Il se lassera plus vite de me faire attendre que moi de l'attendre» (1892).»@LT 103@

Elle chante encore:

« Ma joie est la volonté sainte de Jésus mon unique amour.

Aussi, je vis sans nulle crainte, j'aime autant la nuit que le jour» @PN 45@

Son abandon dans sa charge auprès des novices

[414] Chargée des novices, c'est de plus en plus qu'elle attend tout du bon Dieu.  Elle dit comment « en face d'une tâche qui dépasse ses forces», elle se met« comme un petit enfant dans les bras de son père», le regardant lui seul et croyant

 

TÉMOIN 6. Agnès de Jésus O.C.D.

 

bien que ce simple regard d'amour et de confiance va faire « que sa main se trouve pleine pour nourrir ses enfants.» « Alors - ajoute-t-elle - sans détourner la tête, je leur distribue cette nourriture qui vient de Dieu seul.»@MSC 22,1-2@

Et cet abandon d'enfant était loin d'être de l'insouciance, car elle dit encore: « Depuis que j'ai pris place dans les bras du bon Dieu, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un château fort, rien n'échappe à mes regards.»@MSC 23,1@

C'est après avoir pratiqué cet abandon qu'elle me dit par expérience: « On peut très bien rester petit, même en accomplissant les charges les plus redoutables, même en atteignant une extrême vieillesse.  Si je vivais jusqu'à 80 ans, après avoir rempli toutes les charges possibles, je sens très bien que je mourrais tout aussi petite qu'aujourd'hui» @DEA 25-9@

Son abandon dans la maladie

Aux prises avec la maladie, elle me dit: « Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances, si grandes soient-elles, de la maladie.  Le bon Dieu m'a aidée et conduite par [415] la main dès ma plus tendre enfance, je compte sur lui.  Je suis assurée qu'il me continuera son secours jusqu'à la fin.  Je pourrai bien souffrir extrêmement, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre.»@DEA 25-9@

C'était le même abandon dans son désir du ciel: « Je ne désire pas plus de mourir que de vivre - dit-elle -, c'est-à-dire que, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux mourir; mais puisque le bon Dieu choisit pour moi, j'aime mieux ce qu'il veut.  C'est ce qu'il fait que j'aime.»@DEA 27-5@

Elle me dit encore: « Autrefois, l'espoir de la mort m'était bien nécessaire et bien profitable, mais aujourd'hui, c'est tout le contraire; le bon Dieu veut que je m'abandonne comme un tout petit enfant qui ne s'inquiète pas de ce qu'on fera de lui.»@DEA 25-6@

Elle aurait cru sortir de sa voie d'enfance, toute faite d'abandon et d'humble défiance de soi-même, en demandant à Dieu des souffrances plus grandes, malgré ses désirs d'immolation. « Je craindrais - me dit-elle - d'être présomptueuse et que ces souffrances ne deviennent alors mes souffrances à moi, que je sois obligée de les supporter seule; jamais je n'ai rien pu faire toute seule.»@DEA 11-8@

Déjà en 1889, elle m'écrivait:« C'est ma faiblesse qui fait toute ma force» @LT55@

[416] Simplicité

Pour la pratique de la simplicité qui est, il me semble, le fruit de l'humilité, c'était toujours l'enfant qu'elle prenait pour modèle. Elle disait dans son humble confiance lorsque, par exemple, il lui arrivait, malgré ses efforts, d'être vaincue par le sommeil à l'oraison: « Les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés.»@MSA 75,2@

On a critiqué ce passage de sa vie, et pourtant le Saint Esprit tient le même langage quand il fait dire au roi prophète: « Le Seigneur donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil.»@*Ps 126,2@

« En restant bien petite - disait-elle encore - c'est-à-dire bien humble, je n'offenserai jamais le bon Dieu, même en faisant de petites sottises jusqu'à ma mort, car les petits enfants ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup leurs parents et en restant aimés d'eux comme s'ils ne faisaient rien de mal.»@DEA 7-8@

Dieu qui la voulait maintenir dans cette voie de simplicité si grande, lui montra, dans une circonstance, qu'il ne fallait pas en sortir.  A une époque de sa vie religieuse, elle aurait voulu imiter les macérations de quelques saints.  Mais il lui arriva d'être malade pour avoir porté seulement quelques heures une petite croix de fer, et pendant le repos qu'elle dut pren-[417]dre ensuite, le bon Dieu lui fit comprendre que, si elle avait été malade pour avoir fait le petit excès d'enfoncer trop cette croix durant si peu de temps, c'était signe que là n'était pas sa voie, ni celle des «petites âmes » qui devaient marcher à sa suite dans la même voie d'enfance où rien ne sort de l'ordinaire.

Elle se trouvait alors, sans le savoir, dans cet « état parfait» que décrit ainsi monseigneur Gay: « La sainte enfance spirituelle est un état plus parfait que l'amour des souffrances, car rien n'immole tant l'homme que d'être sincèrement et paisiblement petit.  L'esprit d'enfance tue l'orgueil bien plus sûrement que l'esprit de pénitence.»

Pauvreté spirituelle

Comme un petit enfant, dénué de tout, qui n'a rien à lui,« qui ne gagne pas de fortune» et ne peut compter que sur les richesses de son père, » elle disait: « Je suis bien contente de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur: Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi pour rendre à chacun selon ses oeuvres, je me dis qu'il sera bien embarrassé avec moi, car je n'ai pas d'oeuvres... Il ne pourra donc me rendre selon mes oeuvres.  Eh bien! j'ai confiance qu'il me rendra selon ses oeuvres à Lui!» @DEA 15-5@

Elle était humblement heureuse de ce dénuement, de ne pouvoir, selon son expression, [418] « s'appuyer sur aucune de ses oeuvres pour avoir confiance.» « J'ai pensé avec une grande douceur - me dit-elle pendant sa maladie - que jamais je n'avais pu, dans ma vie spirituelle, acquitter une seule de mes dettes envers le bon Dieu, mais que c'était pour moi comme une véritable richesse et une force.  Alors je me suis souvenue de ce que dit saint Jean de la Croix, et j'ai répété, avec quelle paix!, la même prière: 0 mon Dieu, je vous en supplie, acquittez pour moi toutes mes dettes!».

@St J.de la Croix :Vive Flamme str 2,vv.6.et DEA 6-8@

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

Ce qu'elle espérait au terme de sa voie

Elle sentait profondément ce que ces dispositions avaient de sanctifiant et de purifiant pour l'âme et combien elles attiraient sur elle les miséricordes divines.  Aussi se plaisait-elle à répéter cette parole de nos saints livres: « Les petits seront jugés avec une extrême douceur.»@DEA 25-9@

C'est toujours parce qu'elle se sentait petite et faible, incapable par elle-même de gravir « le rude escalier de la perfection », qu'elle chercha le moyen d'aller au ciel par une petite voie appropriée à sa faiblesse, et qu'elle la trouva dans les bras de Jésus qu'elle appelle son divin « ascenseur»: « L'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus!.»@MSC 3,1@

[419]Son désir de faire suivre «sa voie» à d'autres âmes

Ayant reconnu par expérience tous les bienfaits et les privilèges de cette voie de simplicité confiante qu'elle avait suivie et qui fut chez elle bien plus remarquable que l'amour des souffrances, la Servante de Dieu l'enseigna à ses novices.

Elle désirait avoir près d'elle, au Carmel, sa soeur, Céline, uniquement pour lui communiquer les lumières quelle recevait du ciel à ce sujet.

Et ce n'était pas assez pour son zèle. Sentant bien qu'elle avait découvert un trésor sans prix, elle voulait le montrer à tous.

« Le nombre des petits est bien grand sur la terre», écrivait-elle @PN 54@  Et c'est à cette multitude «des petits», c'est-à-dire des âmes fidèles non appelées à des voies extraordinaires, qu'elle souhaitait de faire partager ses richesses.

Lorsqu'elle sut mon intention de publier son manuscrit, elle ne reconnut son utilité que sous le rapport de faire connaître «sa voie.»

Vue prophétique sur l'avenir

« Je sens - me dit-elle - que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer 1e bon Dieu comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes.» @DEA 17-7@

Et comme je lui demandais qu'elle était cette voie: [420] « C'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon.  Je veux enseigner aux âmes les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi, leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses; c'est comme cela que je L'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue»  @DEA 17-7@

Si elle ne désirait pas les grâces extraordinaires, si elle aimait sa vie toute simple, toute de foi, c'était surtout, disait-elle, « pour que les  petites âmes n'aient rien à lui envier.»

On lui disait le 15 juillet: « Vous mourrez peut-être demain, fête de Notre Dame du Mont-Carmel, après avoir fait la sainte communion?.»

« Ah! - reprit-elle - il n'en sera rien, cela n'irait pas avec ma  « petite voie ». J'en sortirais donc pour mourir?  Mourir d'amour après la communion, c'est trop beau pour moi, les petites âmes ne pourraient pas imiter cela..Il faut que tout ce que je fais, les petites âmes puissent le faire.»

@DEA 15-7@

[421] [Réponse la trentième demande]:

C'est l'amour de Dieu le plus pur et le plus ardent qui a été pour ainsi dire toute la vie de soeur Thérèse, et je crois qu'après en avoir vécu, elle en est morte selon son désir.

Si elle vint au Carmel, ce fut, dit-elle, pour y trouver Jésus seul.  Plus tard, son but se précisa davantage, et j'ai su par ses confidences, que si elle acceptait avec héroïsme tous les sacrifices de la vie religieuse, c'était uniquement pour prouver au bon Dieu son amour, lui attirer tous les coeurs si elle l'avait pu, enfin pour obtenir la sanctification des prêtres.  Aucun sacrifice ne l'étonna parce qu'elle avait tout prévu et tout accepté d'avance, dans le but unique d'aimer et de faire aimer le bon Dieu.

Pendant que je préparais Céline à sa première communion, elle voulut m'écouter pour se préparer aussi.  Elle soupirait vers sa première communion, à elle, la trouvant bien éloignée encore.  Trois mois avant sa première communion, je lui donnai un petit livre où ses sacrifices préparatoires et ses aspirations d'amour vers Jésus devaient être marqués chaque soir.  Ce moyen lui plut beaucoup.  Elle fit 818 sacrifices et 2773 actes ou aspirations d'amour.  Ce nombre est le total des chiffres marqués par elle.  Elle m'a écrit, elle-même, ses sentiments le jour de sa première communion; ils ont été relatés dans l'« Histoire de sa vie» (page 59, in-8°, 1914). @MSA 34,2- 35,1@ Elle ne soupirait plus ensuite qu'après les jours de ses commu-[422]nions et les trouvait trop espacés.  Mais elle croyait mieux faire, en attendant sans la solliciter, la permission de son confesseur.  Elle s'en repentit plus tard, elle disait alors: « Ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or que Jésus descend chaque jour du ciel, c'est pour trouver un autre ciel, le ciel de notre âme, où il prend ses délices.»@MSA 48,2@  Au Carmel, elle appelait de ses voeux et de ses prières ardentes une parole du Pape qui libère les âmes de tous les règlements et usages des communautés empêchant la communion quotidienne.

Voyant à quel point l'amour de Dieu est mal connu sur la terre, elle fut inspirée de s'offrir en victime à cet amour miséricordieux.  Elle entendait par là offrir son coeur à Dieu, comme un abîme qu'elle eût voulu rendre infini, pour contenir toutes les flammes de la charité divine repoussée de la plupart des hommes, et en être consumée jusqu'à en mourir.  Avant de faire cet acte d'offrande, elle vint m'en demander la permission, car j'étais prieure.  En me faisant cette demande, son visage était animé, elle me paraissait comme embrasée d'amour.  J'accédai à son désir, mais sans enthousiasme, sans avoir l'air d'en faire grand cas.  C'est alors qu'elle composa la formule de son acte, me la soumit et me demanda de la faire réviser par un théologien.  Le révérend père Lemonnier, supérieur des Mis-

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

sionnaires de la Délivrande, l'examina et me répondit qu'il n'y trouvait rien de contraire à la foi, cependant qu'il ne fallait pas dire: « Je [423] sens en moi des désirs infinis», mais «je sens en moi des désirs immenses», parce que la créature n'a rien d'infini.  Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus s'offrit en victime à l'amour miséricordieux, le 9 juin 1895.  Cet acte d'offrande a été publié dans sa vie (page 305, in-8°, 1914).@PRI..6@

Deux novices seulement connurent l'acte d'offrande: soeur Geneviève d'abord, et soeur Marie de la Trinité plus tard.  La Servante de Dieu leur en montra les avantages et la gloire qu'il peut donner à Dieu.  Elles le firent toutes deux et en retirèrent de grands avantages spirituels.  Soeur Thérèse affirme que toutes les « petites âmes», les âmes faibles et imparfaites, peuvent aspirer à devenir victimes d'amour.  Cette facilité est à son avis la conséquence de la « petite voie d'enfance spirituelle.»

 

[Réponse à la trente-et-unième demande]:

La Servante de Dieu éprouvait beaucoup de peine de savoir le bon Dieu si offensé sur la terre.  C'est à ce sujet que je l'ai entendue dire avec une sainte indignation, pendant sa dernière maladie: « Oh! que je voudrais bien m'en aller de ce triste monde!» @DEA3-7@.  Ce qu'elle m'a dit bien des fois de ses sentiments de tristesse, unis au désir de réparer l'injure faite à Dieu, elle l'exprime très bien dans ses cantiques.  Par exemple, dans son cantique « Vivre d'amour», elle dit:

« Jusqu'à mon coeur retentit le blasphème, [424] pour l'effacer, je redis chaque jour:

Ton nom sacré, je l'adore et je l'aime, je vis d'amour.»@PN 17@

 

Et dans le cantique «Jésus, rappelle-toi », elle chante:

« Rappelle-toi que je veux sur la terre te consoler de l'oubli des pécheurs.

Mon seul amour, exauce ma prière, ah! pour t'aimer donne-moi mille coeurs.»@PN 24@

 

D'ailleurs, je l'ai dit, si elle fut inspirée de s'offrir en victime à l'amour miséricordieux du bon Dieu, c'est par la profonde douleur qu'elle ressentait à la pensée que ce miséricordieux amour était rejeté de tant de pauvres pécheurs.

Je puis ajouter encore quelques traits pour caractériser sa charité envers Dieu.  Elle aimait le délaissement, l'oubli des créatures afin d'être plus uniquement à Dieu: « Quand je suis trop bien soignée - me disait-elle -, je ne jouis plus.»@HA 12 @  Je lui disais, un jour qu'elle souffrait plus que de coutume, pendant sa maladie: « Comme il doit vous être dur de ne plus pouvoir vous appliquer à penser à Dieu, car c'est impossible au milieu de ces souffrances.»  Elle me répondit aussitôt: « Je puis encore dire au bon Dieu que je l'aime, cela suffit.»@DEA 30-7-8@

Elle aimait à exprimer à Dieu son amour, en souffrant pour lui.  Comme on lui parlait devant moi du bonheur des anges, elle dit: « ils ne peuvent pas souffrir, ils ne sont pas si heu-[425]reux que moi.»@DEA 18-8@

En regardant son crucifix, qui avait la tête penchée, elle me dit: « C'est comme cela que j'aime les crucifix, parce que Jésus y est représenté mort et je pense qu'il ne souffre plus.»  @DEA 19-8@ Voici une autre parole: « Ce qui fait battre mon coeur, en pensant au ciel, c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner.»@DEA 13-7@

Elle disait à la fin de sa vie: « Je n'aurais pas voulu ramasser une paille pour éviter le purgatoire.  Tout ce que j'ai fait, c'est par amour, pour faire plaisir au bon Dieu et lui sauver des âmes.»@DEA 30-7@

Pendant sa retraite de profession, comme elle souffrait d'aridité spirituelle, elle m'écrivit: « Mon fiancé ne me dit rien, et moi, je ne lui dis rien non plus, sinon que je l'aime plus que moi-même... Je suis heureuse de n'avoir aucune consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à celui des fiancées de la terre, qui regardent toujours aux mains de leur fiancé, pour voir s'il ne leur apporte pas quelque présent, ou bien, à leur visage, pour y surprendre un sourire d'amour qui les ravit.»@LT 115@ «L'amour peut suppléer à une longue vie - m'écrivait-elle l'année suivante -. Jésus ne regarde.pas au temps puisqu'il est éternel; il ne regarde qu'à l'amour.  Oh! ma petite mère, demandez-lui de m'en donner beaucoup.  Je ne désire pas l'amour sensible; pourvu qu'il soit sensible pour Jésus, cela suffit.»@LT 114@ « Si par im-[426]possible - me disait-elle plus tard - le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée.  Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir par mon amour et mes petits sacrifices, sans même qu'il sache que c'est de moi.  Le sachant et le voyant, il est comme obligé de m'en rendre... Je ne voudrais pas lui donner cette peine-là.» @DEA 9-5@ Un jour où je la voyais jeter des fleurs au calvaire, je lui dis: « Est-ce pour obtenir quelques grâces?.»  Elle me répondit: « Non, c'est pour lui faire plaisir, je ne veux pas donner pour recevoir.  Je ne suis pas égoïste, c'est le bon Dieu que j'aime, ce n'est pas moi.»@DEA 27-7@

Je n'ai pas besoin de redire que toutes ces paroles, dites ou écrites, sortaient de l'abondance de son coeur, et exprimaient parfaitement sa manière de vivre: elle n'a jamais travaillé et agi que pour le bon Dieu, afin de lui prouver son amour et de mériter le sien.

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

[Session 15:  9 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

 

[430] [Réponse à la trente-deuxième demande]:

Quand on m'a questionnée sur les vertus en général, j'ai dit un mot de la charité pour le prochain pratiquée par soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus.  Elle a en effet compris et pratiqué ce précepte d'une façon tout à fait remarquable.

Lorsque mère Marie de Gonzague lui demanda de compléter le manuscrit de sa vie, elle me dit: « Je vais parler de la charité fraternelle, oh! j'y tiens, car j'ai reçu de trop grandes lumières à ce sujet, je ne veux pas les garder pour moi seule; je vous assure que la charité n'est pas comprise sur la terre, et pourtant, c'est la principale des vertus.»@Source pre.@  Elle se mit donc à l'oeuvre, mais elle fut constamment dérangée: « Je n'ai pas écrit ce que je voulais - me dit-elle tristement -, il m'aurait fallu plus de solitude.  Cependant, ma pensée y est, vous n'aurez plus qu'à classer.»

Elle basait sa charité envers le prochain sur cette parole de Notre Seigneur. « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez comme je vous ai aimés.» @*Jn 13,34@- «Mais si c'était déjà difficile d'aimer le prochain comme soi-même - dit-elle à ce propos -, c'est comme impossible de l'aimer comme Dieu l'aime lui-même, à moins que notre union avec Lui devienne si grande que ce soit lui qui aime en nous tous ceux qu'il nous commande d'aimer.  Plus je suis unie à Dieu, plus aussi j'aime toutes mes soeurs.»@Source pre.@

La Servante de Dieu a étudié jusque dans leurs [431] profondeurs les différentes paroles de Jésus au sujet de la charité envers le prochain, et elle m'en a entretenue bien des fois avec un désir véhément de mettre en pratique ce qu'elle comprenait si bien.  Je l'ai vue appliquer constamment et dans tous les détails de sa conduite envers le prochain ces divines instructions, mais avec tant de simplicité qu'on n'aurait jamais soupçonné les sacrifices qu'elle imposait à sa vive et ardente nature pour vaincre ses répugnances.  Le bon Dieu récompensa ses efforts soutenus, car, à la fin de sa vie, elle m'a dit ne plus avoir à combattre et se porter à la charité fraternelle avec un véritable attrait.  Mais si la Servante de Dieu m'a confié plusieurs traits de sa charité, et si j'en ai vu bien d'autres dont je citerai quelques-uns, je reste tout à fait persuadée que la plupart de ses actes sont connus seulement de celui qui voit dans le secret.

Dès son enfance, la petite Thérèse était si douce, si aimable envers tout le monde, qu'elle était, non seulement la joie de la famille, mais que les domestiques aussi l'aimaient.  En grandissant et croissant en vertu, son amabilité fut plus attrayante encore: il y avait dans son sourire,dans toute sa personne, un charme incomparable.  Au Carmel, rien que de l'approcher mettait la joie dans l'âme et faisait trouver doux le joug du Seigneur.  En récréation, sa douce et franche gaieté, fruit de son abnégation, mettait le bonheur autour d'elle. [432] C'était son habitude de ne jamais paraître pressée, pour laisser toute liberté aux soeurs de lui demander des services, et avoir ainsi l'occasion de suivre le conseil de Notre Seigneur, dont elle parle dans son manuscrit: «N'évitez pas celui qui veut emprunter de vous» @*Matth 6-42@. Elle prenait une part active, la plus pénible qu'elle pouvait, aux travaux communs, choisissant pour elle la place la moins commode afin de l'éviter aux autres. C'est ainsi que, pendant l'été, à la buanderie, elle se mettait à la place où il y avait moins d'air. On s'en souvient si bien, qu'on l'appelle aujourd'hui « la place de soeur Thérèse», et les jeunes soeurs s'y mettent par dévotion pour imiter sa mortification et sa charité.

 

Soeur Marie Philomène, qui fit quelques mois de noviciat avec soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, est une religieuse très sainte, mais aussi très bornée et qui a l'humilité bien rare d'en convenir. Elle m'a communiqué ce témoignage écrit en faveur de la charité de la Servante de Dieu: « Malgré notre grande différence d'âge (je suis entrée à 45 ans), malgré notre différence en tout, car j'étais une de ces âmes, dont elle parle dans sa vie, moins bien douée de la nature sous tous les rapports, tant pour l'intelligence que pour l'instruction, et pour tout ce qui attire ordinairement, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, loin de me le faire sentir, me montra tant de bonté, un si grand dévouement caché sous une aimable délicatesse, une charité si pure et si grande, que ses petites attentions me fai‑[433]saient un véritable bien à l'âme.»

Une bonne religieuse de la communauté lui devint le sujet de violentes tentations. Extérieurement, en effet, cette soeur se montrait égoïste, raide et cassante. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, après plusieurs années de luttes héroïques, triompha à tel point de l'antipathie naturelle que lui inspirait cette soeur, qu'on aurait pu croire et qu'on a cru réellement à une sympathie toute particulière. Au jour où il est permis de se parler, elle voyait cette soeur une des premières et plus souvent que les autres. En récréation, elle paraissait heureuse de se trouver près d'elle et l'entretenait avec beaucoup d'entrain, semblant y prendre un vrai plaisir.

 

A la fin de sa vie, alors que très malade, elle écrivait son manuscrit dans le jardin, je m'aperçus un jour qu'elle était dérangée à chaque instant par les soeurs, et qu'au lieu de s'impatienter ou même de prier humblement qu'on la laissât tranquille, elle posait chaque fois sa plume et fermait son cahier avec un doux sourire. Je lui demandai comment, dans ces conditions, elle pouvait mettre deux idées de suite. Elle me répondit: « J'écris sur la charité fraternelle, c'est le cas de la pratiquer... Oh! ma mère, la charité fraternelle, c'est tout sur la terre: on aime le bon Dieu dans la mesure où on la pratique.» @DEA15-6@

On la veilla seulement la dernière nuit de sa vie, jusque-là elle avait refusé que l'on restât près d'elle, de peur de fatiguer l'infirmière.

Cette bonté de [434] coeur s'étendait jusqu'aux animaux. On voulait tuer les mouches qui ne cessaient de l'importu-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

ner, mais elle suppliait toujours de leur faire grâce: « Ce sont mes seules ennemies -disait‑elle-, le bon Dieu a dit de pardonner à ses ennemis, je suis con­tente d'avoir cette occasion de le faire» @DEA 30-7@ Elle me confia tous les grands désirs qu'elle exprimait si souvent au bon Dieu de faire du bien à toutes les âmes. « Après ma mort-me dit‑elle le 17 juillet 1897- je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre... Je ne me fais pas une fête de jouir, ce n'est pas cela qui m'attire: je pense à tout le bien que je désire faire après ma mort, comme d'obtenir le bap­tême pour les petits enfants, convertir les pécheurs, aider les prêtres, les mission­naires, toute l'Église.»@DEA 17-7@

 

Ad XXXIII respondit [Réponse à la trente­-troisième demande]:

Elle eut le zèle des âmes dès son en­fance, faisant pour les sauver des prières et des sacrifices. Un soir d'été, en reve­nant d'une promenade, elle me dit qu'elle avait bien soif; sur mon conseil d'offrir cela au bon Dieu pour la conversion d'un pécheur, elle accepta avec joie la mortification que je lui proposais. Lors­qu'elle fut couchée, je lui portai à boire. « Tu as fait le sacrifice - lui dis‑je -, le pécheur est sauvé bien sûr, bois mainte­nant.» Mais elle hésitait, craignant de perdre son pécheur et me regardant dans les yeux pour voir si je disais bien la vérité. Elle avait alors de cinq à six ans. Plus tard, à la fête [435] de Noël, elle dit que « le zèle des âmes entra dans son coeur avec le besoin de s'oublier tou­jours» @MSA 45,2@

 

Elle pria beaucoup et fit des sacrifices pour la conversion de l'assassin Pranzini, qui se convertit, en effet, au dernier mo­ment. Elle l'appelle « son premier en­fant » @MSA 46,2@ et ce succès de ses prières aug­menta son ardeur pour courir à la con­quête des âmes. Elle me parlait encore, deux mois avant sa mort, le ler août 1897, de l'impression de grâces ressenties autrefois à la vue d'une image de Notre Seigneur crucifié dont il est question dans sa vie, à l'époque de son adolescence (Vie, page 75, in 8°, 1914) @MSA 45,2@« Si vous sa­viez, ma mère- me dit‑elle-, de quelle ferveur je fus embrasée en regardant cette image! Je me disais en voyant le sang de Jésus se répandre inutilement sur la terre: Non, je ne veux pas laisser perdre ce sang précieux, je passerai ma vie à le recueillir pour les âmes» @DEA 1-8@

 

[436] Et juxta idem XXXlll Interrogatorium sic prosecuta est testis [Suite de la réponse à la même demande]:

 

Tous ses mérites étaient offerts pour les âmes. Un jour qu'elle me témoignait le regret de m'avoir dévoilé un de ses sacrifices, de peur, disait‑elle, que son mérite ne fût perdu, je lui demandai: « Vous voulez donc acquérir des méri­tes?.» -« Oui- me répondit‑elle-mais pas pour moi, c'est pour les pau­vres pécheurs, et pour les besoins de la sainte Eglise » @DEA 18-8@. Elle disait encore: « Rien ne me tient aux mains, tout ce que j'ai, tout ce que je gagne, c'est pour l'Église et les âmes. Que je vive jusqu'à 80 ans, je serai toujours aussi pauvre... A me­sure que je gagne quelques trésors spiri­tuels, sentant qu'au même instant des âmes sont en danger de tomber en enfer, je leur donne tout ce que je possède, et je n'ai pas encore trouvé un moment [437] pour me dire: Je vais travailler mainte­nant pour moi » @DEA 14-7@ Elle me dit un jour à l'infirmerie: «J'ai éprouvé du plaisir à penser qu'on priait pour moi, alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce fût appliqué aux pécheurs.»-« Vous ne voulez donc pas que ce soit pour vo­tre soulagement?»-« Non!»@DEA 22-8@

Depuis son voyage de Rome, les âmes des prêtres l'attirèrent davantage que celle des pécheurs, parce qu'elle les savait plus chères à Notre Seigneur, et que la sanctification des âmes dépend d'eux en grande partie. A l'examen canonique qui précéda sa profession, elle répondit qu'elle était venue au Carmel pour sauver des âmes, mais surtout afin de prier pour les prêtres. Elle voulait conserver, dit‑elle, ce sel de la terre, en étant l'apôtre des apô­tres, en priant pour eux pendant qu'ils évangélisent par leur parole et surtout par leurs exemples. C'est pour cela qu'elle fut si heureuse de s'associer spécialement aux oeuvres de deux missionnaires. C'est pour cela qu'elle ne cessa de prier pour la conversion du malheureux père Hya­cinthe, offrant pour lui sa dernière com­munion.

 

Elle avait vu qu'on avait offert des cou­ronnes mortuaires pour l'inhumation de mère Geneviève. Craignant qu'on en fît autant pour elle. elle me dit:« N'acceptez pas de couronnes pour mon cercueil, mais demandez l'argent que l'on aurait dépensé afin de l'employer à racheter deux petits enfants nègres que je protégerai. Je voudrais un petit Théophane et une petite Marie Thérèse » @DEA 21/26-5@

 

[438] [Réponse à la trente‑quatrième demande]:

Elle était très compatissante envers ses novices, et ne se rebutait pas de leurs défauts. Il y en avait plusieurs qui, au commencement, ne lui témoignaient que de la défiance, et l'une même, soeur Marie Madeleine, se cachait à l'heure qui lui avait été marquée pour recevoir ses conseils. Je l'ai vue alors plusieurs fois chercher la rebelle avec un visage calme et souriant, quand elle l'avait trouvée lui par­ler avec une douceur et une affection tou­chantes. En récréation, au lieu de rechercher la compagnie de ses soeurs selon la nature, elle s'approchait plutôt des religieuses qui lui étaient le moins sympathique, ou qui avaient quelques peines, afin d'essayer de dissiper leur chagrin, en leur témoi­gnant de l'affection. Elle me disait: « Je veux pratiquer la recommandation de Jésus: Quand vous faites un festin,

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

n'invitez pas vos parents et vos amis, de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous ayez reçu votre récom­pense, mais invitez les pauvres... et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, et votre Père céleste qui voit dans le secret, vous en récompensera '»@*Lc 14,12-14@et MSC 28,2@

Pendant ses grandes retraites annuel­les, où nous aimons tant à rester dans une entière solitude, elle laissait soeur Marthe, sa novice, demander à la mère prieure de faire sa retraite avec elle. Elle acceptait volontiers ce véritable sacrifice, et passait une heure entière chaque jour avec cette pauvre petite soeur inintelli­gente. De plus, pour l'encourager à [439] faire certaines mortifications humiliantes au réfectoire, elle les faisait avec elle.

Elle ne se plaignait jamais de mère Marie de Gonzague, malgré son injustice et parfois sa dureté à son égard. Au contraire, elle la consola dans ses peines. Après les élections de 1896, mère Marie de Gonzague resta blessée au vif de l'affront qu'elle avait subi, n'ayant été élue qu'après sept tours de scrutin; elle qua­lifiait cela d'ingratitude épouvantable. Elle allait confier son chagrin à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus qui, bien dou­cement, avec beaucoup de respect, es­sayait de l'éclairer et lui insinuait qu'elle pouvait tirer de cette humiliation un grand profit pour son âme.

Jamais la Servante de Dieu ne repous­sait personne. Elle agit ainsi jusqu'au dernier jour de sa vie. Le 30 juillet, après qu'elle avait reçu le saint viatique et l'ex­trême‑onction, plusieurs soeurs voulurent lui parler, sans lui laisser achever son action de grâces. Elle me dit ensuite: « Je n'ai pas repoussé les soeurs, parce que j'ai voulu imiter Notre Seigneur. Il est dit dans l'Évangile que lorsqu'il se reti­rait au désert, le peuple l'y suivait et qu'il ne le renvoyait pas.»@DEA 30-7@

 

Une soeur qui était très jalouse d'elle et ne manquait pas une occasion de la mortifier, mettait sa charité à contribu­tion en lui demandant d'orner de peintu­res les ouvrages qu'elle confectionnait pour la fête de la mère prieure. Comme cette pauvre [440] soeur était très origi­nale, elle demandait des sujets tout à fait bizarres; jamais soeur Thérèse ne lui re­fusait son concours; elle se donnait la peine de chercher des modèles de tout ce que désirait cette soeur, et travaillait se­lon ses indications singulières et de mau­vais goût. (Cette religieuse a aujourd'hui quitté l'Ordre et est rentrée dans le mon­de). En 1897, la dernière année de sa vie, soeur Thérèse peignit encore de petits ouvrages pour cette soeur. C'est la der­nière fois qu'elle se servit de ses pin­ceaux. Il semblerait qu'il suffisait de faire souffrir soeur Thérèse de l'Enfant-­Jésus pour en obtenir tout ce qu'on vou­lait.

 

Ad XXXV [Réponse à la trente-cinquième demande]:

 

Dès sa petite enfance, Thérèse faisait l'aumône aux pauvres avec la plus grande joie. Aux Buissonnets, elle était chargée d'aller recevoir les mendiants à la porte, elle plaidait leur cause auprès de nous pour obtenir le plus possible en leur faveur.

Au Carmel, elle aurait désiré d'être infirmière pour se dévouer auprès des soeurs malades et pour entendre, disait­-elle, au jour du jugement, cette parole de Notre Seigneur: «J'étais malade et vous m'avez visité.»@*Matth 25-36@

 

Elle demanda comme une grande fa­veur et obtint la permission de conduire chaque soir au réfectoire une pauvre soeur converse infirme, soeur Saint‑Pierre, et je l'ai vue accomplir longtemps cet acte de charité avec un soin et une délicatesse touchants, et d'au‑[441]tant plus méritoi­res que la soeur était très difficile à satis­faire et lui faisait souvent des reproches.

 

Elle aurait voulu encore soulager et guérir les missionnaires malades. « Je suis convaincue - me disait-elle -  de l'inu­tilité des remèdes pour me guérir, aussi je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps ni les moyens de se soigner. Je lui demande que tout ce qu'on me donne serve à leur guérison.»@DEA 21 /:26-5@

 

[Réponse à la trente-sixième demande]:

 

Même quand elle souffrait le plus à l'infirmerie, elle ne manquait pas de ré­citer chaque soir les six Pater et Ave pour les âmes du purgatoire. «Ça ne plaît pas au démon-disait‑elle-car il fait tout ce qu'il peut pour me les faire oublier, mais c'est bien rare qu'il y ar­rive» @DEA 11-9@. Elle avait conjuré qu'on lui laissât la permission de réciter, jusqu'au complet épuisement de ses forces, l'office des morts prescrit pour les soeurs défun­tes de nos monastères.

 

Je sais, par soeur Geneviève de sainte Thérèse, que la Servante de Dieu avait fait le «voeu héroïque» en faveur des âmes du purgatoire. Peut‑être soeur Thé­rèse me l'a‑t‑elle dit elle‑même, mais je ne me le rappelle pas assez sûrement.

 

Elle me disait aussi: « Je veux bien al­ler en purgatoire, je serais même heureuse d'y aller, si par 1à je pouvais délivrer d'au­tres âmes, car alors je ferais du bien, je délivrerais les captifs.»@DEA 8-7@

 

[442] Ad XXXVII [Réponse à la trente-septième demande]:

 

Dès son plus bas âge, la Servante de Dieu eut une idée vraie de la solide vertu. Nous la voyions s'exercer à faire des sa­crifices, et nous l'entendions dire des pa­roles qui prouvaient combien elle était sérieuse et réfléchie.

A la mort de ma mère elle n'avait que quatre ans et demi, et cependant ses im­pressions furent aussi profondes que les nôtres. Cette épreuve mûrit beaucoup son âme.

 

Elle eut dès son enfance le pressenti­ment que son existence serait courte. Elle me l'a dit, et j'en ai pris note dans mes petits cahiers. En conséquence, elle s'ap­pliquait à éviter le mal et à saisir toutes les occasions de faire des actes de vertu pour se rapprocher davantage du bon Dieu et du ciel. Elle avait un goût tout particulier pour les sciences religieuses; l'aumônier du pensionnat l'appelait son « petit docteur» @MSA 37,2@.

 

Elle aimait peu les jeux, et écoutait plus volontiers les conversations sérieu­-

 

TÉMOIN 6: Agnès O.C.D.

 

ses. Dès l'âge de six ans, environ, elle re­cherchait déjà la solitude, celle de la campagne surtout, se tenant à l'écart dans les prairies, quand mon père l'emmenait avec lui à la pêche, et laissant pénétrer son âme pendant des heures entières de la douce présence de Dieu.

Elle me raconta, au Carmel, l'impres­sion que lui fit, tout enfant, un livre pour la jeunesse que ma tante, madame Gué­rin, lui avait mis entre les mains. Dans le cours de l'histoire on louait beaucoup une maî‑[443]tresse de pension, parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire. Elle disait à une élève: « vous n'a­vez pas tort», à une autre: « vous avez raison.» -« Mais, c'est très mal, cela -se dit la Servante de Dieu-, il ne faut dire que ce qu'on pense.» Elle me disait en rapportant ce trait: « Je n'ai pas changé de sentiment, et c'est toujours ainsi que je fais avec les novices. J'ai plus de difficultés, c'est certain, car rien n'est plus facile que de mettre les torts sur les absents. Je fais tout le contraire, mon devoir est de dire la vérité aux âmes qui me sont confiées, et je la dis.»@CSG ? ?@

 

[Session 16: ‑ 12 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[446] [Suite de la réponse à la même demande]:

 

« Quand j'étais en pension à l'Abbaye -me dit-elle-, en voyant les petites habiletés de certaines pensionnaires pour gagner les bonnes grâces et l'affection de leurs maîtresses, j'aimais à me rappeler ces paroles de l'imitation: Laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront, pour vous, demeurez en paix, et je sen­tais que le bon Dieu voulait m'éloigner, non seulement des séductions du [447] monde, mais de toute vaine attache à la créature, qui trouble le coeur, même si elle est innocente, parce qu'il est impos­sible de ne pas tomber dans l'excès» @Source pre@

 

A propos des difficultés nombreuses et si grandes qu'elle rencontra pour entrer au Carmel à 15 ans, elle m'écrivit de Ro­me, après l'audience du pape, alors que le but de son voyage semblait manqué:

« Ma nacelle a bien de la peine à attein­dre le port! Depuis longtemps je l'aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis sûre qu'au jour choisi par lui, elle abordera heureusement au rivage béni du Carmel» @LT 43 B@

 

Au retour de son voyage de Rome, elle fut d'abord tentée de mener une vie moins mortifiée que de coutume, mais elle reconnut que c'était une tentation et se livra plus que jamais à une vie sé­rieuse et sainte, s'appliquant à briser sa volonté, à retenir une parole de répli­que, à rendre de petits services sans les faire valoir.

 

Au sujet des pensées de tristesse et de découragement qu'on peut avoir après une faute, elle me dit: «Pour moi, je me garde bien de me décourager. Je dis au bon Dieu: Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse que j'éprouve, je l'ai mérité, mais laissez‑moi vous l'offrir tout de même, comme une épreu­ve que vous m'envoyez par amour. Je regrette mon péché, mais je suis contente d'avoir cette souffrance à vous offrir'»@DEA 3-7@

 

[448] Elle me dit, un autre jour: « Je suis toujours contente; je m'arrange, mê­me au milieu de la tempête, de façon à rester bien calme au dedans. Si l'on me raconte des combats, je tâche de ne pas m'animer pour ou contre celles‑ci ou celles là» @DEA 18-4@

 

Dans une circonstance où personne ne l'avait comprise, elle était demeurée en silence, et nous lui en demandâmes la raison. Elle répondit d'un air profond: « La Sainte Vierge a bien gardé toutes choses dans son coeur, on ne peut pas m'en vouloir de faire comme elle » @DEA 8-7@,

 

Vers la fin de sa vie, un jour où je la ramenais dans sa petite voiture du jardin à l'infirmerie, elle me dit: « Cette après-midi, ces paroles de Notre Seigneur à sainte Thérèse me sont revenues en mé­moire: Ma fille, sais‑tu ceux qui m'ai­ment véritablement? Ce sont ceux‑là qui se conduisent en cette vie d'après la persuasion intime que tout ce qui ne se rapporte pas à moi, n'est que mensonge.» « Oh! ma mère, ajouta-t-elle-, comme c'est vrai! oui, tout en dehors de Dieu n'est que pure vanité» @DEA 22-6 et TH. Avila Vie ch XI @

 

Une autre fois, croyant la distraire, je lui parlai du voyage en France de l'em­pereur et de l'impératrice de Russie. Elle soupira et me dit: « Ca ne m'intéresse pas tout ça! Qu'on me parle seulement du bon Dieu, des exemples des Saints, de ce qui est vrai enfin.»@Source pre.@

 

[449] [En ce qui concernait sa propre vie spirituelle, la Servante de Dieu demandait‑elle conseil et cela notamment à des directeurs spirituels?]

Quand soeur Thérèse de l'Enfant Jésus dit, dans sa vie, que « sa voie était si lumineuse qu'elle ne sentait pas le besoin de recourir à d'autres guides que Jésus», quand elle ajoute que « les directeurs sont des miroirs qui reflètent Dieu dans les âmes, mais que pour elle, Dieu l'éclairait directement» @MSA 48,2@, elle ne pose pas en principe que toujours elle est di­rectement éclairée de Dieu et n'a pas besoin du conseil des directeurs. Elle parle d'un moment déterminé de sa vie où effectivement aucune obscurité ne rendait sa voie incertaine; il s'agit des deux ans qui ont précédé son entrée au Carmel. Mais au Carmel le soleil se voila pour la Servante de Dieu, et elle cher­cha avidement à être éclairée, se défiant d'ailleurs de ses propres lumières. Je l'ai vue consulter, non seulement les prêtres, mais dans le monastère, celles qui avaient autorité sur elle, et même d'autres mères anciennes, comme mère Geneviève, notre fondatrice, mère Coeur de Jésus, ancienne prieure du Carmel de Coutances, et suivre aussi mes conseils personnels.

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Je sais qu'elle confiait tout aux prê­tres: ses craintes d'offenser Dieu, ses dé­sirs de devenir une sainte, les grâces qu'elle recevait du ciel; elle pria le père Alexis de sanctionner sa voie d'abandon et de confiance; elle soumit aux prêtres son acte d'offrande à l'Amour miséri­cordieux; enfin elle demanda à plusieurs, aide et consolation pour se conduire avec prudence dans sa grande épreuve con‑[450]tre la foi. Elle disait, sur son lit de mort: « il n'y a personne de moins sûre d'elle‑même que je ne le suis»@DEA 20-5@. Bien qu'elle se sentît très attirée vers la voie de l'amour et de l'abandon, elle ne s'y livra avec pleine confiance qu'a­près que le père Alexis lui eût dit qu'elle était dans le bon chemin, ce que ne di­saient pas plusieurs directeurs avant lui. « Jusque là, écrit-elle, je n'osais avan­cer sur les flots de la confiance qui pour­tant m'attiraient si fort» @MSA 80,2@

 

[Réponse à la trente‑huitième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était, à la fois, d'une grande simplicité et d'une grande prudence dans les conseils qu'elle donnait aux âmes. D'ailleurs, elle réflé­chissait et priait avant d'agir. C'est sur­tout dans la méditation du saint Evangile qu'elle trouvait sa ligne de conduite. Elle me répéta un jour avec beaucoup d'onction ces paroles de Notre Seigneur: « Le Père céleste donnera le bon esprit à ceux qui le lui demandent »; et elle ajouta avec une sorte de ravissement :

« Ma mère, il n'y a qu'à le demander» @Source pre.@. Lorsqu'elle était encore novice, elle avait pour compagne de noviciat soeur Marthe de Jésus, qui se laissait tromper par une affection naturelle pour mère Marie de Gonzague, et obtenait ses fa­veurs par des flatteries. Soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus résolut, un jour, de l'éclairer pour la faire sortir de cette mau­vaise voie. Elle se prépara par la prière à une entrevue bien dangereuse pour elle, car soeur Marthe [451] pouvait la trahir auprès de mère Marie de Gonzague qui était prieure, et l'heure de l'entretien venue, elle parla avec une telle autorité et prudence célestes que la coupable fut terrassée par la grâce et prit de bonnes résolutions pour l'avenir.

 

Mais je vais rapporter plus particu­lièrement des conseils qu'elle m'a don­nés à moi‑même, conseils qui manifestent sa grande prudence et la sûreté de ses directions spirituelles.

 

Un jour, je lui demandai conseil, é­tant Prieure. « Une mère prieure, me dit-elle, devrait toujours laisser croire qu'elle n'a aucune peine. Cela donne tant de force de ne point confier ses pei­nes! Par exemple, il faut éviter de dire: Vous avez de la peine, moi, j'en ai bien aussi avec telle soeur, etc  @DEA 5-8@.»

A propos des pénitences extraordi­naires, elle me dit: « Le bon Dieu m'a fait comprendre que les satisfactions naturelles peuvent très bien se mêler à la pénitence la plus austère, il faut s'en défier» @DEA 3-8@

Elle me dit, un autre jour: «Quand une soeur nous confie quelque chose, même de peu d'importance, qu'elle nous demande de tenir secrète, c'est sacré, il ne faut jamais en parler à personne» @DEA 23-9@

Elle dit une autre fois, à moi et à mes deux soeurs, alors que nous sortions du parloir: « Faites bien attention à la ré­gularité. Après un parloir, ne vous arrê­tez pas pour parler entre vous; car alors, c'est comme chez soi, on ne se prive de rien... Quand je ne serai plus 1à, faites bien attention à ne pas mener [452] entre vous la vie de famille» @DEA 3-8@

N'étant plus prieure, j'avais reçu plu­sieurs fois, par compassion, la confiden­ce de soeur Marie de Saint‑Joseph. Je demandai à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus ce qu'elle en pensait: « Ma mère, me répondit‑elle sans aucune hé­sitation, à votre place, je ne la recevrais pas: vous n'êtes plus prieure, c'est une illusion de penser qu'on peut faire du bien en dehors de l'obéissance; non seu­lement vous ne pouvez pas faire du bien à cette pauvre âme en l'écoutant, mais vous pouvez lui faire du mal et vous ex­poser vous‑même à offenser le bon Dieu.»

Enfin, au sujet des fraternités spiri­tuelles, par lesquelles une union de priè­res et de sacrifices s'établissait entre un prêtre et une religieuse, elle me prévint pendant sa dernière maladie que, plus tard, un grand nombre de jeunes prê­tres, sachant qu'elle a été donnée comme soeur spirituelle à deux missionnaires,demanderont la même faveur. Elle m'a­vertit que ce pourrait être un vrai dan­ger: « N'importe laquelle des soeurs pour­rait écrire ce que j'écris, et recevrait les mêmes compliments, la même confiance. C'est par la prière seulement et par le sacrifice que nous pouvons être utiles à l'Eglise. La correspondance doit être rare, et il ne faut pas la permettre du tout à certaines religieuses qui en seraient préoccupées, croiraient faire des merveil­les, et, en réalité, ne feraient que blesser leur âme, et tomber peut‑être dans les pièges subtils du démon.»

@DEA 8-7@

 

[453] [Réponse à la trente‑neuvième demande]:

 

En tout, soeur Thérèse avait le senti­ment de la justice. Elle avait voué à Dieu l'obéissance la plus entière et toute la reconnaissance et l'amour de son coeur. Elle avait une juste idée des droits de Dieu qu'elle servait d'ailleurs sans compter, suivant plutôt les impulsions de son amour généreux qui la portaient bien au delà des exigences du devoir. Elle détestait les petites dévotions de bonne femme qui parfois s'introduisent dans les communautés. Les recueils de prières lui faisaient mal à la tête; elle disait qu'en dehors du saint office, le Pater et l'Ave lui suffisaient pour em­braser son coeur.

Quand elle était toute petite, elle se préoccupait, chaque soir, de savoir si elle avait rempli ses devoirs envers Dieu.

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus 0. C. D.

 

Elle me demandait dans son langage d'enfant: « Pauline, est‑ce que j'ai été mignonne aujourd'hui? Est‑ce que le bon Dieu est con‑[454]tent de moi?.»@MSA 18,2@

 

Elle m'a exprimé bien des fois sa ten­dre reconnaissance envers Dieu. L'«His­toire de la Servante de Dieu» n'est tout entière qu'un hymne de reconnaissance. On y lit dès les premières lignes: «Je vais commencer à chanter ce que je dois redire éternellement: les miséricordes du Seigneur » @MSA 2,1@. Elle y bénit le bon Dieu de tout, particulièrement de ses épreuves, au point de faire croire à plusieurs qu'elle n'a eu que des joies. « C'est une vie à l'eau de rose », ont osé dire certains lecteurs!

Ce sentiment de la reconnaissance était si profond dans son coeur qu'il allait jusqu'à lui faire répandre des larmes, parfois à l'occasion de faits insignifiants, comme fut la rencontre, au jardin, d'une petite poule blanche abritant ses poussins sous ses ailes: « Parce que, dit-elle- cette vue est comme l'image des bon­tés de Dieu à mon égard» @DEA 7-6@.

Enfin, je l'ai entendue dire pendant sa maladie: «Quand je pense à toutes les grâces que le bon Dieu m'a faites, je me retiens pour ne pas verser conti­nuellement des larmes de reconnaissan­ce» @DEA 12-8@

Je me sentais comme pressée de recueil­lir ces larmes précieuses. Chaque fois que je le pouvais, je les essuyais avec un linge fin qui en était entièrement imbibé, et la Servante de Dieu, par condescen­dance et affection pour moi, me laissait faire avec une touchante simplicité.

 

[455] [Réponse à la qua­rantième demande]:

 

J'ai peu de chose à dire sur cette ques­tion.

 

La Servante de Dieu m'a dit, le 8 août 1897, à propos de ce qu'elle pensait, étant enfant, sur l'inégalité des condi­tions, ici‑bas: «J'avais grand pitié des personnes qui servaient. En constatant la différence qui existe entre les maîtres et les serviteurs, je me disais: Comme cela prouve bien qu'il y a un ciel où chacun sera placé selon son mérite intérieur! Comme les pauvres et les petits seront bien récompensés des humiliations qu'ils ont subies sur la terre!.»

Sa reconnaissance s'étendait à tous ceux qui lui faisaient du bien.

 

Aux âmes dont elle était chargée, elle distribuait justement bonté et sévérité. Après une forte réprimande, adressée à une novice, celle‑ci, d'abord révoltée, lui dit bientôt après: « Vous m'avez fait du bien, je reconnais que tout ce que vous m'avez dit est très juste » @MSC 24,1@.

Elle recommandait aux novices de maintenir la paix entre elles en se faisant de justes concessions, et surtout de pren­dre garde à la jalousie. Pour sa part, elle me disait: « Jamais je n'ai désiré ce que j'ai cru voir aux autres de mieux que ce que j'avais. Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu » @DEA 14-7@

C'est peut‑être ici le moment de rap­porter ce qui a trait à son amour de la vérité.

Dans son enfance, elle manifestait beaucoup de franchise et s'accusait spon­tanément de ses [456] moindres fautes.

 

A la fin de sa vie, je lui demandai de dire quelques paroles d'édification au docteur qui la soignait. Elle me répondit: «Ah! ma mère, ce n'est pas ma manière à moi; que le docteur pense ce qu'il voudra, je n'aime que la simplicité, j'ai horreur du contraire. Je vous assure que de faire comme vous désirez, ce serait mal de ma part» @DEA 7-7@.

 

Le 9 juillet, notre père supérieur était venu la visiter pour voir s'il était à pro­pos de lui donner l'extrême‑onction, mais il ne la trouva pas assez malade, tel­lement elle avait réussi à se montrer ai­mable et souriante. Je lui fis ensuite la réflexion qu'elle ne savait pas s'y pren­dre pour obtenir ce qu'elle voulait du Supérieur, qu'elle n'avait pas l'air du tout malade quand elle recevait sa visite. Elle me répondit gentiment: « Je ne con­nais pas le métier!» @DEA 9-7@ (de prendre de petits moyens pour obtenir ce que l'on veut).

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]:

 

Dès sa première jeunesse, dans le but de vaincre les attraits des sens, je l'ai vue appliquée à la mortification, mais tou­jours avec plus de simplicité et de modé­ration à mesure qu'elle approchait de la fin de son exil. Elle ne voulait pas d'une mor­tification préoccupante, capable d'empê­cher son esprit de s'appliquer à Dieu. Elle me disait que le démon trompait souvent certaines âmes généreuses mais impruden­tes, les poussant à des excès qui nuisent à leur santé et les em‑[457]pêchent de remplir leur devoir. Elle y voyait aussi le danger de se complaire en soi‑même. Elle m'avoua que dans le commence­ment de sa vie religieuse, elle avait cru bien faire, pour imiter les saints, de s'in­génier à rendre les aliments insipides, « mais j'ai laissé cette manière‑là depuis longtemps - me dit‑elle -. Quand la nourriture est à mon goût, j'en bénis Dieu; quand elle est mauvaise, c'est alors que j'accepte la mortification. Cette mortification non cherchée me paraît la plus sûre et la plus sanctifiante» @Source pre.@

 

Elle aurait cru pécher contre la tem­pérance, en ne jouissant pas, quand elle y était attirée par une pensée d'amour et de reconnaissance envers Dieu, des charmes de la nature, de la musique, etc. Elle me disait que l'amour étant l'uni­que but à atteindre, l'action dans laquelle nous mettons plus d'amour, serait‑elle en soi indifférente, doit être préférée à une autre, peut‑être meilleure en elle-même, mais dans laquelle nous mettrions moins d'amour.

 

Le 8 août 1897 (mois qui précéda sa mort), parlant de ses souvenirs d'enfance, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: « Si Notre Seigneur et la Sainte Vierge n'avaient eux‑mêmes pris part à des fes­-

 

TÉMOIN 6: Agrès de Jésus O.C.D.

 

tins, jamais je n'aurais compris l'usage d'inviter à sa table parents et amis. Je me disais: 'Pour manger, je trouve qu'on devrait se cacher ou du moins rester en famille » @DEA 8-8@

Elle était très mortifiée dès son jeune âge, je ne l'ai jamais vue faire le plus petit acte de gourmandise. Aux repas, elle mangeait ce qu'on lui présentait sans [458] témoigner ni répugnance ni empressement.

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus n'eut jamais, au Carmel, de préférence marquée pour ses trois soeurs; même en récréa­tion, elle ne recherchait jamais leur com­pagnie, sans cependant affecter de les fuir; elle allait indistinctement avec n'im­porte quelle soeur; et très souvent, la soeur avec laquelle elle s'entretenait plus volontiers était celle qui était seule, dé­laissée.

 

Durant les priorats de mère Marie de Gonzague, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus se priva toujours de me faire confidence de ses luttes, de ses répu­gnances, quoiqu'il lui eût été facile d'en obtenir la permission.

 

Elle veillait, avec moi comme avec les autres, à ne point s'excuser, à ne me dire aucune parole inutile; elle se lais­sait juger, même par moi, selon des ap­parences souvent trompeuses et défavo­rables.

 

Mère Marie de Gonzague étant prieure, avait établi l'usage de voir, tous les huit jours, les soeurs qui le voulaient, au lieu d'une fois le mois comme il est écrit dans les Constitutions. Lorsque je devins prieure en 1893, les soeurs con­tinuèrent à venir chez moi tous les huit jours, mais soeur Thérèse de l'Enfant-­Jésus aurait cru se rechercher elle‑même en les imitant, et ce fut elle que je vis le moins souvent.

Elle supportait avec joie, sans chercher à s'en délivrer, les souffrances qui s'im­posaient à elle. Elle me raconta qu'étant réfectorière, une soeur voulut rattacher son scapulaire et lui traversa en même temps l'épaule avec la grande épingle qui sert à l'attacher. Je lui de‑[459]man­dais combien de temps elle avait souffert cela: « Plusieurs heures, me répondit-­elle; je suis allée à la cave remplir les bouteilles, je les ai rapportées dans les paniers, j'étais si contente! Mais à la fin, j'ai eu peur de ne plus être dans l'obéissance, puisque Notre Mère n'en savait rien»

 

Dans sa dernière maladie, elle ne vou­lut jamais prier pour obtenir la diminu­tion de ses maux, et se contentait de dire, même au milieu de ses crises les plus douloureuses: « Mon Dieu, ayez pitié de moi, vous qui êtes si bon!» @DEA 30-9@

 

Le 19 juillet 1897 (elle était alors très malade), monsieur l'aumônier étant venu la voir, elle me dit quelques heures après: « J'avais bien envie tantôt de demander à soeur Marie du Sacré‑Coeur, ce que monsieur l'aumônier lui avait dit de mon état après sa visite. Je pensais en moi‑même que je trouverais du profit et de la consolation à le savoir. Mais en réfléchissant, je me suis dit: Non, c'est de la curiosité, cela, et, puisque le bon Dieu ne permet pas qu'on me le dise, c'est signe qu'il ne veut pas que je le sache. Alors j'ai évité de mettre la conversation sur ce sujet, de peur qu'à la fin soeur Marie du Sacré‑Coeur ne se trouve comme amenée naturellement à me satisfaire» @DEA 19-7@

A propos du manuscrit de sa vie, je le reçus de sa main le 20 janvier 1896,et le posai près de moi sans l'ouvrir. La Servante de Dieu n'en entendit plus par­ler. Deux mois après, je me décidai enfin à le lire. Dans cet intervalle, je ne me rappelle pas qu'elle m'en [460] ait parlé une seule fois.

 

[Session 17: ‑ 13 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[463] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était une âme extrêmement active et énergi­que, sous des dehors doux et gracieux; elle révélait à tout instant dans ses actes un caractère fortement trempé et une âme virile. Son abandon paisible entre les mains de Dieu venait de son amour pour lui. Mais ce n'était pas un repos sans travail: son amour cherchait un aliment dans le sacrifice. Si la Servante de Dieu était contemplative, sa contem­plation la poussait à l'action pour le salut des âmes. Elle disait: « C'est par la prière et le sacrifice que nous pouvons être utiles à l'Église» @DEA 8-7@. A 14 ans, elle m'écrivait: « Je veux me donner toute en­tière à Jésus, toujours souffrir pour lui... Que je serais heureuse, si au moment de ma mort je pouvais seulement offrir à Jésus une âme que j'aurais sauvée par mes sacrifices.»@LT 43 b@

 

A 16 ans, pendant sa retraite de prise d'habit, elle m'écrivait, à propos

de petites persécutions très sensibles qu'elle endurait de la part de plusieurs soeurs: « Oui, je les désire, ces blessures de coeur, ces coups d'épingle qui font tant souffrir; à toutes les extases, je préfère les sacrifices» @LT 55@

 

Tout, dans sa vie religieuse, m'a révélé un très [464] grand attrait pour le don généreux d'elle‑même. Elle exprime ses vrais sentiments quand elle dit: « Souf­frir, c'est ce qui me plaît de la vie,... il n'y a qu'une seule chose à faire ici‑bas, jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifi­ces> @DEA 17-7@

 

Vers la fin de sa vie, elle me dit: « Je voudrais bien être envoyée au Carmel de Hanoi pour souffrir beaucoup pour le bon Dieu; je voudrais y aller, si je guéris, pour être toute seule, pour n'avoir aucune consolation, aucune joie sur la terre» @DEA 15-5@

 

Les médecins ne lui donnaient plus que quelques jours de vie; elle souffrait atrocement, quand elle me dit: « Si je guérissais, les médecins seraient bien étonnés; mais ils le seraient peut‑être

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

davantage, eux qui savent mon désir de mourir, quand je leur dirais: Mes­sieurs, je suis très contente d'être guérie pour servir encore le bon Dieu... J'ai souffert comme si je devais mourir, mais je recommencerai volontiers une autre fois» @DEA 5-9@

 

Dans un moment de crise, elle gémis­sait doucement. S'en apercevant elle dit: « Oh! comme je me plains! Et pourtant, je ne voudrais pas moins souffrir» @DEA 25-8@

 

Quelques jours avant sa mort, elle me dit textuellement: « Ce que j'ai dit et écrit est vrai sur tout... C'est vrai que je voulais beaucoup souffrir pour le bon Dieu, et c'est vrai que je le désire encore»,

@DEA 25-9@

Je pourrais citer beaucoup d'exemples de la force surnaturelle que soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus déployait dans le service du bon Dieu. Je l'ai vue [465] constamment appliquée à se vaincre, car, malgré les apparences, elle a beau­coup souffert ici‑bas, moralement et phy­siquement; et je trouve qu'elle a été d'autant plus forte devant Dieu, qu'elle a su cacher aux créatures, sous les dehors du calme et d'une joyeuse amabilité, ses souffrances réelles. Elle y réussissait si bien que plusieurs dans la communauté croyaient qu'elle n'avait rien à souffrir. Jamais, dans ses plus grandes épreuves intérieures ou extérieures, elle ne se relâcha de sa fidélité dans l'accomplis­sement de tous ses devoirs; jamais elle ne faisait paraître de lâcheté et de paresse.

 

Je vais citer quelques traits particuliers.

Dès sa petite enfance, elle avait pris  l'habitude de ne jamais se plaindre et de ne pas s'excuser.

Au Carmel, surtout au temps de la petite soeur Thérèse, à cause des condi­tions de milieu que j'ai déjà exposées, les occasions de heurts, de froissements, par conséquent de souffrances, étaient continuels. Des âmes, même excellentes et très vertueuses, laissaient voir des mar­ques d'impatience et de mécontentement. Je puis témoigner que, jamais, soeur Thérèse, même à l'occasion de ce qui lui arrivait de plus humiliant et de plus pénible, ne se départit de son calme, de sa douceur, de sa charité toujours aima­ble. J'estime que, pour qui connaît l'âme humaine et la vie de communauté, ce n'est pas 1à une preuve négligeable de force surnaturelle. Elle fut portière deux ans à peu près avec soeur Saint Raphaël, qui était très lente, excessive­[466]ment maniaque et sans intelligence. On disait qu'elle ferait impatienter un ange. Le bon Dieu seul peut compter les victoires d'humilité et de patience que remporta alors la Servante de Dieu.

 

La pauvre soeur Marie de Saint‑Joseph, maintenant rentrée dans le monde, ob­tint de moi la permission de lui demander des conseils. La soeur, dont je parle, n'avait que de bonnes intentions, mais avec son pauvre esprit malade, elle fit endurer un vrai martyre à son héroïque conseillère, laquelle ne se lassa jamais de lui consacrer son temps et ses forces. Bien plus, en 1896, étant déjà bien malade, soeur Thérèse demanda, comme une grâce, d'être affectée à la lingerie comme aide de la même soeur, Marie de Saint‑Joseph. Or, jamais cette religieuse n'avait eu d'auxiliaire dans sa charge, car la mère prieure jugeait avec raison qu'on ne pouvait imposer à qui ce soit un si lourd fardeau. Elle accorda pourtant à la Servante de Dieu, sur sa demande, de se joindre ainsi à soeur Marie de Saint‑Joseph, et, jusqu'à ce que la maladie l'eût complètement ter­rassée, elle resta avec un dévouement parfait et sans la moindre impatience au service de cette singulière maîtresse.

 

Une autre fois, la Servante de Dieu me confia la lutte intime et très vive qu'elle eut à soutenir au sujet d'une lampe veilleuse qu'on lui avait demandé de préparer pour la soeur et le petit neveu de mère Marie de Gonzague, car les parents de cette mère prieure, contrairement à nos usages, venaient [467] assez souvent, les uns ou les autres, loger dans le bâtiment extérieur des tourières.

 

[Suite de la réponse à la quarante-deuxième demande]:

 

« Le diable, me dit‑elle, me tentait violemment de révolte, non seulement contre la lampe qui me faisait perdre un temps précieux, mais contre les agis­sements de Notre Mère, qui mettait une partie de la communauté au service de sa famille, et tolérait pour les siens ce qu'elle n'aurait jamais voulu permettre. pour les familles des autres soeurs. Mais je vis bien que j'allais offenser le bon Dieu et je lui demandai la grâce d'apaiser la tempête qui s'était élevée en moi. Je fis un grand effort sur moi-même, et me mis à préparer la veilleuse, comme si elle était destinée à éclairer la Sainte Vierge et l'Enfant Jésus. J'y pris un soin incroyable, n'y laissant pas le moindre grain de poussière. Alors mon coeur s'apaisa, et je me trouvai dans la disposition sincère de rendre [468] toute la nuit des services aux pa­rents de Notre Mère, si on me les avait demandés.»@DEA 12-7@

 

[La Servante de Dieu manqua‑t‑elle parfois à son égalité d'humeur à l'égard de mère Marie de Gouzague ?]:

Je reconnais que, dans une seule cir­constance, la Servante de Dieu blâma ouvertement, sans cesser d'être juste, la conduite de mère Marie de Gonzague dans la circonstance que je vais expliquer:

C'était au mois de janvier 1896. J'étais prieure, et je devais rester dans cette char­ge jusqu'au 20 février. Mère Marie de Gonzague était maîtresse des novices. Soeur Geneviève arrivait à la fin de son année de noviciat, et, d'après les usages de notre saint Ordre, pouvait être ad­mise à la profession à la date du 6 fé­vrier.Il était donc question de la présen­ter au chapitre, et, au cas probable où elle serait acceptée, de lui faire faire profes­sion entre mes mains, avant les élections qui n'eurent lieu que le 21 mars. Mère Marie de Gonzague qui espérait être élue prieure, voulut ajourner jusqu'après les élections l'admission de soeur Ge-­

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

neviève à la profession. Notre Père Supérieur en jugea autrement. Mère Marie de Gonzague en fut très mécontente, et dit qu'elle ne donnerait pas sa voix en fa­veur de la novice, et commença une campagne auprès des Soeurs capitulan­tes pour faire envoyer soeur Geneviève au Carmel de Saigon qui demandait des sujets. Sur ces entrefaites, pendant une récréation, mère Marie de Gonzague étant absente, les soeurs mirent la conver­sation sur la situation faite à soeur Geneviève, quelques [469] unes d'entre elles laissant percer assez clairement la malveillance qui les animait envers les « quatre soeurs », comme on avait cou­tume dans des circonstances analogues de nous désigner avec dédain, il y eut une invective particulièrement blessante pour soeur Geneviève, à peu près en ces termes: « Après tout, la maîtresse a bien le droit d'éprouver cette novice comme une autre.» C'est alors que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus dit avec une certaine émotion: « Il y a des formes d'épreuves qu'on ne doit pas employer »@Source pre.@. C'est cette épreuve de retarder, pour un motif de jalousie, une profession religieuse et même de risquer de la per­dre en déclarant publiquement qu'elle ne lui donnerait pas sa voix, que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus appelle « une épreuve qu'on ne doit pas imposer.»

 

[Suite de la réponse]:

Une des plus grandes épreuves de la Servante de Dieu, comme de nous tou­tes, fut la maladie cérébrale de notre père. Quelque temps avant la prise d'habit de soeur Thérèse, les attaques de paralysie que mon père avait eues l'année précédente prirent une tournure des plus graves et des plus attristantes: on fut bientôt dans l'impossibilité de le soigner à la maison, et il entra dans une maison de santé spéciale pour alié­nation mentale, le 12 février 1889. La Servante de Dieu ressentit cette épreuve d'une façon toute particulière, car mon père avait été tout pour elle. Notre chagrin était souvent avivé d'une façon cruelle par l'indiscrétion des conversa­tions qu'on tenait devant nous. Un jour, [470] au parloir, nous entendîmes les choses les plus dures sur notre pauvre père; on employait, en parlant de lui, des termes méprisants. D'autres fois, en récréation, la mère prieure ‑ appréciait ouvertement en notre présence la mala­die de mon père, parlait du régime de la maison de santé, de ce que les fous font ou peuvent faire, des camisoles de force, etc. Or, à cette époque terrible de nos peines, soeur Thérèse, bien qu'elle n'eût que I6 ans, ne recherchait jamais de consolations, ni auprès de soeur Ma­rie du Sacré‑Coeur, ni auprès de moi. C'est nous qui, au contraire, allions à elle pour être consolées. Elle avoue seulement dans son Histoire que «son désir de souffrances était comblé » @MSA 73,1@. A maintes reprises, elle nous disait, avec un calme parfait, qu'il fallait considérer cette épreuve comme une des plus grandes grâces de notre vie.

 

Voici encore quelques traits relatifs à son courage dans les souffrances cor­porelles.

Elle avait toujours eu la gorge très délicate. Deux ans avant ses hémorra­gies pulmonaires, elle en souffrit bien davantage, surtout lorsqu'elle aidait à la lessive, qu'elle lavait la vaisselle et balayait, à cause de la buée et de la poussière. Cependant elle ne se dispen­sait point de ces travaux.

 

En septembre 1896, on lui mit un grand vésicatoire; très peu de temps après, elle vint à la messe et communia. Après l'action de grâces je montai à sa cellule; je la trouvai exténuée, assise sur son pauvre petit banc, le dos appuyé contre la cloison de planches qui sépare sa cellule de l'oratoire de la Sainte Vierge. Je ne [471] pus m'empêcher de lui faire des reproches. Elle me répondit: « Je ne trouve pas que c'est trop souffrir pour gagner une communion » @DEA .@DEA">21/26-5@

 

Elle toussait beaucoup, à cette époque, septembre 1896, surtout la nuit. Alors elle était obligée de s'asseoir sur sa paillasse pour diminuer l'oppression. Elle était alors si amaigrie qu'il lui était très pénible de rester assise des heures entières sur une couche aussi dure. J'aurais bien voulu qu'elle descendît à l'infirmerie; mais elle disait qu'elle se plaisait mieux dans sa cellule. « Ici, disait‑elle, on ne m'entend pas tousser et je ne dérange personne, et puis quand je suis trop bien soignée, je ne jouis plus.»@DEA 21/26-5@

A l'infirmerie, nous finîmes par de­viner qu'elle souffrait extrêmement d'une épaule, et nous voulûmes la soulager: « Laissez‑moi ma petite douleur d'épaule - dit‑elle, elle me fait penser au Portement de croix» @DEA 3-8@

 

[Réponse à la quarante-troisième demande]:

 

Il faut avoir vu la Servante de Dieu pour juger de sa pureté. Elle était comme enveloppée d'innocence, mais ce n'était pas d'une innocence enfantine, ignorante du mal, c'était une innocence éclairée qui a deviné la boue de ce monde, et a résolu, avec le secours de la grâce, de ne pas en souiller son âme.

Dans une de ses poésies elle chantait:

« La chasteté me rend la soeur des anges je dois bientôt voler en leurs phalanges,

[472] mais dans l'exil, je dois lutter comme eux » @PN 48@

Elle pensait donc qu'il était nécessaire de lutter, et bien qu'elle m'ait révélé que jamais elle n'avait été tentée contre la sainte vertu, elle observait une grande vigilance pour garder jusqu'au dernier soupir l'intégrité de son trésor.

 

La petite Thérèse, enfant, portait sur elle, dans ses manières, dans son regard et son sourire, comme un reflet de pureté angélique.

 

Elle était très simple et dans une gran­de ignorance du mal, craignant de le découvrir, comme elle l'avoue dans sa vie, et confiant la garde de sa pureté à la Sainte Vierge et à saint Joseph.

 

Plus tard, elle comprit que tout est pur pour les purs. Voyant qu'elle était instruite des choses de la vie, je lui de­mandai qui lui avait donné cette connais­sance. Elle me répondit qu'elle l'avait trouvée sans la chercher, dans la nature, en observant les fleurs et les oiseaux, et elle ajouta: «Mais la Sainte Vierge

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

savait bien tout. Ne dit‑elle pas à l'ange, au jour de l'Annonciation: « Comment cela se fera‑t‑il, car je ne connais point d'homme? ».... Ce n'est pas la connais­sance des choses qui est mal. Le bon Dieu n'a rien fait que de très bien et de très noble. Le mariage est beau, pour ceux que Dieu appelle à cet état; c'est le péché qui le défigure et le souille ».

 

Cependant je l'ai vue pleurer beau­coup, en sachant sa soeur Céline, avant son entrée en religion, exposée dans le monde à des dangers qui lui avaient été [473] inconnus.

Elle me dit vers la fin de sa vie: « Tou­jours mon corps m'a gênée, jamais je ne me suis trouvée à l'aise dedans; toute petite je me faisais du chagrin d'avoir un corps» @DEA 30-7@

 

[Réponse à la qua­rante‑quatrième demande]:

 

La Servante de Dieu m'a dit qu'elle s'était appliquée spécialement, au début de sa vie religieuse, à comprendre les obligations du voeu de pauvreté, parce qu'elle sentait qu'il lui faudrait faire de nombreux sacrifices pour y être fidèle, surtout à propos des objets à son usage, car elle aimait naturellement le beau, et que rien ne lui manque.

 

Je l'ai toujours vue parfaitement dé­tachée des biens de ce monde qu'elle avait abandonnés joyeusement par amour pour Notre Seigneur.

Elle se laissait prendre, sans les rede­mander, les objets mêmes nécessaires dont elle se servait dans ses emplois.

Elle me disait ne pas tenir davantage aux biens de l'intelligence ou du coeur qu'à ceux de la terre; elle laissait Dieu libre de disposer à son gré des uns et des autres pour sa gloire et au profit des âmes.

Elle se laissait donner, et choisissait même de préférence pour son usage les objets les plus laids et les moins com­modes.

Elle avait grand soin de conserver les objets à son usage, et raccommodait ses vêtements jusqu'à [474] l'extrême usure.

Elle ne perdait jamais un instant. Lorsqu'on lui disait de ne pas se fatiguer, elle répondait que son voeu de pauvreté l'obligeait au travail.

Quand mère Marie de Gonzague lui demanda d'écrire la troisième partie de sa vie, elle trouvait trop beau le cahier, pourtant bien ordinaire, que j'avais choisi, et craignait de faire une faute contre la pauvreté en s'en servant. Elle me demanda s'il fallait, au moins, serrer les lignes pour économiser le papier. Il fallut lui prouver qu'elle était trop malade pour se fati­guer à écrire ainsi et l'obliger à espacer les lignes. La première partie du manuscrit est sur le papier le plus mince et le plus pauvre qu'on puisse trouver.

 

 

[Session 18: ‑ 14 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[477 ] [Ré­ponse à la quarante‑cinquième demande]:

A la lin de sa vie, j'ai entendu la Ser­vante de Dieu convenir qu'elle n'avait jamais fait sa volonté sur la terre, que c'était pour cela que le bon Dieu ferait toutes ses volontés au ciel.

Je l'ai vue, en effet, dès son enfance, appliquée à obéir. Je ne me rappelle pas qu'elle m'ait une seule fois désobéi, même dans les moindres choses. Mes conseils mêmes étaient des ordres pour elle. Elle demandait des permissions pour tout. Lorsque, dans [478] l'après-midi, ses leçons étant apprises et ses devoirs terminés, mon père l'invitait à sortir avec lui, elle répondait toujours: « Je vais en demander la permission à Pauline » @MSA 19,1@. Mon père l'engageait lui‑même à cette soumission. Et si je refusais, elle ne rai­sonnait pas et ne manifestait aucune impatience malgré son vif désir d'obtenir.

Je me souviens que le soir, pour dompter sa frayeur des ténèbres, je l'en­voyais seule, n'importe où, dans la maison et même dans le jardin. Elle m'obéissait sans réplique, malgré sa peur qu'elle finit par vaincre entièrement.

Elle aimait beaucoup la lecture, mais lorsque l'heure de cette récréation était terminée, elle fermait aussitôt le livre, sans jamais se permettre de lire un mot de plus.

 

Dans un des livres mis à sa disposition, se trouvait une image que je lui avais défendu de regarder. Si par hasard le livre s'ouvrait à cette page, elle se hâtait de le refermer.

Elle manifestait une sainte frayeur de se conduire seule: « Ma liberté me faisait peur »,@MSA 37,1@ écrit‑elle en rappelant le sou­venir de ce qu'elle demanda à Notre Seigneur le jour de sa première com­munion.

 

Au Carmel, son voeu d'obéissance ne fut pas une vaine promesse. Elle se soumettait, non seulement de fait, mais de jugement, et enseignait à ses novices cette parfaite manière d'obéir.

Son obéissance était toute surnaturelle. [479] C'était au bon Dieu qu'elle enten­dait obéir en la personne de ses supé­rieurs et même de ses inférieurs qui, de loin, lui révélaient aussi quelque chose de la volonté de Dieu.

Elle appelait l'obéissance sa boussole infaillible: « Qu'il m'est doux, écrivait-elle à mère Marie de Gonzague - de fixer sur vous mes regards, pour savoir et voler où Dieu m'appelle » @MSC 11,1@

Elle en était venue à obéir, non seule­ment aux commandements formels, mais aux désirs devinés de ses supérieurs, toujours parce qu'elle voyait Dieu en eux.

A propos de l'histoire de la lampe veilleuse, dont j'ai parlé hier, elle me dit: « Depuis ce jour‑là, je pris la résolution de ne jamais considérer si les choses commandées étaient utiles ou non » @DEA 12-7@

La Servante de Dieu disait à ses no­vices: « Ça fait toujours un tout petit peu de peine au bon Dieu, quand on raisonne un tout petit peu sur ce que dit la mère prieure; et ca lui en fait beaucoup, lorsqu'on raisonne beaucoup, même en son coeur » @ Source pre@

 

TEMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Si elle écrivit sa vie, ce fut uniquement par obéissance. Elle n'aurait pas été sans cela détachée de son oeuvre au point de dire que si on la brûlait devant ses yeux, elle n'en éprouverait pas la moindre peine.

 

Elle avait la plus haute estime de la régularité religieuse, et souffrait beaucoup quand elle constatait des infractions dans la communauté. J'entends [480] encore cette plainte sortir de ses lèvres, l'année de sa mort: « Oh! qu'il y a peu de régu­larité ici! Qu'il y a peu de parfaites reli­gieuses qui ne font rien par à peu près, disant:  Je ne suis pas tenue à ceci, à cela... après tout, il n'y a pas grand mal à parler ici, à faire cela, etc.. Qu'elles sont rares celles qui font tout le mieux possible! » @DEA 6-8@

 

Lorsque le révérend père Roulland, des Missions Etrangères, lui fut donné pour frère spirituel par mère Marie de Gonza­gue, elle reçut la défense expresse de me le dire. Elle fut chargée de peindre une image sur parchemin, toujours à mon insu, pour ce frère spirituel; mais elle avait besoin pour cela de mes pinceaux, de mes couleurs, de mon brunissoir. Elle poussa la délicatesse de son obéis­sance jusqu'à se cacher à la bibliothèque pour peindre cette image; et, pour gar­der le secret commandé, elle s'astreignait à venir en mon absence chercher et rapporter les instruments dont elle avait besoin.

 

Quand la mère prieure avait fait une recommandation générale, soeur Thérèse y restait fidèle après même plusieurs années, alors que les autres oubliaient facilement ces détails.

On l'avait demandée au Carmel de Hanoï. C'est à ce propos qu'elle a écrit dans sa vie: « Un ordre ne me serait pas nécessaire pour quitter le Carmel de Lisieux que j'aime tant, mais un simple regard, un simple signe du bon Dieu » @MSC 9,1@

 

Elle a chanté aussi son attrait pour l'obéis‑[481]sance. Je me rappelle ces vers:

« O mon Jésus, je ne veux d'autre gloire que de soumettre en tout ma volonté, puisque l'obéissant redira ses victoires toute l'éternité» @PN 48@

 

[Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a pra­tiqué l'humilité, toujours et en toutes choses. A la suite de ses lectures de jeune fille, sur les exploits des héroïnes fran­çaises, elle avait ressenti d'abord de l'en­thousiasme pour la gloire; mais en étu­diant la vie de Jésus, elle résolut bien vite de mettre la gloire uniquement dans le mépris d'elle‑même. Vivre inconnue et compter pour rien fut le programme de sa perfection. Elle rapportait à Dieu seul le bien qu'elle pouvait faire. Non seule­ment elle se complaisait à la vue de sa bassesse, mais elle se réjouissait quand les autres l'humiliaient, même sans raison.

 

La Servante de Dieu a résumé ses sentiments d'humilité profonde dans sa poésie « J'ai soif d'amour », quand elle dit:

« Mon bien‑aimé, ton exemple m'invite à m'abaisser, à mépriser l'honneur:

pour te ravir, je veux rester petite, en m'oubliant je charmerai ton coeur. Pour moi, sur la rive étrangère, quels mépris n'as tu pas reçus! Je veux me cacher sur la terre, être en tout la dernière, pour toi, Jésus!» @PN 31@

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus n'était pas du tout vaniteuse dans son enfance et paraissait indifférente sous le rapport de la toilette. Si on disait devant elle qu'elle était jolie, je lui disais le contraire, et elle me croyait sincèrement.

 

Le bon Dieu lui‑même lui faisait com­prendre la vanité des louanges. Elle avait 9 ans, lorsqu'étant venue me voir au parloir du Carmel, une soeur ne se las­sait pas de dire qu'elle était gentille. Soeur Thérèse écrit à ce sujet: « Je ne comptais pas venir plus tard au Carmel pour recevoir des louanges, aussi, après le parloir, je ne cessai de répéter au bon Dieu que c'était pour Lui tout seul que je voulais être carmélite.»@MSA 26,2@

Le jour de sa profession, elle portait sur son coeur une prière qui résumait tous ses désirs d'humilité: « Que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds comme un petit grain de sable! » @PRI 6@

 

Elle m'écrivit pendant sa retraite de 1892: «Oh! ma mère, comme je désire être inconnue de toutes les créatures! Je n'ai jamais désiré la gloire humaine; le mépris avait eu de l'attrait pour mon coeur, mais, ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je me suis passionnée pour l'oubli » @LT 95@

 

Au Carmel, les occasions ne lui man­quèrent pas de pratiquer l'humilité. La Mère Prieure s'appliquait en conscience à la mortifier sur ce point. Un jour que je confiais à cette Mère Prieure ma tris­tesse, de [483] voir ma jeune soeur mal soignée et toujours humiliée sans raison, elle me répondit avec vivacité: « Voilà bien l'inconvénient d'avoir des soeurs! Vous désirez, sans doute, que soeur Thérèse soit mise en avant, mais c'est tout le contraire que je dois faire. Elle est beaucoup plus orgueilleuse que vous ne pensez, elle a besoin d'être constam­ment humiliée, et si c'est pour sa santé que vous venez m'implorer, laissez‑nous faire, ça ne vous regarde pas.»

 

D'après ces paroles de la Mère Prieure, on voit que les occasions ne lui man­quèrent pas de pratiquer l'humilité. Elle les accepta toutes, non seulement avec générosité, mais avec joie. Elle me dit, sur son lit de mort, en parlant du passé: « Je m'en allais fortifiée par les humi­liations, oui, j'ai été heureuse à chaque fois que j'ai été humiliée » @Source pre @

 

A la mort de mère Geneviève, on envoya beaucoup de fleurs et de couron­nes. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus les disposait de son mieux autour du cer­cueil, quand soeur Saint Vincent de Paul, qui l'observait, lui dit: « Vous savez bien mettre au premier rang les couronnes envoyées par votre famille, et vous mettez en arrière les bouquets des pauvres.» Alors, j'entendis cette réponse, sur un ton naturel et plein de douceur: « Je vous remercie, ma soeur, vous avez rai­son, je vais mettre en avant la croix de mousse envoyée par les ouvriers, c'est 1à qu'elle va bien faire, je n'y pensais pas » @H ch.12@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[484] lSuite de la réponse à la même demande]:

Elle était toujours prête à réparer ses faiblesses. Je l'ai vue demander pardon, avec une humilité touchante, aux soeurs qu'elle croyait avoir contristées. Avec l'une surtout (le 29 juillet, à l'infirmerie) elle s'exprima avec une sorte de véhé­mence toute sainte: « Oh! je vous de­mande bien pardon, priez pour moi! », dit‑elle avec larmes. Bientôt après, l'expression de son visage redevenait toute paisible, et elle me disait: « J'éprouve une joie bien vive, non seulement de savoir que l'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi‑même, et d'avoir tant besoin de la miséricorde de Dieu au moment de ma mort » @CEA 29-7@

 

Un jour, elle était déjà malade, une soeur vint lui demander son concours immédiat pour un travail de peinture. J'étais présente, et j'eus beau objecter sa fièvre et sa fatigue extrêmes, la soeur insistait; alors une émotion parut sur le visage de soeur Thérèse [485] de l'En­fant‑Jésus. Le soir elle m'écrivit ces li­gnes: « Tout à l'heure, votre enfant a versé de douces larmes, des larmes de repentir, mais plus encore de reconnais­sance et d'amour. Aujourd'hui je vous ai montré ma vertu! Mes trésors de patience! Et moi qui prêche si bien les autres! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection... O ma mère bien‑aimée, je vous l'avoue, je suis bien plus heureuse d'avoir été imparfaite que si, soutenue par la grâce, j'avais été un modèle de patience! Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre pour moi. Vrai­ment il y a de quoi mourir de recon­naissance et d'amour » @LT 230@. « On m'a ré­pété plusieurs fois, me dit‑elle à l'infirmerie, que je serai comme les autres, que j'aurai peur au moment de la mort. Cela se peut bien. Si l'on savait comme je suis peu assurée de moi‑même! Je ne m'appuie jamais sur mes propres pen­sées, je sais trop combien je suis faible. Non, je n'oserais pas dire au bon Dieu, comme saint Pierre:  « Je ne vous re­nierai jamais. » @DEA 20-5@

 

Un matin qu'on lui portait la sainte communion, elle eut un sentiment d'humi­lité extraordinaire au moment du Con­fiteor. Elle me le confia en ces termes: « Je voyais 1à Jésus tout prêt de se don­ner à moi, et je trouvais cette confession si nécessaire!... Je me sentais comme le publicain une grande pécheresse. Je trou­vais le bon Dieu si miséricordieux! Quand j'ai senti la sainte Hostie sur mes lèvres, j'ai pleuré! Je crois que les larmes que j'ai versées étaient des larmes de contrition parfaite. Ah! comme il est bien impossible de [486] se donner soi-même de tels sentiments! C'est le Saint Esprit tout seul qui peut les produire dans l'âme » @DEA 12-8@

 

On lui disait un jour, à la fin de sa vie, qu'elle était une sainte. Elle répon­dit: « Non, je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des saints, je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces. Ce que je dis, c'est la vérité: vous le verrez au ciel.»@DEA 4-8@

Une autre fois, on lui disait qu'elle était bien privilégiée du bon Dieu d'avoir été choisie pour faire connaître la « voie d'enfance.» Elle répondit: « Qu'est‑ce que cela me fait que ce soit moi ou une autre qui indique cette voie aux âmes? Pourvu qu'elle soit connue, qu'importe l'instrument.@DEA 21-7@

Le 10 août 1897, nous disions que les âmes arrivées comme elle à l'amour parfait, pouvaient voir sans danger leur beauté surnaturelle. Elle reprit: « Quelle beauté? Je ne vois pas du tout ma beauté, je ne vois que les grâces que j'ai reçues de Dieu.» Puis, se tournant vers soeur Marie du Sacré‑Coeur et vers moi, elle dit, très émue: « Oh! mes petites soeurs, quelle reconnaissance je vous dois! Si vous ne m'aviez pas bien élevée, au lieu de voir ce que vous voyez aujourd'hui en moi, quelle triste chose vous auriez vue! » @DEA 10-8@

 

On parlait d'un souvenir à donner après sa mort au docteur de Cornière, qui l'avait soignée, et comme on lui demandait conseil, elle me dit: « Si vous voulez témoigner au docteur ma recon­naissance, vous lui peindrez une image avec ces paroles de Notre Seigneur: «  Ce que vous avez fait au plus [487] petit des miens, c'est à moi que vous l'avez fait.»@DEA 30-7@

 

Ces actes et ces paroles montrent assez, je crois, comment il faut interpréter, dans le sens d'une simplicité très humble, cer­taines paroles dans lesquelles la Servante de Dieu proclame les grandes grâces qu'elle a déjà reçues ou qu'elle espère de Dieu.

 

[Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

La manière dont soeur Thérèse a pra­tiqué les vertus me semble toute diffé­rente de ce que l'on observe chez les religieuses, même ferventes. Il faut noter d'abord une constance ininterrompue dans l'application à Dieu et à l'exercice des vertus. Jamais une lacune, un moment de dissipation ou de relâchement. Au contraire, un progrès régulièrement crois­sant. Je noterai, en second lieu, la perfec­tion de ses dispositions intérieures, parmi lesquelles je signalerai son dégagement absolu de toute créature. La pensée et l'amour de Dieu l'absorbaient toute en­tière. Ce que Dieu faisait lui paraissait toujours aimable et nulle consolation créée ne l'attirait. Je remarque encore son extrême délicatesse dans la fidélité aux plus petits détails. Enfin, une amabilité souriante, un calme, une douceur, une expression de bonheur qui grandissait avec les difficultés et les sacrifices.

 

Cet ensemble de dispositions, s'appli­quant à toutes les vertus, est incomparable

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

et constitue, je crois, un caractère d'hé­roïcité incontestable.

 

[488] [Réponse à la quarante‑huitième demande]:

J'ai dit, en répondant à la question sur la vertu de tempérance, que la pondé­ration et la discrétion étaient des qualités éminentes dans la Servante de Dieu et l'ont préservée de tout excès.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus ne ressemble pas, quant aux dons surnatu­rels, ou du moins, quant à leur manifes­tation, à la plupart des saints canonisés par l'Église. Excepté sa vision de la Sainte Vierge, celle encore qui lui dévoila, par avance, la maladie de mon père, excepté aussi la flamme d'amour dont elle dit avoir été une fois blessée, et enfin l'extase de sa mort, je ne vois rien dans toute sa vie qui sorte de l'ordinaire, sauf encore, peut‑être, certaines prédictions qu'elle a faites de ce qui arriverait après sa mort.

 

Sans doute elle a joui bien des fois d'un très profond recueillement, mais cet état d'oraison était enveloppé de simplicité sans manifestations extraordinaires. Il faut donc dire que les phénomènes mys­tiques extraordinaires ont été dans sa vie tout à fait à l'état d'exception; la simpli­cité était la règle. Penser autrement, serait changer la physionomie si encou­rageante que le bon Dieu s'est plu à donner à sa petite servante tout exprès pour appeler à son divin amour « les petites âmes » qui voudraient la suivre.                                                                         Comme on avait dit à la Servante de [489] Dieu que peut‑être elle mour­rait le jour de Notre‑Dame du Mont Carmel, après la communion, elle se récria: «Moi, mourir un jour de grande fête, après la communion! Oh! ce serait trop beau! Les petites âmes ne pourraient pas imiter cela. Il faut qu'elles n'aient rien à m'envier » @DEA 15-7@.

 

Elle me dit un jour: « Dans l'Histoire de ma vie, il y en aura pour tous les goûts, pour toutes les âmes, excepté pour celles qui sont conduites par des voies extraordinaires » @DEA9-8@. N'est‑ce pas une preuve qu'elle n'y était pas conduite elle‑même ?

 

On lui demandait ce que pouvait être, surnaturellement, l'état de son âme pen­dant sa maladie. Elle répondit: « Ma vie de malade, c'est de souffrir tout simple­ment pour le bon Dieu, et puis ça y est » @DEA 4-8@

 

Voici maintenant ce que je sais des cinq ou six cas de grâces extraordinaires que j'ai mentionnées il y a un instant:

 

1° Vue prophétique de la maladie de mon père.

 

Elle pouvait avoir sept ans environ. Mon père était à Alençon depuis plu­sieurs jours, et nous étions, ma soeur Marie et moi, dans une des deux man­sardes, dont les fenêtres ouvrent sur le jardin, derrière la maison des Buisson­nets. La petite Thérèse regardait joyeu­sement le jardin par la fenêtre de la chambre voisine. C'était en été, il fai­sait beau temps, le soleil brillait, il pou­vait être deux ou trois heures après- midi. Tout à coup, nous entendîmes notre petite soeur appeler d'une voix angoissée: «Papa, papa!.» Marie, saisie de frayeur, lui dit: « Pourquoi donc appelles‑tu [490] ainsi papa, tu sais bien qu'il est à Alençon.» Elle nous raconta alors qu'elle avait vu dans l'allée, au fond du jardin, un homme vêtu abso­lument comme papa, de la même taille et de la même démarche, mais il avait la tête couverte et marchait tout courbé comme un vieillard. Elle ajouta que cet homme avait disparu derrière le bou­quet d'arbres qui se trouvait non loin de 1à. Aussitôt nous descendîmes au jardin, mais n'ayant pas trouvé le mys­térieux personnage nous essayâmes vai­nement de persuader à Thérèse qu'elle n'avait rien vu.

Plus tard, au Carmel, quelques années après la mort de notre père, soeur Marie du Sacré‑Coeur et soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, se trouvant ensemble un jour de licence, se rappelèrent cette vision et comprirent tout à coup ce qu'elle signi­fiait. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus l'explique dans sa vie (page 33, in 8°, 1914)  @MSA 20,1@

 

[Session 19: ‑ 15 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[493 ] [Suite de la réponse à la quarante‑neuvième demande]:

2° Vision de la très Sainte Vierge et guérison miraculeuse à l'âge de 10 ans.

 

[494] Elle vint après sa guérison mira­culeuse me raconter la vision qu'elle avait eue de la Sainte Vierge. Elle le fit avec une très grande simplicité, et seulement quand je lui demandai de m'en faire le récit. Le tout est rapporté dans sa vie (Vie, page 50, in 8°, 1914) @MSA 31,1@; d'ailleurs, je n'ai pas été témoin oculaire de ce fait, et mes trois soeurs qui y ont assisté pour­ront fournir beaucoup plus de détails.

 

3° Etats exceptionnels et transitoires d'oraison sublime.

 

Elle m'a dit bien souvent avoir com­pris par expérience ce que c'était qu'un «vol d'esprit.» M'expliquant ce qu'elle entendait par là, elle me dit: « Oui, dans le jardin, plusieurs fois, à l'heure du grand silence du soir, en été, je me suis sentie dans un si grand recueillement, et mon coeur était si uni au bon Dieu, je formais avec tant d'ardeur, et pour­tant sans aucun effort, de telles aspira­tions d'amour, qu'il me semble bien que ces grâces étaient ce que notre Mère sainte Thérèse appelle des  « vols d'es­prit » @DEA  11-7@Térèse Avila  Ch.V, 6e Dem.@

 

Un soir, à l'infirmerie, elle me parla d'une autre grâce, reçue dans la grotte de sainte Madeleine, au temps de son noviciat, grâce qui fut suivie de plusieurs jours de quiétude, pendant lesquels elle se trouvait dans un état qu'elle décrit ainsi: « Il y avait - me dit‑elle, comme un voile jeté entre moi et les choses de la terre. J'étais entièrement

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

cachée sous le voile de la Sainte Vierge. Je n'étais plus sur la terre; je faisais tout ce que j'avais à faire, tout mon ouvrage au réfec‑[495]toire, comme si l'on m'avait prêté un corps... C'est bien difficile à expliquer: c'est un état surnaturel que le bon Dieu seul peut donner et qui suffit pour détacher à tout jamais une âme de la terre » @DEA 11-7@

 

Enfin, je lui fis répéter à l'infirmerie, ce qu'elle m'avait dit pendant mon priorat, en 1895, de sa « blessure d'amour.» Voici ses expressions, ou à peu près (je les ai notées de mon mieux aussitôt après notre entretien): «C'était peu de jours après mon offrande à l'amour miséricordieux, je commençais au choeur l'exercice du chemin de la croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport: il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme du ciel. Il me semblait qu'une force invincible me jetait tout entière dans le feu. Oh! quel feu! quelle douceur! Une seconde de plus, je serais morte certainement. Enfin, ma petite mère, ajouta‑t‑elle avec simpli­cité, c'est ce que les saints ont éprou­vé tant de fois »  @DEA 7-7@

 

4° Prédictions ou vues prophétiques sur l'avenir.

 

La Servante de Dieu, voyant l'oppo­sition que mère Marie de Gonzague met­tait à la communion quotidienne, promit que, peu de temps après sa mort (après la mort de la Servante de Dieu), cette faveur serait accordée à la communauté, ce qui arriva en effet.

 

A la fin de sa vie, elle pressentait le bien qu'elle ferait après sa mort. Il sem­ble même qu'elle ait prévu sa glorification par l'Église. Je vais rapporter [496] naïve­ment et sans commentaire ses paroles et ses actes. L'Eglise appréciera.

Lorsqu'elle versait des larmes d'amour, elle me laissait les recueillir dans un linge fin, sachant bien que ce n'était pas pour essuyer son visage, mais pour les conser­ver comme un souvenir vénéré.

Quand je lui coupais les ongles, elle recueillait les rognures et me les donnait elle‑même en m'invitant à les garder.

Lorsque nous lui apportions des roses à effeuiller sur son crucifix, s'il tombait des pétales à terre, après qu'elle les avait touchés, elle nous disait: « Ne perdez pas cela, mes petites soeurs, vous ferez des plaisirs, plus tard, avec ces roses » @DEA 14-9@

Soeur Geneviève lui disait, dans les premiers jours de septembre 1897, la voyant mourante sur son lit: « Quand on pense qu'on vous attend encore en Indo-­Chine!....» - « J'irai, j'irai prochai­nement... Si vous saviez comme j'aurai vite fait mon tour! » @DEA 2-9@.

Le 9 juin 1897, soeur Marie du Sacré-Coeur lui disait que nous aurions beau­coup peine après sa mort. Elle répondit: « Oh! non, vous verrez... ce sera comme une pluie de roses.» Elle ajouta: « Après ma mort, vous irez du côté de la boîte aux lettres, vous y trouverez des consolations » @DEA 9-6@.

 

Le 23 juin elle me montra un passage d'une Annale de la Propagation de la foi, où il était parlé de l'apparition d'une belle dame vêtue de blanc auprès d'un petit enfant baptisé. Elle me [497] dit d'un air inspiré: « Plus tard, j'irai comme cela auprès des petits enfants baptisés » @DEA 25-6@

 

Le ler août de la même année, elle me dit: « Tout passe en ce monde mortel, même la petite Thérèse... mais elle reviendra » @DEA 2-8@

 

Le 17 juillet, toujours sur son lit de mort, elle me dit ces paroles mémorables que je transcrivis immédiatement au fur et à mesure qu'elle les prononçait: « Je sens que je vais entrer dans le repos. Mais je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime, de donner ma « petite voie » aux âmes. Si le bon Dieu exauce mon désir, mon ciel se passera à faire du bien sur la terre jus­qu'à la fin du monde. Oui, oui, je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. Ce n'est pas impossible, puis­qu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Je ne pourrai jouir de mon repos tant qu'il y aura des âmes à sauver; mais lorsque l'ange aura dit: ' Le temps n'est plus! ', alors je me reposerai, parce que le nombre des élus sera complet, et que tous seront entrés dans la joie et le repos... Mon coeur tressaille à cette pensée.»

 

« Quelle voie voulez‑vous donc enseigner aux âmes ?», lui dis-je. - « Ma mère,c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur enseigner les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi, leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici‑bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par [498] des caresses; c'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue » @DEA 17-7@

[Suite de la réponse]:

Je me souviens que je ne pus transcrire qu'incomplètement ce qu'elle me disait de la voie d'enfance, son explication était plus développée, mais je ne m'en souviens pas assez pour la reconstituer.

Encore en juillet 1897, nous lui disions: « On vous mettra après la mort une palme dans la main.» ‑‑ « Oui - répondit-­elle, mais je serai obligée de la lâcher pour répandre à pleines mains des grâces sur la terre » @DEA 3-7@

On lui avait apporté à l'infirmerie quelques épis de blé. Prenant alors un des plus beaux, elle me dit: « Ma mère, cet épi est l'image de mon âme... Le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres »"  @DEA 4-8@

Et parlant de l'humilité qui n'empêche pas de reconnaître les grâces de Dieu, elle ajouta: « Le bon Dieu me montre la vérité, je sens si bien que tous ces dons viennent de lui! Oui, il me semble que je suis humble en proclamant ces mi­séricordes » @DEA 4-8@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[La Servante de Dieu parlait‑elle ainsi, toujours et sérieu­sement, de son état après la mort ?]:

 

J'ai la conviction que tout ce qu'elle nous disait ainsi était réfléchi et voulu: c'était vraiment sa pensée. D'ailleurs elle ne plaisantait jamais sur des sujets aussi graves.

 

[499] [Etes‑vous la seule à avoir reçu ces confidences de la Servante Le Dieu, ou bien celle‑ci s'en était‑elle ouverte à d'autres ]:

Elle ne s'épanchait ainsi que dans la stricte intimité avec mes soeurs et sur­tout avec moi. Je ne crois pas qu'elle ait confié ces choses à aucune  autre, sinon peut‑être dans une mesure très restreinte, pour l'un ou l'autre détail, à soeur Marie de la Trinité.

 

[Réponse à la cinquantième demande]:

Je ne sache pas qu'elle ait fait de mira­cles pendant sa vie

 

[Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit un certain nombre de lettres, des poésies sur des sujets de piété ou par manière de pièces récréatives pour nos jours de fêtes. Sur­tout elle a écrit 1'« Histoire d'une âme » qui est sa propre biographie spirituelle. Tous ces écrits ont été recueillis avec témoignages spéciaux et soumis au juge­ment [50û] de la Congrégation des Rites.

Voici en particulier l'histoire de son manuscrit autobiographique, qui est la pièce principale de ses écrits.

 

Au commencement de 1895, un soir d'hiver, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus nous rapporta plusieurs traits charmants de son enfance. A l'instigation de soeur Marie du Sacré‑Coeur, j'ordonnai à la Servante de Dieu d'écrire pour nous seules (ses soeurs) tous ses souvenirs d'enfance.

 

Comme j'étais sa Mère Prieure, elle dut obéir. Elle écrivit uniquement pendant ses temps libres et me donna son cahier le 20 janvier 1896. Ce récit était incomplet. La Servante de Dieu y insistait particu­lièrement sur son enfance et sa première jeunesse; sa vie religieuse y était à peine esquissée. Ce premier manuscrit a fourni les huit premiers chapitres de 1'« Histoire d'une âme » (page 1 à 149 de l'édition in 8° de 1914)@MSA @

Mère Marie de Gonzague étant rede­venue prieure, je lui persuadai de com­mander à la Servante de Dieu la conti­nuation de son récit: c'était le 2 juin 1897. La Servante de Dieu adressa donc à mère Marie de Gonzague la suite de son récit; elle forme les chapitres 9 et
10 de l'«Histoire d'une âme» (page 151 à 205) @MSC @

 

Cette partie a été écrite d'un premier jet et sans ratures au courant de ce mois de juin 1897. La Servante de Dieu était constamment dérangée par les allées et venues des infirmières et des novices qui voulaient profiter de ses derniers jours. Elle me disait: « Je ne sais pas ce que j'écris, [501] rien ne se suit... il faudra que vous retouchiez à tout cela. »

Une autre fois encore elle me dit: « Ma mère, ce que vous trouverez bon de retrancher ou d'ajouter au cahier de ma vie, c'est moi qui le retranche et qui l'ajoute. Rappelez‑vous cela plus tard, et n'ayez aucun scrupule à ce sujet » @DEA 11-7@

 

Elle cessa d'écrire au commencement de juillet 1897. Ce qui suit dans le volume imprimé (chapitre XI, pages 207 à 222) @MSB @, a été écrit par la Servante de Dieu pendant sa retraite de 1896, à la demande de soeur Marie du Sacré‑Coeur.

 

Après la mort de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, mère Marie de Gonzague consentit à publier en un volume ces trois manuscrits divers, mais à condition qu'on les modifierait, pour laisser enten­dre qu'ils lui avaient été tous adressés à elle‑même. Ces modifications ne changè­rent pas le fond du récit. D'ailleurs, au mois d'avril 1910, soeur Marie du Sacré-Coeur reconstitua dans son état premier le manuscrit original, et copie authenti­que en a été envoyée à Rome. De plus, dans la dernière édition in 8°, 1914, on a rétabli la distinction des trois manus­crits.

 

[Lorsqu'elle s'appliquait à ré­diger son texte, la Servante de Dieu en pré­voyait‑elle une édition publique?]:

Certainement elle n'en avait aucun soupçon quand elle écrivit la première partie, uniquement destinée à rappeler à ses soeurs ses souvenirs d'enfance. Elle ne pensait pas non plus, je crois, que dut être publié le manuscrit adressé à soeur Marie du Sacré‑Coeur [502] et composé en 1896. Mais lorsque en 1897, au mois de juin, elle écrivit à mère Marie de Gonzague ce qui fait la matière des chapitres IX et X, elle savait que je me proposais de le faire connaître après sa mort. Elle savait alors (dans les derniers mois de sa vie) que j'utiliserais pour cette publication une partie au moins de ce qu'elle m'avait écrit sur son enfance et sa jeunesse. C'est pourquoi elle me disait: « Vous pouvez ajouter ou retrancher, etc.... au manuscrit de ma vie ».

 

Sur son lit de mort, elle attachait une grande importance à cette publication et y voyait un moyen d'apostolat. Elle me dit un jour avec assurance: «Il faudra publier le manuscrit sans aucun retard après ma mort. Si vous tardez, si vous commettez l'imprudence d'en parler à qui que ce soit, sauf à Notre Mère, le démon vous tendra mille embûches pour empê­cher cette publication pourtant bien im­portante. Mais si vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour ne pas la laisser entraver, ne craignez rien des difficultés que vous rencontrerez. Pour ma mis­sion, comme pour celle de Jeanne d'Arc, la volonté de Dieu s'accomplira malgré la jalousie des hommes.» - «Vous pensez donc que c'est par ce manuscrit que vous ferez du bien aux âmes? »- « Oui, c'est un moyen dont le bon Dieu se servira pour m'exaucer. Il fera du bien à toutes sortes d'âmes, excepté à celles qui sont dans les voies extraordinai­-

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

res.» - « Mais si notre mère le jetait au feu?.» - « Eh! bien, je n'en aurais pas la moindre peine, ni le moindre doute sur ma mission. Je penserais tout simple­ment que [503] le bon Dieu exaucera mes désirs par un autre moyen »

 

D'ailleurs, même dans la partie com­posée pour mère Marie de Gonzague, la pensée que son manuscrit pourrait être publié, n'a modifié en rien la sponta­néité de sa rédaction. Dans cette partie, comme dans les deux autres, elle nous livre son âme tout entière.

 

[Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

 

Vers 1894, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus fut prise d'un mal de gorge persis­tant, qu'on soigna par des cautérisations au nitrate d'argent. Elle en souffrit beaucoup.

Le vendredi saint, 4 avril 1896, se déclara une hémoptysie. Les remèdes qu'elle prit alors furent de la créosote et pour la gorge des pulvérisations.

Dans le courant de cette même année, en juin ou juillet 1896, elle fut prise d'une petite toux sèche. Le docteur de Cor­nière, médecin de la communauté, l'exa­mina et conclut qu'il n'y avait, pour le moment, rien de grave. Il prescrivit seu­lement des fortifiants.

Avant la fin du carême de 1897, elle tomba gravement malade. On lui mit plusieurs vésicatoires, et on lui fit des frictions avec un gant de crin, mais sans résultat utile. Elle perdit l'appétit et bientôt ne put rien digérer. Elle eut chaque jour, à partir de 3 heures après midi, une fièvre très forte. On lui fit, à plusieurs reprises, des pointes de feu sur le côté; on lui mit aussi de la tein­ture d'iode.

Le 6 juillet 1897, elle fut prise de nou­velles [504] hémorragies; le docteur cons­tata une congestion pulmonaire très grave; il défendit tout mouvement, prescrivit de la glace, des cataplasmes sinapisés, des ventouses, etc. Elle passa une très mau­vaise nuit sur sa dure paillasse, avec une fièvre intense. Elle était très oppressée, et souffrait d'un grand abattement. Des sueurs abondantes l'affaiblissaient encore.

Deux jours après, le 8 juillet, on la descendit à l'infirmerie.

 

Jusqu'au premier jour d'août, les hémorragies se reproduisirent deux ou trois fois par jour, et les étouffements furent terribles. Elle aspirait de l'éther, mais l'oppression était si forte, que ce remède ne produisait plus d'effet.

Tous les jours une fièvre ardente la consumait; elle répétait qu'elle se croyait en purgatoire.

Le 30 juillet, elle reçut l'extrême-onction et le saint viatique avec une foi et une piété admirables. Elle demanda par­don à la communauté en termes si tou­chants que les soeurs ne purent retenir leurs larmes.

Il lui restait encore à passer deux mois de martyre sur la terre; elle les subit avec une patience héroïque.

Elle était si amaigrie, qu'en plusieurs endroits les os percèrent la peau, et il se forma deux plaies très douloureuses.

 

Pendant les cinq semaines de vacances du docteur de Cornière, la mère prieure ne fit entrer que [505] trois fois le doc­teur La Néele, bien que celui‑ci décla­rât qu'elle avait besoin de voir un mé­decin tous les jours.

Elle souffrit beaucoup du côté, de l'épaule et d'une soif ardente que rien ne désaltérait. « Quand je bois ~ disait­elle-, c'est comme si je versais du feu sur du feu » @Source pre.@

Le 17 août, le docteur La Néele cons­tata que les deux poumons étaient pris, et ne lui donna que quelques jours de vie.

Du 17 au 30 août, elle resta sans voir de médecin, malgré de graves complica­tions. En effet, le 22 août, elle fut prise d'atroces douleurs dans les intestins, elle les endurait surtout lorsqu'on cherchait à l'asseoir, pour diminuer l'oppression, au moment des quintes de toux qui du­raient des heures. Elle se disait alors «assise sur des fers pointus » @Source pre.de cette expression,@ et conjurait que l'on priât pour elle.

« O ma petite mère, en vint‑elle à me dire, si je n'avais pas la foi, je me désespérerais. Je comprends très bien que ceux qui n'ont pas la foi, se donnent la mort quand ils souffrent tant. Veillez bien, lorsque vous aurez des malades en proie à de si violentes douleurs, à ne pas laisser près d'elles des remèdes qui soient poison. Je vous assure qu'il ne faut qu'un moment, lorsqu'on souffre à ce point, pour perdre la raison.»

 

Le docteur de Cornière étant toujours absent, on télégraphia au docteur La Néele, à Caen, le 30 août. Il dit que ce qu'elle endurait était horri‑[506]ble: il admira sa patience.

 

Le docteur de Cornière revint dans les premiers jours de septembre; il lui fit de fréquentes visites, parla de piqûres de morphine, mais la mère prieure ne le permit pas; on lui donna seulement par petites doses, et rarement, du sirop de morphine, car la mère prieure avait en­core des préventions contre ce calmant.

 

Les derniers jours, les crachats étaient purulents, avec de la matière caséeuse. Il s'en dégageait une odeur qui accusait fortement la décomposition de l'organe.

 

Le docteur de la communauté loua beaucoup sa patience: « Ne désirez pas la conserver en cet état ‑‑ dit‑il-‑, c'est affreux ce qu'elle endure! Mais quel ange! et quel sourire je lui vois toujours! » @DEA 24-9@

 

Elle arriva à ne plus pouvoir respirer du tout qu'en jetant de petits cris de temps en temps. Pendant les trois der­nières heures de son agonie, son visage et ses mains devinrent d'un rouge violacé, elle tremblait de tous ses membres, et émettait des sueurs si abondantes que son matelas, son oreiller et tous ses vêtements en furent traversés.

 

Pendant toute cette maladie, la Ser­vante de Dieu nous édifia constamment par sa douceur, sa patience, son accepta­tion entière de toutes les souffrances vou­lues par Dieu. Elle n'en demandait pas davantage, comme on le rapporte de quelques saints, mais elle n'en voulait pas moins non plus, et toujours son abandon et sa confiance grandirent en proportion de [507] ses souffrances. Elle répétait ce verset du psaume: « Je suis descendue dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur.»@*Ps 22,4@

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Elle fit sa dernière communion le 19 août, fête de saint Hyacinthe, et elle offrit cette communion pour le pauvre père Hyacinthe, le malheureux égaré de notre Ordre.

 

Jusqu'à sa mort, à cause des vomisse­ments, elle n'eut plus la grâce de com­munier. Quelle souffrance pour elle! La nuit du 5 ou 6 août, fête de la Transfigu­ration de Notre Seigneur, on avait laissé tout près de son lit une grande image de la Sainte Face, entourée de fleurs et éclairée par une veilleuse. Jamais elle ne souffrit plus que cette nuit‑là de l'épreuve de sa tentation contre la foi: «O ma mère, me dit‑elle-, que j'ai été ten­tée cette nuit! Mais je n'ai pas cessé de regarder la Sainte Face et de faire des actes de foi » @DEA 6-8@.

 

En plus de cet état d'âme, les souf­frances de sa maladie augmentèrent et devinrent atroces. Un jour, elle me dit:  « Ma mère, priez pour moi! Si vous saviez ce que je souffre! Demandez que je ne perde pas patience...J'ai besoin du secours de Dieu. Et moi qui ai tant désiré tous les genres de martyre! Ah! il faut y être pour savoir! » @DEA 4-8@

 

Cependant les ténèbres de son âme ne lui enlevaient pas son sourire et son aima­ble simplicité. Elle restait gracieuse com­me un petit enfant. La partie supérieure de son âme restait paisible et sereine sous [508] l'action de la grâce. C'est alors qu'elle me confiait ses immenses désirs et son espoir de les voir bientôt réalisés. « A présent, comme Jeanne d'Arc dans sa prison, je suis dans les fers – me disait-elle-, mais bientôt viendra ma délivrance, et ce sera le temps de mes conquêtes » @DEA 10-8@

Le 29 septembre, veille de sa mort, monsieur l'abbé Faucon vint la confesser (le confesseur ordinaire, monsieur l'abbé Youf, étant malade) et je me souviens de ces paroles qu'il dit en sortant de I'infirmerie: « Quelle belle âme! elle sem­ble confirmée en grâce.»

Elle passa cette journée et la nuit sui­vante dans de grandes souffrances. C'est la seule nuit où elle consentit à être veillée.

 

Le matin du 30, je restai près d'elle pendant la messe; elle était haletante et me dit ces seules paroles en regardant la statue de la Sainte Vierge qui lui avait souri dans son enfance: « Oh! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie sans aucun mélange de conso­lation.» Cette plainte n'avait rien d'amer et je sentais bien que Dieu la fortifiait.

 

Dans l'après‑midi, elle se ranima, et ne cessait de conjurer que l'on priât pour elle. « Mon Dieu, disait-elle-, ayez pitié de moi, vous qui êtes si bon! Mon Dieu, je veux bien tout! Souffrir ainsi pendant des mois, des années, si c'est cela que vous voulez pour moi.»

 

A 3 heures elle mit les bras en croix: « Le calice est plein jusqu'au bord - nous dit‑elle ‑, je ne puis m'expliquer ce que j'endure que par mon désir extrême de [509] sauver les âmes... Mais je ne me repens pas de m'être livrée à l'amour.»

 

Vers 4 heures et demie, je devinai à sa pâleur subite que le dernier moment approchait. Toute la communauté se réunit autour de sa couche. Elle tenait son crucifix si serré entre ses doigts qu'on eut de la peine à le lui enlever après son dernier soupir. Son visage et ses mains, d'abord d'une pâleur mortelle, devinrent bientôt d'un rouge violacé. Soeur Geneviève s'avança pour essuyer la sueur qui ruisselait de son front. Son merci fut un tel sourire, un tel regard qu'on ne peut rien voir de plus beau sur la terre.

 

Comme l'agonie se prolongeait, la mère prieure congédia, vers 7 heures, la communauté: « Je ne vais donc pas mourir ?... ce n'est donc pas encore l'agonie? », soupira la Servante de Dieu. Sur la réponse de la mère prieure qu'il lui restait peut‑être quelques heures à vivre, elle gémit comme un petit agneau plein de douceur: « Eh! bien... allons... allons... Oh! je ne voudrais pas moins souffrir!.»

 

Sa respiration devint tout à coup plus faible et plus précipitée, elle retomba sur l'oreiller, la tête penchée à droite. C'était l'instant suprême.

 

La cloche de l'infirmerie retentit. A peine les soeurs étaient‑elles agenouillées autour de son lit qu'elle prononça dis­tinctement son dernier acte d'amour: ~ Oh! je l'aime! »... dit‑elle en regar­dant son crucifix. Et un instant après: « Mon Dieu... je... vous aime! » @DEA 30-9@

 

[510] Nous croyions tout fini, quand, subitement, elle leva les yeux, des yeux pleins de vie et de flammes où se peignait un bonheur « surpassant toutes ses espé­rances....»

 

Soeur Marie de l'Eucharistie, voulant voir de plus près ce regard, qui dura l'espace d'un Credo, passa et repassa un flambeau devant ses paupières sans les faire aucunement vaciller.

 

C'était donc une extase, une vision du ciel, mais une vision qui mettait dans son coeur trop d'amour, trop de recon­naissance, elle n'en put supporter les «assauts délicieux » et lui dut le brise­ment de sa chaîne. Il était sept heures 20 minutes.

 

Alors elle ferma les yeux et la blancheur de son visage que j'avais remarquée pendant l'extase s'accentua et devint plus mate. Elle était d'une beauté ravissante avec un sourire parlant qui semblait dire: « Le bon Dieu n'est qu' amour et mi­séricorde.»

 

[Session 20: ‑ 16 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[513]  [Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

Il ne fut pas nécessaire de lui fermer les yeux, car elle les ferma d'elle‑même après son extase. La Mère [514] Prieure fit retirer la communauté. Soeur Aimée de Jésus, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi, nous nous mîmes en devoir d'ensevelir la Servante de Dieu. Son visage avait une expression enfantine; elle

 

TEMOIN: Agnès de Jésus O.C.D.

 

paraissait avoir 12 ans. Lorsqu'elle fut habillée et couchée sur sa paillasse, comme c'est l'usage au Carmel, avant la levée du corps, on lui mit avec son crucifix et son chapelet une palme à la main, et tout près d'elle, sur une petite table, la statue de la Vierge miraculeuse.

 

La Servante de Dieu gardait l'attitude du moment de sa mort, la tête penchée à droite, et elle avait un sourire si ac­centué qu'elle paraissait dormir seulement.

 

Le lendemain vendredi, dans l'après­midi, on la transporta au choeur, où elle fut exposée devant la grille jusqu'au dimanche soir. Pendant ces deux jours, samedi et dimanche, il vint beaucoup de monde prier devant sa dépouille mortelle, lui faire toucher des objets pieux et jusqu'à des bijoux. Je dois dire pourtant que pareils faits se passent à la mort de nos soeurs carmélites: c'est une coutume populaire.

 

Le lundi matin, des marques de décom­position apparurent. La Servante de Dieu, toujours belle pourtant, avait les veines du front gonflées, et l'extrémité des doigts noirâtres. Nous n'en fûmes pas étonnées, car, à plusieurs reprises, pendant sa ma­ladie, quand les novices lui disaient qu'elle serait préservée de la corruption, elle affirmait le contraire et désirait la dis­solution de son corps, «afin - disait-­elle - que les ' petites âmes ' n'aient rien à lui envier » @DEA 8-7@

 

[515] Avant de fermer le cercueil, la mère prieure remplaça le crucifix que la Servante de Dieu avait entre les mains, par une petite croix de bois; on lui laissa la palme, le papier contenant la formule de ses voeux et une copie de son acte d'offrande.

 

[Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

 

L'inhumation eut lieu le lundi 4 oc­tobre, sans aucune manifestation extraor­dinaire. La Servante de Dieu fut inhumée au cimetière de la ville, dans un terrain que monsieur Guérin, notre oncle, venait d'acheter pour les carmélites. La pre­mière tombe, qui se trouvait être celle de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, était creusée au fond de l'enclos, dans l'angle à droite en entrant; elle avait une pro­fondeur de 3m 50, parce qu'on se pro­posait d'y placer plus tard deux autres cercueils superposés, ce qui d'ailleurs n'a pas été fait.

 

Le 6 septembre 1910, monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, fit faire l'exhumation des restes de la Servante de Dieu, dans le but d'assurer leur conservation, et non de les exposer à la vénération des fidèles. On plaça le corps dans une autre tombe, maçonnée de briques et placée à quelques pas de la première.

 

Evidemment, cloîtrée au Carmel, je n'ai pas assisté à cette exhumation (6 septembre 1910) : j'en parle par ouï‑dire. D'ailleurs, le procès verbal authentique a dû être versé aux documents du premier Procès, et un récit exact en a été inséré dans l'édition in 8°, 1914, [516] de 1'« Histoire d'une âme », page 555.

 

Quelques planches seulement du pre­mier cercueil furent enlevées et appor­tées au monastère. Un morceau de plan­che tombé sans qu'on s'en aperçut de la tête du cercueil, fut retrouvé quelques jours après dans le cimetière et rap­porté aussi au monastère. Plusieurs reli­gieuses, qui ignoraient tout à fait la présence de ce fragment de bois, en furent averties par une odeur d'encens. Parmi elles se trouvaient soeur Marie de la Trinité et soeur Thérèse de l'Eucharistie, aujourd'hui sous‑prieure.

 

La terre recueillie sous le premier cercueil, dans l'ancienne tombe, répandit plusieurs fois des odeurs suaves de racine d'iris. Ces émanations ont été perçues en particulier par soeur Geneviève, soeur Aimée de Jésus, soeur Saint-Jean-Baptiste et par moi, alors même que nous ne pensions aucunement à la présence de cette terre.

 

[Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

 

Je ne sache pas que rien se soit produit qui ressemble à un culte. Du reste, je n'ai pas assisté à ces cérémonies.

 

[Réponse à la cinquante­sixième demande]:

Ces dernières années, surtout depuis 1911, et plus que jamais pendant la guerre, les pèlerinages se multiplient au tom­beau de la Servante de Dieu. Je n'en suis pas témoin directe, mais nos soeurs tourières et aussi des étrangers au par­loir m'ont répété souvent qu'on prie [517] au tombeau de soeur Thérèse, comme à Lourdes, et qu'à certains jours on ne peut réussir à s'en approcher. Ce spectacle est si émouvant, paraît‑il, que parfois des incrédules, venus 1à par cu­riosité, comme un soldat impie que l'on m'a cité, sont forcés de tomber à genoux. Parmi les pèlerins de ces dernières années, nous avons comptés plusieurs évêques, français et étrangers. Au nombre de ceux‑ci fut monseigneur Bonnefoy, arche­vêque d'Aix. Le vénérable prélat m'écri­vait en 1913: « Ma visite au Carmel de Lisieux a laissé une impression de paix inexprimable. Ma pensée ne quitte plus votre petite ' reine ', maintenant il me semble que mon âme lui est étroitement unie, et je sens le bienfait qui s'en dégage sur moi.»

 

En 1913, il y eut au Carmel et à la tombe de la Servante de Dieu, un pèle­rinage militaire qui devait se renouveler en 1914, mais a été empêché par la mo­bilisation.

 

[518 ] [Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Lorsque je sortais en ville, avec ma petite Thérèse, je remarquais qu'on la regardait d'une façon exceptionnelle. J'ai entendu dire bien des fois que ce n'était pas seulement pour sa beauté, mais pour je ne sais quoi d'extraordinairement pur et céleste qu'elle avait dans la phy­sionomie.

 

Une de nos anciennes domestiques, Vic­toire, me disait un jour au parloir: « C'est vrai que mademoiselle Thérèse n'était pas ordinaire; je vous aimais bien toutes, mais mademoiselle Thérèse avait quelque chose que vous n'aviez ni les unes ni les autres: c'était comme un ange; ça m'a frappée.»

 

Mademoiselle Philippe, vénérable de­moiselle et respectée de toute la paroisse, qui s'occupait de la sacristie à Saint Pierre de Lisieux, voyait souvent Thérèse à l'église. Elle dit un jour à son sujet: « Cette petite Thérèse Martin est un vé­ritable ange. Je serais bien étonnée si elle vivait longtemps; mais si elle vit,

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

vous verrez qu'on en parlera plus tard, parce qu'elle deviendra une sainte.»

 

A son entrée au Carmel, les soeurs qui, averties de son jeune âge, croyaient voir une enfant, furent comme saisies de respect en sa présence, admirant son maintien si digne et si modeste, son air profond et résolu.

 

L'une d'elles, soeur Saint‑Jean de la Croix, qui avait été très opposée à l'en­trée d'une postulante si jeune, me dit quelque temps après: « Je pensais que vous vous repentiriez bientôt d'avoir tant travaillé à nous [519] donner votre petite soeur. Je me disais: Elles en auront des déceptions, toutes les deux!... Com­me je me suis trompée! Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est extraordinaire, elle nous en remontre à toutes.»

 

La mère Prieure, pour donner raison de sa sévérité, disait à la maîtresse des novices: « Ce n'est pas une âme de cette trempe‑là qu'il faut traiter comme une enfant, et craindre d'humilier toujours.»

 

Le sacristain l'avait en grande véné­ration et disait que cette soeur‑là n'était pas comme les autres soeurs; que lors­qu'il venait travailler à l'intérieur du monastère, il la reconnaissait, malgré son voile baissé, à sa démarche toujours si digne.

 

Monsieur Delatroëtte, notre supérieur, qui avait été si défavorable à son entrée, changea d'opinion quelques années plus tard. Un jour qu'il était venu au monas­tère, et qu'il avait eu l'occasion de la voir et de l'entendre parler des choses de Dieu, il ne put retenir ses larmes et dit ensuite à la mère prieure que cette jeune religieuse était un ange.

 

Monsieur l'abbé Youf, notre aumô­nier, me parla d'elle bien souvent avec admiration. « Quand je pense - me dit‑il un jour, que je n'ai pas la liberté de permettre la communion quotidienne à cette religieuse si parfaite.»

Il me dit aussi: « Quand je vois votre soeur si près de moi, sous le cloître, lorsque je porte la communion aux reli­gieuses malades, elle me fait toujours penser à ces cierges bénits qui brûlent dans [ 520] les églises devant le Saint Sacrement et dont la seule vue porte à la prière et au recueillement.»

 

Malgré la vérité de ces témoignages, il est juste de dire que si les religieuses qui vivaient avec elle avaient pour elle une estime et une vénération qu'elles n'avaient pour aucun autre, elles ne considéraient pas néanmoins, pendant sa vie, que la question se poserait un jour de sa béatification. Moi‑même qui dès lors la regardais vraiment comme une sainte, surtout après l'avoir vue dans sa dernière maladie, je ne songeais pas alors qu'on s'occuperait jamais de sa canonisation, persuadée que pour cela il fallait pendant sa vie avoir fait des miracles et des choses éclatantes.

 

Les religieuses qui ont été ses contem­poraines et qui survivent aujourd'hui, comprennent parfaitement maintenant, à la lumière des événements, tout ce qu'il y avait d'héroïsme caché dans la vie dont elles ont été les témoins.

 

Voici quelques appréciations de ces religieuses anciennes, compagnes de la Servante de Dieu.

 

Au mois de mai de l'année dernière, après la mort de notre chère doyenne, soeur Saint‑Stanislas (90 ans), je trou­vai, dans la cellule de cette bonne an­cienne, une enveloppe contenant la note suivante: « J'affirme que ayant été plu­sieurs années dans les mêmes emplois que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je l'ai vue pratiquer la vertu d'une manière héroïque, et que je n'ai pu découvrir en elle d'imperfection. Jamais elle ne me fit aucune réflexion sur ce que je lui demandais de faire, et sa par­faite régularité m'a constamment édi­fiée. A pro‑[521]pos de monsieur son père elle a beaucoup souffert, mais en silence; et dans toutes les circonstances pénibles où je l'ai vue, j'ai admiré en elle une grande force d'âme. Dans la maladie qui l'a conduite au tombeau, malgré ses gran­des souffrances, je n'apercevais rien sur son visage qui pût les faire deviner, et jamais je ne l'ai entendue proférer une seule plainte. J'ai écrit cela dans le cas où je viendrais à mourir, afin de le faire connaître pour la plus grande gloire de Dieu et la glorification de sa Servante, la veille de la fête du Sacré‑Coeur de Jésus de l'année 1906.»

 

Ce document est donc antérieur de quatre ans à l'ouverture du Procès de l'ordinaire.

 

[Le témoin produit l'autographe de ce texte dont les juges et le vice‑promoteur constatent qu'il est en parfait accord avec la déposition faite précédemment].

 

Soeur Marie de Jésus s'exprime ainsi: « Malgré son jeune âge, soeur Thérèse se montra, dès le début de sa vie au Carmel, une parfaite religieuse. Jamais je ne l'ai vue commettre la plus petite infidélité. Ce qui m'a le plus frappée, c'est son humilité: elle s'effaçait tou­jours... Ce qui la caractérisait surtout, c'était sa parfaite égalité d'humeur; n'im­porte à quel moment, elle vous recevait toujours avec cet aimable sourire qui lui était habituel. Aussi, aux jours de licence, chacune s'efforçait d'avoir quel­ques instants d'entretien avec cette âme qui reflétait tant de pureté et laissait entrevoir déjà une si grande sainteté.»

 

Une de nos bonnes anciennes, soeur Marie Philomène (74 ans) écrit ce témoi­gnage: « Je ne crois pas qu'avec notre nature il soit possible d'avoir moins de recherche [522] de soi‑même et plus d'égalité d'humeur que je n'en ai remar­qué chez la Servante de Dieu... C'était une âme embrasée de l'amour du bon Dieu, comme je n'en ai jamais vu... Je me dis souvent que sa ' petite voie' est vraiment le contre-pied de l'orgueil d'aujourd'hui. Elle voulait en effet rap­porter tout à Dieu, ne voir que lui en toutes choses et tout espérer de sa bonté infinie avec la plus filiale confiance.»

 

[Session 21: ‑ 19 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[525] [Suite de la réponse à la cinquante‑septième de­mande]:

Un an après la mort de la Servante de Dieu, fut publié le manuscrit de soeur Thérèse, sous le titre de « Histoire d'une âme », octobre 1898. Cette publication fit connaître au dehors l'âme même de cette religieuse qui avait vécu cachée dans le cloître. Aussitôt après cette publi­cation, commencèrent à nous arriver des lettres, exprimant l'admiration pour les vertus parfaites de la Servante de Dieu, et la reconnaissance pour des grâces obtenues par son intercession. [526] On nous demandait aussi dans ces lettres des

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus. O.C.D.

 

neuvaines de prières et des reliques ou souvenirs. Chaque année le nombre de ces lettres alla progressant. Vers 1911, nous en recevions une moyenne de 50 par jour. Les années suivantes nous en avons reçu successivement 200, 300 et 400 par jour de toutes les parties du monde. Depuis la guerre (août 1914), bien que les communications avec divers pays soient devenues impossibles, nous avons compté en certains jours 500 lettres et plus.

 

Il est important de noter que les diverses publications que nous avons faites, n'ont pas été de notre part une initiative de propagande: nous ne les avons faites qu'au fur et à mesure des demandes; nous sommes toujours en retard par rapport aux sollicitations des fidèles.

 

Voici quelques chiffres qui donneront une idée de l'empressement que mettent les fidèles à entrer en rapport avec la Servante de Dieu qu'ils regardent comme une sainte. Les lettres qu'ils écrivent montrent à l'évidence que tel est bien leur sentiment. Donc, de 1898 à 1915, ont paru:

211.515 «Histoire d'une âme » édition complète.

710.000 Vie abrégée.

111.000 « Pluie de roses » ou choix de quelques lettres relatant des grâces obtenues.

8.046.000 Images ‑ portraits. 1.124.200 Sachets ‑ souvenirs.

Dans ces différents chiffres ne sont pas comptés les livres et images édités à l'étranger. Or, la vie de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a été traduite en 35 lan­[527]gues ou dialectes. Ces traductions, non plus, n'ont pas été faites par notre initiative; on nous a sollicitées de les autoriser.

 

Quelques chiffres aussi suffiront à mon­trer la progression singulièrement crois­sante de la réputation de sainteté de la Servante de Dieu dans le monde entier.

 

Dans les douze premières années, à partir de 1898, nous avons dû publier 47.000 exemplaires de 1'« Histoire com­plète d'une âme», et 24.000 de la Vie abrégée.

 

Dans les cinq années qui ont suivi (1910 à 1915) 164.000 « Histoire » com­plète et 686.000 Vie abrégée.

 

En la seule année (juillet 1914 ‑ juil­let 1915) nous avons dû donner 472.000 sachets‑souvenirs, sans pouvoir arriver à satisfaire toutes les demandes.

 

En quatre ans (1911‑1915) nous avons dû acheter pour la confection des sa­chets‑souvenirs (où l'on renferme quel­ques parcelles d'étoffes ayant touché la Servante de Dieu) 146.724 mètres de ruban pour la confection de 1.760.000 sachets qui ont coûté fournitures et façon 88.000 francs.

 

En moins d'un an, nous avons dû faire faire le tirage de 2.291.000 portraits de la Servante de Dieu.

 

Le journal « La Croix » ayant ouvert une souscription pour obtenir des autels portatifs aux prêtres soldats, avait recueilli, entre autres souscriptions, plus de cent autels donnés au nom de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 

[528] Depuis la guerre, les témoigna­ges de la confiance des soldats abondent. Des officiers supérieurs ont confié à la Servante de Dieu leurs régiments, et nous envoient ou nous promettent leurs déco­rations en ex‑voto.

 

Dans plusieurs batteries, le nom de « Soeur Thérèse » est tracé en grandes lettres sur l'affût des canons. Un colo­nel de notre connaissance a suspendu une relique (sachet‑souvenir) à son drapeau, etc. Nous enregistrons chaque jour des let­tres relatant des conversions, protections ou guérisons en faveur des soldats.

 

On nous a parfois reproché d'avoir fait imprimer des catalogues ou des feuilles donnant l'énoncé et le prix des diverses publications concernant la Servante de Dieu; ces prix courants, dit‑on, ont un aspect de réclame commerciale. Mais ces feuilles sont indispensables pour répon­dre aux questions qui nous sont faites en nombre infini: nous ne pourrions jamais donner, à chaque fois, ces renseignements par écrit.

 

Certains objets de fantaisie, vendus dans différents magasins, et portant l'ima­ge de la Servante de Dieu, ont d'abord été faits à notre insu et contre notre gré, surtout en Angleterre et en Autriche. Nous avons toujours protesté tant que nous avons pu, contre l'édition de mé­dailles et de statues, mais il ne dépend pas de nous d'arrêter efficacement ces entreprises de certains commerçants. Sou­vent nous avons dû nous contenter de protester auprès de l'autorité ecclé­siastique.

 

Je suis persuadée que la grande diffu­sion de 1'« Histoire d'une âme » ne s'explique pas par la [529] perfection littéraire de cette oeuvre. Ce n'est pas, comme on l'a dit parfois, « un succès de librairie.» En lisant ce livre, on a la certitude de connaître l'âme toute en­tière de la Servante de Dieu; cette âme apparaît comme un très beau modèle d'héroïque sainteté; et le bon Dieu y met sa grâce: voilà pour moi tout le secret de cette diffusion. Il y a encore les faveurs obtenues: les bénéficiaires, je le sais, les disent autour d'eux, et communi­quent ainsi leur confiance à d'autres, augmentant toujours davantage le nom­bre des clients de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la cinquan­te‑huitième demandel:

Je ne connais aucune opposition sé­rieuse à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. J'ai dit que, pendant sa vie, la sublimité de sa vie avait pu échapper à la plupart des religieuses du monastère, à cause de sa simplicité et de son humilité. Mais ce n'est pas là une opposition proprement dite. De plus, elle a pu souffrir quelquefois d'un certain esprit de parti ou de jalousie, suscité dans la communauté par la présence simultanée «des quatre soeurs »; mais ces animosités ne visaient que le « bloc », elles n'avaient point pour objet la per­sonne de la Servante de Dieu, et encore moins sa vertu.

 

A l'apparition de 1'« Histoire d'une âme » (1898), trois prieures de Carmel, sur la totalité de nos maisons, firent quelques observations. La prieure du Carmel de la rue d'Enfer, à Paris, releva, dans la spiritualité de soeur Thérèse, certaines assertions « que, disait‑elle, l'âge [530] et l'expérience auraient sans doute modifiées.» Mais peu de temps après cette déclaration, elle avait com­plètement changé d'avis. La prieure de l'avenue de Messine, à Paris, pensait que cette « Vie » était enfantine et con­trastait avec l'austérité du Carmel. Je crois que la prieure du Carmel de l'ave­nue de Saxe était du même sentiment. Ces prieures sont toutes décédées au­jourd'hui, et leurs communautés parta­gent l'admiration générale pour la Ser­vante de Dieu.

 

TEMOIN: Agnès de Jésus O.C.D.

 

[Réponse de la cinquante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande]:

Après la mort de la Servante de Dieu, il se produisit dans le couvent, en faveur de quelques religieuses, certains faits extraordinaires, mais d'ordre secondaire et assez difficiles à prouver, comme impressions de parfums, etc. Mais ce à quoi j'attache une importance bien plus grande, c'est le progrès évident, général et constant de la communauté dans la perfection sous l'influen‑[531]ce de la Servante de Dieu. Toutes les religieuses, les anciennes comme les plus jeunes, puisent dans le souvenir et les exemples de soeur Thérèse un stimulant très efficace à la générosité dans le service de Dieu. La communauté est devenue toute entière fervente et régulière, c'est une véritable transformation.

 

La lecture de la vie de soeur Thérèse a attiré vers notre monastère des sujets d'élite, et les demandes d'admission deve­nant trop nombreuses, nous les dirigeons vers d'autres Carmels. Parmi ces sujets, dont nous considérons l'entrée comme un effet de la protection de la Servante de Dieu, je veux citer particulièrement deux religieuses, aujourd'hui décédées: mère Marie‑Ange, morte en 1909 à l'âge de 28 ans et mère Isabelle du Sacré-Coeur, décédée l'an dernier à l'âge de 32 ans. La première, étant prieure en 1908, sollicita et obtint de monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, de soumettre la Cause de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à la sainte Eglise. La se­conde, étant sous‑prieure, continua l'oeu­vre de mère Marie‑Ange et s'y dévoua de toutes manières. Toutes les deux moururent comme des saintes.

Je n'ai pas été témoin directe de gué­risons miraculeuses. Mais dans l'immense correspondance dont j'ai parlé, tantôt les relations abondent de faveurs plus ou moins miraculeuses. Un certain nombre ont été imprimées dans les «Pluies de roses.» Il serait impossible d'étudier ici dans le détail le contenu de chacun de ces innombrables dossiers. J'ai préparé [532] l'analyse sommaire de 54 de ces relations. Je soumets cette analyse au tribunal et je lui livre en même temps les dossiers originaux de ces cas choisis parmi tant d'autres.

 

[Le témoin donne lecture du texte suivant, qui, dûment contrôlé, a été versé aux Actes du Procès]:

Extraits de dossiers de miracles dus à l'intercession de la Servante de Dieu soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

1. La soeur Joséphine (41 ans), con­verse du Carmel de Nîmes - exilé à Florence, Italie (villa Dolgorouky)-a été guérie subitement d'une pneumonie infectieuse, fin janvier 1907. Le dossier renferme deux attestations du docteur Maestro, de Florence; l'une d'elles con­tient cette phrase: la soeur a été « guérie tout à coup, contre mes prévisions par un secours d'en‑haut » (souligné par le docteur).

2. Reine Fauquet, à Lisieux (4 ans et demi), a été guérie subitement de kératite phlycténulaire, [533] le 26 mai 1908, après une apparition de soeur Thérèse. Le 6 juillet 1908, le docteur Decaux de Lisieux a attesté la guérison complète, confirmée le 7 décembre de la même année par le docteur La Néele, égale­ment de Lisieux.

(Voir Pluie de roses, extraits I et Il, page 7).

3. Mademoiselle Chabaud, d'Issy-les-Moulineaux (Seine) (24 ans), a été guérie subitement d'un ulcère rond de l'estomac, le 28 février 1905. Le docteur Tison, d'Issy‑les‑Mouli­neaux, en constatant la guérison écri­vait: «Cette guérison subite d'un ulcère rond est d'autant plus étonnante que gé­néralement l'amélioration se fait lente­ment et que la guérison se fait longtemps attendre.» Le 18 mai 1909, après un nouvel examen de la miraculée, il ratifia de nouveau la guérison subite.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 1 3).

Mademoiselle Chabaud est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

4. Madame Dorans, de Glascow (Ecos­se), a été guérie subitement d'une tumeur cancéreuse, le 26 août 1909.

Cette guérison a été étudiée au premier Procès. En juin 1912, dans une réunion de la Jeunesse Catholique présidée par l'archevêque de Liverpool, le docteur Colvin a cité, dans une conférence, cette guérison comme type de miracle complet et indis‑[534]cutable.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 23).

 

5. Frère Marie Paul (42 ans), convers de la Trappe de Tárrega (Espagne), a été guéri subitement d'un ulcère à l'es­tomac à tendance cancéreuse, le 4 mai 1909.

Le docteur Ubach, de Tárrega, cons­tata la guérison subite. Son attestation est datée du 15 juin 1909.

(Voir Pluie de roses, extraits I et Il. page 18).

 

6. Frère Paul, trappiste de Rogersville (Canada), a été guéri subitement d'une grave blessure au genou en janvier 1910, après une apparition de la Servante de Dieu.

Le docteur Bourret, de Rogersville, a délivré, le 22 avril 1910, une attestation médicale se terminant ainsi:

« La guérison de cette blessure si souvent cause d'infirmités subséquentes, a été si prompte que je crois devoir l'attri­buer à une cause tout à fait surnaturelle.»

 

7. Ferdinand Aubry (60 ans) de l'asile des Petites Soeurs des Pauvres de Li­sieux, a été guéri d'un cancer à la langue, le 28 septembre 1910. Le docteur Viel, de Lisieux, a donné une longue observa­tion médicale constatant la guérison.

 

8. Mademoiselle de Leusse (36 ans), de Bour‑[535]goin (Isère) a été guérie subi­tement de sciatique, eczéma et phlébites, le 29 avril 1911.

Suit le certificat médical du docteur Chaix, de Bourgoin, attestant simplement la guérison, le 6 mai 1911.

(Voir Pluie de roses, extraits I et Il, page 51).

Mademoiselle de Leusse est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

9. Soeur Marie du Calvaire (66 ans), du Carmel de Mangalore (Indes Orien­tales), a été guérie subitement d'une pneumonie compliquée d'une maladie de

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

foie et d'une affection des reins, le 29 mars 1909.

Suit le certificat médical du docteur Fernandez, de Mangalore, confirmant la guérison subite, le 31 juillet 1909.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 96).

 

10. Guérison subite d'un petit mal­gache mourant, avec apparition de soeur Thérèse selon le témoignage de la mère.

Autre guérison subite d'une petite mal­gache, atteinte de plaies par tout le corps.

Guérisons relatées par la révérende mère Saint‑Jean Berchmans supérieure et fondatrice des religieuses de la Provi­dence à Madagascar.

Ces guérisons ont été attestées par monseigneur Cazet, vicaire apostolique de Madagascar.

(Voir Pluie de roses, extraits I et 11, page 99)

 

[536] 11. Monsieur l'abbé Weber, de Saint‑Jean‑de‑Luz (Basses‑Pyrénées), at­teint de la cataracte nécessitant une opé­ration au dire de l'oculiste, a été guéri en mai 1909.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 104).

Monsieur l'abbé Weber est venu à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

Retentissement extraordinaire.

 

12. Mademoiselle Clémentine Derenne (17 ans), de Laval (Mayenne), a été guérie subitement d'albuminurie, ménin­gite et phtisie pulmonaire, après appa­rition de la Servante de Dieu, le 2 fé­vrier 1911.

Le docteur Pivert, de Laval, a constaté la guérison le jour même.

Une enquête faite par monseigneur de Teil a confirmé l'authenticité des faits.

(Voir Pluie de roses, extraits I et II, page 69).

 

13. Monsieur Charpentier (73 ans) de Saint‑Jean‑de‑Boisseau (Loire‑Inférieure) a été guéri d'un épithélium à la lèvre inférieure, en août 1912, ainsi que l'at­teste le docteur Provost, du Pellerin (Loire‑Inférieure).

(Voir Pluie de roses III, page 283, n° 369).

 

14. Mademoiselle Marie Bidaux (12 ans), de Croix (territoire de Belfort), a été guérie subitement d'une péritonite aiguë, le 11 juin 1912.

Le certificat médical du 24 août 1912 [537] atteste la guérison complète.

(Voir Pluie de roses, page 468, n° 544).

 

15. Mademoiselle Parent, de Montréal (Canada), a été guérie subitement d'un mal intérieur, le 6 juin 1911.

Le docteur Deslauries, de Montréal, «reconnaît dans la guérison une inter­vention surnaturelle » (certificat du 28 juin 1912).

(Voir Pluie de roses III, page 328, n° 416).

 

16. La révérende mère Marie‑Cécile, de la Congrégation des Servantes des Pauvres à Angers (Maine‑et‑Loire), 59 ans, a été guérie subitement, en janvier 1912, d'une maladie de foie et d'estomac compliquée d'entérite.

Dans le certificat médical, le docteur Quintard, d'Angers, a reconnu la gué­rison après avoir déclaré la maladie d'une gravité extrême.

(Voir Pluie de roses III, page 330, n° 418).

 

17. Mademoiselle Blachère (20 ans), de La Prade (Hérault), a été guérie subitement d'appendicite chronique avec atrophie musculaire, en juin 1912.

Le docteur Lenail, de Largentière, a déclaré le 10 janvier 1913 que la malade a été guérie miraculeusement et soudai­nement à la suite d'une neuvaine à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

(Voir Pluie de roses II1, page 335, | n° 421).

 

[538] 18. Monsieur Chapuis (76 ans), de Paris, a été guéri subitement après manifestation surnaturelle, le 23 sep­tembre 1912, d'ulcère variqueux à la jambe gauche, dont il souffrait depuis 37 ans.

Le docteur de l'hôpital Debrousse où était soigné le malade, a donné le jour même de la guérison une attestation qui se trouve entre les mains de monseigneur de Teil.

(Voir Pluie de roses III, page ~ 92, n° 450).

 

19. Madame Enguchard (29 ans) d'E­queurdreville (Manche) a été guérie de paraplégie, le 2 décembre 1912.

Le docteur Hussenstein, de Cherbourg, a reconnu, le 23 janvier 1913, « dans cette guérison rapide et presque instan­tanée un phénomène surnaturel qui ne  peut être attribué à l'intervention médicale inefficace jusqu'alors, mais bien à une intervention de la Providence.» ~

(Voir Pluie de roses III, page 337, n° 423).

Retentissement extraordinaire dans tou­te la région; divers journaux ont donné un récit succinct de cette guérison.

 

20. Mademoiselle Catherine Macaluso (17 ans) de Palerme (Italie), a été guérie subitement d'un goitre exophtalmique, en janvier 1912.

Le docteur Monori Patti, de Palerme, a déclaré le 27 février 1912, que « seul un miracle a pu accomplir ce prodige.»

[539] (Voir Pluie de roses III, page 351, n° 431).

 

21. Madame Langlois (24 ans), de Levallois‑Perret (Seine), a été guérie d'une mastoïdite en mai 1912.

La relation faite, le 21 novembre 1912, par le docteur Dumont, de Lavallois­-Perret, reconnaît que « le fait est certai­nement très extraordinaire et a causé une grande surprise aux spécialistes; qu'une intervention chirurgicale seule pouvait sauver la vie de la malade.»

A la même date, un second spécialiste, le docteur Jacob, de Lavallois‑Perret, a déclaré que « la guérison s'est faite spontanément de façon anormale sans qu'il ait été nécessaire d'intervenir.»

La relation est légalisée par monsei­gneur Odelin, de l'archevêché de Paris.

Madame Langlois est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

(Voir Pluie de roses III, page 354, n° 433).

 

22. Monsieur Francisco Morfin, de Guadalajara (Mexique), a été guéri d'une brûlure aux yeux, en novembre 1911.

Le docteur Enrique Avalos, de Gua­dalajara, a, le 10 novembre 1911, dé­claré la « guérison miraculeuse.»

(Voir Pluie de roses III, page 357, n° 435).

 

23. Madame Poirson (57 ans), d'An­rosey (Haute‑Marne), [540] a été guérie d'une affection incurable du foie le ler juillet 1912.

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

Le docteur Vauthrin, d'Anrosey, a certifié, le 20 juillet 1913, que « la gué­rison s'est produite brusquement, sans aucune intervention de l'art.»

Le docteur Malingre, de Chaumont, avait attesté le 6 août 1912 que pour lui « la guérison est absolument miracu­leuse >>.

(Voir Pluie de roses III, page 370, n° 443).

Madame Poirson est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces, en juillet 1915.

Retentissement extraordinaire.

 

24. Mademoiselle Bigot (17 ans), de Domfront (Orne), a été guérie de la maladie d'Addison ou tuberculose des capsules surrénales, le 14 février 1912.

Le docteur Vézard, de Domfront, ter­mine ainsi, le 18 mai 1913, son obser­vation médicale:

« Je ne m'explique pas scientifique­ment parlant cette guérison qui m'a semblé absolument extraordinaire et dé­concertante.»

(Voir Pluie de roses III, page 375, n° 444)

Mademoiselle Bigot est venue à Lisieux en pèlerinage d'action de grâces.

 

25. Agatina Arcese di Pannicia (3 ans), de Ceprano (Italie), a été guérie subite­ment d'une pneumonie double en novem­bre 1912, après apparition de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Le docteur Figoli, de Ceprano, a cons­taté la guérison complète.

[541] (Voir Pluie de roses 1V, page 184, n° 160).

 

26. Julienne Fouilloul (11 ans), de Hautes‑Foletière (Orne), a été guérie le dernier jour d'une neuvaine, en novem­bre 1912, d'une péritonite tuberculeuse, guérison suivie d'une apparition de soeur Thérèse.

Le docteur Lebossé, de Flers (Orne), a délivré, le 1er décembre 1912, une attestation confirmant « l'état désespé­ré » et la guérison.

(Voir Pluie de roses III, page 511, n° 576).

 

27. Madame Rancoule (60 ans), de Carcassonne (Aude), a été guérie pour ainsi dire subitement d'une plaie vari­queuse à tendance ulcéreuse, en octo­bre 1912.

Deux certificats médicaux des docteurs Combéléran et Paul Vidal, de Carcas­sonne, reconnaissent la maladie et la guérison.

 

28. Mademoiselle Germaine Roullot (17 ans), de Langres (Haute‑Marne), a été guérie subitement  de carie osseuse du pied, le 13 avril 1913.

Le certificat du docteur Brocard, de Langres, du 21 avril 1913, a attesté la guérison subite de la jeune fille.

(Voir Pluie de roses IV, page 8, n° 4).

Très grand retentissement.

 

29. Madame Pailliés (68 ans), de Cha­labre (Aude), a été guérie subitement d'un cancer à l'oesophage, [542] en juin 1911.

Le docteur Lemosy d'Orel, de Chala­bre, a déclaré que le cancer « incura­ble » avait complètement disparu.

(Voir Pluie de roses IV, page 13, n° 5).

 

30. Madame Muzard (29 ans), de Santenay‑les‑Bains (Côte‑d'Or), a été gué­rie subitement d'un ulcère à l'estomac,après apparition de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, le 15 juillet 1913.

Le docteur Missery, de Chagny (Côte­d'Or), a attesté la guérison complète le 11 décembre 1913.

(Voir Pluie de roses 1V, page 185, n° 161).

 

31. Madame Sirven de Haro (70 ans), de La Havane (Cuba), a été guérie d'un cancer à la face, en juillet 1913.

Le docteur José Manuel de Haro, de La Havane, a attesté le 27 août 1913 que « madame Sirven de Haro a été atteinte pendant près de 4 ans d'un cancer à la figure qui gagnait même un peu l'oeil droit et qu'elle en est complètement guérie après avoir invoqué soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus.»

(Voir Pluie de roses IV, page 31, n° 17).

 

32. Madame Duval, du Havre (Seine­ Inférieure), a été guérie subitement d'une phlébite, le 30 septembre 1913.

Le docteur Louis Marlou,du Havre, a certifié le 3 octobre 1913 ce qui suit: « Madame Duval s'est trouvée dans un état d'amé‑[543] lioration si considérable qu'elle s'est mise à marcher sans dou­leur et sans difficultés le 30 septembre 1913, anniversaire de la mort de soeur Thérèse invoquée religieusement. Je con­sidère donc la guérison de madame Duval comme définitive et miraculeuse.»

(Voir Pluie de roses IV, page 36, n° 22).

 

33. Anne‑Marie Henry (2 ans et demi), de Mesnil‑sur‑Belvitte (Vosges), sa mère l'ayant laissée seule, le 9 septembre 1913 au matin, mit le feu, en s'amusant, dans le lit où elle était couchée. Sa mère la retrouva saine et sauve au milieu des flammes. Elle l'avait confiée à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et la petite l'invoquait elle‑même chaque jour.

Après une enquête, monseigneur de Teil a recueilli des témoignages con­vaincants.

(Voir Pluie de roses IV, page 118, n° 104, et le complément).

 

34. Miss Carrigan (19 ans), de Dublin ( Irlande), a été guérie subitement de tuberculose pulmonaire, après une appa­rition de soeur Thérèse, le 7 mai 1913.

Le docteur W.N. O'Donnell, de Du­blin, déclare le 24 septembre 1913: « J'ai une longue expérience des hôpi­taux et surtout des sanatoriums; mais je n'ai jamais vu un cas de guérison subite aussi merveilleux que celui‑ci.»

(Voir Pluie de roses IV, page 163,

 

35. Louis Auguste (10 ans), de Paris, a été guéri [544] d'un eczéma impétigineux rebelle datant de plus de six ans, le 24 janvier 1913, après une manifestation surnaturelle.

Le docteur de Backer, de Paris, a donné une longue observation médicale le 10 octobre 1913. Elle se termine ainsi:

« Je crois qu'il serait difficile ici d'in­voquer une émotion thérapeutique pro­voquée par une foi aveugle de l'enfant, et j'estime qu'il est plus simple d'admettre une intervention toute surnaturelle ayant déterminé une guérison qu'aucun trai­tement n'avait pu opérer depuis plus de 6 ans. Ce que nous, médecins, n'avions pu obtenir par les moyens ordinaires, a été exécuté par une force extra et supra­-naturelle, et je n'hésite pas à signer cette observation comme une guérison

miraculeusement accordée à la prière et à l'intercession de la soeur Thérèse de | l'Enfant‑Jésus de Lisieux.»

 

TÉMOIN 6: Agnès de Jésus O.C.D.

 

(Voir Pluie de roses IV, page 166, ° 147).

 

36. Joseph Lhote(3 ans), de Sarzeau (Morbihan), a été guéri de broncho-pneumonie double avec symptômes ménin­gitiques graves.

Le docteur Lahaye, de Sarzeau, a délivré, le 29 mai 1914, une attestation détaillée qui se termine ainsi:

« Médecin croyant, devant ces faits, j'accorde volontiers la déclaration ci-jointe, convaincu qu'une intervention plus haute a dû amener la guérison inespérée de l'enfant Lhote Joseph, et je le signe en toute [545] sincérité.»

Sarzeau, 29 mai 1914.

Signatum: docteur J. Lahaye.

 

37. Madame Faber (50 ans), de Prague (Bohême), a été guérie subitement d'ul­cères à l'estomac. Cette guérison a été accompagnée d'une manifestation surna­turelle de la Servante de Dieu, et se produisit le 6 décembre 1913.

Le certificat du docteur Daneck (en langue bohémienne) atteste que madame Faber est parfaitement guérie.

 

38. Mademoiselle Marie Thédenat (10 ans), de Minié (Aveyron), a été guérie subitement de grippe infectieuse le 30 janvier 1914.

Le docteur Sinège de Saint-Geniez-d'Olt, a attesté ce qui suit, le 31 mai 1914:

« Le pronostic s'annonçait comme gra­ve, lorsque du cinquième au sixième jour la guérison se produisit brusque­ment. Dans une nuit la fièvre disparut. L'état général devint excellent, et depuis, cette jeune fille a joui d'une bonne santé.»

 

39. Soeur Dorothée Bertrand, religieuse de Saint‑Joseph de l'Apparition à Bey­routh (Syrie), a été guérie subitement de tuberculose pulmonaire du second degré en septembre 1912.

Soumise à une nouvelle auscultation médicale d'un docteur égyptien, le doc­teur Essély, de [546] Beyrouth, le 30 mars 1914, celui‑ci constata de nouveau la « complète » guérison.

 

40. Soeur Marie Madeleine de Pazzy (38 ans), carmélite de Vienne (Autriche), a été guérie subitement d'appendicite le 19 mars 1914.

Le certificat du 28 avril 1914, du docteur Vojesik, de Vienne, atteste qu'une opération était « urgente, indispensable » et que la malade « a été guérie sans opération.»

 

41. Mademoiselle Philomène Le Gouez (32 ans), demeurant à Lambezellec (Fi­nistère) a été guérie d'une ulcération tuberculeuse de la cuisse droite, en mars 1914.

Le docteur Hérébel, de Lambezellec, en a délivré, le 28 mai 1914, une attes­tation détaillée qui se termine ainsi:

« Il y a lieu de retenir de cette obser­vation la guérison complète et définitive (en un mois) d'une lésion grave, très lente à guérir dans les conditions habi­tuelles, et la coïncidence de cette marche vers la guérison avec une lecture ayant grandement édifié la malade [la lecture de l'Histoire d'une âme].

J'ai personnellement été très surpris de la rapidité de cette guérison et j'en ai témoigné mon étonnement à made­moiselle Le Gouez sans avoir été préa­lablement averti d'une intervention sur­naturelle possible. Je conclus que, si la guérison natu­relle était possible, la rapidité de la gué­rison (en un mois) a été extra‑[547]ordi­naire et dépasse de beaucoup ce qu'on était en droit d'espérer d'un traitement normal.»

 

42. Madame Barthélemy (23 ans), de Laval (Isère), a été guérie subitement d'une broncho-pneumonie et péritonite le 23 décembre 1913.

Le pronostic du docteur Serrus, de Lancey (Isère), était très sombre, et il a déclaré, le 2 mars 1914, que l'état actuel était parfait.

 

43. Jean Hervy (7 ans et demi), du Pouliguen (Loire‑Inférieure), a été guéri subitement d'une méningite tuberculeuse, le 22 février 1914, pendant que commençait une messe pour la béatification de soeur Thérèse en vue d'obtenir sa guérison.

Le certificat médical du docteur Légier, du Pouliguen, daté du 11 mars 1914, a attesté la guérison.

 

44. Madame Hardy (75 ans), d'Amiens (Somme), a été guérie d'un ulcère vari­queux de la jambe gauche, datant de 15 ans.

Le certificat médical du docteur Quer­tant, d'Amiens, du 31 mars 1914, atteste la guérison.

 

45. Soeur Hélène de Jésus, carmélite de Saragosse (Espagne), a été guérie d'une arthrite rhumatismale localisée dans l'ar­ticulation du genou droit avec tuméfac­tion, en quatre jours, au commence­ment de 1913.

Le docteur Burbano, de Saragosse, ter­mine son [548] observation médicale par cette phrase: « Il m'est très agréable d'avoir à consigner que scientifiquement je considère comme surprenante et pro­digieuse une si rapide guérison.

Le 22 février 1914.»

 

46. Madame Gestas (77 ans), de Anan (Haute‑Garonne), a été guérie subite­ment de congestion cérébrale alors que l'on attendait son dernier soupir, le 30 avril 1914. La relation a été faite par le maire d'Anan.

Le certificat du docteur Ducasse, de I'Isle‑en‑Dodon (Haute‑Garonne), du 22 juin 1914, a attesté la guérison subite.

 

47. Renée Mulsant (14 ans), de Bourg­ de‑Thizy (Rhône), a été guérie subite­ment d'ostéo-arthrite du genou, le 11 sep­tembre 1914.

Le docteur Irmann, de Thizy, a attesté la guérison, le 18 novembre 1914.

 

48. Le docteur Bernard, de Cormeilles (Eure), a déclaré, dans une observation médicale du 24 avril 1914, que Georgette Toutain (2 ans), de Pin (Eure), a été guérie de broncho‑pneumonie fin février 1914. Le docteur ajoute:

« Les lésions pulmonaires extrêmement graves dans les deux poumons disparurent sans retour en 24 heures. Cette guérison est extraordinaire et rien ne pouvait la faire prévoir; au contraire, il semblait que l'on [549] n'eût qu'à attendre la mort de l'enfant.»

 

49. Le révérend père Bergerot, laza­riste (52 ans), de Monastire (Serbie), a été guéri subitement le 11 mars 1915 de typhus exanthématique contracté au che­vet des prisonniers autrichiens; cette guérison s'est produite le dernier jour d'une neuvaine.

Le docteur Michel Zamaoulil, de Monastire, de religion et de langue grecque,

 

TÉMOIN 6: Agnès Jésus O.C.D.

 

dans son certificat du 19 mai 1915, a déclaré la maladie mortelle et l'état actuel très bien.

 

50. Le soldat Paul Millet (31 ans), du 287ème d'infanterie de Lyon, soigné à l'hôpital de la Croix-Rouge à Lorient en septembre 1914, a été guéri du tétanos à l'état aigu à la suite d'une neuvaine, en octobre 1914.

La guérison a été attestée par l'in­firmière‑major, par trois autres infirmières et deux soeurs de Charité.

 

51. Le soldat Robert Labitte, de Paris, soigné à l'hôpital de l'institution Saint Jacques d'Hazebrouck pour une blessure à la jambe perforant le tibia et brisant le péroné, était atteint d'infection géné­rale et d'hémorragies. On attendait son dernier soupir le 5 novembre 1914. Le docteur, les soldats, les infirmiers cons­tatèrent l'amélioration « inouïe », le ma­gnifique aspect des plaies du jour au lendemain, la disparition imprévue de l'hémorragie.

[550] La relation est signée par la mère du soldat, par le supérieur de l'hôpital, par deux infirmiers, une infirmière, et la docteur ajoute ces lignes: « Actuelle­ment, je suis encore tout surpris de la marche des événements chez le blessé Labitte Robert. Comment est‑il encore en vie? Je ne puis me l'expliquer, mais Dieu ayant aidé, tout s'arrange. En pareil cas, nous comptons pour si peu!.»

Signatum:  docteur Deneleau, médecin-chef.

La relation est du 15 décembre 1914.

 

52. Le docteur Foucher, de Berck­-Plage (Pas‑de‑Calais) atteste, le 25 mai 1915, avoir soigné en décembre 1914 le soldat Duprieux, de Rochefort (Landes), atteint de fièvre typhoïde et d'endocardite (chez un soldat surmené par plusieurs mois de campagne).

Le pronostic était désespéré, dit le docteur, et une très grande amélioration est survenue brusquement du jour au lendemain au moment où l'on déses­pérait le plus. La guérison est complète.

 

53. Le soldat Julien Viquesnel, de Fontaine‑la‑Louvet (Eure), fut évacué en septembre 1914 à l'hôpital de Limoges. Une balle avait pénétré derrière la tête, fracassé la mâchoire, et était ressortie par le nez en rompant à demi l'artère carotide. Il était considéré comme perdu, mais priait avec foi soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Le 3 novembre, au moment où sa femme accomplissait pour lui un pèle­rinage sur la tombe, les nom‑[551]breuses pinces qui retenaient les chairs meurtries de sa mâchoire et de son oreille tombè­rent sans qu'on les touchât. Dès lors, le soldat put se mouvoir et s'alimenter, et tout danger était écarté.

La relation est signée par l'infirmière, le soldat, deux prêtres infirmiers dont l'un appelle la guérison « véritablement extraordinaire », et par deux religieuses hospitalières.

Le tout nous a été envoyé par le Car­mel de Limoges.

Le certificat médical du docteur Rous­seau est joint au dossier.

 

54. Oublié à son rang d'ordre chrono­logique

Monsieur l'abbé Anne (23 ans), de Lisieux, a été guéri de phtisie galopante.

Le docteur La Néele, de Lisieux, dans une attestation du 7 mars 1909, termine ainsi sa déclaration:

« Cette guérison est absolument extraor­dinaire et inexplicable au point de vue scientifique. On a vu dans l'histoire mé­dicale les formes les plus diverses de la tuberculose guéries naturellement, mais jamais quand elles présentent un caractère aussi grave que le cas précédent.»

Ce miracle a été étudié au premier Procès.

 

[552] [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter à ma dépo­sition.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce té­moin. Lecture des Actes est donnée. Le té­moin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR AGNÈS DE JÉSUS, r.c.i., prieure, témoin, j'ai ainsi déposé selon la vérité: je ratifie et confirme cette déposition.

Témoin 7 - Marie du Sacré‑Coeur

On peut se reporter au vol. 1, pp. 235­-236,  pour la présentation de ce témoin, Marie, fille aînée de la famille Martin et marraine de Thérèse (1860‑1940). La déposition est cette fois‑ci encore, com­me celle du Procès informatif ordinaire, placée sous le signe de la sobriété. Il ne s'agit explicitement ni d'une reconstruc­tion biographique ni de la présentation d'une doctrine, mais de souvenirs qui viennent, avec finesse et simplicité, éclai­rer tant la vie que le message de soeur Thérèse de l'Enfant‑lésus. On notera de précieux détails sur le foyer domestique des Martin, sur les vertus des parents, et sur l'enfance de Thérèse. Le tout est li­vré avec un grand naturel, sans aucune prétention. Le témoin reprend souvent, à peu de chose près, ce qu'il a dit en 1910, mais pas toujours. Il est sûr de ce qu'il affirme. Cette déposition a le grand intérêt de nous révéler ce que ressentait devant le message de sa sainte soeur celle à qui nous devons le Manuscrit B.

 

A titre d'exemples, soeur Marie du Sacré‑Coeur garde un très vif souvenir de la maladie de Thérèse enfant et de sa guérison grâce à l'intervention de Marie lmmaculée (pp. 562‑565), ‑ donne d'in­téressants détails sur l'origine du Ma­nuscrit A et sur la destinataire (c'est elle­-même) du Manuscrit B. ‑ note au sujet de la publication de l'Histoire d'une âme: « Ni elle [Thérèse] ni nous ne pensions que ces souvenirs seraient jamais pu­bliés: c'étaient des notes de famille. Dans les derniers mois de la vie de soeur Thé­rèse seulement, mère Agnès de Jésus pen­sa que la publication de ces souvenirs pourrait être utile à la gloire de Dieu. Elle le dit à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui accepta cette idée avec sa sim­plicité et sa droiture ordinaire. Elle dé­sirait que le manuscrit fût publié parce qu'elle y voyait un moyen de faire aimer le bon Dieu, ce qu'elle considérait com­me sa mission » (p. 613), ‑ le témoin évoque avec insistance, à plus d'une re­prise, la foi et la confiance de Thérèse en la réversibilité des mérites, en la com­munion des saints (cf. p. 576). Notons encore ceci, sur la discrétion de Thé­rèse: soeur Marie du Sacré‑Coeur n'a connu les grandes épreuves de sa jeune soeur contre la foi que par la lecture de l'Histoire d'une âme (p. 589).

 

Après avoir relaté certaines données: qui tiennent du merveilleux ou du pré­ternaturel, le témoin précise: « Ces faits m'ont toujours paru nettement surnatu­rels, mais ils ne sont que de rares excep­tions dans la vie de la Servante de Dieu, dont le caractère général était une gran­de simplicité »(p. 606). Est là confirmé, comme ailleurs aussi, au cours de la dé­position, ce que soeur Marie du Sacré-Coeur avait écrit le 13 mars 1915 à sa soeur Léonie (Françoise‑Thérèse, clarisse à Caen)[i.e. Visitandine], au sujet de la teneur des Arti­cles du Procès Apostolique, jugés par elle en partie inadaptés au cas de Soeur  Thérèse de l'Enfant‑Jésus: «L'avocat de Rome n'a pas su faire un portrait assez simple, tout en étant le portrait d'une sainte. Nous saurons bien le remettre au point, car chaque saint doit ressembler à lui‑même et non pas aux autres » (S.Piat : Une âme libre , Marie)

 

Ame simple et ardente, soeur Marie du Sacré‑Coeur resta jusqu'à la fin sou­riante et remplie de sollicitudes et d'at­tentions pour les autres. Frappée de terri­bles rhumatismes, elle vécut ses derniè­res années presque complètement para­lysée, en pleine dépendance de ses soeurs qu'elle appelait ses anges gardiens. En paraphrasant les paroles de la Vierge Marie aux noces de Cana, elle écrivait à Mère Agnès de Jésus au début de sa douloureuse épreuve: « Ma bonne Mère, moi aussi je n'ai plus de vin! Autrefois, dans ma jeunesse, j'avais toujours du vin, je ne connaissais ni l'infirmité, ni la ma­ladie. Mais, aujourd'hui, je suis sans res­sources, je n'ai plus de vin! Demandez à votre divin Fils, qui est mon Epoux, d'a­voir pitié de ma détresse (...) Pourtant, est‑ce bien vrai de dire qu'autrefois il m'a servi le meilleur vin? Non... C'est aujourd'hui, certainement, qu'il me sert le meilleur: le vin de l'épreuve. Ainsi, au banquet de ma vie qui s'achève, il ne s'est pas trompé, il a gardé le meilleur vin jusqu'à cette heure » (Annales 1940 )

Ce texte est de 1929. La soeur ne de­vait mourir que le 19 janvier 1940. Elle accepta ce long martyre en humble et simple enfant pleinement abandonnée à la volonté d'amour de son Père.

Le témoin a déposé du 20 au 26 juil­let 1915, au cours des sessions 21ème-26ème (pp. 555‑625 de notre Copie pu­blique).

 

[Session 22: ‑ 20 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[555] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie Louise Martin, soeur de la [556] Servante de Dieu, née à Alençon (paroisse Saint‑Pierre de Mon­sort), le 22 février 1860, de Louis-Joseph Aloys-Stanislas Martin et de Marie‑Zélie Guérin. Je suis religieuse du Carmel de Lisieux où j'ai fait profession le 22 mai 1888, sous le nom de soeur Marie du Sa­cré‑Coeur.

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième a la cinquième demande inclusive­ment].

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Réponse à la sixième demande]:

Malgré la grande affection que j'ai pour ma soeur, je dirai consciencieusement la vérité. Personne ne m'a influencée dans la préparation de mon témoignage.

 

[Réponse à la septième demande]:

Etant la soeur aînée de la Servante de Dieu, j'ai observé de très près tout ce qui la concerne. Je l'ai d'autant plus connue, qu'après la mort de notre mère, ma soeur Pauline et moi avons pris soin de son éducation. Je l'ai retrouvée au Carmel, où je l'avais précédée deux ans aupara­vant, et je ne l'ai plus quittée jusqu'à sa mort. Je connaissais déjà, par mon ob­servation personnelle, ce que la Servante de Dieu a raconté de sa vie dans ses écrits, à l'exception de quelques détails de sa vie intérieure que j'ai appris par cette lecture, par exemple, ses épreuves contre la foi.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Outre l'affection naturelle très vive que j'ai pour ma [557] petite soeur, j'ai pour la Servante de Dieu une grande dévotion, parce que je crois que c'est une sainte. Je désire et je demande au bon Dieu sa béatification, parce que je suis persua­dée que le bon Dieu la veut et en sera glorifié. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus nous apprend à aller à Dieu par la con­fiance et l'amour. Lorsque l'Église aura sanctionné cette vie de confiance, qui fait tant de bien aux âmes, il me semble qu'elles viendront en grand nombre se ranger sous la bannière de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, apôtre de l'amour.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à Alençon, paroisse Notre‑Da­me; elle fut baptisée le 4 janvier. Elle était la dernière d'une lignée de neuf en­fants, à savoir:

Marie Louise, 1860.

Marie Pauline, 1861.

Marie Léonie, 1863.

Marie Hélène, 1864, décédée en 1870.

Marie Joseph Louis, 1866, décédé en 1867

Marie Joseph Jean‑Baptiste, 1867, décédé en 1868.

Marie Céline, 1869.

Marie Mélanie Thérèse, 1870, décé­dée en 1870.

Marie Françoise Thérèse, qui est la Servante de Dieu. Elle fut confirmée le 14 juin 1884.

Mon père était né à Bordeaux, en 1823; ma mère, Marie Zélie Guérin, était née à Saint‑Denis (Orne), en 1831. C'est par erreur que, dans le Procès de l'ordinaire, nous avions in‑[558]diqué Gandelain, lo­calité d'ailleurs voisine de Saint‑Denis, comme lieu de naissance de notre mère. Nos parents donnaient l'exemple de toutes les vertus; ils assistaient chaque jour à la sainte messe, se levant pour cela dès 5 heures du matin. Ils jeûnaient tout le carême sans adoucissement. Le repos du dimanche était observé avec une grande fidélité. Ils ne se seraient pas permis de fixer au dimanche un voyage, même uti­le. Mon père perdait de belles occasions de vente, parce qu'il ne voulait pas lais­ser son magasin ouvert le dimanche, bien que son confesseur lui laissât la liberté de le faire, comme le faisaient les autres bi­joutiers de la ville.

 

Mon père avait un caractère généreux et ne cédait jamais quoique ce soit au res­pect humain. Il ne passait jamais devant une église sans saluer, en quelque socié­té qu'il fût. Il était fidèle à se rendre cha­que mois à l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement, et lorsqu'il vint à Lisieux il obtint qu'on l'établit dans cette ville. Mon père et ma mère avaient une foi profonde; et en les entendant parler en­semble de l'éternité, nous nous sentions disposées, toutes jeunes que nous étions, à regarder les choses du monde, comme une pure vanité.

 

Ma mère veillait avec grand soin sur l'âme de ses enfants, et la plus petite faute ne restait jamais sans réprimande. Elle aurait bien désiré voir en nous des in­dices de sainteté future. Parlant de Thé­rèse elle ajoutait: «Pour Thérèse, on ne sait encore ce qu'elle sera... C'est si petit! Je n'ai jamais vu cependant tant d'intel­ligence chez aucun de mes enfants, et puis elle a toujours un sourire [559] céles­te » @MSA 7,1@.

 

Mon père et ma mère avaient une gran­de dévotion à la Sainte Vierge; c'est pour­quoi ils donnèrent le nom de Marie à tous leurs enfants, garçons et filles. Mon père, dès avant son mariage, avait placé dans une allée de son jardin une statue de la Sainte Vierge qui plus tard devait être si chère à toute la famille, car c'est cette même statue qui se trouvait dans la chambre de Thérèse enfant lors de sa grande maladie, et qui s'anima pour lui sourire. Aux pieds de cette même statue, ma mère avait reçu de très grandes fa­veurs. Mes parents étaient très secoura­bles aux malheureux. Une servante étant tombée malade de rhumatismes articu­laires, ma mère la soigna elle‑même, jour et nuit, pendant plusieurs semaines, ne voulant pas la renvoyer chez ses parents qui étaient pauvres.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Ma mère mourut comme une sainte, le 28 août 1877. Mon père supporta cette épreuve avec une grande foi, et nous en­toura plus que jamais de sollicitude. Par dévouement pour nous, il quitta Alençon et vint à Lisieux pour nous assurer une di­rection sage de notre tante, madame Gué­rin, et nous éloigner d'amis plutôt mon­dains que nous avions dans notre ville na­tale. Il prenait un très grand soin de nos âmes, nous recommandait d'éviter avec le plus grand soin ce qui aurait pu ternir la pureté de notre coeur. Je trouvais par­fois austères ses sages conseils, et de peur qu'il ne de‑[560]vienne plus austère en­core, je l'empêchais de lire, par exemple, les Pères du désert, parce que j'avais re­marqué qu'ensuite il voulait trop se mortifier.

 

Je puis rapporter, dès maintenant, com­ment l'épreuve couronna la vie si droite et si pure de mon père. Dans un élan de générosité, il s'était offert en victime et le Seigneur sembla accepter son holocaus­te. Il fut atteint de paralysie cérébrale, et les dernières années de sa vie ne furent qu'un long martyre.

 

Il mourut le 29 juillet 1894. Au moment de sa mort, il sembla jouir de nouveau de toute son intelligence, et fixa un regard

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

profond et reconnaissant sur sa fille Céline qui avait été l'ange de sa douloureuse vieillesse.

 

Je vais revenir, après cette digression, à l'histoire de la Servante de Dieu. Il semble que, à l'âge de un an et demi, elle fut l'objet d'une protection extraordinaire de son ange gardien. Ma mère, en reve­nant de la messe matinale, fut effrayée de trouver vide le berceau où elle avait lais­sé la petite Thérèse. Mais elle aperçut bientôt l'enfant qui dormait assise sur une grande chaise. Elle était donc tombée de son berceau, et comme il semblait im­possible qu'elle ait pu monter elle‑même sur cette chaise élevée, ma mère ne douta pas d'une intervention extraordinaire de Dieu.

 

A l'âge de trois ans, Thérèse assistait aux leçons que je donnais à Céline, et avait déjà assez d'empire sur elle‑même, pour ne pas dire un seul mot pendant les deux heures que durait la leçon.

 

[561] Elle était d'une franchise extra­ordinaire: elle avait besoin de s'accuser spontanément de ses moindres fautes, et courait aussitôt les exposer à ma mère. Elle n'aurait pas menti pour tout l'or du monde. Elle avait environ six ans, lorsqu'elle dit à la domestique qui fai­sait de petits mensonges joyeux: « Vous savez bien, Victoire, que cela offense le bon Dieu » @MSA 11,1et PO tem. 3@. Vers l'âge de quatre ans, la petite Thérèse adopta la pratique de marquer sur une sorte de chapelet, à perles mobiles, les petits sacrifices qu'elle faisait pour le bon Dieu. Ma mère écri­vait d'elle à cette époque: « Cette enfant n'aime à parler que du bon Dieu, elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières » @MSA 11,1@. A la mort de ma mère, la cé­rémonie de l'extrême‑onction s'imprima profondément dans son âme. Plus tard, au Carmel, elle me dit, en rappelant ce temps de sa plus petite enfance: « Il me semble que je jugeais des choses comme aujourd'hui » @Source pre.@. Elle me sembla, en ef­fet, extraordinairement sérieuse, mais je me gardai bien de lui demander ce qu'elle pensait, pour ne pas développer davanta­ge les sentiments profonds dont elle par­le, car je la trouvais trop avancée pour son âge.

 

Après la mort de notre mère, Thérèse fut élevée par sa soeur Pauline et par moi. Jusqu'à l'âge de huit ans et demi, elle reçut nos seules leçons. A huit ans et de­mi, elle fut mise comme demi‑pension­naire à l'abbaye des bénédictines où se trouvait déjà sa soeur Céline. Elle eut à souffrir dans cette maison. Sa nature ex­trêmement sensible, se trouvait doulou­reusement affectée par le contact de quel­ques élèves d'une nature [562] plus vul­gaire. Elle était d'ailleurs très instruite pour son âge, on la mit dans une classe d'élèves plus âgées qu'elle, où pourtant elle conquit et conserva la première pla­ce; de 1à certaines jalousies pénibles pour la petite Thérèse qui pourtant ne s'en plaignait jamais.

 

A 10 ans, Thérèse fut atteinte d'une étrange maladie, qui, selon moi, ne pou­vait venir que du démon, à cause des phénomènes surnaturels qui se produi­saient. Cette maladie se déclara quelques mois après l'entrée au Carmel de mère Agnès de Jésus, vers la fin de mars 1883.

 

A partir du 7 avril jusqu'au 10 mai, jour où la Sainte Vierge l'a guérie, elle resta dans un état navrant. Elle avait plusieurs fois la semaine, des crises de terreurs si extraordinaires, qu'un savant docteur, monsieur Motta(Notta), aujourd'hui décédé, di­sait n'avoir jamais rencontré pareil cas. Je l'ai entendu avouer à mon père son impuissance. Il prononça même ces pa­roles: « Qu'on appelle cela du nom que l'on voudra, mais pour moi, ce n'est pas de l'hystérie.»

 

[563] [Suite de la réponse à la dixième demande]:

Les objets les plus insignifiants pre­naient à ses yeux la forme de monstres horribles et elle jetait des cris de terreur.

 

Fréquemment, elle était poussée par une force inconnue à se précipiter la tête en avant, de son lit sur le pavé. D'autres fois, elle se frappait la tête avec violence contre le bois du lit. Quelquefois, elle voulait me parler: aucun son ne se faisait entendre, elle articulait seulement les mots, sans pouvoir les prononcer.

 

Une particularité qui me frappa beau­coup, c'est que, à diverses reprises, sous cette influence que je crois diabolique, elle se mettait tout à coup à genoux, et, sans s'aider de ses mains, appuyant sa tête sur le lit, cherchait à faire revenir ses pieds en avant. Or, dans cette attitude qui de­vait infailliblement la découvrir, elle res­tait toujours modestement enveloppée, à mon grand étonnement: ne pouvant m'expliquer cela, je l'attribuais à une in­tervention céleste.

Dans l'intervalle des crises, elle restait dans un état d'épuisement.

 

La crise la plus terrible de toutes fut celle dont elle parle dans sa vie. Je crus qu'elle allait y succomber. La voyant é­puisée dans cette lutte, je voulus lui don­ner à boire, mais elle s'écria avec terreur: « Ils veulent me tuer; ils veulent m'em­poisonner ».

 

C'est alors que je me jetai avec mes soeurs aux pieds [564] de la Sainte Vier­ge la conjurant d'avoir pitié de nous. Mais le ciel semblait sourd à nos suppli­cations. Par trois fois je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vier­ge; son regard était irradié, comme en extase. Je compris qu'elle voyait, non la statue, mais la Sainte Vierge elle‑même. Cette vision me parut durer quatre ou cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se fixa sur moi avec tendresse. Je ne m'étais pas trompée, Thérèse était guérie. Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais, s'apercevant que je l'avais deviné, elle me dit: « C'est parce que je ne la voyais plus ».

 

[Quelques symptômes de ce mal ap­parurent‑ils encore au cours de la vie de la Servante de Dieu ?  Réponse]:

Jamais aucune trace de ce mal ne réap­parut, ni même rien d'analogue: elle n'était ni impressionnable ni nerveuse.

 

TEMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Mon oncle, monsieur Guérin, pharmacien, m'avait dit après la guérison de Thérèse, de prendre grand soin de ne pas la con­trarier, or je ne me suis pas fait faute de la contrarier à l'occasion, et jamais rien de fâcheux ne s'en est suivi.

 

[Au cours de ses cri­ses, la Servante de Dieu conservait‑elle l'usage de la raison, ainsi par exemple lorsqu'elle criait: «Ils veulent me tuer, ils veulent m'empoisonner »? ‑ Réponse]:

 

J'ai la certitude que, même au plus fort de ses crises, la Servante de Dieu gardait l'usage sain [565] de ses facultés supé­rieures; elle subissait une contrainte dans ses sens, mais ne perdait pas conscience d'elle‑même. Je m'en rendais compte par­faitement en l'observant, et elle‑même m'a assuré plus tard que, pendant les crises, elle entendait et comprenait tout ce qu'on disait autour d'elle, et qu'en par­ticulier, dans la grande crise finale qui dura environ une heure, elle n'avait pas cessé un seul instant de prier intérieure­ment la très Sainte Vierge.

 

Thérèse fit sa première communion à l'abbaye des bénédictines de Lisieux, le 8 mai 1884, à l'âge de 11 ans et quatre mois. Les règlements de ce temps‑là n'admettaient à la première communion que les enfants âgés de 10 ans révolus au 1er janvier. Thérèse étant née le 2 jan­vier, se trouvait pour deux jours retar­dée d'une année: elle ne pouvait compren­dre une loi si sévère.

 

Rencontrant dans une rue de Lisieux monseigneur Hugonin, évêque de Ba­yeux et Lisieux, elle voulut courir à lui pour lui demander la permission de faire sa première communion avant l'âge. Quand je lui racontais qu'aux premiers siècles du christianisme, les tout petits enfants recevaient la sainte Eucharistie: « Pourquoi donc - me disait‑elle - n'est‑ce plus comme cela maintenant?»  A la première communion de Céline, plus âgée qu'elle de 4 ans, elle voulait en­tendre les exhortations qu'on lui faisait, disant que ce n'était pas trop de 4 ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.

Aussi mit‑elle une grande ferveur dans sa [566] préparation prochaine. Elle mul­tipliait pour cela les actes de vertus qu'elle considérait comme autant de fleurs à offrir à Jésus. Elle écoutait avidement mes conseils. Il y avait dans son regard un saint enthousiasme, et le jour de sa première communion, il me semblait plu­tôt voir un ange qu'une créature mortelle.

 

A cette époque, elle me demanda de faire tous les jours une demi‑heure d'orai­son. Je ne voulus pas le lui accorder; alors elle me demanda un quart d'heure seulement; je ne le lui permis pas davan­tage. Je la trouvais tellement pieuse que cela me faisait peur, pour ainsi dire. Je craignais que le bon Dieu ne la prît trop vite pour Lui.

 

L'année suivante, pendant la retraite de sa seconde communion solennelle, à l'ab­baye des bénédictines, Thérèse commença à être tourmentée par des scrupules. Je m'efforçais de la tranquilliser, car ses pré­tendues fautes qu'elle me confiait n'étaient que des bagatelles.

 

Lorsque j'entrai au Carmel (1886), n'ayant plus à qui se confier, elle s'adressa, par la prière, à ses frères et soeurs qui l'avaient précédée au ciel et peu après elle retrouva la paix.

 

Dans les années qui suivirent sa premiè­re communion jusqu'à son entrée au Car­mel, elle communiait aussi souvent que son confesseur le lui permettait, trois ou quatre fois par semaine, je crois, et elle aurait voulu tous les jours.

 

[567] [Réponse à la on­zième demande]:

 

Depuis longtemps, la grande piété de Thérèse me faisait pressentir qu'elle serait religieuse et même carmélite, mais, pour ma part, j'aurais voulu que ce fût beau­coup plus tard à cause de mon père, et à cause aussi de son jeune âge. C'est pour­quoi lorsque à 14 ans elle nous dit au parloir son désir d'entrer l'année suivante, je laissai mère Agnès de Jésus l'encoura­ger; pour mon compte, j'aurais volontiers mis obstacle à son entrée; mais comme ma conscience me l'aurait reproché, je me bornai à ne rien dire. Monsieur Guérin notre oncle et monsieur Delatroëtte, supé­rieur du Carmel, s'opposaient, eux, de toutes leurs forces, à la réalisation de ce projet. Mais rien ne la faisait changer de résolution, et elle mit un courage hé­roïque à surmonter tous les obstacles.

 

[Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu entra au Carmel le 9 avril 1888, et reçut le nom de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Sa prise d'ha­bit eut lieu le 10 janvier 1889. Enfin, elle fit profession le 8 septembre 1890. Elle est morte au Carmel le 30 septembre 1897. Au cours de sa vie religieuse, elle a exercé, un certain temps, les fonctions de sacristine, et a été aussi chargée, mais sans titre officiel, de la formation des novices.

 

La caractéristique de cette vie religieuse fut une très grande fidélité dans l'accom­plissement de sa règle, une constante égalité d'âme, une charité toujours [568] aimable et souriante, malgré les épreuves cachées, des sécheresses presque constantes qu'elle eut à supporter, et le manque d'appui et de consolation de la part de la mère prieure Marie de Gonzague. Cette dernière manifestait peu de sym­pathie pour la jeune postulante, la gron­dait souvent, ou bien n'y faisait pas attention. Cette Mère Prieure était habi­tuée à être adulée de tout le monde, et, comme soeur Thérèse ne cherchait pas à gagner ses bonnes grâces par ce moyen, elle passait inaperçue, ou plutôt elle ne recueillait que de la froideur.

 

Au sujet de ces peines, soeur Thérèse encore postulante m'écrivait: « Le 'pauvre agnelet' ne peut rien dire à Jésus, et sur­tout Jésus ne lui dit absolument rien; priez pour lui, afin que sa retraite plaise quand même au coeur de celui qui seul lit au plus profond de l'âme... Pourquoi chercher du bonheur sur la terre? Je vous avoue que mon coeur en a une soif ardente, mais il voit bien, ce pauvre coeur, que nulle créature n'est capable d'étancher sa soif... Je connais une autre source, c'est celle où, après avoir bu, on a encore soif, mais d'une soif qui n'est pas hale­tante, qui est au contraire très douce, parce qu'elle a de quoi satisfaire. Cette source, c'est la souffrance connue de Jésus seul » @LT 75@

 

TEMOIN Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 23: ‑ 21 juillet 1915, à 2h. de l'après‑midi]

 

[572] [Ré­ponse à la treizième et à la quatorzième demande]:

Au sujet des vertus en général, je n'ai pas autre chose à dire, sinon que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus m'a paru, dès sa plus petite enfance, comme un ange que le bon Dieu aurait envoyé sur la terre dans un corps mortel.

 

Ce qu'elle appelle ses imperfections ou ses fautes n'en étaient pas: je ne l'ai jamais vue faire la plus légère faute. Où elle a le plus excellé, c'est dans son amour pour Dieu, si confiant et si ten­dre, qu'à la fin de sa vie, de même que je l'ai entendue appeler la Sainte Vierge «maman », je l'ai entendue aussi plu­sieurs fois appeler le bon Dieu avec une candeur idéale: « Papa le bon Dieu.» A propos de ses souffrances, elle disait: « Laissez faire ' Papa le bon Dieu ', il sait bien ce qu'il faut à son tout petit bébé.» Je lui dis: «Vous êtes donc un bébé?.» Elle prit alors un air plein de gravité, et me répondit: « Oui... mais un bébé qui en pense bien long! Un bébé qui est un vieillard » @Source pre.@. Je n'ai jamais mieux senti qu'à ce moment combien sa voie d'enfance cachait de virilité, et j'ai trouvé bien juste qu'elle s'approprie, dans son manuscrit, cette parole de Da­vid: « Je suis jeune, et cependant je suis devenu plus prudent que les vieillards » @Source pre.@.

 

[Réponse à la quinzième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une foi ar‑[573]dente. Son habitude de tout apprécier au point de vue de Dieu se manifestait principalement dans les épreuves, elle les considérait comme des grâces. Elle appelait l'épreuve si dure de la maladie de mon père: « Notre grande richesse » @MSA 86,1@.

 

[Réponse à la seizième demande]:

Elle lisait avidement la vie des mis­sionnaires, parce qu'elle y trouvait l'ex­pression de ses propres désirs. Elle aurait voulu être missionnaire, pour faire con­naître partout l'amour du bon Dieu.

 

[Réponse à la dix‑sep­tième demande]:

Soeur Thérèse pensait sans cesse à Dieu. Un jour, je lui dis: « Comment faites‑vous pour penser toujours au bon Dieu ?.» Elle me répondit: « Ce n'est pas difficile, on pense naturellement à quelqu'un que l'on aime.»-« Alors, lui dis‑je, vous ne perdez jamais sa présen­ce?.»-«Oh! non, dit‑elle, je crois que je n'ai jamais été trois minutes sans penser à lui »  @CS@

 

[Réponse à la dix-huitième demande]:

Après sa première communion, elle aurait voulu pouvoir communier tous les jours. Elle a tant souffert d'être privée de la communion quotidienne, que j'ai toujours pensé que c'est par son inter­cession que cette grâce de la communion fréquente a été accordée aux fidèles, et que c'est à elle que les petits enfants doivent la faveur de faire leur première communion [574] si jeunes. D'ailleurs, je crois me souvenir qu'elle nous a dit, pendant sa vie: «Vous verrez, quand je serai au ciel, il y aura, touchant la sainte communion, un changement dans la pra­tique de l'Église @Source pre@. Je me souviens parfaitement que, quelque temps avant sa mort, elle dit à mère Marie de Gonza­gue, qui était opposée à la pratique de la communion quotidienne: « Ma mère, quand je serai au ciel, je vous ferai changer d'avis »  14. Et c'est ce qui arriva.

 

[Réponse à la dix-neuvième demande]:

 

Je n'ai rien de spécial à dire sur ce point.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

Elle avait un grand esprit de foi en­vers ses supérieurs. Un mois avant sa mort, elle passa par une crise très dou­loureuse. Le médecin de la communauté était absent. Notre mère prieure refusa de laisser entrer à sa place un autre doc­teur. Quand nous nous plaignions de cette manière d'agir, la Servante de Dieu nous disait: « Ne murmurez pas contre la volonté du bon Dieu: c'est Lui qui per­met que notre Mère ne me donne pas de soulagement »  @DEA 30-8@.

 

Le seul fait qu'elle rencontrait, dans un livre, quelques lignes de critique con­tre le pape ou les évêques, la mettait en défiance et le lui faisait rejeter.

 

[Réponse à la vingt-et-unième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus eut une très grande [575] dévotion à la Sain­te Face de Notre Seigneur. La veille de sa profession elle m'écrivait: «Je serai l'épouse de Celui dont le visage est caché, et que personne n'a reconnu » @LT 116@. Elle voulait consoler Jésus de l'ingratitude de ceux qui ne l'ont pas reconnu dans ses humiliations. C'est dans cet esprit qu'elle a écrit:

«Moi je te reconnais, même à travers tes larmes, Face de l'Eternel, je découvre tes charmes. Que ton regard voilé mon coeur a consolé, rappelle‑toi » @PN 24@,

 

Lorsqu'elle se fit un blason mystique, elle y peignit une Sainte Face. Elle com­posa aussi en l'honneur de la Sainte Face une prière qui fut indulgenciée par Pie X.

 

Elle avait aussi une touchante dévotion pour l'Enfant Jésus et ornait son autel avec soin. On lui apportait, en été, d'énor­mes gerbes des fleurs des champs. Si fatiguée qu'elle fût, elle employait, à les bien disposer, l'heure de temps libre qui est donnée pour se reposer.

 

La Servante de Dieu avait un tendre amour pour la Sainte Vierge. Dans sa petite enfance, elle la priait devant un petit autel qu'elle avait arrangé. Elle aimait à orner de guirlandes et de couron­nes de fleurs les images de la Sainte Vierge, et, jusque sur son lit de mort,

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur

 

elle tressa encore deux couronnes de bluets pour décorer la statue de la Sainte Vierge. Elle me dit un jour: « Quand on s'adresse aux saints, ils se font un peu attendre: on sent qu'ils doivent aller présenter leur requête, mais quand je demande une grâce à la Sainte Vierge, c'est un secours [576] immédiat que je reçois... Faites- en l'expérience et vous verrez... ». A ma demande elle composa sa dernière poésie: « Pourquoi je t'aime, ô Marie ». Elle nous disait: « Mon petit cantique exprime tout ce que je pense et ce que je prêcherais sur la Sain­te Vierge, si j'étais prêtre »  Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait une si grande confiance dans la réversi­bilité des mérites qu'elle croyait à la réversibilité même des bienfaits natu­rels par la prière; c'est ainsi que, pen­dant sa maladie, elle offrait les remèdes qui lui étaient administrés et qu'elle ju­geait pour elle sans efficacité, afin qu'ils profitassent à un missionnaire qui n'aurait ni le temps, ni les moyens de se soigner. Ayant considéré le corps mystique de la sainte Eglise, elle aurait voulu être prêtre, docteur, etc., mais son impuis­sance ne l'afflige pas: « Je ne puis, dit‑elle, prêcher l'Évangile, verser mon sang; qu'importe... mes frères travaillent à ma place, et moi j'aime pour ceux qui combattent » @MSB 4,1@ Le ciel lui parait comme peuplé d'âmes qui la chérissent et la regardent comme leur enfant. Tel était le fondement de sa dévotion pour les saints.

 

[Réponse à /a vingt-deuxième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'est toujours signalée par un grand détache­ment de toutes les choses créées. A l'âge de 14 ans, elle m'écrivait au sujet d'un petit agneau que lui avait donné mon père: « Tu ne sais pas, ma chère marrai­ne, combien la mort de ce [577] petit agneau m'a donné à réfléchir. Oh! oui, sur la terre, il ne faut pas s'attacher à rien, pas même aux choses les plus innocentes, car elles nous manquent au moment même où nous y pensons le moins. Ce qui est éternel peut seul nous contenter » @LT 42@. Pendant sa retraite de prise d'habit, elle m'adressa ce bil­let: « Je vous avoue que mon coeur a une soif ardente de bonheur; mais je vois bien que nulle créature n'est capa­ble de l'étancher, etc. » @LT 75@. Un peu plus tard, pendant sa retraite de profession, elle m'écrit: «Y a‑t‑il encore des joies couleur de rose pour votre petite Thé­rèse? Oh! non, il n'y a plus pour elle que des joies célestes, des joies où tout le créé qui n'est rien, fait place à l'incréé qui est la réalité » @LT 116 @

 

[Réponse de la vingt‑troisième à la vingt-cinquième demande inclusivement]:

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus at­tribuait à Dieu tout le bien qui était en elle, reconnaissant que c'était un don tout à fait gratuit. En m'expliquant sa «petite voie», elle me dit: «Si impar­faites que nous soyons, Jésus nous trans­formera en flammes d'amour, pourvu que nous espérions tout de sa bonté » @LT 197@

 

Pendant sa maladie, elle nous dit: «Cette parole: 'Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui  @*Job 13-15@ m'a ravie dès mon enfance. Mais j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant, j'y suis... Le bon Dieu m'a prise et m'a posée là » @DEA 7-7@. C'est sur ce sentiment de confiance ab­solue et non sur la pureté de son coeur qu'elle fondait [578] ses espérances. Elle m'écrit: «Si les âmes faibles et impar­faites comme la mienne, sentaient ce que je sens, aucune ne désespérerait d'atteindre le sommet de la montagne de l'amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais l'abandon et la reconnaissance » @MSB 1,2@

 

Toutefois, la confiance en Dieu de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'alliait à une crainte pleine d'amour, la crainte de l'offenser. Etant toute petite, elle dit un jour à ma mère: « Maman, si j'étais méchante, j'irais donc en enfer? Je veux être mignonne, comme un petit ange, pour aller au ciel » @CF 170et MSA 5,2@. Elle fut fidèle à sa résolution. Elle le dit elle‑même dans sa dernière maladie: « Depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu » @CSG..@

 

La dernière partie de 1'« Histoire d'une âme>>, qui n'est autre chose qu'une lon­gue lettre qu'elle m'adressa en septembre 1896, est tout entière l'expression de sa confiance absolue dans la grâce de Dieu.

 

[Réponse à la vingt-sixième demande]:

Dans toutes les lettres et exhortations que j'ai citées, dans la question précé­dente, la Servante de Dieu s'efforça précisément de me faire partager ses sen­timents de parfaite confiance en Dieu. Voici encore un trait qui montre combien elle désirait former en nous ces disposi­tions de détachement des consolations créées. Me voyant, chaque fois que ma patience était à bout, chercher consola­tion auprès de notre Mère Pri‑[579]eure, elle me dit: «Vous blessez votre âme en agissant ainsi, vous lui enlevez sa force. Il faudrait s'élever au‑dessus de ce que disent les soeurs, de ce qu'elles font. Il faudrait être dans notre monas­tère comme si nous ne devions y passer que deux jours: on se garderait bien de dire ce qui déplaît, sachant qu'on va le quitter » @Source pre @.

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 24: ‑ 22 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[582] [Réponse à la vingt‑septième demande]:

Elle avait une grande horreur du péché; la crainte d'avoir pu offenser Dieu la tenait dans une sorte d'angoisse, elle n'eut la paix que lorsqu'un prédicateur et con­fesseur de retraite lui eut assuré que ce qu'elle appelait ses fautes, ne contristait pas le bon Dieu. Elle ne commettait en effet que des fautes d'inadvertance.

 

[Réponse à la vingt-huitième demande]:

 

La charité pour Dieu fut la carac­téristique de sa sainteté. Elle voulait aimer Dieu, comme il n'avait jamais été aimé, et se sentant impuissante à réa­liser ses immenses désirs, elle se fait petite enfant, afin que le Seigneur, en ayant pitié, la prenne dans ses bras et l'élève lui‑même jusqu'aux sommets. Elle ra­conte, dans [583] la partie de son manus­crit qu'elle m'adressa, comment, après avoir cherché sa place au sein de l'Egli­se, ne se reconnaissant en aucun des mem­bres qui l'illustrent par leurs glorieuses actions, elle trouva dans l'amour qu'elle voulait donner à Dieu, la clef de sa voca­tion: « Oui, dit‑elle, j'ai trouvé ma place au sein de l'Église: dans le coeur de l'Église ma mère, je serai l'Amour » @MSB 3,2@. Son amour pour Dieu la rendait telle­ment conforme à toutes ses volontés qu'elle nous a dit: «On m'avait forcée de demander la guérison de papa le jour de ma profession; mais je ne pus jamais dire autre chose que cela: Mon Dieu, je vous en supplie, que ce soit votre volonté que papa guérisse » @DEA 23-7@

 

L'amour de la souffrance fut toujours vif dans son coeur, par conformité avec Notre Seigneur qui a voulu souffrir pour expier nos péchés. Elle désirait même le martyre, afin de donner à Dieu des preuves de son amour. Pendant sa dernière re­traite, elle m'écrivait ses sentiments in­times sous la forme d'une prière adressée à Jésus: « Je voudrais par dessus tout, ô mon bien‑aimé Sauveur, verser mon sang pour toi, jusqu'à la dernière goutte. Je sens le besoin d'accomplir pour toi toutes les oeuvres les plus héroïques. Si je vou­lais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie; 1à sont rap­portées les actions de tous les saints, et ces actions je voudrais les avoir accom­plies pour toi » @MSB 3,1@

 

Elle mettait ces sentiments en pratique et elle fit, en réalité, de sa vie religieuse un martyre par sa très grande fidélité. Elle ne veut laisser échapper au‑[584]cun pe­tit sacrifice, aucun regard, aucune parole; elle veut faire les moindres actions par amour. Comparant ces actes de vertu à des fleurs, elle écrit: « Je n'en rencontrerai pas un sans l'effeuiller pour toi, Jésus. Et puis, je chanterai toujours, même s'il faut cueillir mes roses au milieu des épi­nes, et mon chant sera d'autant plus mélodieux que ces épines seront plus longues et plus piquantes » @MSB 4,2.@.

 

Son amour pour Dieu était pur et dé­sintéressé. Elle me dit peu de temps a­vant sa mort: « Si le bon Dieu me di­sait: 'Si tu meurs tout de suite, tu auras une très grande gloire; si tu meurs à 80 ans, ta gloire sera bien moins grande, mais cela me fera beaucoup plus de plaisir`, alors, je n'hésiterais pas à répondre: 'Mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire, mais seulement votre plaisir'... Je serais heureuse de sup­porter les plus grandes souffrances sans que Dieu le sache, si c'était possible... Non pas afin de lui donner une gloire passagè­re, mais si je savais seulement que, par ce témoignage de mon amour, un sourire pût effleurer ses lèvres.» @DEA 16-7@ Elle écrit quel­ques mois avant sa mort: « Je veux bien être malade toute ma vie, si cela fait plai­sir au bon Dieu, et je consens même à ce que ma vie soit très longue. La seule grâce que je désire, c'est qu'elle soit bri­sée par l'amour.» @MSC 8,1-2@

 

[Réponse à la vingt-neuvième demande]:

J'ai dit, en répondant à la XVIIe ques­tion, que la vie de la Servante de Dieu a été une oraison continu‑[585]elle, et qu'elle a pu m'affirmer qu'elle ne croyait pas avoir été trois minutes sans penser à Dieu.

 

[Réponse à la trentième demande]:

Tous les discours et les lettres que j'ai rapportés tendent évidemment à com­muniquer aux autres l'amour dont elle était embrasée.

 

[Réponse à la trente-et-unième demande]:

C'est en vue d'expier les péchés qu'elle aimait la souffrance. Elle la regardait com­me un des moyens les plus efficaces pour sauver les âmes. Le jour de sa mort, étant dans une agonie inexprimable, elle nous dit: « Je ne m'explique les souffrances que j'endure que par le désir extrême que j'ai de sauver les âmes.» @DEA 30-9@

 

[Réponse à la trente-deuxième demande]:

L'amour de Dieu conduisait soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à l'amour du prochain. Je lui disais un jour: «On est bien heureux de mourir après avoir passé sa vie dans l'amour du bon Dieu.» ‑ « Oui, me répondit‑elle, mais pour passer sa vie dans l'amour du bon Dieu, il ne faut pas manquer à la charité en­vers le prochain.» @Source pre @

 

Ce qui prouve bien qu'elle n'aimait pas le prochain par des vues humaines, c'est qu'elle cherchait spécialement à faire du bien à ceux dont le caractère était moins attrayant. Ainsi, à la lin­gerie, elle demanda d'être l'aide d'une soeur d'un caractère tel qu'elle éloignait [586] tout le monde. Cette soeur avait en effet des idées noires et ne faisait presque rien. De même elle se dévoua au service d'une pauvre soeur converse, soeur Saint‑Pierre, remarquable par son humeur acariâtre.

 

[Réponse de la trente‑troisième à la trente‑cinquième demande in clusivement]:

Sa charité envers le prochain la ren­dait industrieuse pour rendre service. ~ Elle consolait les affligés et excusait, tant

 

TÉMOIN 7: Marie S.C. O.C.D.

 

qu'elle pouvait, les défauts les plus insup­portables du prochain. Ainsi, cette pau­vre soeur, Marie de Saint Joseph, dont elle était l'aide à la lingerie, n'excitait en elle qu'une tendre compassion: « Si vous saviez, me disait-elle, comme il faut lui pardonner, comme elle est digne de pitié! Ce n'est pas sa faute si elle est mal douée... Ayez‑en donc pitié. Oh! comme il faut pratiquer la charité envers le prochain! »

 

Il y avait à l'infirmerie une religieuse neurasthénique dont l'ennui incurable était un supplice pour celle qui devait lui tenir compagnie. Comme j'en témoignais de la lassitude, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit: « Que j'aurais été heureuse si on m'avait demandé cela! Cela m'aurait peut‑être coûté selon la nature, mais il me semble que je l'aurais fait avec tant d'amour, parce que je pense à ce qu'a dit Notre Seigneur: ' J'étais malade et vous m'avez soulagé' » @DEA 20-8@

 

Elle se plaisait dans son enfance à secourir les pauvres, à distribuer les aumônes aux mendiants.

Sa charité la portait à s'oublier en toute circonstance. Pendant les longs mois de sa dernière maladie, [507] elle ne vou­lut pas consentir à ce qu'on la veillât pendant la nuit.

Un jour, que je la voyais très fatiguée se promener dans le jardin par obéis­sance, elle me rappela sa doctrine de la réversibilité des mérites et même des actes les plus simples: «Je marche - me dit-elle, pour un missionnaire. Je pense que là‑bas, bien loin, l'un d'eux est épuisé de ses courses apostoliques, et pour diminuer ses fatigues j'offre les miennes au bon Dieu ».

Elle se préoccupait d'exercer la cha­rité, même après sa mort. Elle me dit un jour, après avoir fait la neuvaine à saint François Xavier: « J'ai demandé la grâce de faire du bien après ma mort, et je suis sûre d'être exaucée ». Elle me dit aussi, faisant allusion à un trait de la vie de saint Louis de Gonzague, que nous lisions au réfectoire: « Moi aussi, après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses » @DEA 9-6 et PO tem. 3@

 

[588] [Suite de la réponse à la trente‑sixième de­mande]:

Elle aimait à prier pour les défunts, afin d'acquitter leurs dettes à la justice divine. Elle priait constamment pour la conversion des pécheurs qu'elle appelait « ses enfants »  @MSA 46,2@; et quand ses proté­gés étaient morts, elle s'intéressait enco­re à eux et faisait dire des messes pour le repos de leurs âmes.

 

Quand notre bon père fut atteint de paralysie cérébrale, elle disait que « c'était le temps de son purgatoire » @Source pre.@, bien qu'elle l'estimait comme un saint: elle ne laissait point de craindre pour les petites imperfections qui échappent mê­me aux justes. C'est pourquoi elle de­manda à Notre Mère de faire dire, dans ce temps‑là, des messes à son intention

 

[Réponse à la trente-septième demande]:

Si on entend par prudence la sagesse surnaturelle, je puis dire que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une sagesse céleste Elle n'excédait en rien; elle n'était ni présomptueuse, ni inconsidérée. Elle estimait pure vanité toutes les choses de la terre, et sa prudence brillait dans tous ses actes. Elle l'avait d'ailleurs demandée à Dieu, témoin ce vers de sa poésie

« Jésus, rappelle‑toi »:

«Aux affaires du ciel, daigne me rendre habile » @PN 24@

 

Bien qu'elle fût portée par attrait à la pratique de l'amour désintéressé, elle ne laissait pas de considérer la récom­pense du ciel pour s'encourager dans les souffrances de la vie. Lors de notre grande épreuve, [589] au sujet de la maladie de notre bon père, elle m'écrivait ce billet: « Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour il essuiera toutes les larmes de nos yeux, et, sans doute, plus il y aura de larmes essuyées, plus la consola­tion sera grande» @LT 117@.

 

J'ai remarqué aussi sa prudence avec mère Marie de Gonzague qui était tout à coup prise de jalousie, lorsqu'elle s'apercevait que les novices donnaient leur confiance à la Servante de Dieu. Dans une de ces occasions, en particu­lier, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus mon­tra tant de prudence qu'elle désarma la pauvre mère qui était alors dans les plus violentes tentations de jalousie.

 

[Réponse à la trente-huitième demande]:

La Servante de Dieu était très prudente aussi dans les conseils qu'elle donnait aux autres. Dans un entretien intime (à Pâques 1897), elle me demanda si j'avais eu quelquefois des tentations contre la foi. Je fus surprise de sa question, car j'ignorais ses épreuves contre la foi: je ne les connus que plus tard, surtout par la lecture de 1'« Histoire d'une âme.» Je lui demandai donc si elle en avait elle-même; mais elle répondit d'une manière vague et détourna la conversation. Je compris alors qu'elle ne voulait rien me dire, par crainte de me faire partager ses tentations, et je fus très frappée de sa prudence en cette occasion.

 

Elle attachait un grand prix à la coopération personnelle dans l'affaire du salut. Lorsqu'elle m'écri‑[590]vait, le 17 décembre 1896: «Jésus veut nous don­ner gratuitement son ciel » @LT 197@, c'est parce qu'elle considérait toutes nos actions comme un néant et n'attribuait la récom­pense qu'à la seule miséricorde divine, dans le même sens que saint Paul lorsqu'il dit que le salut n'est pas l'ouvrage de celui qui veut, ni de celui qui court mais de Dieu qui fait miséricorde. Cela toutefois ne l'empêchait pas d'insister dans les conseils qu'elle nous donnait, sur la nécessité des oeuvres. Ainsi, un jour où je lui disais: « Quand on s'offre à l'amour miséricordieux on peut donc

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

espérer d'aller tout droit au ciel ? », « Oui - me répondit‑elle -, mais il faut aussi pratiquer la charité envers le pro­chain » @Source pre.@.

 

Une autre fois, elle m'écrit: « Que j'ai soif du ciel, de ce séjour bienheureux, où l'on aimera Jésus sans réserve! Mais il faut souffrir pour y arriver... Eh! bien, je veux souffrir tout ce qu'il plaira à mon bien‑aimé, je veux le laisser faire de moi tout ce qu'il désire » (7 sep­tembre 1890).@LT 116@

 

[Réponse à la trente‑neuvième et à la quarantième deman­de]

 

II me semble que tout ce que j'ai dit sur sa charité envers Dieu et envers le prochain renferme implicitement la pra­tique fidèle de la vertu de justice.

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]:

 

Dès son enfance, malgré sa nature très sensible, elle dominait courageuse­ment ses impressions et sa vivacité na­turelle.

 

[591] J'ai déjà dit qu'à trois ans elle voulait assister aux leçons que je don­nais à Céline, et avait déjà assez d'em­pire sur elle‑même pour ne pas dire un seul mot pendant les deux heures que durait la leçon.

 

Elle ne s'excusait jamais. Mon père lui fit, un jour, une forte réprimande qu'elle ne méritait pas, elle l'accepta sans rien dire.

 

Vers l'âge de 10 ans, elle avait un grand désir d'apprendre le dessin, voyant sa soeur Céline prendre des leçons de cet art d'agrément; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour l'obtenir de mon père qui le lui proposait. Sur mon observation que ce serait peu utile, elle garda le silence et laissa croire qu'elle ne le dési­rait pas. Elle nous raconta plus tard, au Carmel, que cela avait été pour elle un grand sacrifice. Je lui dis alors qu'elle aurait dû réclamer: « Oui, me répon­dit‑elle, mais je ne voulais rien refu­ser au bon Dieu.»

 

A l'examen de profession de notre cousine, soeur Marie de l'Eucharistie, on nous permit de l'accompagner jusqu'à la porte de clôture où notre tante l'atten­dait. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se priva de la joie de cette rare entrevue de famille. « Puisque notre mère nous laisse libres, je préfère ne pas y aller » @Source pre.@

 

Elle ne s'emportait point si on lui disait une parole amère. Un jour de céré­monie funèbre, elle arrangeait des ger­bes de fleurs. Une soeur converse lui dit: «Pourquoi mettez‑vous en évidence les bouquets qui viennent de votre fa­mille, tandis que vous méprisez ceux des pauvres?.» Sans rien répliquer et de la façon la plus aima‑[592]ble, elle déféra au désir de cette soeur et plaça en avant des fleurs plus communes envoyées par les pauvres.

 

[Réponse à la quarante-deuxième demande]:

 

La Servante de Dieu avait une force d'âme remarquable. Elle supportait les plus dures épreuves, en conservant tou­jours une amabilité souriante qui dissi­mulait sa souffrance.

 

Pendant la maladie de mon père, elle supportait en silence son chagrin, sans rechercher jamais une consolation auprès de nous, et pourtant à son âge, un épan­chement avec nous, en qui elle avait tant de confiance, lui aurait été précieux.

 

Au lendemain de l'hémorragie dont elle fut atteinte, le Jeudi Saint 1896, la voyant toute pâle, et travaillant pour­tant comme à l'ordinaire, je lui deman­dai si elle était malade, et je lui proposai de l'aider dans son travail. Elle me re­mercia sans me rien dire du grave ac­cident qui venait de lui arriver et que je ne connus que plus tard.

 

Elle fut forte dans les aridités spiri­tuelles, comme le prouvent les lettres qu'elle m'écrivait à l'époque de sa prise d'habit et de sa profession: «Votre pe­tite fille n'entend guère les harmonies célestes, son voyage de noces est bien aride. Ma seule consolation est une force et une paix très grandes, et puis j'espère être comme Jésus veut que je sois » @LT 111@

 

Elle savait si bien dominer les antipa­thies naturelles que je m'imaginai un jour qu'elle aimait [593] plus que moi une religieuse dont le caractère était très opposé au sien. J'ai su plus tard que c'était par vertu qu'elle lui témoignait tant de prévenance.

 

En 1896, mère Agnès de Jésus et soeur Geneviève furent sur le point de partir pour Saigon; soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus m'avoua que ce départ lui était bien pénible: « Parce que, me dit‑elle -ce n'est pas la volonté du bon Dieu, j'en suis sûre » @Paroles ainsi rapportées par Marie@ Pourtant, elle ne dit pas un mot pour les détourner de ce projet. Elle écrit à cette occasion dans son manuscrit: « Parce que mon coeur est capable de souffrir beaucoup, je dé­sire donner à Jésus tous les genres de souffrance » @MSC 10,1@

 

Sa force d'âme se manifesta surtout dans sa dernière maladie. Même au plus fort de la fièvre, elle ne demandait pas de rafraîchissements si on ne les lui présentait pas. Comme je m'en plaignais, lui rappelant que Notre Mère l'avait obligée de demander tout ce qui lui serait nécessaire, elle me répondit: «Je demande ce qui m'est nécessaire, mais non ce qui me fait plaisir » @DEA 27-8@

 

[Réponse à la quarante-troisième demande]:

 

Lors de sa maladie à l'âge de 10 ans, le docteur avait prescrit des douches. Au moment de les lui donner chaque jour, je vois encore ce petit ange me dire d'un air suppliant, quand je voulais la déshabiller: « Oh! Marie!... », et de grosses larmes tombaient de ses yeux, me conjurant de la laisser. C'était pour elle un martyre.

 

En grandissant, elle vit les choses de plus haut, et tout en restant pure comme un lis, elle était d'une [594] grande sim­plicité. Elle avait cependant deviné les choses de la vie, mais sentait bien, com­me elle l'a écrit, « que tout est pur pour les purs » @MSA 57,1@

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 25: ‑ 23 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[597] Réponse à la quarante‑quatrième demande]:

 

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pra­tiqua la pauvreté avec une grande per­fection, et ne se plaignit jamais des excès qu'elle rencontra en religion dans l'exer­cice de cette vertu.

 

Elle nous confia, à la fin de sa vie, qu'elle avait tellement souffert du froid au Carmel, que c'était à en mourir; cependant, je ne l'ai jamais entendue, à ce sujet, se plaindre une seule fois.

La soeur cuisinière, connaissant bien sa vertu, lui servait ce qu'elle ne pouvait pas donner à d'autres, et même refusait de lui donner un oeuf à la coque, si les oeufs étaient chers. Mère Agnès de Jésus s'en aperçut et en eut de la peine, mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus lui dit: « Ne vous tourmentez pas pour moi, je vous en prie, je suis encore trop bien soignée »  @Source pre.@.

La soeur chargée des alpargates agis­sait de même. Pour soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus tout était [598] assez bien. Elle mettait morceau sur morceau, les semelles devenaient d'une telle pesanteur qu'aucune n'aurait voulu les porter. Mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ne se contentait pas encore de cela: elle‑même faisait tant de reprises sur les toiles qu'on ne voyait plus le premier tissu. Après sa mort, j'aperçus ces pauvres alpargates, et je voulus les ramasser comme des reliques. Mais la soeur converse, qui se trouvait par 1à, me dit: «Vous ne gar­derez pas ces saletés‑là! », et me les ar­rachant des mains, elle les jeta au feu.

Elle m'a dit bien souvent depuis combien elle regrettait de les avoir brûlées, et qu'elle serait heureuse de les avoir au­jourd'hui pour montrer jusqu'où allait sa pauvreté.

 

La Servante de Dieu disait que la pauvreté consiste à se voir privée, non seulement des choses agréables, mais des choses indispensables; aussi, lorsqu'on lui prenait ce qui lui était nécessaire, elle ne s'en plaignait pas. Une soeur lui ayant enlevé par mégarde sa petite lam­pe, elle resta dans les ténèbres toute une soirée, ne pouvant travailler et suppor­tant avec tranquillité d'âme cette fâcheuse aventure.

 

Elle ne voulait pas prendre des remèdes chers, même s'ils lui étaient envoyés par sa famille, parce qu'elle n'était plus, disait‑elle, traitée comme une petite pau­vre. Mais s'ils étaient donnés par charité d'autres personnes, elle les acceptait humblement.

 

[Réponse à la quarante-cinquième demande]:

 

Jamais la Servante de Dieu ne faisait la plus petite désobéissance. Après la mort de notre mère, elle obéissait exac‑[599] tement à tout ce que sa soeur Pauline ou moi lui commandions. Bien qu'elle aimât beaucoup la lecture, elle ne la prolon­geait jamais, même d'une ligne, au‑delà du temps de la récréation.

 

Au temps de ses scrupules elle sui­vait exactement mes conseils.

 

Au Carmel, une soeur la voyant tou­jours observer fidèlement les moindres recommandations, jugea, par ce seul fait, qu'elle était une sainte. C'est cette soeur elle‑même qui m'a fait part de son appré­ciation...Ainsi, on nous recommande de ne pas ouvrir les livres qui ne sont pas à notre usage, de ne regarder ni les gra­vures, ni les brochures, etc. La Ser­vante de Dieu m'avoua qu'elle s'était accusée, en confession, d'avoir regardé une feuille d'un journal de modes. Je lui dis que ce n'était pas rigoureusement défendu. Elle me répondit: « C'est vrai, mais le père m'a dit que c'était plus parfait de s'en priver. Pourtant, ajouta-t-elle en voyant la vanité du monde, cela élevait plutôt mon âme vers le bon Dieu. Mais à présent, quand je trouve de ces gravures, je ne les regarde plus »

 

J'essayais souvent de l'arrêter, pour lui dire un mot qui me semblait utile. Je lui donnais quelquefois pour motif qu'il fallait que je lui apprenne à chercher l'office du jour. Trois semaines seule­ment après son entrée au Carmel, elle me dit dans une de ces occasions: «Je vous remercie, je l'ai bien trouvé aujourd'hui; je serais heureuse de rester avec vous, mais il faut que je m'en prive, car nous ne sommes plus chez nous » @Source pre.@. [600] Au premier son de la cloche, elle interrompait même au milieu d'un mot son écriture. J'ai conservé d'elle un billet qui se termine ainsi: «Je suis obligée de vous quitter, 9 heures son... » (sonnent). @LT 49@. Un jour qu'elle me voyait au contraire achever d'écrire une ligne après l'heure, elle me dit: « Il vaudrait beaucoup mieux perdre cela et faire un acte de régularité. Si on savait ce que c'est! ».

Sur son lit de mort, alors qu'elle était consumée par la fièvre, je voulus enlever le drap de sur ses pieds. Elle me dit: « Ce n'est peut‑être pas permis. »

 

[Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aima toujours à rester inconnue. Comme la Sainte Vierge, « elle gardait tout dans son coeur », et personne ne soupçonnait les trésors qui y étaient cachés.

 

Au Carmel, son humilité se développa merveilleusement, car elle eut de riches occasions de pratiquer cette vertu, et elle n'en laissa échapper aucune.

 

Dans son postulat, elle trouvait moyen de se placer, pendant les récréations, au­près d'une jeune soeur converse, sa com­pagne de noviciat, qui prenait plaisir à la molester par des taquineries de mauvais goût. La Servante de Dieu écoutait hum­blement toutes ses sottises, et au lieu de fuir sa compagnie, elle se mettait chaque jour auprès d'elle.

 

Je l'ai vue aussi écouter, avec humilité profonde et une grande douceur, une pos­tulante qui l'accablait de reproches in­justes.

 

[601] Le 29 juillet 1897, alors qu'elle était très malade à I'infirmerie, une soeur, croyant lui faire plaisir, lui apporta, pour la distraire, un petit jouet d'enfant. Mais elle, toute étonnée, l'accepta sans en­thousiasme, en disant: « Que voulez-vous que je fasse de cela »?  La soeur,

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

un peu froissée, lui fit sentir qu'elle ne la trouvait pas délicate d'agir ainsi. Alors avec une humilité profonde, la Servante de Dieu répondit: « Vous avez raison, oh! comme je suis imparfaite!... mais je suis heureuse quand même de me sentir si misérable! » @DEA 9-7@. Et, malgré la fatigue et l'épuisement où elle se trouvait ce jour‑là, elle accueillit avec un sourire toutes les soeurs qui venaient la voir.

 

Les lettres que la Servante de Dieu m'a écrites, sont toutes remplies de l'expres­sion de ses sentiments d'humilité. En voici quelques passages:

 

« Mes désirs du martyre ne sont rien, à vrai dire, on peut les appeler ces riches­ses spirituelles qui rendent injustes lors­qu'on s'y repose avec complaisance... ces désirs sont une consolation que Jésus ac­corde parfois aux âmes faibles comme la mienne... Oh! je le sens, ce n'est pas cela du tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme. Ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma misère et ma pauvreté » @LT 176@

 

Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

En 1888, elle m'écrit: «Priez pour le ' petit roseau ' si faible qui est dans le fond de la vallée; le moindre souffle le fait plier! Demandez que votre petite fille reste toujours un petit grain de sable, bien obscur, bien caché, que Jésus seul puisse le voir, qu'il devienne de plus en plus petit » @LT 49@

 

Et plus tard, en 1896: « Jésus se plaît à me montrer l'unique chemin qui con­duit à cette fournaise de l'amour: 'Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi', a dit l'Esprit Saint. Il a dit encore: 'La miséricorde est accordée aux pe­tits'. Ah! si les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de tou­tes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'amour » @MSB 1,1@

 

Son humilité ne l'empêchait pas de reconnaître les privilèges dont Dieu l'a­vait gratifiée, mais elle savait toujours tout rapporter à lui. En 1896, pendant sa dernière maladie, elle me dit: « En me penchant un peu, je voyais par la fenêtre le soleil couchant qui jetait ses derniers feux sur la nature, et le sommet des ar­bres paraissait tout doré. Je me disais alors: « Quelle différence quand on reste dans l'ombre ou qu'on s'ex‑[603]pose au soleil de l'amour, alors on paraît tout doré... c'est pour cela que je parais toute dorée, en réalité je ne le suis pas et je cesserais de l'être immédiatement si je m'éloignais de l'amour » @CSG ...@

 

[Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

 

J'ai déjà dit et prouvé, en parlant de ses vertus, qu'elle était toujours égale à elle‑même dans la joie ou dans l'épreuve; or, cette constance absolue dans la vertu sans jamais aucune défaillance, me paraît héroïque; je n'ai jamais vu cela dans au­cun autre.

 

[Réponse à la qua­rante‑huitième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était si bien équilibrée en tout que la pondération me paraissait en elle comme natu­relle. Elle n'excédait en rien; je l'ai vue, par amour pour Dieu, se porter à la mor­tification, mais selon les règles d'une prudente sagesse dont elle était remplie. J'ai d'ailleurs déjà rendu témoignage de cette modération en répondant aux ques­tions sur les vertus de prudence et de tempérance.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

 

Dans plusieurs circonstances, il m'a semblé qu'elle avait la connaissance sur­naturelle de ce qui se passait dans mon âme. Ainsi peu de temps avant sa mort, j'avais eu, à la pensée de la perdre, un sentiment secret de désespoir. Ce senti­ment était tout à fait atténué lorsque j'entrai un peu plus tard à l'infirmerie sans aucu‑ [604]ne marque de chagrin. Elle me dit pourtant aussitôt qu'elle me vit: « 1l ne faut pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance » @DEA 18-9@.

 

Huit jours avant sa mort, je dis à mère Agnès de Jésus: « C'est vous qu'elle a choisie pour sa petite mère dès son en­fance: je n'en suis pas jalouse, mais pour­tant je l'ai élevée aussi, et je voudrais qu'elle ait pour moi la même affection qu'elle a pour vous.» Dans l'après‑midi, nous étions toutes deux seules auprès de son lit. Elle nous regarda d'un air profond et dit: « Mes petites soeurs, c'est vous qui m'avez élevée... » @DEA 23-9@. Ma surprise fut grande de voir qu'elle répondait à un dé­sir que je ne lui avais pas manifesté.

 

On peut regarder aussi comme une fa­veur surnaturelle certaines particularités de l'étrange maladie dont elle fut atteinte à 10 ans et dont j'ai décrit les circonstances en répondant à la question dixième. Ain­si, elle ne s'est jamais blessée dans les chocs violents de la tête qu'elle se donnait sous l'empire de ce mal mystérieux. J'ai dit aussi comment sa pudeur se trouvait mystérieusement sauvegardée dans les at­titudes que j'ai décrites. Mais surtout il faut rappeler ici l'apparition de la Sainte Vierge qui termina miraculeusement cette épreuve.

 

On peut noter dans la vie de la Ser­vante de Dieu une vision et plusieurs pa­roles qui semblent prophétiques. La vi­sion se rapporte aux années de son en­fance. Vers l'âge de sept ans, elle entrevit dans une vision [605] la terrible maladie qui devait éprouver la vieillesse de notre père. Elle aperçut par une fenêtre, don­nant sur le jardin, notre père qui pour­tant était absent depuis plusieurs jours. Ma soeur Pauline et moi, nous entendî­mes Thérèse qui appelait avec angoisse: « Papa, papa.» Nous essayâmes de la tranquilliser, en lui rappelant que notre père était absent, mais elle assura qu'elle l'avait vu marcher au fond du jardin, la tête couverte d'une étoffe sombre. Nous l'emmenâmes dans le jardin pour la convaincre qu'il n'y avait personne; mais elle demeura assurée d'avoir vu notre père dans cette attitude mystérieuse. J'ai dit comment les dernières années de no­tre père avaient été pour lui un martyre.

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

En 1889, il fut atteint d'une paralysie cérébrale qui lui enleva toutes ses facultés, et chose remarquable, au début de cette maladie, on le voyait assez souvent se couvrir la tête. Beaucoup plus tard, au Carmel, je m'entretenais avec soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus, un jour de licen­ce, quand rappelant ses souvenirs d'en­fance, elle fut amenée à me redire cette vision extraordinaire dont nous comprî­mes alors la signification. Vers la fin de sa vie, je lui dis que j'aurais bien de la peine à consoler mère Agnès de Jésus que sa mort allait tant affliger. «Ne vous inquiétez pas - dit‑elle ‑- mère Agnès de Jésus n'aura pas le temps de penser à sa peine car, jusqu'à la fin de sa vie, elle sera si occupée de moi, qu'elle ne pourra même pas suffire à tout. »

 

Vers le mois d'août 1897, six semaines environ avant sa mort, j'étais auprès de son lit avec mère Agnès de Jésus et soeur Geneviève. Tout à coup, sans [606] qu'aucune conversation ait amené cette parole, elle nous regarda avec un air céleste et nous dit très distinctement: « Vous savez bien que vous soignez une petite sainte »

 

[La Servante de Dieu ex­pliqua‑t‑elle ou corrigea‑t‑elle cette expres­sion ? ‑ Réponse]:

Je fus très émue de cette parole comme si j'avais entendu un saint prédire ce qui arriverait après sa mort. Sous l'empire de cette émotion, je m'éloignai un peu dans l'infirmerie, et je ne me souviens pas d'avoir entendu autre chose.

 

Dans le cours de sa vie religieuse, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus eut encore, en faisant son chemin de croix, une grâce extraordinaire, dont elle fit confidence à mère Agnès de Jésus. Je n'ai pas souve­nir qu'elle m'en ait parlé à moi‑même. Elle rappelle d'ailleurs ce fait dans sa vie.

Enfin elle mourut dans une extase d'amour.

 

[De tels faits merveilleux étaient‑ils fréquents au cours de la vie de la Servante de Dieu et la caractérisaient‑ils de manière habituelle ? ‑ Réponse]:

Ces faits m'ont toujours paru nette­ment surnaturels, mais ils ne sont que de rares exceptions dans la vie de la Ser­vante de Dieu, dont le caractère général était une grande simplicité.

 

[Réponse à la cinquan­tième demande]:

A ma connaissance, rien de semblable ne s'est produit pendant sa vie.

 

[Session 26: ‑ 26 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[613] [Ré­ponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

C'est sur ma demande que mère Agnès  de Jésus, prieure, demanda à soeur Thé­rèse d'écrire, pour ses soeurs, ses souve­nirs d'enfance; elle le fit avec une grande simplicité vers la fin de l'année 1895. En 1897, mère Marie de Gonzague, de­venue prieure, ordonna à la Servante de Dieu d'écrire ses souvenirs de vie reli­gieuse qui forment la seconde partie de son Histoire. Enfin, au mois de septem­bre 1896, je la priai de me mettre par é­crit sa « petite voie spirituelle.» Elle le fit et ces pages forment la fin de 1'« His­toire d'une âme.»

 

[En rédigeant son manuscrit, la Servante de Dieu en prévoyait‑elle l'édition publique ? ‑ Réponse]:

Ni elle, ni nous, ne pensions que ces souvenirs seraient jamais publiés: c'é­taient des notes de famille. Dans les der­niers mois de la vie de soeur Thérèse seu­lement, mère Agnès de Jésus pensa que la publication de ces souvenirs pourrait être utile à la gloire de Dieu. Elle le dit à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui ac­cepta cette idée avec sa simplicité et sa droiture ordinaire. Elle désirait que le manuscrit fût publié parce qu'elle y vo­yait un moyen de faire aimer le bon Dieu, ce qu'elle considérait comme sa mission. Elle ajouta aussi: « Si notre mère prieure brûlait tous ces cahiers, cela ne me trou­blerait aucunement: le bon Dieu n'ayant plus ce moyen en emploierait un autre»@DEA 17-7@

 

[614] [Ces pages reflètent‑elles de manière authentique la vraie vie de la Servante de Dieu, ou relèvent‑elles plutôt d'une conception idéale et imaginaire? ‑ Ré­ponse]:

Au lieu qu'il y ait rien d'imaginaire dans ces mémoires, je suis convaincue qu'ils sont bien au‑dessous de la réalité.

Outre ce manuscrit principal, la Ser­vante de Dieu a aussi écrit des poésies, à l'occasion de nos fêtes et pour faire plai­sir aux soeurs qui lui en demandaient. Elle a aussi écrit un certain nombre de lettres; mais ni les poésies ni les lettres n'ont été écrites en vue de la publicité.

 

[Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Pendant les trois derniers mois de sa vie, les souffrances de la Servante de Dieu furent très cruelles, mais elle les supporta avec une patience héroïque et un grand abandon à la volonté de Dieu. Cependant elle me disait: «On ne sait pas ce que c'est de souffrir comme cela, non! il faut le sentir....» Je lui répondis: « Et moi qui ai demandé au bon Dieu que vous ne souffriez pas beaucoup, voilà comment Il m'exauce!.» - « Je lui ai demandé, reprit-elle, que les prières qui pourraient mettre obstacle à l'accomplissement de ses desseins sur moi, Il ne les écoute pas » @DEA 10-8@

 

Quand nous lui disions que nous priions en vain pour son soulagement, elle ré­pondit: « Plus les saints semblent sourds à nos prières, plus je les aime. Cela m'a fait plaisir de penser qu'on priait pour moi; alors j'ai dit au bon Dieu que je voulais que ce soit pour les pécheurs.» -« Vous ne voulez donc pas que ce soit

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

pour vous soulager?» [615]-«Non!» @DEA 22-8@. « Ce qui me fait de la peine, lui dis-je un jour, c'est la pensée que vous allez souffrir encore.»-« Moi, je n'ai pas de peine, reprit‑elle, parce que le bon Dieu me donnera la force de le suppor­ter » @DEA 4-7@.

 

Je lui dis une autre fois: «Vous n'avez donc pas du tout peur de la mort?.» Elle prit un air sérieux et me répondit: « Non, pas encore... mais je pourrais bien en avoir peur comme les autres, car c'est un fameux passage... mais je m'aban­donne au bon Dieu » @DEA 9-7@

 

Le 8 juillet, jour où soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus entra à I'infirmerie, on y plaça la statue de la Sainte Vierge qui l'avait guérie miraculeusement dans son enfance. Elle me dit en la regardant: « Jamais, elle ne m'a paru si belle! Mais aujourd'hui, c'est la statue, et autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue »

 

Le 22 août soeur Geneviève lui dit en ma présence: « Les anges viendront vous chercher, oh! que nous voudrions bien les voir! »-« Je ne crois pas que vous les voyez, dit elle, mais ça ne les em­pêchera pas d'être 1à... Je voudrais pour­tant bien avoir une belle mort pour vous faire plaisir. Je l'ai demandé à la Sainte Vierge; je ne l'ai pas demandé au bon Dieu, parce que je veux le laisser faire comme il voudra. Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose. Elle s'arrange de mes petits désirs; elle les dit ou ne les dit pas, c'est à elle de voir, pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer.@DEA 4-6@

Elle nous dit un jour: « Si vous saviez comme je fais des projets, que de choses je ferai quand je serai au [616] ciel!.» - « Quels projets faites‑vous donc?.» - « Je commencerai ma mission de faire aimer le bon Dieu, comme je l'aime; j'aiderai les prêtres, toute l'Église. J'irai là-bas aider aux missionnaires et empê­cher les petits enfants de mourir sans baptême » @DEA 13-7@.

 

Une autre fois je l'ai entendue dire à mère Agnès de Jésus: « Je serai heureuse de mourir dans les bras de mère Marie de Gonzague, parce qu'elle représente le bon Dieu. Avec vous, ma Petite Mère, il y aurait eu un côté humain: j'aime mieux qu'il n'y ait que du divin » @DEA 13-7@

 

Deux jours avant sa mort, elle nous de­manda de l'eau bénite en disant: «Oh! que je souffre! Je ne puis faire le plus pe­tit mouvement; il me semble qu'on me tient avec une main de fer! Oh! priez pour moi. Je crois que c'est le démon qui aug­mente mes maux pour me désespérer. Ce n'est pas pour moi que je souffre, c'est pour un autre... et il ne veut pas... » @Paroles ainsi rapportées par Marie@

 

Nous la veillâmes la dernière nuit de sa vie; elle se préoccupait constamment de notre fatigue et tâchait de se servir elle‑même pour ne pas nous déranger.

 

Le matin, elle regarda la statue de la Sainte Vierge et dit: « Oh! Je l'ai priée avec une ferveur!!... Oh! c'est bien la souf­france toute pure, parce qu'il n'y a pas de consolation, non: pas une » @DEA 30-9@

Elle avait la langue complètement des­séchée et elle souffrait tant que notre mère nous permit de rester toutes les trois près d'elle. Elle semblait délaissée du ciel et de la terre. «Oui, mon Dieu, disait-elle, tant que vous voudrez... mais ayez pitié de moi! Je suis ré‑[617]duite! Non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir... C'est à cause de mon désir de sauver les âmes » @DEA 30-9@

 

Elle ne parla plus à partir de cinq heures, mais au moment de sa mort, à sept heures 1/4 du soir, elle pronon­ça d'une voix entrecoupée, son dernier acte d'amour. Ses souffrances étaient alors à leur paroxysme, et elle a dû faire un effort suprême pour prononcer non seulement de coeur, mais des lèvres, ces mots, en regardant son crucifix: «Mon Dieu, je vous aime... » @DEA 30-9@, C'est aussi­tôt après qu'elle eut sa vision. Son regard fixé en haut me rappela celui que j'avais vu dans son enfance, alors que la Sainte Vierge lui était apparue et l'avait guérie. C'est quelque chose du ciel qu'il est im­possible de décrire. Une soeur passa un flambeau devant ses yeux, mais elle ne parut pas s'en apercevoir, car déjà, j'en suis sûre, elle jouissait des divines clartés.

 

Elle redressa la tête qu'elle avait jus­que‑là inclinée; son visage n'était plus congestionné ainsi qu'il l'avait été pen­dant sa longue agonie, mais d'une blan­cheur comme transparente et d'une ad­mirable beauté. Elle resta en cette atti­tude pendant plusieurs minutes, puis elle pencha la tête et expira doucement dans son extase d'amour; c'était le jeudi 30 septembre 1897. J'ai alors éprouvé l'assurance que Dieu avait exaucé sa prière et que c'était l'amour qui avait brisé ses liens comme elle l'avait désiré.

 

[Réponse à la cinquante‑troisième demande].

Après sa mort, je demandai à rester avec mère Agnès [618] de Jésus et soeur Aimée de Jésus qui étaient chargées de l'ense­velir. Les traits de la Servante de Dieu reflétaient une grâce ineffable; elle sem­blait avoir douze ou treize ans. Lorsque le lendemain, à la levée du corps, on la transporta de l'infirmerie au choeur, elle me parut d'une beauté si idéale que je ne pouvais en détacher les yeux. C'était com­me un reflet de gloire céleste qui appa­raissait sur son visage. Au choeur, de­vant la grille où elle fut exposée, son ex­pression devint plus grave, elle n'a­vait plus l'apparence d'une enfant. Mais j'ai remarqué qu'au matin du 4 octobre, lorsqu'on ferma le cercueil, malgré cer­tains indices de décomposition qui commençaient déjà à paraître, elle reprit cet air d'enfant que je lui avais vu à I'in­firmerie.

 

[Suite de la réponse à la cin­quante‑troisième demande]:

 

Aux funérailles de la Servante de Dieu, le concours de peuple fut nombreux; mais cela peut s'expliquer peut‑être par

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

le fait que notre famille habitait Li­sieux [619] même et y était connue. On fit toucher des chapelets, médailles, etc., mais c'est une pratique qui se renouvelle, quoique dans une moindre proportion, aux funérailles des religieuses carmélites.

 

[Réponse à la cin­quante‑quatrième demande]:

Je n'ai assisté ni à l'inhumation ni à la translation; mais il est notoire que la Servante de Dieu a été inhumée au cime­tière public de la ville de Lisieux, dans un terrain réservé au Carmel, et que le 6 septembre 1910, ses restes on été trans­férés, sous le contrôle de monseigneur l'évêque de Bayeux, dans une sépulture maçonnée de briques non loin de la pre­mière tombe.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑cinquième demande]:

 

Je ne sache pas que l'on ait, dans ces circonstances, et dans aucune autre, ren­du un culte liturgique à la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la cin­quante‑sixième demande]:

 

Je n'ai certainement pas vu par moi-même ce qui se passe au cimetière, mais je sais surabondamment par le rapport de nos tourières, de notre sacristain et des personnes qui viennent au parloir que, depuis de longues années, un con­cours régulier de pèlerins s'est établi à la tombe de soeur Thérèse, et qu'il s'aug­mente de jour en jour. 0n dépose sur la tombe des objets de toute sorte en té­moignage de confiance et de reconnais­sance. Très souvent, plusieurs fois par semaine, notre sacristain [620] doit dé­barrasser la tombe de ces objets qui l'en­combrent. Ces jours derniers il en a rapporté trois grands paniers de photo­graphies, suppliques, images, bouquets de fleurs, etc.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑septième demande]:

 

Pendant sa vie, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus passa inaperçue. Sauf nous, ses soeurs, et quelques novices, peu la connaissaient. Elle avait demandé d'ê­tre « oubliée, foulée aux pieds comme un petit grain de sable »,@Pri 2@ c'est ce qui lui arriva au Carmel. Cependant sa mère prieure (mère Marie de Gonzague), tout en étant jalouse d'elle parfois, disait qu'il n'y en avait point de pareille dans la com­munauté. D'autres la remarquaient pour son obéissance aux moindres recomman­dations que notre mère avait faites. Une soeur converse qui l'avait humiliée in­justement, la jugea une sainte, voyant de quelle vertu elle avait fait preuve dans cette circonstance.

 

Etant petite, on la remarquait par la grâce qui était répandue sur toute sa per­sonne. Une dame de nos connaissances disait: « Cette enfant a du ciel dans les yeux.»  Moi‑même, habituée à la voir tous les jours, je me disais souvent: « Quelle est ravissante! » et je me de­mandais ce que le bon Dieu en ferait un jour.

Plus tard, au Carmel, en voyant sa vertu si grande, si extraordinaire dans sa simplicité, je pensais en soupirant: « Et dire que personne ne la connaîtra ja­mais! »

Depuis que 1'« Histoire d'une âme » a fait connaître la Servante de Dieu, des témoignages d'admiration nous viennent de toutes les parties du monde; il serait infini [621 ] d'en vouloir faire le détail. Un très grand nombre de prêtres, même d'évêques, viennent à la chapelle du Car­mel, poussés par leur dévotion pour la Servante de Dieu.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

 

Je n'ai entendu personne, ni dans la communauté, ni du dehors, formuler une opinion contraire à la sainteté de la Ser­vante de Dieu.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑neuvième demande]:

 

Depuis la mort de la Servante de Dieu, presque toutes, dans la communauté, nous avons senti, en diverses circonstan­ces, des parfums mystérieux. J'ai joui moi‑même plusieurs fois de cette faveur. La première fois, c'était en hiver, il n'y avait pas une seule fleur dans le préau, et en me rendant à l'oratoire de la Sainte Vierge pour la neuvaine que l'on fait tous les soirs aux intentions des personnes qui se recommandent à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je sentis une odeur de fleurs, très suave, en passant près de la statue de l'Enfant Jésus, pour laquelle elle avait tant de dévotion. Souvent, c'est comme un merci qu'elle nous donne pour quelque bonne action que nous avons faite. Un jour, travaillant avec notre mère Agnès de Jésus en compagnie d'une au­tre soeur, nous sentîmes tout à coup une odeur d'encens. Depuis plusieurs années, je n'ai plus senti de parfum mystérieux sauf en une circonstance il y a très peu de temps, où ayant pratiqué un acte d'obéissance et de charité qui me coûtait beaucoup, j'ai été tout à coup enveloppée d'un [622] parfum pénétrant de fleurs de toutes espèces qui m'a suivie jusqu'à notre cellule. J'ai eu le sentiment très vif de la présence de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus qui me montrait par 1à combien ces vertus sont agréables à Dieu.

 

J'ai négligé de dire au dernier procès, parce que c'est une grâce trop intime, que le lendemain de sa mort, après un acte de charité, j'ai comme senti son âme s'approcher de la mienne dans un tel sentiment d'allégresse que je ne puis l'exprimer.

 

Soeur Jeanne‑Marie, qui a pour soeur Thérèse une grande confiance, l'invoqua un jour qu'elle avait beaucoup d'ouvrage. Malgré cette surcharge, elle consentit à aider la soeur cuisinière à remplir d'eau le bassin du fourneau. Elle commence par jeter un broc d'eau dans ce récipient qui en contenait quatre. Elle allait chercher un second broc d'eau, lorsque, à sa gran­de surprise, elle trouva la bouilloire rem­plie.

 

Quant aux miracles qui se font à l'extérieur, la correspondance que nous re­cevons tous les jours, au Carmel, les re­late en très grand nombre, et les plus intéressants ont été publiés dans les « Pluies de roses.»

 

Nous avons en particulier reçu des preuves nombreuses de sa protection au­près des missionnaires. En voici quelques extraits:

 

Le révérend père Irénée, missionnaire apostolique à Wei‑Hsien (Chine) nous écrit: « Je dois vous dire que notre chère petite fleur est en honneur dans notre vi­

 

TÉMOIN 7: Marie du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

cariat.Il y a ici un dispensaire qui a en­voyé déjà [623] des milliers de petits chinois au ciel, grâce au baptême admi­nistré à ceux qui sont en danger de mort; or, cette année, une épidémie de la région a permis d'en baptiser deux mille en deux mois; pour cela je louais des chars aux baptiseuses qui parcouraient les villages. J'ajoute que, le long du voyage, les bap­tiseuses priaient soeur Thérèse et don­naient son nom à la plupart des petites filles.»

Monseigneur Wittner écrivait en no­vembre 1912: « J'ai nommé ‘ petite Thé­rèse' coadjutrice du vicariat apostolique du Chantong Oriental.»

Une supérieure de la mission de Mous­so (Côte‑d'Ivoire) écrit en avril 1912: « Soeur Thérèse nous est d'un puissant secours: dans nos courses apostoliques, nous sentons une main invisible qui nous conduit dans des recoins de cases cachées, où nous trouvons des âmes souffrantes... nous leur parlons de Dieu... et peu de temps après, ces payens désirent recevoir le baptême.»

Le père A. Van Aken, des pères blancs d'Afrique, écrit de Tabora, en décembre 1910: « Dans presque toutes les huttes de nos chrétiens j'ai fait placer son image (de soeur Thérèse); j'ai placé cette image dans toutes les salles de catéchisme. Tout le monde me demande qui est cette petite bikira (vierge) et je suis obligé de donner des renseignements sur sa vie. Il y a en­viron trois ou quatre mois, j'ai convoqué mes catéchistes et je leur ai expliqué, en quelques mots bien simples, qui était soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et qu'elle doit avoir un grand crédit auprès du bon Dieu. Je leur ai distribué ensuite [624] son image en leur recommandant de demander à soeur Thérèse la conversion du pays entier. Ils l'ont fait; or depuis ce jour‑là, les: païens viennent au catéchisme non par unité, mais par foules entiè­res, de sorte que, le dimanche, la cour de cette mission est bondée de monde... Remarquez qu'un grand nombre de ces pauvres noirs viennent de villages que je n'ai jamais visités, et qui auparavant é­taient sinon hostiles, au moins complè­tement indifférents envers le missionnaire. Des pessimistes voudraient me faire croire que ce merveilleux mouvement ne persis­tera pas. J'ai la ferme confiance que soeur Thérèse ne m'abandonnera pas et qu'elle poussera nos pauvres noirs par milliers dans le sein de l'Église.»

 

La Servante de Dieu avait promis avant de mourir d'aider les missionnaires et de procurer le baptême aux petits enfants. Les lettres que j'ai citées entre mille au­tres semblables, prouvent que sa prophé­tie s'est réalisée.

 

[Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai été témoin direct d'aucune gué­rison.

 

[Réponse à la soi­xante‑sixième demande]:

 

Je n'ai rien à ajouter ni à modifier.

 

[Au sujet des Arti­cles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit].

 

Signatum: SOEUR MARIE DU SACRÉ COEUR, témoin, j'ai ainsi déposé selon la vérité: je ratifie et confirme ma déposition

Témoin 8 - Geneviève de Sainte-Thérèse

On peut, pour la présentation de Céline, se reporter au volume 1, pp. 261262.

Comme pour le Procès Ordinaire, cette déposition de soeur Geneviève - l'écho de l'âme de Thérèse - compte encore ici parmi les plus longues et, sans aucun doute, les plus belles et les plus documentées du second Procès. Il s'agit d'un exposé préparé et médité jusque dans les moindres détails avec une attention dont sont la preuve les Notes préparatoires au Procès Apostolique, conservées dans les Archives de Lisieux.

 

Il est certain que n'ayant  que trois ans et huit mois de plus que Thérèse, Céline eut avec celle‑ci une intimité plus profonde que ses aînées: communion de vie, d'idéal et de sentiments. Céline elle‑même le relève (p. 630). Sous cet aspect, ce qui vient d'elle ayant trait à l'enfance de sa benjamine, est plus vivant et plus spontané que ce qui est rapporté par ses autres soeurs pour cette période. Céline n'est pas seulement témoin, mais, au plan spirituel, elle est de la partie, peut‑on dire.

 

Elle resta dans le monde pour assister son père. Celui‑ci mourut le 29 juillet 1894 et sa fille entra au Carmel le 14 septembre suivant. Au cours de cette attente que commandait la piété filiale, elle déploya toujours une affectueuse charité à l'égard du vénérable vieillard et cette disposition de la Providence nous vaut de posséder le meilleur ensemble des lettres de Thérèse adressé à une même correspondante .

 

Au Carmel l'intimité de Thérèse et de Céline allait encore s'approfondir, mais d'une manière nouvelle assez différente de celle de la rue Saint‑Blaise et des Buissonnets, d'abord, dans le sens que Thérèse était devenue l'aînée, car, aide au noviciat, elle devait former Céline à la vie carmélitaine, et ensuite parce que, dans la vie cloîtrée, les liens du sang devenaient souvent pour elles deux, occasion de plus grande générosité dans la fidélité. Thérèse ne plaisantait pas en matière de détachement.  Elle était exigeante, et pour elle‑même et pour Céline, comme pour les autres. C'est en Jésus et pour Lui qu'elle aimait et voulait aimer le prochain. Soeur Geneviève était donc à bonne école. Le Procès est riche d'enseignements à ce sujet.

 

Grâce à la délicatesse, en l'occurrence, de Mère Marie de Gonzague, alors prieure, Céline eut la consolation d'être aide‑infirmière auprès de sa soeur gravement malade. Ce fut la source providentielle de bien des informations de grande valeur qui nous sont parvenues par les Novissima Verba ( 1926), les Conseils et souvenirs (1952) et les Derniers entretiens. L'ensemble est révélateur de la fidélité de Thérèse aux inspirations de l'Esprit‑Saint, tant pour sa vie intérieure que pour la direction des âmes.

 

Pour ce qui est de la déposition qui va suivre notons, entre autres points de grand intérêt, ce qui se rapporte à la foi de Thérèse et à ses dures épreuves contre cette vertu théologale (pp. 653‑654, 681, 722); à ses lectures, à la Sainte Ecriture p. 663) et à la liturgie (p. 665); à la vie de prière, bien exposée sous ses différents aspects (pp. 687‑694); à la charité, au zèle apostolique (pp. 704‑713); à l'enfance spirituelle en ses diverses composantes (pp. 724‑727) et à l'esprit de mortification (pp. 734‑739).

 

Il est à noter cependant que sont à revoir et corriger certaines affirmations relatives à la dernière maladie de Thérèse et au comportement de Mère Marie de Gonzague au cours de cette période (pp. 649 et 741). On se reportera à ce qu'en a écrit le P. Guy Gaucher dans un ouvrage sérieusement documenté.(La passion de Th. De Lisieux)

 

Soulignons encore la prise de position claire et nette de soeur Geneviève quant aux dons « mystiques » ou extraordinaires de Thérèse: elle déclare vraiment exagérées les affirmations des nn. 239- 242 et 244 des Articles. Elle ne manque pas de relever pour autant certains faits et certains dires de Thérèse ressortissant à ces Articles, mais elle tient à le rappeler de la manière la plus forte: sa vie fut toute de simplicité, dans l'humble ligne de la foi et de la charité (p. 774).

 

Céline mourut le 25 février 1959, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans et dix mois. Avec elle s'éteignait sur terre la famille Martin. Elle et Mère Agnès de Jésus furent les deux témoins majeurs de la vie de celle en qui saint Pie X a vu «la plus grande sainte des temps modernes.»

Soeur Geneviève a déposé du 27 juillet au 2 septembre 1915, au cours des sessions 27ème‑39ème (f. 630‑810 de notre Copie publique). Ironie du sort, elle avait été appelée à déposer au Procès « inchoatif » pour raison de santé, bien qu'alors elle n'eût pas encore cinquante ans. Ce Procès nous livre le diagnostic porté en la circonstance par le docteur Francis La Néele sur l'état de santé de Céline (cf. pp. 609‑611).

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

[Session 27: ‑ 27 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[630] [Le témoin répond correctement à la pre­mière demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie‑Céline Martin, soeur de la Servante de Dieu, née à Alen­çon, paroisse Saint‑Pierre, le 28 avril 1869, de Louis‑Joseph‑Aloys‑Stanislas Martin bijoutier et de Marie‑Zélie Gué­rin, Je suis religieuse du Carmel de Li­sieux, où j'ai fait profession le 24 février 1896.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusive­ment].

[Réponse à la sixième demande]:

J'espère avoir dans ma déposition une vraie pureté d'intention, et je ne crois pas que l'affection qui m'attache à la Servante de Dieu m'empêche de témoi­gner selon la vérité.

 

[Réponse à la septième demande]:

Je connais très bien la Servante de Dieu, puisqu'elle est ma soeur. De plus, comme nous étions, elle et moi, les plus jeunes de la famille, nous vivions dans une intimité particulière. Je l'ai connue, à cause de cela, sous un autre jour que mes soeurs aînées qui nous servaient de mère. Pen­dant les six premières années de vie re­ligieuse [631] de soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus, j'étais restée dans le monde et correspondais par lettres avec elle; je ve­nais aussi la voir au parloir. En 1894, je la rejoignis au Carmel, où je fis mon noviciat sous sa direction; nous ne nous sommes plus séparées jusqu'à sa mort. Ma déposition sera appuyée principale­ment sur mes observations personnelles plutôt que sur l'étude des écrits de la Servante de Dieu.

 

[Ré­ponse à la huitième demande]:

Je désire la béatification de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus uniquement pour que sa manière d'aller à Dieu ou pour mieux dire « sa petite voie » soit béati­fiée, et par conséquent suivie en toute confiance par la multitude d'âmes qui y sont attirées. Je pense qu'il en résultera un accroissement de l'amour du bon Dieu dans les âmes et une plus parfaite con­naissance de Notre Seigneur Jésus‑Christ.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à 11 heures du soir, à A­lençon, rue Saint‑Blaise, paroisse de No­tre‑Dame; j'avais alors 3 ans et 8 mois. Nos parents avaient alors quitté leur com­merce de bijouterie et s'étaient retirés dans cette maison de la rue Saint‑Blaise qui appartenait à mes grands parents ma­ternels. Ma mère continua de s'occuper, dans ce nouveau domicile, de la fabrica­tion et du commerce de la dentelle. La Servante de Dieu fut baptisée le 4 janvier 1873, dans l'église Notre‑Dame d'Alen­çon. Elle eut pour marraine notre soeur aînée, [632] Marie, âgée de 13 ans et pour parrain Paul Albert Boul, fils d'un ami de mon père. Elle ne reçut que beau­coup plus tard le sacrement de confirma­tion, à Lisieux, couvent des bénédictines, le 14 juin 1884.

La Servante de Dieu était la neuvième et dernière enfant de cette famille. Sur ces neuf enfants ,quatre, deux petits garçons et deux petites filles, étaient morts en très bas âge. Les subsistants étaient:

Marie (soeur Marie du Sacré‑Coeur carmélite).

Pauline (mère Agnès de Jésus, carmélite).

Léonie (soeur Françoise Thérèse, de la Visitation de Caen).

Céline (soeur Geneviève de Sainte Thérèse, carmélite).

Thérèse (soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, carmélite).

J'ai fait erreur au procès de l'ordinaire en donnant à mon père le prénom de « Marie.» De plus nous avons retrouvé que notre mère était née à Saint‑Denis‑sur‑Sarthon, et non à Gandelain.

Le caractère de mon père était une grande droiture. C'était l'homme juste par excellence; quand je veux me figurer saint Joseph, je pense à mon père. Les vertus principales que j'ai vues pratiquer à la maison étaient la sanctification du dimanche et le mépris du monde. Mon père ignorait ce que c'était que le respect humain; il était d'une très grande mortification; mais autant il était dur pour lui‑même, autant il nous aimait. Son coeur était d'une tendresse exceptionnelle à notre égard et ne vivait que pour nous: il n'y a pas de coeur de mère qui le surpasse. Avec cela sans faiblesse: tout était en lui bien réglé et juste. Sa charité pour soulager les maux du prochain [633] et sa charité dans ses paroles étaient aussi remarquables; il excusait toujours les torts des autres. Son respect pour les prêtres était si grand que je n'en ai point vu de pareil. Je me souviens qu'étant petite, je me figurais que les prêtres étaient des « dieux », tant j'étais habituée à les voir placés en dehors du rang commun.

 

Ma mère avait comme mon père un grand détachement des choses de la terre. Son intelligence était supérieure et son énergie extraordinaire: les difficultés n'étaient rien pour elle. Son esprit de foi était remarquable et lui aida à souffrir les nombreuses épreuves de sa vie. Lorsqu'elle perdait ses enfants, elle savait tout de suite où les retrouver et surmontait sa grande douleur. Elle a écrit: «Je désirais avoir beaucoup d'enfants afin de les élever pour le ciel » .@CF 192@

 

Mes parents s'étaient acquis par leur travail une fortune qui, sans être immense, leur constituait une situation très honorable.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La petite Thérèse fut d'abord nourrie par sa mère jusqu'en mars 1873, puis la santé de ma mère l'obligea, suivant l'avis du médecin, à mettre l'enfant en nourrice à la campagne. On la confia à une très honnête femme qui avait déjà eu chez elle un de mes petits frères. La petite Thérèse revint définitivement au foyer paternel le 2 avril 1874. (J'avais fait erreur au premier procès en plaçant son retour en mars).

Ma mère mourut le 29 août 1877. Thé

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

rèse avait [634] 4 ans et 8 mois. Mon père quitta Alençon et vint se fixer à Lisieux près du frère de ma mère. Marie, notre soeur aînée, âgée de 17 ans, fut maî­tresse de maison, tandis que Pauline, d'un an plus jeune, s'occupa de notre éduca­tion. Thérèse l'appelait « sa petite mè­re.» Elle lui fit de plus son instruction jusqu'à l'âge de 8 ans 1/2 où elle vint me rejoindre à l'Abbaye des bénédictines de Lisieux.

Mon père avait des attentions toutes particulières pour sa dernière enfant, s'oc­cupant d'elle comme le ferait une mère; mais s'il est vrai que la petite Thérèse fut, comme elle le dit, « entourée d'a­mour » @MSA 4,2@, il est vrai aussi qu'elle ne fut jamais gâtée. La preuve que mon père ne la gâtait pas et qu'on ne faisait point ses volontés à la maison, c'est qu'elle se souvint toujours et raconte dans son ma­nuscrit comme elle fut fortement répri­mandée pour n'avoir pas voulu se déran­ger de ses jeux, au premier appel de mon père.

 

[635] [Suite de la réponse à la dixième clemande] :

Un peu plus tard, à Lisieux, elle pou­vait avoir six ans et mettait tout son bon­heur à porter, chaque matin, le journal à mon père. Je voulus, un jour, le porter à mon tour, mais Thérèse, plus vive, s'en était déjà emparée, et comme j'en mon­trais du chagrin, papa reprocha à la petite Thérèse de ne pas m'avoir cédé et la gronda très fort, si fort que j'en eus une peine extrême.

Mes soeurs non plus ne la gâtaient pas. Jamais elles ne revenaient sur une chose dite ou ne changeaient, malgré ses lar­mes, une note moins bonne donnée à ses études.

Si la domestique portait contre elle quelque accusation, on donnait à priori raison à la servante, et la petite devait demander pardon, quelquefois bien à tort, cela pour lui apprendre la soumission avec les grandes personnes.

Nos vêtements non plus n'étaient pas recherchés. Si on frisait les cheveux de Thérèse, c'était uniquement pour faire plaisir à notre père qui le voulait ainsi. Nos soeurs disaient tellement à Thérèse qu'elle n'était pas jolie du tout, qu'elle en devint persuadée.

 

L'exquise sensibilité du coeur et des sentiments chez la Servante de Dieu fut pour elle la source la plus abondante de ses souffrances. A partir de la mort de ma mère, cette sensibilité s'accrut aux dépens de sa vigueur. En dehors du pe­tit cercle des Buissonnets, [636] elle était timide à l'excès, elle aimait à se tenir cachée, se croyant sincèrement inférieure aux autres; en notre compagnie seule­ment elle retrouvait sa gaieté et son expansion. Cette timidité lui donnait alors une attitude hésitante et indécise qui pou­vait tromper sur l'énergie foncière de son caractère. Mais pour nous, ses intimes, sous cette apparente faiblesse se trahis­sait une extraordinaire force de volonté. Elle savait se vaincre parfaitement, ayant déjà un très grand empire sur toutes ses actions; je ne surpris jamais en elle un écart de caractère, une parole vive. Sa mortification était aussi de tous les instants: elle cherchait jusque dans les plus petites choses des occasions de sacrifices.

Cet état de timidité et de sensibilité ex­cessive disparut subitement par l'effet d'une grâce céleste en la nuit de Noël 1886: elle appelle cela « sa conversion » @MSA 45,1@

Entre l'état précédent et l'attitude vi­goureuse et décidée qui suivit pour tout le reste de sa vie, le contraste est brusque et sans transition.

 

Comme je l'ai dit, la Servante de Dieu, âgée de 8 ans 1/2, vint me rejoindre à l'Abbaye des bénédictines. Elle souffrit beaucoup au pensionnat du contact avec des compagnes qui n'avaient ni les mê­mes goûts ni les mêmes aspirations qu'elle, et dont plusieurs étaient indisciplinées. Elle qui voulait, pour l'amour du bon Dieu, faire bien toutes choses, subit, à ce sujet, des taquineries de quelques au­tres pensionnaires. Thérèse aimait beau­coup l'étude et y réussissait très bien. Bien qu'elle fût dans une classe d'élèves toutes plus âgées qu'elle, dont [637] plu­sieurs avaient même jusqu'à treize ans, elle était toujours la première aux con­cours. L'histoire et la composition fran­çaise avaient ses préférences; la grammaire et le calcul lui étaient arides. Elle retenait plutôt le sens des choses que le mot à mot, aussi la récitation du catéchisme lui fut‑elle difficile, mais elle y mit tant de coeur qu'elle y réussit parfaitement et ne se laissa jamais dépasser par les autres en­fants. Un des moyens qu'elle prit pour retenir la lettre du catéchisme fut de l'ap­prendre au lieu de jouer, aussi la voyait-on, avec la permission de ses maîtres­ses, se promener son livre à la main pen­dant les récréations.

 

A l'âge de dix ans, la Servante de Dieu fut atteinte d'une maladie étrange, qui venait certainement de la jalousie du démon. Elle était tourmentée par des vi­sions épouvantables qui la terrifiaient; elle disait des choses qu'elle ne voulait pas dire et perdait apparemment l'usage de ses sens, sans que cependant elle fût pri­vée de sa raison un seul instant: elle en a rendu elle‑même témoignage plus tard. Le docteur disait n'avoir jamais vu cas semblable dans une enfant aussi jeune et déclara la science impuissante. Je n'avais alors que treize ans et ne pouvais qu'im­parfaitement me rendre compte de son état. Son visage était pâle et comme trans­parent. Dans les crises, elle nous fixait d'un regard pénétrant. Lorsqu'on lais­sait paraître de la crainte, les crises s'ac­centuaient; elle se tapait la tête contre le bois de son lit; elle prenait, sur son lit, des attitudes et exécutait des mouvements d'une gymnastique [638] étrange sans que pourtant jamais, contre toute vraisem­blance, l'honnêteté en fût blessée. Une fois elle s'est jetée sur le pavé de la cham­bre par‑dessus la balustrade du lit, sans se faire le moindre mal. Jamais dans ces crises les objets de piété ne lui inspirèrent de répulsion, bien au contraire.

Cette maladie dura environ six semai­nes: elle débuta pendant la semaine sain­te de l'année 1883, et fut subitement et totalement guérie par la Sainte Vierge, dans une apparition miraculeuse. Dans la suite de sa vie, jamais rien ne s'est pro­duit qui puisse rappeler, même de très loin, la crise qu'elle avait traversée. Son tempérament et son caractère furent tou­-

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

jours très équilibrés, et aux antipodes du nervosisme.

Après sa guérison, la Servante de Dieu rentra à l'Abbaye et reprit ses études. Elle y fit sa première communion le 8 mai 1884 à l'âge de 11 ans et 4 mois, et se prépara à ce grand acte avec une fer­veur extraordinaire. Pour cette prépara­tion, elle se servit d'un petit livre qu'a­vait composé pour elle soeur Agnès de Jésus, et qui incitait à la pratique des sa­crifices; elle en fut prodigue. Le jour de sa première communion, elle parut plutôt un ange qu'une créature mortelle. Elle reçut le sacrement de confirmation dans des dispositions non moins ferventes, le 14 juin de la même année.

La Servante de Dieu dut sortir de pen­sion à la fin du premier trimestre scolaire (fin décembre 1885 ou janvier 1886). Elle était retournée seule à l'Abbaye, car j'avais terminé mes études. Cet isolement fut une épreuve si dangereuse pour sa santé que mon [639] père la fit revenir aux Buissonnets où elle acheva son instruc­tion en suivant les cours d'une institutrice.

 

[Ré­ponse à la onzième demande]:

Dès le plus jeune âge de la Servante de Dieu, elle disait, et tout le monde com­prenait autour d'elle qu'elle serait reli­gieuse et consacrée à Dieu. Elle disait qu'elle voulait s'isoler dans un désert, pour être au bon Dieu tout seul. Lorsque notre soeur Pauline fut entrée au Car­mel et que la Servante de Dieu eut entendu la description de la vie qu'on y mène, elle comprit que c'est dans cet Ordre qu'elle trouverait la réalisation de ses aspirations.

 

On me demande si elle a prié Dieu et pris conseil pour résoudre le problème de sa vocation ? Je ne crois pas qu'il y ait ja­mais eu pour elle de problème de voca­tion. Elle n'a jamais mis en question si elle devait se consacrer à Dieu; la chose fut toujours évidente pour elle; la seule ques­tion qu'elle se posa fut la manière d'ar­river à son but. Elle prit surtout conseil sur ce point de mère Agnès de Jésus qu'elle visitait au Carmel. Le père Pichon, jé­suite, directeur de notre famille, l'encouragea aussi à cette occasion. Le jour de la Pentecôte 1887, Thérèse manifes­ta à son père son désir d'entrer au Car­mel. Marie, notre soeur aînée, y avait rejoint Pauline le 15 octobre 1886. Mon père, avec la foi et la simplicité d'un saint, lui donna son assentiment, mais notre oncle, monsieur Guérin, refusa le sien comme tuteur de l'enfant. Il ajournait ce projet jusqu'à l'âge de 17 ans au moins; cependant il ne tarda pas à céder, le bon Dieu ayant [640] incliné son coeur de ce côté.

 

[Session 28: ‑ 28 juillet 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[646] [Suite de la réponse à la onzième demande]:

D'autres difficultés restaient à vain­cre: le supérieur ecclésiastique du Car­mel, monsieur l'abbé Delatroëtte, refu­sa son adhésion, parce qu'il la trouvait trop jeune. Thérèse [647] dut alors avoir recours à son évêque: elle se rendit dans ce but à Bayeux avec mon père, mais n'ayant reçu qu'une réponse évasive, elle résolut dans le prochain voyage qu'elle devait faire à Rome, de solliciter de sa Sainteté Léon XIII l'autorisation dési­rée. Elle fit ce voyage accompagnée de mon père et de moi. Le Saint Père ne trancha pas non plus la question et la renvoya aux supérieurs et à la disposi­tion de la Providence. Rentrée en Fran­ce, Thérèse se remit entièrement aux con­seils de sa soeur Pauline pour l'affaire de sa vocation. Elle écrivit à monsei­gneur l'évêque de Bayeux qui répondit, le 28 décembre 1887, en donnant l'au­torisation désirée; mais la mère prieure du Carmel, voulant ménager les sus­ceptibilités du supérieur toujours oppo­sant, remit cette entrée après le carême. Ce ne fut donc que l'année suivante, le 9 avril 1888, que Thérèse franchit la por­te du cloître où l'avaient accompagnée son père et sa famille.

 

[Ré­ponse à la douzième demande] :

La Servante de Dieu commença son postulat à l'âge de 15 ans et 3 mois. Elle aurait dû prendre l'habit six mois après, en octobre; mais à cause de sa grande jeunesse, et toujours pour ména­ger le supérieur, on l'ajourna au 10 jan­vier 1989. Le 11 janvier de l'année sui­vante, 1890, le temps requis canonique­ment avant l'émission des voeux étant écoulé, elle aurait pu faire profession; mais on la retarde encore, sous prétexte de sa jeunesse: elle avait cependant 17 ans. Elle ne prononça ses voeux que le 8 septembre 1890. Trois ans plus tard, [648] dans le courant de l'année 1893, la Servante de Dieu fut chargée par no­tre Mère prieure de lui aider dans la formation des novices. C'était la révé­rende mère Agnès de Jésus, alors prieu­re, qui donna cette charge à soeur Thérèse, persuadant habilement à mère Marie de Gonzague, maîtresse des novices, de se faire aider par la Servante de Dieu. D'ail­leurs, à cette époque, cette obédience con­sistait seulement à donner des conseils à deux compagnes converses. Je ne rap­porte que par ouï dire les faits qui se sont passés depuis l'entrée de Thérèse au Carmel jusqu'au 14 septembre 1894. Pen­dant cette période en effet j'étais restée dans le monde; je venais cependant sou­vent au parloir. En septembre 1894, j'en­trai au Carmel, après la mort de mon père. Deux autres novices vinrent aussi vers cette même époque; nous nous trou­vâmes ainsi cinq novices sous la direction réelle, quoique non officielle, de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus. En 1896, mère Ma­rie de Gonzague redevint prieure; elle gar­da en même temps la charge de maî­tresse des novices et aussi la Servante de Dieu comme auxiliaire dans cette char­ge; mais l'autorité de soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus devait s'exercer avec beau­coup de discrétion sous peine d'éveiller la jalousie ombrageuse de la révérende Mère prieure.

En 1896, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus fut chargée de la sacristie, emploi qu'elle avait déjà rempli avant mon en­trée. Au commencement de sa maladie, elle devint aide à la lingerie, et enfin, dégagée de tout emploi, lorsque ses for­ces l'abandonnèrent. [649] Elle s'était montrée toujours indifférente à toutes les charges qu'elle remplissait par obéissan­ce; elle aurait cependant beaucoup dési­ré être infirmière pour exercer la chari­té, mais elle ne fut jamais appelée à remplir ce rôle.

 

Contrairement aux prévisions qui pour­raient faire croire qu'une postulante de 15 ans serait choyée au Carmel, la Ser­-

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

vante de Dieu y passa d'abord inaper­çue par suite de son humilité; puis sa présence portant à trois le nombre des soeurs d'une même famille, suscita dans la communauté certaines jalousies qui ne vi­saient pas personnellement la Servante de Dieu, mais dont elle eut pourtant à souf­frir.

J'ai entendu dire que, dans ses années de noviciat, elle avait été souvent mise à l'épreuve par la sévérité de la mère prieu­re à son égard; mais, comme je l'ai dit, je n'ai pas été témoin direct de ses pre­mières années au Carmel. J'ai pu cons­tater au contraire ce qui a trait à ses trois dernières années. Au début de sa dernière maladie, on n'eut pas assez d'é­gard pour elle, parce qu'elle ne se plai­gnait jamais. Ainsi on lui laissa dire son office jusqu'à l'extinction de ses forces; on la laissa sans matelas dans sa cel­lule après des traitements de vésicatoi­res et de pointes de feu; elle ne fut dis­pensée des travaux communs, lessives et nettoyages qu'à la dernière extrémité, et travaillait à l'étendage du linge, le dos et la poitrine déchirés par des vésicatoi­res récents. Même à la fin de sa vie, a­lors qu'elle jouissait dans la communau­té d'une certaine influence, on ne pensa jamais à la mettre en possession de son droit en [650] lui donnant séance au cha­pitre. Sans doute, elle ne pouvait pas y avoir droit de vote, puisque les règles ne permettent pas de donner droit de vote à plus de deux soeurs de la même famille; mais elle eût pu siéger au chapitre. Au lieu de cela, comme les soeurs punies, elle disait ses coulpes avec les novices, après les soeurs converses, et se retirait humblement de l'assemblée.

 

[Réponse à la treizième demande] :

La Servante de Dieu observa toujours les commandements de Dieu et les pré­ceptes de l'Église avec une parfaite exac­titude sans que personne, à ma connais­sance ait jamais remarqué en elle la moindre atteinte à cette fidélité. Non seu­lement je n'ai jamais relevé dans sa con­duite de fautes graves; mais je ne l'ai jamais vue commettre la plus petite faute volontaire. Ses voeux religieux furent remplis de même avec une régularité mi­nutieuse.

 

[651] [Réponse à la quatorzième demande]:

Dès son enfance, la Servante de Dieu s'appliqua à pratiquer toutes les vertus. On ne sait vraiment laquelle louer da­vantage, car toutes brillèrent suréminem­ment en elle, avec cependant un carac­tère d'originalité tout personnel. A ce point de vue, c'est parmi les vertus théo­logales, la charité pour Dieu qui domine, par sa hardiesse et la délicatesse de ses sentiments. Elle aima le bon Dieu comme un enfant chérit son père, avec des tours de tendresse incroyables.

Les vertus cardinales ne furent pas moins louables en la Servante de Dieu: l'humilité surtout atteignit en elle les der­nières limites, et c'est pour être plus hum­ble et plus petite qu'elle suivit la  « voie d'enfance spirituelle », ou plutôt c'est cette voie suivie fidèlement qui la rendit hum­ble et simple comme une petite enfant.

Sans doute Thérèse, surtout dans son enfance, avait de petits défauts, par exemple une sensibilité excessive; mais les défauts bien réprimés deviennent une beauté, et comme elle sut toujours se do­miner, sa physionomie revêt un cachet de grandeur et de force qui me ravit. Ses actes de renoncement étaient spon­tanés et multiples. Elle avait une énergie tenace qui s'exerçait sans bruit, sans s'ar­rêter aux difficultés.

Mais chez elle, tout était simple et na­turel, aussi l'héroïcité de ses vertus pou­vait‑elle passer inaperçue pour la plu­part des soeurs.

 

[652] [Réponse à la quinzième demande]:

La foi de la Servante de Dieu était vive et constante: elle évitait même les simples paroles peu conformes à la foi qui échappent parfois sans qu'au fond on les pense. Elle me reprochait même un simple murmure contre la Providence.

Dès sa plus petite enfance, ma mère pou­vait écrire à son sujet, alors qu'elle avait 4 ans: « La petite sera bonne, on en voit déjà le germe; elle ne parle que du bon Dieu » @CF 192@. Plus tard, en pension, ses de­voirs, même sur des sujets indifférents, avaient un cachet de piété: ses pages d'é­criture étaient composées de sentences et d'aspirations pieuses.

Elle aimait à ce que notre soeur aînée Marie lui parlât du bon Dieu et de la souffrance chrétienne.

A 14 ans au Belvédère, elle passait avec moi les soirées à contempler le ciel. Ces conversations faisaient nos délices, et me rappellent, de loin, la scène de sainte Monique et de saint Augustin.

 

Au Carmel, elle continua, par lettres, ses conversations avec moi. Ses lettres ne parlent exclusivement que du bon Dieu. Il n'y en a pas une de banale. Monsieur l'abbé Domin, aumônier des bénédictines, m'a dit que c'étaient ces lettres, écrites la plupart à 15 ans, qui l'avaient le plus frappé et avaient formé son jugement sur la sainteté de la Servante de Dieu.

Elle aimait la poésie de la nature qui ravissait son âme et la transportait dans les cieux.

Tout l'élevait à Dieu, même le mal. Elle faisait [653] de toutes choses des éche­lons pour s'élever à Dieu, comme par exemple les gravures futiles des catalogues de modes. Les usages mondains même l'é­levaient à Dieu. A l'occasion du maria­ge de notre cousine, elle m'envoya, en regard de la lettre d'invitation à ce ma­riage, une lettre d'invitation à ses pro­pres noces spirituelles avec Jésus.

Son union à Dieu était ininterrompue, rien ne pouvait l'en distraire. Elle disait n'être pas trois minutes sans penser à Dieu, mais c'était toujours avec naturel et simplicité.

Cet esprit de foi qui éclaira toute la vie de la Servante de Dieu fut cependant soumis à une longue suite d'épreuves. D'abord la majeure partie de sa vie religi­euse se passa dans des sécheresses presque ininterrompues. « Jésus, m'écrit-elle, instruit mon âme. Il lui parle dans le si­lence, dans les ténèbres.»@MSA 83,2@ Mais surtout elle fut éprouvée par une effroyable ten­tation contre la foi, tentation qui l'assail­lit deux ans avant sa mort et ne se ter­mina qu'avec sa vie. Ces attaques visaient en particulier l'existence du ciel. Elle n'en parlait à personne, par crainte de com­muniquer à d'autres son inexprimable tourment. Elle fut un peu plus explicite avec mère Agnès de Jésus, bien que ce fût seulement par quelques phrases ina­

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

chevées. Elle dit dans l'histoire de son âme qu'elle supportait ses cruelles souf­frances pour attirer la miséricorde de Dieu sur les pauvres âmes qui ont perdu la foi. Elle eût bien désiré trouver un con­fesseur qui la soutienne dans sa lutte, mais notre aumônier faillit la troubler en lui [654] déclarant que «son état était très dangereux ». Elle consulta aussi le révérend père Godefroy, je crois, ou peut-être un autre confesseur extraordinaire, et sur leur conseil écrivit le Credo avec son sang sur le dernier feuillet du livre des Evangiles qu'elle portait constamment sur son coeur. Elle me dit avoir prononcé des actes de foi fort nombreux afin de pro­tester contre ces impressions funestes. Sa fidélité et sa ferveur n'en étaient d'ail­leurs aucunement diminuées et c'est avec vérité qu'elle chantait:

« Et je redouble de tendresse quand il se dérobe à ma foi » @PN 45@

 

Réponse à la sixième demande]:

La Servante de Dieu désirait avec beau­coup d'ardeur la propagation de la foi. Elle avait entendu dire qu'à sa naissance nos parents attendaient une dernière fois « un petit missionnaire », elle résolut de ne pas tromper leurs espérances. A 14 ans, ayant lu quelques pages d'une An­nale de religieuses missionnaires, elle in­terrompit bientôt sa lecture et me dit: « Je ne veux pas en prendre connaissance; j'ai déjà un désir si violent d'être mission­naire, que serait-ce si je l'avivais encore par le tableau de cet apostolat! Je veux être carmélite » @Source pre.@. Elle m'expliqua ensuite le pourquoi de cette détermination: «C'é­tait pour souffrir davantage et par 1à sau­ver plus d'âmes » @Source pre@. Elle m'écrivait en août 1892: « L'apostolat de la prière n'est‑il pas pour ainsi dire plus élevé que celui de la [655] parole ? Notre mission, comme carmélites, est de former des ou­vriers évangéliques qui sauveront des mil­liers d'âmes dont nous serons les mères» @LT 135@. Les désirs de la propagation de la foi firent accueillir avec une sainte joie par la Servante de Dieu la demande d'union spéciale de prières avec deux mission­naires. Elle les appelait « ses frères », les encourageant avec respect dans leurs pénibles labeurs et leur souhaitant le martyre. Le martyre a toujours été en ef­fet le grand idéal de soeur Thérèse de I'Enfant‑Jésus: elle aurait voulu donner à Dieu le témoignage de son sang; elle me l'a dit plusieurs fois.

 

[Ré­ponse à la dix‑septième demande] :

Dès son enfance la Servante de Dieu désirait ardemment s'instruire des mystè­res de la religion. Elle questionnait Pau­line sur toutes sortes de sujets religieux; elle aimait l'étude de l'histoire sainte; elle fut toujours la première au catéchisme.

Chaque soir, aux Buissonnets, nous li­sions en commun l'« Année liturgique » et cette lecture développa dans son âme le goût des belles cérémonies de l'Eglise.

Elle savait l'« Imitation » par coeur. Au Carmel, elle apprit à goûter les oeuvres de saint Jean de la Croix qui lui plurent particulièrement; les « Fonde­ments de la vie spirituelle » du père Surin lui firent beaucoup de bien, ainsi que l'ouvrage de monseigneur de Ségur, «La piété et la vie intérieure.»

 

La Servante de Dieu aima tout parti­culièrement [656] le mystère de la crè­che. C'est 1à que l'Enfant Jésus lui dit tous ses secrets sur la simplicité et l'a­bandon. Lorsqu'elle était enfant, elle se préparait avec soin à la fête de Noël par une neuvaine de sacrifices. Au Carmel, elle s'occupa avec une tendre piété d'une statue de l'Enfant Jésus qui orne le cloître. Elle l'entoura toujours de fleurs gaies et fraîches comme les enfants les aiment. Son bonheur était de l'orner de fleurs des champs. Elle chanta la « sainte petitesse » dans des poésies débordantes de foi et d'amour. Le nom de Thérèse de l'En­fant‑Jésus qui lui avait été donné dès l'âge de neuf ans, quand elle manifesta son désir de devenir carmélite, demeura tou­jours pour elle une actualité, et elle s'ef­força de le mériter constamment. Elle fai­sait cette prière: « O petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne à tes divins caprices; je ne veux pas d'autre joie que celle de te faire sourire. Imprime en moi ta grâce et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de ma naissance au ciel, les anges et les saints reconnaissent en moi ta petite épouse, Thérèse de l'Enfant‑Jésus.» @Pri 14@Ces «vertus enfantines» qu'elle désire avaient fait avant elle l'admiration de l'austère saint Jérôme qui n'est pas taxé pour cela de puérilité.

La Servante de Dieu ne pouvait sépa­rer les mystères de la Passion de ceux de la crèche. Aussi, à son nom de Thérèse de l'Enfant‑Jésus voulut‑elle ajouter celui de la Sainte Face. Cette dévotion à la Passion date, chez la Servante de Dieu, de l'âge de cinq ans, où elle dit avoir compris pour la première fois un sermon [657] qui traitait de la Passion. Elle jetait, plus tard, au Carmel, des fleurs au crucifix du préau et pendant sa mala­die elle couvrait son crucifix de roses, choisissant les pétales les plus frais. De plus, elle ne voulait point donner aux créatures ce témoignage de foi et d'amour; aussi arriva‑t‑il un jour que lui ayant mis des fleurs dans la main pour les jeter à quelqu'un, en signe d'affection, elle re­fusa.

Au Carmel, elle faisait plusieurs fois par semaine le chemin de la croix. Ce fut dans une de ces circonstances qu'elle reçut la grâce de se sentir blessée d'un trait de feu quelques jours après son « of­frande à l'amour miséricordieux.» Dans cet acte d'offrande elle avait demandé de porter, au ciel, sur son corps, les stigmates de la Passion. Je dois dire que cette dé­votion au chemin de la croix n'était pas chez la Servante de Dieu, une dévotion sensible; sa ferveur dans cet exercice é­tait habituellement une ferveur de volon­té plutôt que d'attrait. La grâce extraor­dinaire du trait de feu dont je viens de parler est une faveur unique dans sa vie et qui ne dura que quelques secondes.

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte-Thérèse O.C.D.

 

[Session 29: ‑ 29 juillet 1915 à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[Réponse à la dix‑huitième demande] :

L'esprit de foi de la Servante de Dieu en la présence réelle s'est révélé dans son plus jeune âge. Etant enfant, je disais un jour: «Comment se fait‑il que le [661] bon Dieu soit dans une si petite hostie? » Et Thérèse, qui n'avait que quatre ans, de répondre: « Cela n'est pas étonnant puisqu'il est tout puissant »@MSA 10,1@.et @CF 201@ A Lisieux, à partir de l'âge de cinq ans, elle jetait des fleurs au Saint Sacre­ment, aux processions de la Fête-Dieu. Elle‑même révèle ses sentiments d'alors quand elle dit avoir été si heureuse lorsque ses pétales de rose touchaient l'os­tensoir sacré.                                                                                                          Elle désira de bonne heure faire sa pre­mière communion; ce fut surtout lors de la mienne qu'elle manifesta ses désirs. Pauline me prenait chaque jour à l'écart pour me préparer. La petite Thérèse fai­sait des instances pour être admise à ces entretiens disant  « que ce n'était pas trop de quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.»@MSA 25,1@ Elle n'avait alors que sept ans et devait attendre son âge de 11 ans suivant la coutume. Etant née le 2 janvier, elle se voyait retardée d'un an et disait avec regret: « Quand je pen­se que si j'étais venue au monde seulement deux jours plus tôt, j'aurais été a­vancée d'un an pour ma première communion! »@Esprit de la Bse....@. Quand vint le moment de cette première communion, elle s'y prépara en offrant chaque jour une gerbe de sacrifices et d'actes d'amour, dont elle tenait un compte sur un petit carnet: elle y a noté 818 sacrifices et 2773 ac­tes d'amour. Son union à Notre Seigneur fut, en ce jour‑là, si intime que la Ser­vante de Dieu l'a nommée «une fusion.» « Nous n'étions plus deux, écrit‑elle. Thérèse avait disparu comme la goutte d'eau qui se perd dans l'océan. Jésus res­tait seul: il était le Maître, le Roi.»@MSA 35,1@ Le jour de sa première communion et le len­de‑[562]main, elle fut comme loin des choses de la terre: une atmosphère de paix et de tranquillité l'environnait. Elle ne fut pas insensible cependant à la fête de famille, car en elle, tout était simple et dans l'ordre. Ses désirs de la  communion furent bien grands dans le  monde où le temps qui s'écoulait entre chaque communion lui semblait si long! Au Carmel, elle pria avec ferveur pour que le bon Dieu fasse cesser cette cou­tume de s'abstenir en principe de la communion quotidienne.

Ses actions de grâces après la commu­nion étaient certainement très ferventes, mais jamais, que je sache, elle n'a eu d' « extases » en ce temps‑là, non plus qu'en aucun autre temps au cours de sa vie. D'ailleurs, au Carmel, le choeur est dans une complète obscurité pendant la messe et l'action de grâces; personne n'a donc jamais pu se rendre compte de l'expression de son visage au moment de la communion, comme semble le suppo­ser l'Article 34ème.

 

Son amour pour la Sainte Eucharistie la porta à remplir avec beaucoup de ferveur l'emploi de sacristine. Son bonheur était à son comble lorsqu'il restait sur la patène ou le corporal, une parcelle de la sainte hostie. Un jour que le ciboire était insuffisamment purifié, elle appela plusieurs novices pour l'accompagner à l'Oratoire où elle le déposa avec une joie et un respect indicibles. Elle me raconta son bonheur lorsqu'une fois la sainte hostie étant tombée des mains du prêtre, elle tendit son scapulaire pour la recevoir: elle me disait qu'elle avait eu le même privilège que la Sainte Vierge, puisqu'elle avait porté l'Enfant Jésus dans ses bras.

[663] En préparant les vases sacrés pour la sainte messe, elle aimait, dit‑elle, à se mirer dans le calice et la patène: il lui semblait que l'or ayant reflété son image, c'était sur elle que reposeraient les divines espèces.

 

[Ré­ponse à la dix‑neuvième demande] :

Je n'ai rien à dire sur ce point.

 

[Ré­ponse à la vingtième demande]:

Si la Servante de Dieu goûtait, comme je l'ai dit, certains livres de piété, il est vrai de dire pourtant que ce qui fit sur­tout sa nourriture spirituelle ce fut la lecture de l'Ecriture Sainte, principalement de l'Evangile. Elle porta constamment ce livre sur son coeur et nous fit suivre son exemple. Dans la méditation des Livres saints, elle creusait beaucoup pour arriver à deviner, selon son expression, « le caractère du Bon-Dieu » @CSG ...@. Elle copiait des passages de l'Évangile pour coordon­ner les faits d'après le récit des divers évangélistes. Elle s'affligeait de la diffé­rence des traductions et disait que si elle avait été prêtre, elle aurait appris le grec et l'hébreu pour connaître la pen­sée divine telle qu'elle daigna s'exprimer dans notre langage terrestre.

 

Son esprit de foi lui donnait un grand respect pour les prêtres à cause du sacer­doce dont ils sont revêtus et dont il est impossible d'avoir une plus grande esti­me. Elle a exprimé à plusieurs reprises au cours de sa vie le regret de ne pas pouvoir être prêtre. Se sentant très ma­lade en juin 1897, elle me dit: « Le bon Dieu [664] va me prendre à un âge où je n'aurais pas eu le temps d'être prêtre si je l'avais pu » @DEG p.619@. La pensée que sain­te Barbe avait porté la sainte communion à saint Stanislas Kostka, la ravissait: « Pourquoi pas un ange ‑ me disait‑elle ‑, pourquoi pas un prêtre, mais une vierge! Oh! qu'au ciel nous verrons de merveil­les! J'ai dans l'idée que ceux qui l'auront désiré sur la terre jouiront là‑haut des pri­vilèges du sacerdoce (toucher la sainte hostie... etc.) » @CSG...@.

Elle aimait beaucoup à consulter les prêtres qui prêchaient nos retraites et leur obéissait de point en point. C'est ainsi qu'elle n'avait pas de confiance dans l'acte de « Donation à l'amour » qu'elle avait composé avant qu'il ne fût révisé par un théologien. De même elle suivit le conseil d'un directeur qui lui dit de copier le Credo et de le porter sur son coeur pour

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

avoir comme une réponse constante aux tentations contre la foi qui la torturaient.

Son esprit de foi envers mère Marie de Gonzague lorsqu'elle était prieure était pareillement irréprochable et d'autant plus méritoire que la conduite de cette pauvre mère fut fort répréhensible. Elle ne permettait pas aux novices de criti­quer sa conduite. Elle fut heureuse de mourir entre les bras de mère Marie de Gonzague plutôt que sous l'obéissance à mère Agnès de Jésus parce qu'il y avait occasion d'exercer un plus grand esprit de foi.

 

La Servante de Dieu était absolument intransigeante quand il s'agissait de l'o­béissance à l'autorité ecclésiastique. Elle avait goûté la lecture d'un ouvrage mais ayant appris que l'auteur avait dit une parole contre un évêque elle rejeta ses oeuvres et ne voulut plus en entendre parler.

[665] Cette nouvelle appréciation fut jus­tifiée par la découverte ultérieure de l'imposture de cet auteur (Leo Taxil, alias Docteur Bataille). Il s'agissait de l'ouvrage intitulé : Miss Diana Vaughan, mémoires d'un ex‑palladiste (publication mensuelle), in 8°, Paris 1895‑1897.

 

Au Carmel la Servante de Dieu eut un attrait particulier pour la récitation de l'office liturgique. Elle aimait à être hebdomadière pour dire tout haut l'orai­son. Sur son lit de mort, elle se rendit à elle‑même ce témoignage: « Je ne crois pas qu'il soit possible de désirer plus que je ne l'ai fait de bien réciter l'office et de n'y pas faire de fautes » @DEA 6-8@. Elle nous apprenait à composer notre extérieur pendant l'office à cause de la dignité de la fonction que nous remplissions.

 

[Le témoin poursuit sa déposition. Réponse à la vingt‑et‑unième demande ] :

La petite Thérèse n'avait pas quatre ans que déjà elle manifestait son bonheur de prier devant l'autel de Marie. Elle battait des mains et sautait de [666] joie quand elle y voyait beaucoup de fleurs.

Plus tard, elle aimait elle‑même à pré­parer son mois de mai, très fleuri et illuminé.

Cette dévotion s'accrut lorsqu'à sa première confession le prêtre lui recom­manda d'aimer beaucoup la Sainte Vierge, et surtout lorsqu'à l'âge de 10 ans elle lui dut sa guérison subite d'une maladie réputée incurable par les médecins.

Elle regarda toujours comme un grand honneur d'avoir récité l'acte public de consécration à la Sainte Vierge le jour de sa première communion. Elle prit alors la résolution de dire chaque jour un Memorare et n'y manqua jamais. Plus tard elle récitait son chapelet chaque jour. Dans le monde, elle n'y manqua jamais; mais ces pratiques extérieures n'étaient qu'un pâle rayonnement de son intimité avec sa Mère chérie, qu'elle appelait « maman.»

 

Sortie du pensionnat avant l'âge requis pour entrer définitivement dans l'asso­ciation des « Enfants de Marie », elle con­sentit à revenir aux bénédictines deux fois par semaine, quoique cette condition de son admission lui coûtât extrêmement.Elle fut reçue dans l'association le 31 mai 1886.Entrée au Carmel qui est l'ordre de la Sainte Vierge son premier essai poé­tique fut à la louange de Marie. Elle célébra le mystère de l'allaitement virgi­nal et me demanda de composer un pe­tit tableau de ce sujet: c'était en 1894.

Plusieurs années auparavant elle m'écrivait: [667] « A propos de la Sainte Vierge, il faut que je te confie une de mes sim­plicités: parfois je me surprends à lui dire: 'Je trouve que je suis plus heureuse que Vous, car je vous ai pour mère et Vous n'avez pas de Sainte Vierge à aimer...'. Sans doute la Sainte Vierge doit rire de ma naïveté et cependant ce que je lui dis est bien vrai » @ LT 137@

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était déjà bien malade lorsqu'elle me dit : « J'ai encore quelque chose à faire avant de mourir j'ai toujours rêvé d'exprimer dans un chant à la Sainte Vierge tout ce que je pense d'elle ». Et elle compo­sa son cantique: « Pourquoi je t'aime, ô Marie! » @PN 54@ (c'était en mai 1897). Ce qui la ravissait dans la Sainte Vierge, c'était de la considérer marchant par les chemins battus. Elle chantait:

« Je sais qu'à Nazareth, Vierge pleine de grâces,

tu vis pauvrement ne voulant rien de plus,

point de ravissements, de miracles, d'extases

n'embellissent ta vie, o Reine des élus!

Le nombre des petits est bien grand sur la terre,

ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux;

par la commune voie, incomparable  Mère

il te plaît de marcher pour les guider aux cieux ! » @PN 54@

Pendant sa dernière maladie, elle ne cessait de parler de la Sainte Vierge. Elle disait que les saints faisaient souvent attendre leur protection, mais que celle de la Sainte Vierge était immédiate.

Elle invoquait encore sa Mère du ciel pendant son agonie. Les derniers mots qu'elle écrivit sur cette terre furent à l'honneur de la Sainte Vierge: le 8 sep­[668]tembre 1897 elle traça ces lignes d'une main tremblante au revers d'une image de Notre‑Dame des Victoires: «O Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous fussiez Thérèse, je voudrais être Thérèse pour que vous fussiez la Reine du ciel.»@Pri. 21@

Sa dévotion à saint Joseph était vive. C'était une ancienne dette car âgée seulement de quelques mois, elle avait été guérie et sauvée de la mort par ce grand saint. Il y avait à la maison une statuette de saint Joseph tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, et la petite Thérèse lui prodiguait ses caresses. Plus tard, lors de son voyage de Rome, elle me dit ne rien craindre de tout ce qui pourrait lui tomber sous les yeux, parce qu'elle s'était placée sous la protection de saint Joseph. Elle m'enseigna alors à réciter comme elle, chaque jour la prière: «O saint Jo­seph, père et protecteur des vierges....»

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

Au Carmel, elle pria saint Joseph surtout pour obtenir une plus fréquente participation à la sainte communion. Elle attribuait à son intercession le décret libérateur de Léon XIII.

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait une grande dévotion pour les saints anges. Pendant son séjour à la pension des bénédictines, elle signait tous ses devoirs: « Thérèse enfant des saints anges.» Aux Buissonnets, elle avait sur sa table de jeune fille une petite statuette de l'ange gardien; elle attribuait la préservation du péché à l'ange gardien, comme elle me l'écrit le 26 avril 1894, alors que j'étais [669] encore dans le monde, et elle au Carmel: «Jésus a placé près de toi un ange du ciel, qui te garde toujours, il te porte entre ses mains de peur que ton pied ne heurte contre la pierre; tu ne le vois pas et cependant c'est lui qui depuis 25 ans a préservé ton âme, c'est lui qui éloigne de toi les occasions de péché... Ne crains pas les orages de la terre: ton ange gardien te couvre de ses ailes » @LT 161@. Au Carmel, elle recommandait à ses novices d'avoir toujours un maintien digne et aimable pour faire honneur aux saints anges qui nous entourent.

La petite Thérèse aima toujours beaucoup les saints. Ses devoirs de pensionnaire avaient, en exergue, une longue suite d'initiales indiquant ses patrons préférés. Parmi les saints, la Servante de Dieu distinguait ses protecteurs et ses amis.

Au nombre des premiers, elle rangea d'abord ses saints patrons, sainte Thérèse, saint François de Sales et saint Martin. Au Carmel, elle y joignit saint Jean de la Croix. Parmi les saints, ses « amis » de choix furent sainte Cécile, la bienheureuse Jeanne d'Arc, le bienheureux Théophane Vénard et les saints Innocents. Elle appelait sainte Cécile «la sainte de l'abandon » @LT 161@, parce qu'elle chantait dans l'intime de son coeur au milieu même des plus grandes perplexités. Elle composa en l'honneur de la bienheureuse Jeanne d'Arc une bonne partie de ses poésies. Elle aimait le bienheureux Théophane Venard, parce que, disait‑elle, « c'était un petit saint tout simple qui aimait beaucoup la Vierge Marie, qui aimait beaucoup sa famille, et vivait dans un amoureux abandon [670] à Dieu » @HA 12@. Elle reçut providentiellement, dans sa dernière maladie, son portrait et ses reliques, qui ne la quittèrent plus durant ses derniers jours d'exil. Quant aux saints Innocents, c'est la même admiration des vertus de l'enfance qui les lui fit prendre pour modèles. Elle composa aussi un délicieux cantique sur les répons de sainte Agnès qui sont l'écho de son propre coeur virginal.

Enfin, lorsqu'elle voulut obtenir la plénitude de l'amour, « je me présentai, dit‑elle, devant l'assemblée des anges et des saints, et je leur dis: Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère et ma faiblesse, mais je sais aussi combien les coeurs nobles et généreux aiment à faire du bien; je vous supplie donc, ô bienheureux du ciel, de m'adopter pour votre enfant; à vous seuls reviendra la gloire que vous me ferez acquérir... etc.... » @MSB 4,1@. Pendant sa maladie, elle adressait souvent aux saints de ferventes prières. Lorsqu'elle n'était pas exaucée, elle disait: «Je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance», @DEA 7-7@ et encore: « Plus ils semblent sourds à ma voix, plus je les aime » @Source pre.@

 

[Réponse à la vingt‑deuxième demande]:

Dès ses premières années la petite Thérèse eut toujours un désir très vif du ciel. Elle souhaitait la mort à ses parents, et comme on la grondait, elle s'étonnait disant: «C'est pour que tu ailles au ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller » @MSA 4,2@

Un peu plus tard, dans ses promenades du soir [671] avec mon père elle aimait à contempler le ciel étoilé où elle lisait la première lettre de son nom formée par les étoiles d'une certaine constellation.

La Servante de Dieu disait souvent qu'elle ne travaillait pas pour la récompense, mais seulement pour plaire à Dieu. Ainsi elle m'écrit le 16 juillet 1893: «Ce n'est pas pour faire ma couronne, pour gagner des mérites que je fais des sacrifices, c'est pour faire plaisir à Jésus.»@LT 143@ Mais cette phrase et d'autres semblables s'entendent de l'exclusion d'un amour mercenaire. Bien d'autres traits de sa vie, bien d'autres passages de ses oeuvres montrent en effet qu'elle désirait le ciel et se servait de cette espérance pour stimuler ses efforts. Ainsi, par exemple, elle m'écrit en octobre 1889: «La vie, c'est un trésor: chaque instant, c'est une éternité, une éternité de joie pour le ciel » @LT 96@. Et en juillet de la même année: «Non, le coeur de l'homme ne peut pressentir ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. Et tout cela arrivera bientôt, dépêchons‑nous de faire notre couronne, tendons la main pour saisir la palme.»@LT 94@

 

De très bonne heure, la Servante de Dieu sut se dégager des créatures. Ayant eu l'occasion de passer quinze jours chez des amis très riches, elle avait alors environ dix ans, la vue des somptuosités de leur demeure n'éveilla dans son coeur aucun désir. Elle dit seulement plus tard qu'elle s'estime heureuse «d'avoir alors connu le monde pour choisir plus sûrement la voie qui devait la conduire à Dieu » @MSA 32,2@

Mon père lui avait donné un petit agneau qui mourut peu après. Elle en tira elle‑même cette conclusion [672] que «les joies les plus innocentes nous manquent tout d'un coup, et que ce qui est éternel seul peut nous contenter » @LT 42@

La Servante de Dieu ne désira jamais être aimée ou appréciée des créatures, elle me dit avoir demandé au bon Dieu que ses novices ne l'aiment jamais humainement. Rien ne pouvait l'émouvoir et la bouleverser. Les menaces des persécutions, les cataclysmes d'ici‑bas élevaient plus haut ses pensées. Elle exprime l'état

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

de son âme dans cette strophe d'une de ses poésies:

« Le petit oiseau toujours chante, son pain ne l'inquiète pas, un grain de millet le contente, jamais il ne sème ici‑bas » @PN 43@

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus redisait souvent: «On obtient de Dieu autant qu'on en espère » @St Jean de la Croix Nuit liv.2 ch21@

Elle fondait son espérance non sur ses propres forces, mais sur les mérites de Jésus‑Christ. Un des derniers jours qu'elle put réciter le saint Office, me trouvant auprès d'elle, je remarquai qu'elle était très émue. « Regardez, me dit-elle,- ce qu'écrit saint Jean: ' Mes petits enfants, je vous ai dit ceci, afin que vous ne péchiez pas, mais cependant si vous péchez, souvenez‑vous que vous avez un médiateur qui est Jésus.» En prononçant ces dernières paroles, ses yeux étaient humides de larmes.

La réversibilité des mérites entre les saints étaient aussi pour la Servante de Dieu un grand sujet d'espérance. « Quand nous souffrons de notre pauvreté, me disait‑elle, il faut offrir au bon Dieu les oeuvres [673] des autres, c'est 1à le bienfait de la communion des saints. Tauler a dit: ' Si j'aime le bien qui est en mon prochain autant qu'il l'aime lui‑même, ce bien est à moi au même titre qu'à lui, et si je l'aime davantage il est plus à moi qu'à lui'. Par cette communion je puis donc être riche de tout le bien qui est au ciel et sur la terre, dans les anges et dans les saints et dans tous ceux qui aiment Dieu.»

 

[Session 30: ‑ 30 juillet 19l5,  à 9h. et  à  2h. de l'après‑midi]

[676] [Réponse à la Vingt-troisième demande] :

La Servante de Dieu désira, dès son adolescence, devenir une grande sainte, espérant que le bon Dieu l'y ferait parvenir. Son ambition allait se perdre jusque dans l'infinie richesse des trésors de Dieu. Aussi, les espérances, même les plus hautes, ne lui semblaient pas téméraires. Elle m'écrivait en mai 1890: « Pour moi, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique des âmes les plus privilégiées, mais bien d'être parfaite comme ton Père céleste est parfait! Ah! Céline, nos désirs qui touchent à l'infini ne sont donc ni des rêves, ni des chimères [677] puisque Jésus lui‑même nous a fait ce commandement » @LT 107@

Un prédicateur de retraite l'étonna fort en lui manifestant la crainte que ses aspirations de sainteté ne fussent de la présomption. Heureusement un autre prédicateur ( le père Alexis, récollet) la rassura plus tard, et, selon son expression, «la lança à pleines voiles sur les eaux de la confiance et de l'amour » @MSA 80,2@

 

Bien que la Servante de Dieu marchât par une voie de confiance aveugle et d'abandon total qu'elle nomme « sa petite voie ou voie d'enfance spirituelle», elle ne négligea jamais la coopération personnelle, lui donnant même une place qui remplit toute sa vie d'actes généreux et soutenus. C'est ainsi qu'elle l'entendait et l'enseignait constamment à ses novices.

Un jour, ayant lu ce passage de l'Ecclésiastique: « La miséricorde fera à chacun sa place selon le mérite de ses oeuvres », je demandai à la Servante de Dieu pourquoi il y avait « selon le mérite de ses oeuvres" puisque saint Paul parle « d'être justifié gratuitement par la grâce.».. Elle m'expliqua alors avec énergie, que l'abandon et la confiance en Dieu s'alimentent par le sacrifice: «Il faut, me dit‑elle, faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, se renoncer constamment, en un mot prouver son amour par toutes les bonnes oeuvres en notre pouvoir. Mais, à la vérité, comme tout cela est peu de chose... il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer des serviteurs inutiles, espérant toutefois que le bon Dieu nous donnera, par grâce, tout ce que nous désirons. C'est 1à ce qu'espèrent les petites âmes [678] qui courent dans la voie d'enfance: je dis courir et non pas se reposent.»

 

Soeur Thérèse, quand il y avait lieu, était intrépide aimant mieux par exemple braver le courroux de mère Marie de Gonzague et s'exposer même à sortir de la communauté plutôt que laisser s'égarer dans une voie dangereuse une novice qui s'attachait d'une affection naturelle à cette Mère prieure. Toute enfant, c'était la même chose: nulle indolence, nulle apathie, c'était tout le contraire d'une nature lymphatique. Si elle fut douce, c'est parce qu'elle sut se vaincre. Elle n'arriva à la perfection qu'en déployant une grande force d'âme. J'ai été témoin de ses efforts constants, soit dans la vie de famille, soit dans le cloître. Elle a exprimé ses sentiments à ce sujet dans cette strophe :

« Vivre d'amour ce n'est pas sur la terre, fixer Sa tente au sommet du Thabor; avec Jésus c'est gravir le Calvaire,

c'est regarder la croix comme un trésor! Au ciel, je dois vivre de jouissance; alors l'épreuve aura fui sans retour; mais au Carmel je veux dans la souffrance vivre d'amour! »  @PN 17@

 

Elle dévoile encore son caractère dans cette prière, inspirée par une image de Jeanne d'Arc: « Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans votre Evangile: ' Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ', armez‑moi pour la lutte, je brûle de combattre pour votre gloire. Jeanne, votre valeureuse épouse [679] l'a dit: ' Il faut batailler pour que Dieu donne victoire'. O mon Jésus,  je bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie, puisque vous n'avez pas voulu goûter de repos sur la terre, je veux suivre votre exemple.» @PRI 17@

A 16 ans, elle m'écrivait: « Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir, sans souffrir beaucoup; notre pauvre na-­

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ture est 1à, et elle n'y est pas pour rien! C'est notre richesse et notre gagne‑pain » @LT 89@.

J'ai dit qu'au Belvédère, lorsqu'elle avait 14 ans, toutes nos conversations du soir étaient sur ce thème: la souffrance et le mépris; ne jamais se lasser de se sacrifier pour le bon Dieu.

Voici encore sur ce sujet quelques passages de ses lettres: « La sainteté ne consiste pas à dire de belles choses; elle ne consiste pas même à les penser, à les sentir, elle consiste à bien vouloir souffrir » (26 avril 1889)  @LT 89@. Au sujet de la maladie de notre père, elle m'écrit: «Oh! ne perdons pas l'épreuve que Jésus nous envoie, c'est une mine d'or à exploiter » (28 février 1889) @LT 82@. Et ailleurs: « Aimons assez Jésus pour souffrir pour lui tout ce qu'il voudra. Profitons des plus courts instants, faisons comme les avares, soyons jalouses des plus petites choses pour le Bien‑Aimé.» @LT 101@Ce n'était point non plus dans le repos qu'elle espérait sauver les âmes. Elle m'écrit le 8 juillet 1891: « Il n'y a que la souffrance qui peut enfanter les âmes à Jésus: Il veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices » @LT 129@. Enfin la Servante de Dieu met le couronnement à sa vie d'activité [680] par la promesse de «passer son ciel à faire du bien sur la terre » @DEA 17-7@. Elle écrit à l'un de ses frères spirituels, le 24 février 1897: « Vous devez trouver bien étrange d'avoir une soeur qui paraît vouloir aller jouir du repos éternel et vous laisser travailler seul... mais rassurez-vous, la seule chose que je désire, c'est la volonté du bon Dieu, et j'avoue que si, dans le ciel, je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la patrie » @LT 220@

 

[Réponse à la vingt‑quatrième demande] :

Dans les difficultés de la vie, l'espérance de la Servante de Dieu était invincible. Je l'ai vue, au moment des affaires si épineuses de sa vocation, pleurer mais non se décourager. Elle allait jusqu'au bout de ses projets, sans se laisser abattre par rien. Le refus de mon oncle, le refus du supérieur, la réponse évasive de l'évêque, celle du pape, ne purent briser son espérance, et elle écrivait de Rome: « Ma petite nacelle a bien du mal à arriver au port, depuis longtemps j'aperçois le rivage et je m'en trouve éloignée; mais c'est Jésus qui guide mon petit navire, et je suis sûre que le jour où Il le voudra, Il le fera aborder heureusement au port » @LT 43,A-B@

 

Son espérance en Dieu la soutenait, même dans ses chutes. Voici ce qu'elle m'écrivait: « Qu'importe, mon Jésus, si je tombe à chaque instant; je vois par 1à ma faiblesse, et c'est pour moi un grand bien. Vous voyez par 1à ce que je puis faire, et maintenant vous serez plus incliné à me porter sur vos bras... Si vous ne le faites pas, c'est que cela vous plaît de me voir par terre... [681] alors, je ne vais pas m'inquiéter, mais toujours je tendrai vers vous des bras suppliants et pleins d'amour, je ne puis croire que vous m'abandonniez.» @LT 89@

 

[Suite de la réponse à la vingt‑quatrième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu fut atteinte par la maladie et que les souffrances du corps s'unirent aux délaissements intérieurs, le ciel de son âme garda toute sérénité. Quand elle n'était pas exaucée après de ferventes prières au bon Dieu ou aux saints, elle les remerciait quand même en disant: «Je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance » @DEA 7-7@

Quelques semaines avant sa mort, au milieu de cruelles souffrances, elle disait: « Je suis descendue dans la vallée de l'ombre de la mort; cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur »  @LT 262@

 

[682] Elle eut toujours l'intuition qu'elle mourrait jeune, ce qui lui fit mépriser les choses périssables. Elle disait que lorsqu'elle voulait se rendre compte si elle était toujours dans un égal degré d'amour et d'espérance du ciel, elle se demandait si la mort avait autant de charme pour elle. Une journée trop prospère, une joie vive lui étaient à charge parce qu'elles tendaient à affaiblir son désir de la mort.

Pendant sa dernière maladie, on lui demandait si la mort lui faisait peur. « Oui, répondit‑elle, elle me fait grand peur quand je la vois représentée sur les images comme un spectre; mais la mort, ce n'est pas cela. Cette idée n'est pas vraie; pour la chasser je n'ai besoin que de me rappeler la réponse de mon catéchisme:  `La mort, c'est la séparation de l'âme d'avec le corps'. Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu » @DEA 1-5@

 

Le médecin ayant dit que sur cent personnes atteintes comme elle, il n'en réchappait pas plus de deux, elle me dit agréablement: « Si j'allais être une de ces deux, comme ce serait malheureux! »

 

[Réponse à la vingt‑cinquième demande] :

Lorsqu'elle fut chargée du noviciat, sentant qu'elle ne pouvait rien faire par elle‑même, elle se plaça dans les bras de Jésus: «Vous le voyez, lui dit‑elle, je suis trop petite pour nourrir vos enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient, remplissez ma petite main. Et jamais, ajoute-t-elle, mon espérance n'a été trompée; ma main s'est trouvée pleine autant de fois qu'il [683] a été nécessaire » @MSC 22,1-2@.

Lorsque je venais la voir au parloir, et que le temps se trouvant trop court pour terminer une conversation, je m'en allais triste, soeur Thérèse recommandait à Jésus de me dire ce qu'elle aurait voulu me dire, et effectivement au parloir d'a

 

TEMOIN 8: Geneviève de Sainte-Thérèse O.C.D.

 

près, je lui rendais compte des bonnes inspirations que j'avais eues et qui se trouvaient être précisément les conseils qu'elle aurait voulu me donner.

 

[Réponse à la vingt‑sixième demande] :

J'ai cité, dans mes réponses aux questions précédentes, une multitude de passages où la Servante de Dieu ne fait autre chose que de me prêcher l'espérance et le détachement des créatures. En voici encore un exemple: lorsque je fus restée seule dans le monde, après son entrée au Carmel, elle insista plus que jamais pour me garantir contre l'attache aux créatures. Elle m'écrit le 20 octobre 1888: « La vie sera courte, l'éternité sera sans fin: que les créatures ne nous touchent qu'en passant.... j'ai pensé que nous ne devions pas nous attacher à ce qui nous entoure, puisque nous pourrions être dans un autre lieu que celui où nous sommes et qu'alors nos affections et nos désirs ne seraient pas les mêmes qu'à présent » @LT 65@. Et en mai 1890: « Ah! petite soeur, détachons‑nous de la terre, volons sur la montagne de l'Amour, où se trouve le beau lis de nos âmes... détachons-nous des consolations de Jésus pour nous attacher à lui » @LT 105@.

 

[Réponse à la vingt‑septième demande]:

[684] Bien que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ait pratiqué toutes les vertus d'une façon exceptionnelle, celle qui brille le plus en elle et lui donne son caractère propre, c'est la charité pour Dieu. L'amour fut l'objectif de toute sa vie et le mobile de toutes ses actions. De plus il revêtit chez elle un aspect particulier qui fut un extraordinaire abandon à Dieu qu'elle nomme sa «petite voie.»

Etant enfant, la petite Thérèse évitait avec soin les moindres fautes. Il était inutile de la gronder: il suffisait de lui dire qu'elle faisait de la peine au bon Dieu. Chaque soir, avant de s'endormir, elle demandait à Pauline si le bon Dieu était content d'elle. Sans une réponse affirmative, elle aurait passé sa nuit à pleurer.

Cette crainte d'offenser Dieu devint même si grande qu'à l'âge de douze ou treize ans la Servante de Dieu fut assaillie par des scrupules qui ne lui laissaient aucun repos; mais ils lui furent enlevés par une grâce du ciel.

Au Carmel, la grande préoccupation de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus fut encore de ne pas déplaire à Dieu. Le jour de sa profession, elle portait sur elle cette prière: « Prenez‑moi, ô Jésus, avant que je commette la plus petite faute volontaire » @PRI 2@. Elle ne put supporter la vie que lorsque le père Alexis lui eût dit que ses fautes (ou ce qu'elle appelait ses fautes) ne faisaient pas de peine au bon Dieu.

C'est toujours pour ne pas déplaire à Dieu qu'elle voulait rester enfant, parce que, comme les petites maladresses des enfants ne contristent pas leurs parents, [685] ainsi les imperfections des âmes humbles ne sauraient offenser gravement le bon Dieu.

 

[Réponse à la vingt‑huitième demande]:

Un des fruits de son amour était une conformité parfaite au bon plaisir de Dieu ou, pour mieux dire, un abandon total dans lequel soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a excellé.

Dans le monde, au milieu des négociations si difficiles de son entrée au Carmel, alors que ses affaires s'embrouillaient de plus en plus, « je ne cessai point -dit-elle, d'avoir au fond du coeur une grande paix, parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur » @MSA 55,2@.

Au moment de sa profession, lorsqu'elle s'en vit retardée, même abandon, profitant du temps qui lui était laissé pour se préparer mieux encore à l'union divine.

Au sujet de l'inégale demande de sacrifices que Dieu fait aux âmes, elle me disait: « Moi, je suis toujours contente de ce que le bon Dieu me demande. Je ne m'inquiète pas de ce qu'il réclame des autres, et je ne pense pas mériter plus parce qu'il m'en demande davantage. Ce qui me plaît, ce que je choisirais si j'étais libre, c'est ce que le bon Dieu veut de moi. Je trouve ma part toujours belle... quand même les autres devraient avoir plus de mérites en donnant moins, j'aimerais mieux avoir moins de mérites en faisant plus, si par 1à j'accomplissais la volonté de Dieu » @CSG @

Elle m'écrivait en 1894: « Nous ne savons rien demander comme il faut, ` mais c'est l'Esprit qui de‑[686]mande en nous, avec des gémissements qui ne se peuvent exprimer', nous n'avons donc qu'à livrer notre âme, à l'abandonner au bon Dieu » @LT 165@

Elle ne désirait pas même être délivrée de ses terribles tentations contre la foi et chantait:

« Ma joie est la volonté sainte de Jésus mon unique amour; ainsi je vis sans nulle crainte: j'aime autant la nuit que le jour» @PN 45@

Cet abandon sans réserve était complètement dénué d'intérêt personnel. Elle m'écrit ( 6 juillet 1893 ): « Laissons Jésus prendre et donner tout ce qu'il voudra. La perfection consiste à faire sa volonté, à se livrer entièrement à lui » @LT 142@. Elle ne comprenait pas que les disciples aient réveillé Notre Seigneur pendant la tempête et elle chantait:

« Vivre d'amour lorsque Jésus sommeille, c'est le repos sur les flots orageux.

Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille, j'attends en paix le rivage des cieux»@PN 17@

Jamais elle n'aurait demandé à Dieu une consolation, elle prenait tout de la main de Dieu avec la même joie. Elle m'écrivait: « Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie. Pour souffrir en paix il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus veut»  @LT 87@

Cette conformité parfaite à la volonté du bon Dieu se lisait même sur son visage: on la voyait toujours gracieuse et d'une aimable gaieté, et, lorsqu'on ne pénétrait pas dans son intimité, on pou

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

vait croire qu'elle suivait une voie bien douce, toute de consolation. C'est ainsi [687] que plusieurs lecteurs de sa vie ne découvrent pas la signification de son  sourire; ils ne voient point la croix soigneusement cachée sous les fleurs. Ils oublient cette parole du Roi prophète:  « Quand on regarde vers Dieu, on est rayonnant de joie » ( Ps. XXXIV, v. 6.)

 

[Session 31: ‑ 23 août 1915,  à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[690] [Réponse à la vingt‑neuvième demande] :

Il faut remonter à son âge le plus tendre pour trouver chez la Servante de Dieu le goût de la prière. Elle n'avait pas trois ans, et ma mère écrivait: « Le bébé ne manquerait pas pour tout à faire ses prières » @MSA 11,1@

Aux Buissonnets, la prière du soir se faisait en commun. Thérèse avait toujours sa place auprès de mon père, n'ayant qu'à le regarder, disait‑elle, pour savoir comment prient les saints. Depuis son âge de quatre ans et huit mois, où je me la rappelle priant ainsi aux côtés de mon père, je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue distraite et mutine comme la plupart des enfants: elle était recueillie et faisait cette action [691] avec tout son coeur.

Dès cet âge, elle faisait chaque jour avec son père sa visite au Saint Sacrement et ne s'ennuyait pas à l'église.

Un peu plus tard, elle demanda à Marie, notre soeur aînée, de faire oraison. Celle‑ci, la trouvant trop pieuse, ne lui permit qu'un quart d'heure. Thérèse s'enfermait alors dans un espace vide qu'elle pouvait fermer avec les rideaux de son lit, et là elle pensait à Dieu, à la rapidité de la vie, à l'éternité, comme elle en a elle‑même rendu témoignage.

Lorsqu'elle allait à la pêche avec mon père, elle aimait s'asseoir à l'écart, et là entrait dans une réelle oraison. Le grand livre de la nature transportait son âme et lui faisait trouver le bon Dieu.

Au pensionnat, comme un certain quart d'heure avant la leçon d'ouvrage était libre, Thérèse était une des rares enfants qui allait le passer à la chapelle, au lieu de jouer.

Elle ne se servait pas de livre pour prier. Elle fuyait les jeux bruyants. Il fut cependant un jeu de son goût qu'elle avait inventé elle‑même, c'était « le jeu des solitaires», elle s'y livrait surtout parce qu'elle y trouvait le moyen de prier.

Plus tard, lorsqu'elle revenait à l'Abbaye pour la leçon d'ouvrage, elle se rendait à la tribune de la chapelle aussitôt après le cours, et passait 1à de longues heures en attendant que mon père vienne la chercher.

A cette époque, elle allait chaque ma­tin à la messe [692] et y communiait quand elle avait la permission de son confesseur.

Ayant beaucoup souffert de scrupules, elle en fut délivrée par de ferventes prières à ses quatre petits frères et soeurs, envolés en bas âge au paradis.

 

Thérèse reçut le sacrement de confirmation le 14 juin 1884. J'ai gardé un souvenir très particulier de sa préparation. Pendant sa retraite, elle me parut toute transformée. Son extérieur, ses paroles portaient le cachet d'une sorte d'ivresse spirituelle, et comme je lui en manifestais ma surprise, elle m'expliqua aussitôt ce qu'elle comprenait de la vertu de ce sacrement, et son regret qu'on n'y fît pas plus d'attention et qu'on s'y préparât avec moins de soin qu'à la première communion.

Dans les négociations si épineuses de son entrée au Carmel, je fus témoin de son esprit de prière. Toute sa confiance était en Dieu.

 

Au Carmel, elle accentua de plus en plus sa confiance dans la prière. Elle y mettait une sainte audace. Elle me disait qu'il fallait, dans nos prières, imiter les sots, qui ne savent pas où s'arrêter dans leurs demandes, et les réitèrent, sans égard aux convenances, et sollicitent parfois des choses qu'on ne songerait jamais à leur donner, et qu'on leur donne pour avoir la paix. Il faut dire au bon Dieu: « Je sais bien que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante, et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes si bon. »

La Servante de Dieu employa ce genre de pri‑[693]ère pour hasarder ses désirs téméraires de sainteté. Elle écrit: « Mon excuse, c'est mon titre d'enfant, les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles, mais si leurs parents sont élevés sur le trône, ils s'empressent d'accéder aux volontés de ces petits êtres qu'ils chérissent plus qu'eux‑mêmes » @MSB 4,1@.

 

Quant aux grâces temporelles, soeur Thérèse était très circonspecte. Elle croyait que Dieu ne lui refuserait rien, et elle usait d'une grande réserve, de peur, disait‑elle, que le bon Dieu ne se croit obligé de l'exaucer. En conséquence, lorsqu'elle sollicitait une consolation ou un soulagement' c'était pour faire plaisir aux autres, et encore, faisait‑elle passer ses prières par la Sainte Vierge, ce qu'elle expliquait ainsi: « Demander à la Sainte Vierge, ce n'est pas la même chose que de demander au bon Dieu. Elle sait bien ce qu'elle doit faire de mes petits désirs, s'il faut qu'elle les dise ou ne les dise pas: c'est à elle de décider pour ne pas forcer le bon Dieu à m'exaucer et pour le laisser faire en tout sa volonté » @DEA 4-6@.

Quand elle exprimait ses désirs de faire du bien sur la terre après sa mort' elle y mettait la condition « de regarder dans les yeux du bon Dieu » @MSB 5,2@ pour savoir si c'était sa volonté. Elle nous faisait remarquer que cet abandon imitait la Sainte Vierge, qui à Cana, se contente de dire: « Ils n'ont plus de vin.» De même Marthe et Marie disent seulement: « Celui que vous aimez est malade.» Elles se contentent d'exposer leurs désirs, sans formuler de demande laissant [694] Jésus libre de faire sa volonté.

 

En dehors de son intimité avec ses soeurs, Thérèse ne trouvant pas d'écho à

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ses sentiments s'entretenait intérieurement avec Jésus, si bien qu'elle écrivait à propos du temps passé au pensionnat: «Je ne savais parler qu'à Jésus, les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l'âme. Je sentais qu'il valait mieux parler à Dieu que de parler de Dieu, car il se mêle tant d'amour‑propre dans les conversations spirituelles! » @MSA  40,2-41,1@.

Lorsque nous étions encore ensemble, aux Buissonnets, nous ne nous entretenions pas de futilités ou de toilette. Notre bonheur était de parler de Dieu. Au sujet de nos conversations au belvédère, elle écrit: « La foi et l'espérance quittaient nos âmes, l'amour nous faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions » @MSA 48,1@.

Lorsqu'on demanda à la Servante de Dieu comment elle pouvait n'être pas trois minutes sans penser au bon Dieu, elle répondit simplement: « On pense naturellement à quelqu'un que l'on aime » @CSG   @

L'ayant trouvée un jour dans sa cellule cousant avec une grande vitesse, et cependant l'air profondément recueilli, je lui en demandai la cause: «Je médite le Pater, me répondit‑elle, c'est si doux d'appeler le bon Dieu: Notre Père » @CSG  @.

 

[695] [Suite de la réponse à la vingtneuvième demande]:

Son amour pour Dieu était tendre et délicat. Ainsi elle ne voulait jamais dire: « Il fait froid, il fait chaud.» « Le bon Dieu-nous disait‑elle, a assez de peine d'être obligé, lui qui nous aime tant, de nous laisser sur la terre accomplir notre temps d'épreuve, sans que nous soyons constamment à lui dire que nous y sommes mal: il ne faut pas avoir l'air de s'en apercevoir, mais dire en toute occasion: ' Vous me comblez de joie, Seigneur, par tout ce que vous faites` » @CSG   @.

 

Un jour que nous nous trouvions devant une bibliothèque, elle me dit avec sa gaieté habituelle: « Oh! que je serais marrie d'avoir lu tous ces livres‑là: je me serais cassé la tête, j'aurais perdu un temps précieux que j'ai employé simplement à aimer le bon Dieu » @Autres paroles à Céline @

Lorsque la Servante de Dieu fut chargée des novices, elle mit toute sa confiance dans son union à Dieu: « Je m'occupai intérieurement et uniquement - écrit-elle, à m'unir de plus en plus à Dieu, [696] sachant que le reste me serait donné par surcroît » @MSC 22,2@

L'union à Dieu de soeur Thérèse était simple et naturelle, de même que sa façon de parler de Dieu. Je ne l'ai vue s'attendrir qu'en de rares moments. D'ailleurs habituellement on ne voyait rien d'extraordinaire en elle.

 

[Réponse à la trentième demande] :

J'ai répondu à cette question dans mes témoignages précédents.

 

[Réponse à la trente-et-unième demande] :                                         Dès l'âge de 14 ans, elle priait ardemment pour la conversion des pécheurs, elle y mettait tant d'instance et de foi, qu'elle obtint un véritable miracle dans  la conversion inopinée d'un grand criminel du nom de Pranzini dont elle avait demandé à Dieu le salut.

L'amour de soeur Thérèse pour Dieu était un amour généreux. Sa vie toute entière s'est passée à effeuiller à Dieu les fleurs des sacrifices. Elle me disait: « C'est le propre de l'amour de sacrifier tout, de donner à tort et à travers, de gaspiller,  de ne jamais calculer, d'anéantir l'espérance des fruits en cueillant les fleurs. L'amour donne tout, mais nous, hélas! nous ne donnons qu'après délibération,  nous hésitons à sacrifier nos intérêts; ce  n'est pas l'amour cela, car l'amour est aveugle, c'est un torrent qui ne laisse rien  sur son passage » @Source pre.@. Elle m'écrivait en  1888: «Jésus ne regarde pas tant à la  grandeur des actions, ni même à leurs difficultés, qu'à l'amour qui fait accomplir ces actes » @LT 65@. Elle écrivait [697] encore: « C'est uniquement l'immolation entière de soi‑même qui s'appelle aimer » @L'Esprit de Ste Th.@

 

Son amour généreux lui faisait souhaiter le martyre. Déjà, lors de son voyage à Rome, en visitant le Colisée, elle avait exprimé à Dieu le désir d'être un jour martyre pour Jésus. Au Carmel, ses désirs devinrent plus vifs encore. Le jour de sa profession, elle souhaite avoir à offrir à Jésus le «martyre du corps ou le martyre du coeur, ou plutôt tous les deux ensemble » @PRI.2@. Et plus tard, passant en revue tous les genres de supplices, elle déclare que, pour la contenter, il les  lui faudrait tous. Cependant la Servante de Dieu ne cherchait pas la souffrance pour la souffrance: elle l'aimait parce qu'elle lui était un moyen de prouver à Jésus son amour, comme Notre Seigneur désirait son baptême de sang, pour nous donner un témoignage du sien, le redoutant tout à la fois selon sa nature humaine. De plus, lorsqu'elle exprime à Dieu son désir de souffrir beaucoup pour lui, elle subordonne toujours cette prière aux desseins de la Providence sur elle. Même à la fin de sa vie, cette disposition d'abandon total au bon plaisir divin avait pris dans son âme une influence prédominante qui lui faisait dire: « Je ne désire plus ni la souffrance ni la mort, et cependant je les chéris toutes deux!... Aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je ne sais plus rien demander avec ardeur excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme » @HA 12@.

C'est l'amour tendre et délicat que soeur Thérèse [698] portait à Dieu qui fut l'inspirateur de sa donation à l'Amour miséricordieux. C'est le jour de la fête de la Sainte Trinité, 9 juin 1895, qu'il lui fut suggéré de s'offrir en victime à l'amour, de préférence à la justice, car elle était peinée de voir que jamais l'amour de Dieu méprisé ne recevait de compensation. Au sortir du saint sacrifice, elle m'entraîna à sa suite et demanda à notre mère la permission pour nous deux de faire cette offrande. Notre mère le permit. La Servante de Dieu composa alors

 

TÉMOIN o: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

une formule de consécration qui fut soumise à un théologien et approuvée par lui.

Par cet acte, elle demandait que Dieu se décharge sur elle de l'amour qu'il voudrait  répandre en ce monde et que les créatures  refusent de recevoir, s'engageant à y  correspondre par le sacrifice total  d'elle‑même. Elle adoptait ainsi l'amour  comme centre de sa vie spirituelle, selon  qu'elle l'écrivait longtemps auparavant à sa cousine Marie Guérin: « Pour moi, je ne  connais pas d'autre moyen pour arriver à la  perfection que l'amour » @LT 109@

 

Son amour pour Dieu le Père allait  jusqu'à la tendresse filiale. Un jour, pendant  sa maladie, il arriva, qu'en parlant du bon  Dieu, elle prit un mot pour un autre et  l'appela « Papa »; nous nous mîmes à rire,  mais elle reprit tout émue: « Oh! Oui, il est  bien mon 'Papa' et que cela m'est doux de  lui donner ce nom!.» @DEA 5-6@

Jésus était tout pour son coeur.  Lorsqu'elle écrivait et qu'il s'agissait de  Jésus-Christ, elle mettait toujours des  majuscules à « Lui », à « I1», par respect  [699] pour sa personne adorable; et par  tendresse, elle le tutoyait dans le secret de  ses prières.

La dévotion de la Servante de Dieu au  Sacré‑Coeur était réelle, mais plus  profonde que démonstrative. M'écrivant,  lors de mon voyage à Paray-le-Monial, elle  m'explique ainsi comment elle entend cette  dévotion: « Je pense tout simplement que le  Coeur de mon Epoux est à moi seul,  comme le mien est à Lui seul, et je lui parle  alors dans la solitude de ce délicieux coeur  à coeur, en attendant de le contempler  un jour face à face » @LT 122@

 

La dévotion à Notre Seigneur se portait  habituellement sur son Humanité toute  entière. Elle aimait toutefois à le considérer  plus particulièrement dans son enfance ou  dans sa passion. C'est pour cela qu'elle  sollicita d'ajouter à son nom de Thérèse de  l'Enfant‑Jésus, la mention de la Sainte  Face.

 

Elle se donnait à I'Enfant‑Jésus comme  son « petit jouet », figurant par là son  abandon parfait et son désir de faire plaisir  au bon Dieu. La Sainte Face de Notre  Seigneur lui inspirait de demeurer cachée  aux yeux des autres et aux siens propres.  C'est en contemplant la Face meurtrie de  Jésus,en méditant ses humiliations ,qu'elle  puisa l'humilité, l'amour des souffrances, la  générosité dans le sacrifice, le zèle des  âmes, le dégagement des créatures, enfin  toutes les vertus actives, fortes et viriles  que nous lui avons vues pratiquer. Elle  disait avoir puisé sa dévotion à la Sainte  Face dans les chapitres 53 et 60 d'Isaïe,  redisant les souffrances et les humiliations  du Christ. [700] Sur divers ouvrages qu'elle  composa, elle fit figurer la Sainte Face  principalement dans l'ornementation d'une  chasuble, où elle entoura de lis cette Face  adorable. Ces lis représentaient toute sa  famille; elle s'y désigna elle‑même par une  fleur à demi cachée sous le voile.

Je reste persuadée que c'est la Servante  de Dieu qui fut l'inspiratrice de mon projet  de reproduire la Sainte Face d'après le Saint Suaire de Turin, et que  je lui dois la réussite de cette copie, exécutée en 1904, sept ans après la mort de la Servante de Dieu.

 

[Session 32: ‑ 24 août 1915, à  9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[703] [Réponse à la trente‑deuxième demande]:

Si soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus s'est signalée dans l'amour de Dieu, elle n'a pas laissé de côté le précepte qui lui est semblable, celui de la charité envers le prochain. Elle eut même des lumières spéciales à ce sujet, et pratiqua cette vertu avec une perfection toute particulière.

 

Lorsqu'elle remarquait en ses novices la tendance à se replier sur soi‑même, elle la combattait avec énergie. Un jour, elle me dit: « Se replier sur soi‑même, c'est stériliser l'âme, il faut se hâter de courir aux oeuvres de charité. »

 

[704] Quand elle voyait se commettre de réelles imperfections, elle s'empressait intérieurement, tout en excusant de son mieux la coupable, d'offrir à Dieu ses bons désirs, de rechercher ses vertus, pensant que, si elle l'a vue tomber une fois, elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu'elle cache par humilité.

Elle me disait qu'on doit toujours juger des autres avec charité, car très souvent ce qui paraît négligence à nos yeux, est héroïsme aux yeux de Dieu.

Pendant sa maladie, elle me fit aussi remarquer que la première infirmière prenait toujours des linges bien doux afin de la soulager un peu: « Voyez-vous, me dit-elle,-, il faut prendre le même soin des âmes... Oh! les âmes, souvent on n'y pense pas, et on les blesse; pourquoi cela? Pourquoi ne les soulage‑t‑on pas avec la même délicatesse que les corps ?»  Elle nous disait encore que toutes les pénitences corporelles n'étaient rien en balance de la charité.

 

[Réponse à la trente-troisième demande]:

C'est à l'âge de quatorze ans que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se sentit brûler de la soif ardente du salut des âmes. Le premier pécheur qu'elle désira purifier, fut un fameux assassin du nom de Pranzini, condamné à mort pour un triple meurtre. Comme c'était le début de la nouvelle carrière dans laquelle elle désirait courir, Thérèse demanda un signe sensible de la conversion de ce brigand. Elle fut exaucée à la lettre. Pranzini, sans confession, était déjà monté sur l'écha[705]faud, quand remué par une inspiration subite, il demanda au prêtre de lui faire baiser le crucifix. L'émotion de Thérèse en apprenant cette nouvelle fut inexprimable, et désormais son zèle s'arma de nouvelles ardeurs.

 

Au Carmel, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus mettait des médailles de la Sainte Vierge dans les vêtements des ouvriers, les cachant soigneusement dans la doublure. Sur une des photographies que

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

je tirai au Carmel, elle voulut porter un rouleau sur lequel elle avait écrit cette parole de sainte Thérèse: «Je donnerai mille vies pour sauver une seule âme » @Chemin  ch 1@.  Pendant sa dernière maladie, dans une crise de cruelle souffrance, elle disait encore: « Je demande au bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi ne servent pas à alléger mes souffrances, mais qu'elles soient toutes pour les pécheurs. »

La Servante de Dieu avait d'ailleurs déclaré elle‑même à l'examen canonique de sa profession qu'elle « était venue au Carmel pour sauver les âmes et principalement afin de prier pour les prêtres » @MSA 69,b@

Elle écrit, le 21 juin 1897, au révérend père Bellière, missionnaire d'Afrique :« Je tâche de ne plus m'occuper de moi‑même en rien, et ce que Jésus daigne opérer en mon âme, je le lui abandonne, car je n'ai pas choisi une vie austère pour expier mes fautes, mais celles des autres » @LT 247@

A moi elle écrivait, alors qu'elle n'avait que 16 ans: « Il n'y a qu'une seule chose à faire, pendant la nuit de la vie, c'est d'aimer Jésus de toutes les forces de notre âme, [706] et de lui sauver des âmes pour qu'il soit aimé » @LT 96@

 

Dans une poésie qu'elle me composa, quand je fus au Carmel, je relève ces vers qui expriment tous ses désirs au sujet de l'apostolat:

« Rappelle‑toi cette fête des anges cette harmonie au royaume des cieux

et le bonheur des sublimes phalanges, lorsqu'un pécheur vers toi lève les yeux! Oh! je veux augmenter cette grande allégresse, Jésus, pour les pécheurs je veux lutter sans cesse,

que je vins au Carmel pour peupler ton beau ciel, rappelle‑toi ! »  @PN 24@

 

Mais le but plus spécial de la vocation de soeur Thérèse, son attrait dominant, c'était de prier pour les prêtres. Elle disait que «c'était faire le commerce en gros, puisque par la tête elle atteignait les membres » @CSG..@

‑ Ce désir de la sanctification des prêtres et par eux de la conversion des pécheurs, fut vraiment le mobile de sa vie.

[707] [Suite de la réponse à la trente-troisième demande]:

Dans le cantique qu'elle me dédia au Carmel, elle chantait:

« Afin que ta moisson soit bientôt recueillie  chaque  jour, ô mon Dieu, je m'immole et je prie; que ma joie et mes pleurs sont pour tes moissonneurs, rappelle‑toi! » @PN 24@

De même que, parmi les grands pécheurs, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pria spécialement pour Pranzini, de même, parmi les prêtres tombés, il en fut un vers lequel se dirigeaient particulièrement ses pensées et ses sacrifices: ce fut l'ex‑père Hyacinthe, carme déchaussé, ancien supérieur de la maison de Paris. Cette conversion lui tenait tant à coeur, qu'elle m'en parlait sans cesse de vive voix et par lettres. Elle m'écrivait, le 8 juillet 1891: «Il est bien coupable, plus coupable peut‑être que ne l'a jamais été un pécheur qui se soit converti, mais Jésus ne peut‑il pas faire une fois ce qu'il n'a jamais fait? et s'il ne le désirait pas, aurait‑il mis dans le coeur de ses pauvres petites épouses un désir qu'il ne saurait réaliser?... Un jour viendra où Il lui ouvrira les yeux... La confiance fait des miracles, ne nous lassons pas de prier, afin que notre frère, un fils de la Sainte Vierge, revienne vaincu se jeter sous le manteau de la plus miséricordieuse des mères»  @LT 129@. Elle n'oublia jamais cette [708] grande intention, et sa dernière communion ici‑bas fut pour le pauvre prodigue, le 19 août 1897, en la fête de saint Hyacinthe. Le père Hyacinthe mourut le 9 février 1912, apparemment dans l'impénitence finale; mais une lettre de monsieur d'Orgeval Dubouchet, de 17 avril 1912, nous assure, qu'en mourant, le pauvre pécheur avait murmuré ces mots: « Mon doux Jésus!.»

[Savez‑vous quelle fut la source de ce témoignage et quelle en est la valeur?‑ Réponse]:

Malheureusement je n'ai pas pensé à demander de plus amples renseignements sur ce personnage.

 

[Réponse à la trente-quatrième demande]:

Dès ses jeunes années, la Servante de Dieu se montra assidue aux pratiques de l'aumône spirituelle. Etant au pensionnat, elle choisit pour amies celles de ses compagnes qui étaient moins heureuses chez elles et auprès desquelles se pouvait faire quelque bien. Il en fut une en particulier, peu attrayante sous tous rapports, et à qui elle témoignait beaucoup d'intérêt pour l'attirer à la piété. Seule la charité fraternelle pouvait la guider dans ce petit apostolat où n'entrait aucun attrait de nature. A la maison, elle instruisait des enfants pauvres; c'était pour leur faire aimer le bon Dieu. Elle, si timide alors, liait conversation avec les ouvrières venant chez nous, c'était pour leur parler de Dieu. II y avait entre autres une femme de journée impie, dont elle ne put rien obtenir, sinon de porter jusqu'à sa mort une médaille de la Sainte Vier‑[709]ge, qu'elle détacha de sa chaîne de cou pour la lui passer.

Enfin la petite Thérèse avait si bon coeur, elle savait s'oublier si parfaitement, qu'elle était la joie de sa famille et la préférée des domestiques pour lesquelles elle avait beaucoup d'égards, ne trouvant pas juste qu'étant les fils d'un même père, les uns servent les autres. Cette condition de la société humaine lui faisait désirer le ciel où chacun sera traité selon son mérite.

 

Au Carmel, sa charité revêtit les mêmes formes: je ne la vis jamais se plaindre des occasions de souffrance qui lui étaient personnelles: elle supportait tout

 

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en silence pour éviter de faire de la peine; ainsi, à la lessive, quand une laveuse maladroite ou distraite l'aspergeait d'eau sale, elle ne disait rien.

Ses préférences étaient pour les soeurs les moins sympathiques; je la voyais toujours se placer auprès d'elles en récréation. Afin d'épanouir une soeur affligée d'idées noires, elle demanda d'être son aide, emploi dans lequel personne ne pouvait tenir à cause de son malheureux caractère. Un jour, n'ayant pas d'autre moyen de m'ouvrir les yeux sur la charité fraternelle et les luttes qu'elle exige, elle me confia les efforts qu'elle devait faire pour surmonter son antipathie naturelle pour une certaine soeur. Le nom de cette soeur me surprit beaucoup, car c'était avec celle‑là qu'elle paraissait avoir le plus d'intimité, tellement que soeur Marie du Sacré‑Coeur en était jalouse. Une malade nerveuse, d'ailleurs instruite et intelligente, avait mille bizarreries qui étaient l'épouvantail des infirmières. C'est à son propos que soeur Thérèse [710] me dit: « L'emploi d'infirmière est celui qui me plairait le mieux: je ne voudrais pas le solliciter, j'aurais peur que ce ne soit présomption, mais si on me le donnait je me croirais bien privilégiée.»@CSG  @

 

Sa charité allait, on pourrait presque dire, jusqu'à sacrifier ses intérêts spirituels; je l'ai vue, ayant trouvé un livre qui lui faisait beaucoup de bien, ne pas en terminer la lecture, et le passer aux soeurs, de sorte qu'elle ne l'acheva jamais, malgré son désir.

Elle sacrifiait au bien du prochain ses goûts personnels, même en matière de pratiques spirituelles. Ainsi pour exciter à la vertu sa compagne de noviciat, soeur converse qu'elle essayait d'éclairer, elle feignit d'avoir besoin pour elle‑même du système compliqué de pratiques qui convenait à cette soeur. Tous ces moyens étaient pourtant contre ses goûts. Elle m'écrivait le 23 juillet 1893, alors que j'étais dans le monde: «Je suis obligée d'avoir un chapelet de pratiques, je l'ai fait par charité pour une de mes compagnes. Je suis prise dans des filets qui ne me plaisent pas »  @LT 144@. Cependant elle condescendait de si bonne grâce à la tournure d'esprit de sa compagne, que celle‑ci pouvait être persuadée qu'elle la stimulait elle‑même.

 

Elle avait un talent particulier pour dérider les soeurs qui étaient dans la tristesse: elle s'y employait par son air aimable, sa bonne grâce, son sourire plein d'affection. Si elle ne pouvait absolument réussir, elle demandait intérieurement au bon Dieu de les consoler lui‑même. Elle recevait bien celles qui venaient la [711] déranger, ne témoignant jamais d'ennui ni de fatigue et répondant au premier appel.

La Servante de Dieu s'efforça toujours de faire oublier aux religieuses qu'elle avait ses soeurs dans le même monastère. Elle disait qu'il fallait se faire pardonner de vivre sous le même toit. Pour ne donner qu'un exemple, qu'on peut encore constater aujourd'hui, de cette discrétion charitable: dans les groupes photographiques de communauté, elle est toujours entourée d'autres religieuses et presque jamais réunie à ses soeurs. Dans sa dernière maladie, elle se disait heureuse d'habiter une cellule où on ne l'entendait pas tousser, et quand elle fut descendue à l'infirmerie, elle ne souffrait pas qu'on la veillât la nuit. Elle ne voulait pas non plus que l'on tuât les mouches qui la tracassaient, disant que c'étaient ses seules ennemis et qu'elle leur pardonnait pour obéir au précepte de Notre Seigneur.

 

[Réponse à la trente-cinquième demande] :

La compassion de la petite Thérèse pour les pauvres était touchante, elle ne pouvait voir souffrir les malheureux, et leur portait l'aumône avec une telle expression de tendre respect qu'on en était ému. Elle disait plus tard que si elle avait été libre de sa fortune, elle se serait certainement ruinée, car elle n'aurait pu voir un pauvre dans le besoin, sans lui donner aussitôt ce qui lui manquait. Un jour qu'un vieillard infirme avait refusé son aumône, elle fut si peinée de l'avoir froissé sans doute en le prenant pour [712] un mendiant, qu'elle voulait, pour réparer sa méprise, lui donner le gâteau de sa collation. N'ayant pu le rejoindre, elle se consola en formant la résolution de prier pour lui le jour de sa première communion, qui alors était éloignée de quatre ans.

Ce genre de charité matérielle envers les pauvres ne se trouvant pas assez à sa portée, à cause de sa jeunesse, elle s'appliqua surtout à la charité intérieure, où le champ est si vaste. Sa seule préoccupation était de s'ingénier à faire plaisir autour d'elle; son seul chagrin, celui de causer la moindre peine.

C'est cet esprit de charité envers le prochain qui l'a portée à demander à Dieu la faveur de passer son ciel à faire du bien sur la terre.

Au Carmel, elle me recommandait beaucoup de soigner les malades avec amour, de ne pas faire cet ouvrage comme un autre, de l'accomplir avec soin et délicatesse, comme si réellement on rendait ce service à Dieu même. Un jour elle m'écrivit ce petit billet: « Tout à l'heure vous portez de petites tasses à droite et à gauche; un jour, Jésus, à son tour, ira et viendra pour vous servir @CSG     @

 

[Réponse à la trente-sixième demande] :

La Servante de Dieu soulageait les âmes du purgatoire par tous les moyens en son pouvoir, principalement en gagnant des indulgences. Elle avait fait 1'« Acte héroïque » et remis entre les mains de la Sainte Vierge tous ses mérites de [713] chaque jour, afin qu'elle les appliquât à son gré, et de même tous les suffrages qui lui seraient donnés après sa mort. Les seuls suffrages, qu'elle se permit d'appliquer à une intention spéciale, furent pour Pranzini, ce pécheur qu'elle avait converti par ses prières et ses sacrifices. Chaque fois que notre famille offrait de lui donner quelque chose, à l'occasion de ses fêtes ou anniversaires, elle demandait de l'argent, et, avec la permission de notre mère, faisait dire des messes pour le repos de l'âme de Pranzini: « C'est mon enfant, disait

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

elle -, il ne faut pas que je l'oublie maintenant » @CSG @

Le jour de sa profession, elle demanda au bon Dieu de vider les prisons du purgatoire.

Elle disait chaque jour la prière: «O bon et très doux Jésus... », les six Pater et Ave du scapulaire de l'Immaculée Conception, et une certaine pratique de dévotion qu'on lui avait dit être très riche en indulgences, elle la remplit jusqu'à sa mort.

Comme elle ne faisait plus de prières vocales, étant trop malade, on voulut la dispenser de cette dernière, mais elle implora en disant: « Je ne puis plus faire que cela pour les âmes du purgatoire, et c'est si peu de chose! » @DEA 18-5@, et on la laissa libre. Tant qu'elle le put, elle fut fidèle à l'exercice du chemin de la croix plusieurs fois la semaine.

 

[Session 33: ‑ 25 août 1915, à  10h. et à 2h. de l'après-midi]

[717] [Réponse à la trente‑septième demande]:

La Servante de Dieu s'est toujours distinguée par sa prudence, ne donnant jamais libre cours au premier mouvement de la nature. Son grand moyen était le silence. Elle l'avait appris de la Sainte Vierge dont l'exemple la ravissait d'admiration, principalement lorsqu'elle préféra être soupçonnée, plutôt que de s'excuser auprès de saint Joseph en lui révélant le mystère de l'Incarnation. Elle m'en parla souvent pour me faire apprécier cette conduite si simple et pourtant si héroïque. Comme Marie, elle aimait à garder toutes choses en son coeur, ses joies comme ses peines; cette réserve fut sa force et le point de départ de sa perfection, comme aussi son cachet extérieur qui la distinguait du commun par sa grande pondération.

 

Toute petite enfant, elle gardait déjà ce silence prudent et ne disait que des paroles qu'elle voulait dire: «Ainsi - écrit-elle, j'avais pris l'habitude de ne jamais me plaindre, et lorsque j'étais accusée injustement, je préférais me taire » @MSA 11,2@Mais, si elle gardait le silence pour ne pas s'excuser, elle avait la sagesse de parler pour s'accuser. Ainsi, lorsqu'elle avait fait quelque maladresse, elle allait vite le dire.

On remarquait, à la maison, ce parfait équilibre des facultés: sa volonté régnait en souveraine dans son petit intérieur; elle était sérieuse et réfléchie.  A [718] la mort de ma mère, la Servante  de Dieu, qui n'avait pas encore cinq ans, fit preuve d'un tact et d'une délicatesse incroyables: j'avais pris Marie, notre soeur aînée, pour ma seconde mère; Thérèse se jeta alors dans les bras de Pauline en disant: «Pour moi, c'est Pauline qui sera maman! » @MSA 13,1@. Elle me dit plus tard avoir agi ainsi pour que  Pauline n'ait pas de peine et ne se croie pas délaissée. Je restai très étonnée d'une  pareille présence d'esprit car Marie, sa  marraine, avait eu jusque‑là soin de nous,  tandis que nous voyions peu Pauline qui  était alors en pension.

 

Ce tact exquis ne fit que se développer  dans une nature aussi bien douée. A  Lisieux, j'allais avoir quatorze ans, elle n'en  avait guère que dix: nos rapports étaient  des plus familiers, nous partagions la même  chambre et le même lit. Cette différence  d'âge me donna l'occasion de remarquer sa  grande discrétion et son extrême réserve.

Sa prudence se manifesta aussi en  pension, lorsque, voyant ses compagnes  rechercher l'affection particulière d'une  maîtresse, elle s'aperçut tout de suite de la  vanité de ces rapports et s'en éloigna avec  une sainte terreur.

 

Elle ne fut pas moins prudente dans les  négociations destinées à lui ouvrir les portes  du cloître à quinze ans. Elle eut à lutter  contre de fortes oppositions et à vaincre  son extrême timidité, jusqu'à parler au  Souverain Pontife pour en obtenir la faveur  désirée. Néanmoins je la vis toujours calme  et patiente dans cette affaire, n'ayant pas  de mots amers contre ceux qui contrariaient  [719] ses plans.

 

Au Carmel, la Servante de Dieu eut de  bonnes occasions d'exercer sa prudence.  Toute sa vie religieuse se passa sous le  gouvernement troublé de mère Marie de  Gonzague; celle‑ci, qu'elle fût prieure ou  non, ne souffrait point qu'une autre  qu'elle‑même eût l'autorité. On ne peut se  faire une idée de la diplomatie qu'il fallait  employer pour éviter les scènes. La Servante de Dieu sut faire de  ces difficultés une occasion de vertu tandis  que certaines âmes y trouvaient un écueil.  Dans ce bouleversement général elle ne se  départit jamais de son union à Dieu, du  souci de sa perfection personnelle. S'il est  vrai que sa déférence à l'autorité demeura  entière à l'égard de cette mère prieure, il  n'est pas moins vrai que la Servante de  Dieu voyait tous les défauts de notre  malheureuse mère, elle les déplorait et  tâchait d'arrêter le mal qui pouvait en  résulter pour la communauté. C'est ainsi  qu'elle intervint courageusement pour  détacher une religieuse d'une affection  humaine et servile qu'elle avait conçue pour  mère Marie de Gonzague. Elle fit preuve  dans cette circonstance d'une sagesse  remarquable, sachant donner cet avis  difficile, sans éloigner pourtant cette soeur  de l'obéissance et du respect dus à l'autorité  de la Prieure. D'ailleurs, je suis encore dans  l'admiration de son habilité à concilier un  parfait esprit de foi envers l'autorité, avec la  juste connaissance des graves défauts de  celle qui la détenait.

 

Je dois dire en particulier comment sa  prudence se manifesta par sa fidélité à  prendre conseil dans les [720]  circonstances graves de sa vie.

J'ai dit, dans ma déposition au Procès de  l'ordinaire, que « la Servante de Dieu  n'avait jamais eu, à proprement parler, de  directeur spirituel » ; j'entendais par  là qu'elle n'éprouvait pas le besoin d'une  direction habituelle, distincte de la  confession, comme cela se pratique  souvent en France, mais elle avait soin de  demander conseil chaque fois qu'elle  rencon‑

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

trait une difficulté dans sa vie spirituelle. Ainsi à l'âge de dix ans, elle consulte au sujet de quelques inquiétudes de conscience: « Je le dis à mon confesseur qui essaya de me tranquilliser », lit‑on dans 1'« Histoire de sa vie » @MSA 28,2@. Plus tard, au moment de sa première communion, le révérend père Pichon, jésuite, directeur de notre soeur Marie, écrit à la Servante de Dieu. Quatre ans plus tard, le même père jésuite est mis au courant des affaires de sa vocation, et l'encourage dans ses démarches. Au Carmel, elle profitait avec empressement tous les trois mois du confesseur extraordinaire. Au moment des retraites, ou quand il passait un religieux, elle recherchait avec avidité les conseils du prédicateur.

Voici sa manière de voir sur l'utilité des directeurs : « Je le sais, écrit-elle,- le bon Dieu n'a besoin de personne pour faire son oeuvre, mais de même qu'il permet à un habile jardinier d'élever des plantes rares et délicates, et qu'il lui donne pour cela la science nécessaire, se réservant pour lui‑même le soin de féconder, ainsi Jésus veut être aidé dans la divine culture des âmes »

@MSA 53,1@

[721] Dans son Histoire, elle mentionne la joie qu'elle éprouva, lorsque le révérend père Pichon, S. J., lui eut assuré « qu'elle avait conservé son innocence baptismale » @MSA 70,1@ et la paix qui remplit son coeur, lorsque le révérend père Alexis « la lança à pleines voiles sur les eaux de la confiance et de l'amour qui l'attiraient si fort » @MSA 80,2@ Elle montra encore sa déférence en suivant les conseils d'un directeur qui lui indiqua de copier le Credo et de le porter sur son coeur pour démentir ses tentations contre la foi.

 

[Suite de la réponse à la trente-septième demande]:

On peut noter sur cette même question des directeurs que tous ceux à qui elle a confié successivement sa conscience, ont invariablement témoigné pour elle la plus grande estime.

Il est vrai que les affirmations de l'un ou de l'autre de ceux qu'elle consulta lui furent parfois une occasion d'épreuve. Ainsi quand le père Blinot, S.J., [722] lui dit que c'était présomption d'aspirer à la sainteté, ou encore, lorsque, à la fin de sa vie, l'aumônier lui dit que ses tentations contre la foi la constituaient dans un état très dangereux. C'est à cause de ces mauvaises fortunes, voulues par Dieu sans doute, qu'elle se tourna vers Jésus « le Directeur des directeurs »  @MSA 71,1@ et qu'elle dit avoir fait l'expérience qu'il ne faut pas trop compter sur des secours qui peuvent manquer au premier moment.

 

[Réponse à la trente‑huitième demande]:

La sagesse de ses conseils se révèle surtout dans les avis qu'elle donne pour la formation des novices.

Pendant ces directions, elle était très vigilante à recourir à Dieu par la prière. Ayant été moi‑même une de ses novices, j'ai toujours remarqué son grand renoncement, sa patience à nous écouter, à nous instruire, sans chercher pour elle l'ombre d'une consolation. « Je ne cherchais pas à être aimée - me dit‑elle dans une conversation peu de temps avant sa mort,-, je ne m'occupais pas de ce qu'on pouvait dire ou penser de moi, je ne cherchais qu'à faire mon devoir et à contenter le bon Dieu » @Source pre.@. Exaucée dans la prière qu'elle avait faite, jamais elle ne vit aucune novice s'attacher à elle humainement, et cependant, toutes recouraient avec confiance à sa direction. Même quelques anciennes, remarquant sa prudence céleste, vinrent aussi la consulter en secret.

Elle ne demandait point à toutes les mêmes sacrifices. « En dirigeant les autres, écrit‑elle, il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider [723] les âmes, non par sa propre voie, par son chemin à soi, mais par le chemin particulier que Jésus leur indique » @MSC 22,2@

 

Voici, en particulier, quelques‑unes de ses instructions: « En communauté, chacune doit essayer de se suffire à soi‑même, et ne pas demander des services dont on peut se passer.» « Pour ne demander qu'à la dernière extrémité des dispenses ou des permissions, dites‑vous intérieurement :'si chacune faisait la même chose ?... la réponse vous fera voir tout de suite le désordre qui en résulterait et vous donnera l'équilibre à garder » @Source pre.@. Bien qu'elle nous recommandât de faire toutes choses le plus parfaitement possible, elle disait cependant qu'avant tout, il fallait se conformer aux usages, parce que quelque fois un zèle indiscret peut nuire à soi‑même et aux autres. «Souvent,disait‑elle,on se sent fatiguée seulement parce que les autres oublient de nous plaindre. On dirait à une soeur: ' Vous êtes bien fatiguée, allez vous reposer!', aussitôt elle ne sentirait plus de fatigue » @Source pre.@. Je lui disais un jour: «Je veux bien accepter les réprimandes quand elles sont justes, mais quand je ne suis pas en défaut, je ne puis les supporter.» « Voilà qui est tout le contraire de moi-me réponditelle-: j'aime mieux être accusée injustement, car je n'ai ainsi rien à me reprocher et j'ai la joie d'offrir au bon Dieu cette humiliation » @CSG   @. Elle m'expliqua une autre fois combien la nature est portée à trouver facile ce qui vient de notre inspiration personnelle, tandis que, au contraire, il y a toujours des si et des mais, quand ce sont les idées des autres qu'il faut adopter. «Nous voyons d'un bon oeil les soulagements que l'on donne aux autres, quand c'est nous qui [724] les leur avons obtenus, mais si nous n'y sommes pour rien, mille tentations s'élèvent en notre coeur et nous trouvons à redire à tout ce que nous n'avons pas touché » @Source pre.@

 

L'ensemble de sa doctrine spirituelle et de ses directions se résume dans ce qu'elle appelait « sa petite voie d'enfance.» Elle se ramène, ce me semble, à deux idées générales: l'abandon et l'humilité. Je l'ai particulièrement étudiée sous ce dernier aspect qui m'a le plus frappée, dans les instructions de soeur

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

Thérèse de l'Enfant‑Jésus à ses novices. « Pour marcher dans la ' petite voie '- disait‑elle-il faut être humble, pauvre d'esprit et simple » @CSG  @

Humilité

Dans les instructions particulières qu'elle faisait à chacune des novices, il fallait toujours en revenir 1à. Le fond de ses enseignements était de nous apprendre à ne pas s'affliger en se voyant la faiblesse même, mais plutôt à nous glorifier de nos infirmités. « Vous devriez vous réjouir de tomber, me dit‑elle un jour , car si, en tombant, il ne devait pas y avoir offense de Dieu, on devrait le faire exprès afin de s'humilier. Vous prétendez gravir une montagne, mais le bon Dieu veut vous faire descendre au fond d'une vallée où vous apprendrez le mépris de vous‑même. » En effet, au lieu de chercher à excuser ses imperfections, elle s'en servait pour plaider sa cause, pour prouver au bon Dieu combien elle avait besoin de son secours. Elle écrit: « Je confie à Jésus, je lui raconte en détail mes infidélités, pensant, dans mon téméraire abandon, acquérir ainsi plus d'empire, attirer plus plei‑[725]nement l'amour de celui qui n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » @MSB 5,1@. C'est dans ce sens qu'elle chante:

« Ma joie est de rester petite aussi, quand je tombe en chemin, je puis me relever bien vite,

et Jésus me prend par la main» @PN 45@.

C'était son habitude de se classer parmi les faibles, d'où est venue l'appellation de « petites âmes.» Elle m'écrivait ce billet quelque temps avant sa mort, le 7 juin 1897: «Rangeons‑nous humblement parmi les imparfaits, estimons‑nous de 'petites âmes' que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincus de notre néant, il nous tend la main, mais si nous voulons encore essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous

laisse seules.» @LT 243@

 

Pauvreté spirituelle

Comme les petits enfants qui n'ont rien en propre et dépendent absolument de leurs parents, elle voulait qu'on vive au jour le jour, sans faire de provisions spirituelles.

Elle eut toujours cet attrait du dénuement complet. Dès 1889, à 16 ans, elle m'écrivait en parlant d'elle‑même: « Le 'grain de sable' veut se mettre à l'oeuvre, sans joie, sans courage, sans force, et c'est tous ces titres qui lui faciliteront l'entreprise » @LT 82@. Un jour que la voyant si délicate avec le bon Dieu, je me plaignais de ne pas être comme elle, elle me fit faire cette prière: « Mon Dieu, je vous remercie de ne pas avoir un seul [726] sentiment délicat et je me réjouis d'en voir aux autres.»  Je lui exprimais le désir d'avoir de la mémoire pour retenir les textes de l'Ecriture Sainte, elle me dit: «Ah! vous voilà encore qui voulez posséder des richesses! S'appuyer là-dessus, c'est s'appuyer sur un fer rouge, il en reste une petite marque » @CSG  @. En 1896, étant sa novice, je reçus ce billet, comme de la part de la Sainte Vierge: «Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi‑même, tu donneras à Jésus un doux asile; il est vrai que tu souffriras puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas, plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera.» @LT 211@

 

Simplicité

Le 25 avril 1893, elle m'écrit une lettre dans laquelle, comparant Notre Seigneur à la fleur des champs et l'âme à la goutte de rosée, elle dit: « Heureuse petite goutte de rosée qui n'est connue que de Jésus! N'envie pas le clair ruisseau..., son murmure est bien doux, mais les créatures peuvent l'entendre, et puis le calice de la fleur des champs ne saurait le contenir. Pour être à Jésus seul, il faut être petit comme une goutte de rosée. Oh! qu'il y a peu d'âmes qui aspirent à rester ainsi petites! Le fleuve, disent‑elles, et le ruisseau ne sont‑ils pas plus utiles que la goutte de rosée ?... Sans doute ces personnes ont raison... mais elles ne connaissent pas la 'Fleur champêtre' qui a voulu habiter sur notre terre d'exil... Notre bien‑aimé n'a pas besoin de nos belles pensées, de nos oeuvres éclatantes... Il ne s'est fait la 'Fleur des champs' que pour nous montrer com‑[727]bien il chérit la simplicité... Quel privilège d'être appelé à être une petite goutte de rosée! Mais pour y répondre, comme il faut être simple! » @LT 141@.

 

[Session 34: ‑ 26 août 1915, à 9h. et à 2h. de l'après-midi]

[730] [Réponse à la trente‑neuvième demande]:

Il me semble que j'ai dit tout ce que je savais à ce sujet, en répondant aux questions sur la foi et sur l'amour de Dieu.

 

[Réponse à la quarantième demande]:

La Servante de Dieu eut toujours un très grand respect pour ses parents.

Jamais je ne l'ai entendue dire la plus petite parole qui pût les contrister, même après avoir été grondée injustement.

Lorsqu'étant dans le monde, je lui envoyais des fleurs, elle se gardait bien de se les approprier, bien qu'elle les reçut directement comme portière. Elle les aurait plutôt laissées se faner que de les prendre pour [731 ] son petit Jésus sans un ordre exprès de notre mère. Pendant sa maladie, comme nos parents lui avaient envoyé des fruits, elle nous dit: « Qu'il est bon, ce raisin‑là! Mais je n'aime pas ce qui me vient de ma famille ». Et cependant, on ne peut voir coeur plus affectueux pour les siens

 

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que ne fut celui de soeur Thérèse. Elle nous témoignait dans l'intimité toute sa tendresse pour nous. Ayant vu des exemples de saints qui s'éloignaient de leurs parents pour plus de perfection, en cessant ou modifiant leurs rapports avec eux, elle disait être bienheureuse « qu'il y ait plusieurs demeures dans la maison du bon Dieu », et que sa demeure à elle ne serait pas celle de ces grands saints, mais de ces petits saints qui aiment beaucoup leur famille.

 

Dès sa plus tendre enfance, la franchise de la Servante de Dieu était remarquable. Elle s'accusait elle‑même des moindres fautes. Ma mère écrivait en parlant d'elle: « La petite ne mentirait pas pour tout l'or du monde » @MSA 11,1@

Les derniers jours qui précédèrent la mort de notre mère, on nous envoyait ensemble chez une parente. Dans une de ces occasions, je me souvins en chemin que nous n'avions pas récité notre prière. Je dis à Thérèse: «Faut‑il dire à cette dame que nous n'avons pas fait notre prière?.» «Oh! oui», me répondit-elle d'un ton résolu, malgré qu'elle sût bien, comme moi, que cette dame n'était pas pieuse  @MSA 12,1@

 

Plus tard, au Carmel, cet amour du droit et de la vérité ne fit que s'accroître pour atteindre un degré [732] vraiment héroïque. Ainsi, elle aurait préféré tomber dans la disgrâce de mère Marie de Gonzague et être chassée de la communauté plutôt que de ne pas faire son devoir en laissant sa compagne de noviciat s'attacher trop humainement à cette prieure. La justice envers ses novices était si grande, qu'elle ne faisait point acception de personnes, et chacune, même les plus déshéritées de la nature, pouvaient se croire les plus aimées.

La Servante de Dieu avait coutume de dire que « tout est grâce » @DEA 5-6@, aussi, entretenait‑elle dans son coeur un sentiment constant de vive reconnaissance, soit à l'égard de Dieu, soit à l'égard des personnes.

 

Toute son « Histoire » est d'ailleurs un hymne de reconnaissance. Elle débute ainsi: « Je vais commencer à chanter ce que je dois dire éternellement: les miséricordes du Seigneur » @MSA 2,1@. Elle appréciait grandement le bienfait de la vocation religieuse, et m'écrivait à ce sujet: « Parfois, je ne puis y croire; qu'ai‑je fait au bon Dieu pour qu'il me comble ainsi de ses grâces? » @LT 47@. Entrée à mon tour au Carmel, et trouvant la Règle fort austère, je pensais faire beaucoup pour le bon Dieu, aussi demandai‑je à soeur Thérèse de me composer un cantique redisant tous les sacrifices que j'avais faits, et dont chaque strophe se terminerait par: « Rappelle‑toi.» Quelle ne fut pas ma surprise de trouver qu'elle avait interverti le sens indiqué: dans le cantique qu'elle composa, c'est Jésus qui est le donateur et c'est l'âme [733]qui est l'obligée.

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]:

A l'âge de trois et quatre ans la Servante de Dieu savait déjà supporter et se priver. C'est ainsi que, pour ne pas me quitter lorsque Marie me donnait mes leçons, elle s'enfermait là des heures entières sans dire un seul mot, condition posée à son admission au cours. Elle était toujours patiente, ne s'agitant point comme les autres enfants. Elle se laissait prendre avec douceur ce qui était à elle. A cet âge, elle faisait beaucoup de sacrifices appelés par nous « pratiques.» Elle avait un petit chapelet à grains mobiles et tirait une perle chaque fois qu'elle s'était renoncée. Ces « pratiques » tenaient une si grande place dans son enfance, qu'elle s'en entretenait sans cesse avec moi, ce qui intriguait fort une voisine qui entendait nos conversations. Plus tard, Thérèse n'abandonna pas cette pieuse habitude et se prépara à sa première communion par un tissu de petites mortifications. Elle avait 9 ans quand elle sut se dominer jusqu'à accepter, sans un mot d'instance, la privation que Marie lui imposait de ne pas apprendre le dessin avec moi. Dès ce temps‑là elle avait pris l'habitude d'arrêter ses lectures à l'heure dite, même au milieu du passage le plus intéressant. De même, quand elle fut plus grande, s'appliquant seule à des études spéciales d'histoire et de sciences qui la captivaient, elle n'y employait pour se mortifier qu'un temps déterminé. [734] En toute occasion, elle s'adjugeait la dernière place et prenait pour sa part ce qui était le moins commode, aussi bien en voyage qu'à la maison. C'est à cette époque qu'elle se corrigea de sa grande sensibilité par un acte de courage vraiment extraordinaire, lorsqu'elle se dompta, en refoulant ses larmes jusqu'à paraître joyeuse en face d'une observation que lui fit mon père. C'était dans la nuit de Noël 1886.

 

La Servante de Dieu ne cherchait pas, pour se mortifier, des choses extraordinaires, et même n'était pas d'un rigorisme absolu au sujet des satisfactions permises. En cela comme en tout le reste, elle procédait avec simplicité et ne refusait pas de bénir le bon Dieu dans ses oeuvres. Ainsi, elle aimait à toucher les fruits, la pêche en particulier, admirant sa peau veloutée; de même, à distinguer entre eux les parfums des fleurs. Mais si elle eût senti un plaisir naturel même en ces choses innocentes, elle se fût arrêtée aussitôt, ce qu'elle faisait fidèlement puisqu'au moment de la mort, elle n'avait à se reprocher, dans toute sa vie, que d'avoir pris plaisir, une fois et un instant, à respirer un flacon d'eau de Cologne qu'on lui avait donné en voyage.

 

Voici quelques détails sur ses pratiques de mortification.

Elle accomplissait fidèlement le précepte de notre Règle de garder la modestie des yeux, mais toutefois sans contrainte. Pendant sa maladie, on m'apporta une boîte de baptême dont le sujet décoratif [735] était charmant; on le loua devant elle puis on posa la boîte sur la table, oubliant de la lui montrer. Elle se garda bien de réclamer. A l'oraison, elle se privait de jeter un coup d'oeil sur la pendule placée juste devant nous: « A quoi cela m'avancerait-il, me disait‑elle - de savoir s'il y a encore cinq ou dix minutes, j'aime mieux m'en priver ». @Source pre @

 

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[Suite de la réponse à la quarante‑et‑unième demande] :

Dans le monde, elle ne pouvait comprendre qu'on s'invite à dîner, disant qu'on devrait se cacher et faire comme à la dérobée cette action si basse, et ne se consolait qu'à la pensée que Notre Seigneur s'était assujetti à nos nécessités. Elle saisissait les petites occasions de mortifications qui ne peuvent nuire à la santé; elle se les imposait toujours et en tous temps. Ce sont des pratiques bien minimes, sans doute, mais le bon [736] Dieu montre autant sa puissance dans la création des infiniment petits que des infiniment grands, et il me semble que soeur Thérèse a justement dévoilé sa force dans la multiplicité d'actes faibles et microscopiques, si l'on peut s'exprimer ainsi. Au dîner, par exemple, si le manche de son couteau ou de sa cuiller n'était pas bien essuyé et, tout gluant, lui collait à la main, elle se gardait de faire cesser cette mortification qui lui coûtait extrêmement. Au sujet des mortifications du goût, je la vis un jour, pendant sa maladie, boire goutte à goutte un exécrable remède, je lui dis: « Mais dépêchez‑vous, buvez cela d'un trait! » Oh! - me répondit-elle, je fais exprès de le bien goûter, ne faut‑il pas que je profite de toutes les petites mortifications qui se rencontrent puisqu'il m'est interdit d'en faire de grandes! » @Source pre @.

 

La Servante de Dieu faisait une grande attention à ne pas prendre ses aises. Ainsi, elle ne s'adossait pas, étant assise, ne croisait point les pieds, etc. Quant il faisait chaud, elle évitait de s'essuyer ostensiblement le visage, disant que c'était attirer l'attention sur le malaise dont on souffre. De même, en hiver, elle ne se frottait pas les mains, ne marchait pas courbée. Elle reprit sévèrement une novice qui avait mis, l'hiver, une épingle pour fermer ses manches et avoir moins froid.

A propos des instruments de pénitence, je lui disais qu'un sentiment naturel portait à éviter bien des mouvements quand on en portait, ou à se raidir sous la discipline pour moins souffrir. Elle me regarda étonnée, et reprit: « Moi, je trouve que ce n'est pas la peine de faire [737] les choses à moitié, je prends la discipline pour me faire du mal, et je veux qu'elle m'en fasse le plus possible, aussi, je m'incline de façon à avoir le corps très souple pour mieux sentir les coups ». Elle allait si vite qu'elle atteignait jusqu'à 350 coups par Miserere. Elle me dit que, plus elle ressentait la douleur vivement, plus elle souriait, afin que le bon Dieu voie bien, même sur son visage, qu'elle était heureuse de souffrir pour lui.

 

Quant aux mortifications de l'esprit et de la volonté, la Servante de Dieu était toujours fidèle à dominer ses passions; malgré sa vive imagination, elle ne se montait pas la tête, prenant une extrême garde à n'agir jamais par premier mouvement. J'ai remarqué qu'elle ne demandait jamais de nouvelles; si elle voyait un groupe quelque part, et que la mère prieure semblât y raconter quelque chose d'intéressant, elle se gardait bien d'aller de ce côté. Pour les parloirs, elle agissait de même, et trouvait toujours moyen de s'esquiver lorsqu'elle prévoyait avoir du plaisir. Une des poésies de soeur Thérèse ayant été envoyée à un personnage, il remercia par une lettre élogieuse dont elle n'entendit pas la lecture, ne se trouvant pas en communauté à ce moment‑là. Elle me demanda donc, sans réfléchir, de lui communiquer cette lettre; mais, quelques jours après, je m'aperçus qu'elle ne l'avait pas lue, et, sur mes instances, elle me dit qu'elle ne la lirait jamais pour se punir de l'avoir demandée.

 

C'est avec une héroïque patience, que la Servante de Dieu supportait d'être dérangée. Je découvris [738] même, un jour, sa tactique qui était de se mettre sur le chemin d'une religieuse qui facilement lui demandait des services. Elle m'enseigna elle‑même cette méthode, à propos de mon emploi d'infirmière qui m'occasionnait de fréquents dérangements: « Quand on vous sonne, c'est le mieux - me dit‑elle -; il faudrait faire exprès de passer devant l'infirmerie afin qu'on vous dérange, répondre avec amabilité, promettre de revenir, avoir l'air contente, comme si c'était à vous qu'on rendait service. Oh! voyez‑vous, penser de belles et saintes choses, faire des livres, écrire des vies de saints, ne vaut pas l'action de répondre quand la cloche de l'infirmerie sonne et que cela dérange. Il faut être mortifiée pour ne pas faire un point de plus quand on vous appelle; j'ai pratiqué cela et j'ai expérimenté la paix qui en découle.»@CSG  @

 

La Servante de Dieu, qui excellait dans tous les genres de mortification, n'eut garde d'oublier la mortification du coeur. Pour se mortifier sous ce rapport, elle laissait passer son tour de direction chez notre mère (sa chère Pauline, « sa petite mère »), je restai en cela très étonnée de son détachement. Elle désira beaucoup d'être envoyée au Carmel d'Hanoï, et fit même pour cela des instances, afin, disait‑elle, « non pas d'y être utile, mais d'y souffrir l'exil du coeur » @ CSG  @A mon entrée au Carmel, le 14 septembre 1894, après m'avoir embrassée comme le firent toutes les autres soeurs, elle s'enfuyait déjà, lorsque Notre Mère lui fit signe de m'accompagner dans la cellule qui m'était destinée: elle n'y serait pas venue sans cet appel. A la prise [739] d'habit de soeur Marie de l'Eucharistie, sa cousine germaine, elle se priva de l'accompagner à la porte de clôture pour la remettre à sa famille, et comme je lui faisais le reproche de ne pas avoir été 1à, elle me dit s'en être privée, parce qu'elle en avait trop le désir. Pendant sa maladie, elle nous dit à toutes les trois (mère Agnès, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi): «Quand je serai partie, faites bien attention à ne pas mener la vie de famille » @DEA 3-8@.

Soeur Thérèse résuma en un mot tous ces actes de renoncements dans cette parole: « Depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse que l'on puisse voir » @MSC 28,1@

 

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[Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Jusqu'à l'âge de 14 ans, la petite Thérèse fut « accessible à toute douleur » @MSA 13,1@, selon son expression, mais elle savait dominer ses peines pour consoler les autres.

Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue manquer de patience dans son enfance ni plus tard. En pension, la petite Thérèse fut très persécutée par des élèves de sa classe plus âgées qu'elle et jalouses de ses succès: elle se contentait de pleurer en silence, sans me dire la cause de ses larmes, car j'y aurais mis bon ordre, elle préférait souffrir en secret pour l'amour du bon Dieu.

Elle s'étudiait à retenir une parole de réplique, à me rendre de petits services sans les faire valoir, et cela sans jamais défaillir.

[740] La nuit de Noël 1886, elle fit un acte de courage dont je fus témoin, et qu'elle appelle le point de départ de sa conversion. Dans cette circonstance elle domina absolument sa sensibilité trop impressionnable depuis la mort de sa mère. Elle raconte cet épisode dans son « Histoire » (pages 74‑75 édit. in 8°, 1914)@MSA 45,1@. Elle ajoute: « Depuis cette nuit bénie ; je ne fus vaincue en aucun combat » @MSA 44,2@

 

La Servante de Dieu montra une grande force d'âme dans les séparations que lui imposèrent les appels de Dieu dans la famille. Quand ses deux «mères », Marie et Pauline, étaient entrées successivement au Carmel, elle avait accepté avec résignation ces sacrifices si douloureux, mais sa santé ne répondit pas à sa soumission et le chagrin de cette séparation ne fut peut‑être pas étranger à la maladie qui l'atteignit en 1883. Lors de sa propre entrée au Carmel, elle quitta mon père qu'elle aimait tant, sans verser une seule larme, bien qu'elle se demandât si elle n'allait point mourir, tant sa douleur était intense.

 

Au Carmel, elle eut de fréquentes occasions d'exercer son courage. Les circonstances dans lesquelles s'est écoulée sa vie religieuse multipliaient d'ailleurs les difficultés qu'elle devait surmonter. Elle vécut en effet constamment sous la tutelle de mère Marie de Gonzague. En ce temps‑là, tout était livré au caprice du moment, les règlements se faisaient et se défaisaient, des scènes épouvantables éclataient comme un orage, à propos de rien, mais toujours c'était la jalousie qui [741] en était le principe. Bien qu'un tel gouvernement fût pour les soeurs un sujet continuel de tentations, car il est bien difficile de ne pas murmurer en face de l'injustice, la Servante de Dieu faisait briller sa force d'âme, en supportant avec douceur le mal qu'on ne pouvait empêcher, et n'admettant aucune critique amère contre celle qui détenait l'autorité.

 

Dans ses graves maladies, la Servante de Dieu souffrit des maux qu'une direction bien réglée eût facilement évités. Elle en souffrit d'autant plus, qu'elle s'oubliait elle‑même et qu'il eût fallu lui imposer les soulagements qu'elle ne sollicitait jamais. Après son premier crachement de sang (Vendredi Saint 1896), elle fut saintement joyeuse d'avoir la permission de continuer le carême dans toute sa rigueur, si bien que, la voyant si fervente, je ne me doutai pas de l'accident qui lui était arrivé; je sus depuis qu'elle avait beaucoup souffert du jeûne cette année‑là, mais, comme à son habitude, elle ne s'était pas plainte. De même, elle ne réclama aucun soulagement dans la fatigue extrême qu'elle éprouvait chaque jour à dire son office à l'heure même où sa fièvre était plus ardente. Après qu'on lui avait fait des pointes de feu (un jour, j'en comptais jusqu'à 500), elle allait se coucher sur sa paillasse, le soir venu. N'ayant point permission de lui mettre un matelas (j'étais alors infirmière), je n'avais d'autre ressource que de plier en quatre ma grande couverture et de la mettre sous son drap, ce que la Servante de Dieu acceptait avec reconnaissance, mais sans un [742] seul mot de critique sur la façon dont les malades étaient soignées. A la fin de sa maladie, elle resta un mois sans médecin. Celui de la communauté (monsieur le docteur de Cornières) partant en villégiature, avait confié sa malade aux soins du docteur La Néele, cousin de la Servante de Dieu. Mais il avait compté sans le caractère de mère Marie de Gonzague, qui prit jalousie de voir soeur Thérèse entre les mains de sa famille, et refusa l'entrée au docteur. Dans ces circonstances, la Servante de Dieu, non seulement ne se plaignit pas, mais arrêtait les échappées de notre juste indignation.

Il fallait aussi user de stratagème pour donner du sirop de morphine, mère Marie de Gonzague ayant pour théorie que de soulager ainsi une carmélite était honteux: jamais elle ne consentit à ce qu'on fasse des piqûres.

 

[Session 35: ‑ 27 août 1915,  à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[745] [Suite de la réponse à la quarante‑deuxième demande] :

La vertu de force que pratiquait la Servante de Dieu, elle voulait l'insinuer aussi à ses novices. Je lui dis un jour: « Autrefois, je me passionnais, je sentais [746] mon coeur battre de zèle, j'étais entreprenante, et, pour la gloire de Dieu, j'aurais été au bout du monde sans avoir peur de rien, tandis qu'à présent, toutes ces impressions vives sont éteintes, et je me sens comme amoindrie.» - « Cela, me dit-elle, c'était la jeunesse; le vrai courage n'est pas cette ardeur d'un moment qui fait désirer d'aller à la conquête des âmes au prix de tous les dangers, lesquels n'ajoutent qu'un charme de plus à ce beau rêve. Le vrai courage, c'est de désirer la croix au milieu de l'angoisse du coeur, et en même temps la repousser, pour ainsi dire, comme Notre Seigneur au jardin des Oliviers.» @DEA 6-7@Elle m'écrivait: « Quand je ne sens rien, que je suis incapable de prier, de pratiquer la vertu, c'est alors le moment de chercher de petites occasions, des riens qui

 

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font plaisir à Jésus, plus que l'empire du monde ou même que le martyre souffert généreusement, par exemple un sourire, une parole aimable, alors que j'aurais envie de ne rien dire ou d'avoir l'air ennuyée. Quand je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui dire souvent que je l'aime, ce n'est pas difficile et cela entretient le feu dans mon coeur. Quand même il me semblerait éteint ce feu d'amour, je voudrais y jeter quelques petites pailles, et Jésus saurait bien le rallumer» (Lettre du 16 juillet 1893) @LT 143@

 

Elle nous disait: « J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith: ' Vous avez agi avec un courage viril et votre coeur s'est fortifié'; il faut donc d'abord agir avec courage, puis le coeur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.» @DEA 8-8@Un jour que j'étais découragée, je rejetais mon état sur [747] ce que j'étais fatiguée. Elle me répondit: « Il ne faut jamais croire, quand vous ne pratiquez pas la vertu, que c'est pour une cause naturelle, comme la maladie, le temps ou le chagrin. Il faut que vous en tiriez un grand sujet d'humiliation, et vous ranger parmi les petites âmes, puisque vous ne pouvez pratiquer la vertu que d'une façon aussi faible » @CSG  @

Pour sa force de caractère au milieu des dangers extérieurs, il arriva qu'un jour de fête de mère prieure, où la Servante de Dieu représentait Jeanne d'Arc sur le bûcher, elle faillit être effectivement brûlée vive, à la suite d'une imprudence, qui alluma un commencement d'incendie, mais, sur un ordre de notre mère de ne pas bouger de sa place pendant qu'on s'efforçait d'éteindre le feu autour d'elle, elle resta calme et immobile au milieu du danger, faisant à Dieu le sacrifice de sa vie, comme elle l'a dit ensuite.

 

La plus dure épreuve de la vie de la Servante de Dieu fut celle de la maladie de mon père. C'est celle‑là qu'elle désigne toujours sous le nom de grande épreuve. Sans doute, d'autres en subissent de semblables, mais la souffrance se mesure moins à l'effet brutal qui la produit qu'à la qualité de l'objet atteint, et il est peu de pères qui aient autant de titres à la reconnaissance de leurs enfants. Toute sa vie n'avait été qu'un dévouement plein de tendresse à notre égard. Ce n'est pas de l'amour seulement que nous avions pour lui, mais un culte. Ce cher père fut donc atteint d'une paralysie progressive qui affecta le cerveau et obligea de l'interner dans une maison de santé. Cette humiliation dura cinq années. Pendant cette douloureuse époque, la Ser‑[748]vante de Dieu ne cessa de soutenir notre courage par des paroles pleines de foi et d'espérance. Elle apprécie cette terrible épreuve comme un don royal du coeur de Dieu. « Il était temps - écrit‑elle - qu'un aussi fidèle serviteur reçut le prix de ses travaux; il était juste que son salaire ressemblât à celui que Dieu donna au Roi du ciel, son Fils unique » @MSA 71,2@Elle m'écrit, en février 1889: «Quel privilège Jésus nous fait en nous envoyant une si grande douleur, ah! l'éternité ne sera pas assez longue pour le remercier! » @LT 83@. Et encore: « Jésus nous a envoyé la croix la mieux choisie qu'il a pu inventer dans son amour immense... Comment nous plaindre, quand lui‑même a été considéré comme un homme frappé de Dieu et humilié » @LT 108@. Enfin, cette force dans la souffrance du coeur ne se manifestait pas seulement dans ses lettres, mais aussi dans ses paroles, où elle n'eut sur les lèvres que des bénédictions pour le bon Dieu. La Servante de Dieu mit cette épreuve au rang de ses plus grandes grâces, et en inscrivit la date avec ces mots: « Notre grande richesse » @MSA 86,1@

 

[Réponse à la quarante-troisième demande]:

La pureté rayonnait sur le visage de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Elle avait le type d'une vierge céleste et la sainteté de son âme répondait à son extérieur. Je l'appelais souvent « un ange  incarné » ce qui caractérisait ma pensée sur elle. Etant petite, elle charmait les personnes qui la regardaient. On voyait des enfants aussi jolies, mais il y avait quelque chose dans son regard que je n'ai jamais vu chez d'autres. On  disait [749] couramment « qu'elle avait du ciel dans les yeux.» Mais le n° 216 des Articles est, à mon avis, exagéré,: jamais il n'y a eu d'«odeurs célestes » émanant d'elle. Ce que nous avons vu était tout aussi beau, mais beaucoup plus simple, et c'est justement cette alliance du surnaturel avec le naturel qui donne à soeur Thérèse le charme exquis qui lui est propre. C'est à cette époque que suivant son expression, «elle avait honte de son corps » @DEA 30-7@, et plus tard, elle ne se consola d'en avoir un qu'en pensant à Notre Seigneur qui a bien voulu se faire homme comme nous.

 

Au début de son voyage d'Italie, craignant de découvrir le mal, elle recommanda sa pureté à la Sainte Vierge dans le sanctuaire de Notre‑Dame des Victoires, à Paris, et se mit sous la protection de saint Joseph, en lui faisant chaque jour  une prière à cette intention, et jamais rien ne choqua ses regards, pas plus sur les places publiques que dans les nombreux musées que nous visitâmes.

A la descente du train, à Bologne, se trouvait une nuée d'étudiants; l'un d'eux eut vite fait d'enlever Thérèse, dans ses bras sans que, dans la bagarre, nous ayons pu y prendre garde mais elle se recommanda à la Sainte Vierge et lança un tel regard à l'importun qu'il eut peur et lâcha prise instantanément.

Au Carmel, à cause des bruits de persécution qui nous ont toujours fait vivre comme sur un volcan, elle s'inquiétait beaucoup de savoir dans quelle mesure on peut exposer sa vie pour se soustraire à la violence, et je [750] sais qu'elle consulta plusieurs directeurs. Cependant elle n'était pas scrupuleuse. Son esprit droit et perspicace lui avait fait connaître toutes choses, et tout était

 

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beau à son regard limpide; aussi ignorait‑elle ce qu'était une mauvaise pensée. Elle louait le bon Dieu de toutes ses oeuvres, et les trouvait toutes, sans exception, marquées au cachet de la pureté divine. Toutes les siennes et son extérieur exprimaient la pureté. Pour sa conduite personnelle, elle me dit avoir toujours agi seule avec la même réserve et discrétion que si elle eût été en présence de quelqu'un.

Malgré qu'elle aimait tous les saints, elle voulut se mettre sous la protection spéciale de ceux qui sont vierges, et me fit remarquer que, d'après son choix, son reliquaire ne contenait que des reliques de vierges.

Dans sa sollicitude maternelle pour mon âme, elle souffrit beaucoup, c'est elle‑même qui le dit dans son manuscrit, en me sachant exposée dans le monde à des dangers qui lui avaient été inconnus.

Un jour, où à l'occasion d'un mariage je devais assister à une soirée dansante, la Servante de Dieu s'alarma de telle sorte qu'elle pleura, me dit‑elle, comme jamais elle n'avait pleuré, et me fit demander au parloir pour me donner ses instructions. Comme je trouvais qu'elle excédait un peu, car on ne pouvait pas « se ridiculiser », elle parut indignée et me dit avec force: «O Céline! considère la conduite des trois jeunes hébreux qui ont préféré être jetés dans une fournaise ardente plutôt que de fléchir le genou devant la statue d'or; et toi, l'épouse de Jésus (j'avais fait voeu de chasteté), [751] tu veux bien pactiser avec le siècle, adorer la statue d'or du monde en te livrant à des plaisirs dangereux! Souviens‑toi de ce que je te dis de la part de Dieu! Et voyant comment il a récompensé la fidélité de ses serviteurs, tâche de les imiter. »

 

[Suite de la réponse à la même demande] :

Je n'avais nulle envie d'adorer la statue d'or du monde, car j'abhorrais naturellement ces genres de divertissements, aussi je tins longtemps la résolution indiquée au prix de bien des ennuis, et en froissant même plusieurs personnes, quand à la fin de la soirée, je fus littéralement emportée par un jeune cavalier. Mais, ô surprise! il nous fut impossible d'exécuter un seul pas de danse. En vain, nous essayions de nous mettre en mesure avec la musique, car je faisais de mon mieux pour ne pas l'humilier; enfin, lassés de nos essais, nous dûmes nous promener d'un « pas très religieux », [752] et le pauvre monsieur, m'ayant reconduite à ma place, s'esquiva rouge de honte, sans plus reparaître de la soirée. Les personnes de ma connaissance n'avaient jamais vu chose pareille, ni moi non plus, et j'attribue aux prières de la Servante de Dieu cette étrange impossibilité.

Malgré son angélique pureté, voici ce que la Servante de Dieu pense des tentations contraires à cette vertu: « Les coeurs purs, m'écrit-elle, sont souvent environnés d'épines... alors les lis croient avoir perdu leur blancheur, ils pensent que les épines qui les entourent sont parvenues à déchirer leur corolle... mais les lis au milieu des épines sont les bien‑aimés de Jésus: bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation!.»@LT 105@ Elle me confia, au Carmel, « avoir regretté de ne pas souffrir les tentations contre la chasteté, pour offrir au bon Dieu tous les genres de martyre » @Source pre.@. Elle trouvait qu'il était non moins glorieux de les avoir souffertes que d'en être préservé.

Il était une autre virginité à laquelle elle m'invitait, celle de l'oubli total de tout le créé. Elle m'écrivait: « La virginité est un silence profond de tous les soins de la terre, non pas seulement des soins inutiles, mais de tous les soins... Pour être vierge, il faut ne plus penser qu'à Jésus... Ma Céline chérie, faisons de notre coeur un parterre de délices où Jésus vienne se reposer... Ne plantons que des lis dans notre jardin, oui, des lis, et ne souffrons pas d'autres fleurs, car les autres peuvent être cultivées par d'autres, mais, les lis, il n'y a que les vierges qui peuvent en donner à Jésus » @LT 122@

 

[753] [Réponse à la quarante‑quatrième demande ] :

Naturellement, la Servante de Dieu n'était point du tout indifférente aux choses de la terre; elle aimait tout ce qui est beau et de bon goût; elle s'intéressait à son ouvrage et ce ne serait pas la connaître que de se la figurer tellement indifférente qu'elle n'aurait eu de goût à rien. Ce lui était une souffrance d'avoir à son usage des objets cassés ou détériorés. Je m'en aperçus un jour que j'avais fait une tache sur son sablier, et une autre fois, que les pieds d'une table fraîchement peinte avaient laissé des empreintes sur le plancher de sa cellule. Elle convient elle‑même de cette délicatesse lorsqu'elle écrit dans son « Histoire », qu'au commencement de sa vie religieuse, elle était contente d'avoir à son usage des choses soignées, et de trouver sous la main ce qui lui était nécessaire. Il lui fallut donc des efforts méritoires pour arriver à choisir «les objets les plus laids et les plus usés » @MSA 74,2@ce qu'elle pratiqua cependant avec une grande perfection. Voici quelques petits faits dont j'ai été témoin.

Je la vis, bien que très pressée, découdre la bordure de sa corbeille à ouvrage, pour changer la bande d'étoffe qu'elle trouvait trop belle et en mettre une laide à la place, casser la tête, en perle, d'une épingle, pour l'avoir brute à son usage, gronder une novice qui avait passé de l'huile de lin sur ses meubles de cellule et les lui faire laver à la brosse.

 

La Servante de Dieu gardait comme un trésor non seulement les objets disgracieux, mais aussi incommodes. C'est ainsi qu'elle eut toute sa vie religieuse une [754] petite lampe dont la mèche ne se remontait plus qu'en la tirant avec une épingle. A mon entrée, elle me passa son écritoire et son bénitier qui étaient convenables, cherchant pour elle dans les greniers des objets hors

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

d'usage. Elle faisait durer ses plumes jusqu'à l'extrême usure, et pendant sa maladie elle les trempait dans du lait pour leur redonner la douceur, disait­-elle.

Elle écrivit la première partie de son manuscrit sur des cahiers de deux sous, tout ce qu'il y a de plus mauvais papier, et pour la deuxième, il fallut la forcer à mettre ses lignes à une distance conve­nable sur un cahier quadrillé qu'on lui                                                           avait imposé. Quand elle composait ses

poésies, c'était sur de vieilles enveloppes de lettres ou sur des chiffons de papier inutilisables. En hiver, s'il faisait un peu moins froid, elle étouffait sans rémission la chaufferette qu'on lui avait donnée par ordonnance du médecin. Elle avait aussi un profond mépris pour l'arrangement de ses vêtements, non pas qu'elle ne les            mît en bon ordre sur elle, mais elle les prenait tels qu'on les lui donnait. Ayant eu une robe qui lui faisait fort mal ,elle disait que cela lui était aussi indifférent qu'à un chinois.Au réfectoire, elle mangeait tous les restes qu'on lui donnait, se considérant comme une petite pauvre. Pendant sa dernière maladie, elle se privait de demander de l'eau glacée ou du raisin, disant qu'elle ne pouvait pas réclamer ce qui lui faisait simplement plaisir ,sans être nécessaire. Elle se trouva heureuse de ne posséder aucune copie de ses poésies qu'elle donnait toutes à mesure qu'elle les composait, bien qu'elle eût été contente d'en  avoir des copies pour les [755] chanter en travaillant.

 

La Servante de Dieu s'était appliquée à ne pas tenir davantage aux biens spirituels qu'aux temporels. Un jour, à la récréation, une soeur s'étant emparée de ses pensées, elle eut un moment de combat intérieur, puis aussitôt, offrant cette peine à Jésus, elle comprit « que cette pensée appartenait à l'Esprit Saint et non pas à elle » @MSC 19,2­@. C'est elle‑même qui m'a raconté ce trait. Elle répétait souvent ce passage de l'une de ses poésies adressées à la Sainte Vierge:

« Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut le reprendre

Dis‑lui de ne jamais se gêner avec moi» @PN 54@

 

Un jour, pendant sa maladie, nous lui disions: «Peut‑être qu'au moment de votre mort nous aurons une vision céleste pour nous consoler?.» Elle reprit vivement: « Oh! non, jamais je n'ai désiré pour moi de grâces extraordinaires, ce n'est pas ' ma petite voie '! Vous vous souvenez que j'ai toujours chanté :

« Je sais qu'à Nazareth, Vierge, pleine de grâces, tu vis très pauvrement, ne  voulant rien de plus. Point de ravissements, de miracles, d'extases n'embellissent ta vie, ô Reine des élus ! » @PN 54@

La Servante de Dieu enseignait aux autres cette parfaite pauvreté  qu'elle pratiquait elle‑même.  Voici quelques instructions qu'elle me donna sur ce sujet.  A   propos d'une épingle anglaise qu'on m'avait prise et que je regrettais, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: «Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas [756] être heureuse... J'ai remarqué -ajouta-t-elle, qu'on donne encore assez volontiers, mais qu'il y a peu d'â­mes qui se laissent prendre ce qui leur appartient, et cependant la parole du saint Evangile est là: «  Si on vous prend ce qui vous appartient, ne le redeman­dez pas  » @CSG  @

Elle me dit une autre fois: «Tantôt, vous vous plaigniez qu'on avait mis vo­tre panier en désordre, qu'il vous man­quait des affaires, vous devriez plutôt être contente et vous dire: « Je suis pau­vre, alors c'est tout naturel que je man­que de quelque chose, on a bien fait de le prendre puisque ce n'est pas à moi  » @CSG @. Pendant sa maladie, je lui dis un jour: « Je voudrais que cette image, qui vous a appartenu, me reste à moi.» - « Ah!  me répondit‑elle, vous avez encore des désirs!... Quand je serai avec le bon Dieu, ne demandez aucune de mes affaires, prenez simple­ment ce qu'on vous donnera, agir autre­ment ne serait pas être dépouillée de tout ». Pour souvenir de ma profes­sion, elle me composa des armoiries avec cette devise: « Qui perd gagne » @LT 183@; elle m'expliquait que, sur la terre, il fallait tout perdre, tout se laisser prendre pour arriver à la pauvreté d'esprit.

 

[Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était parfaitement obéissante; elle se laissait guider, et non seulement n'imposait pas sa volonté, mais ne la faisait même pas connaître, c'est ce qui lui a fait dire à la fin de sa vie: « Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, [757] parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre » @DEA 13-7@

A la maison, comme au pensionnat, j'ai toujours vu la petite Thérèse soumise à tout; on ne l'entendait jamais objecter, discuter ou murmurer, même par manière d'amusement.

 

Au Carmel, jamais je n'ai vu soeur Thérèse en défaut pour la régularité, et elle avait en grande estime nos moindres observances; aussi, elle ne pouvait supporter de critique à ce sujet. Elle partait toujours au premier son de la cloche. Lorsqu'elle était sonneuse, je la voyais quitter la récréation un demi quart d'heure avant l'heure réglementaire, comme c'est écrit dans le « papier d'exaction.» Cette conduite est héroïque, car on nous donne pour cela une certaine latitude, et beaucoup partent à la dernière minute.

 

Quand elle était de semaine pour les bas offices, elle s'y employait avec un soin tel que j'en parus étonnée et lui en fis la réflexion. Elle me dit tristement: « Oh! qu'il y a peu de saintes religieuses! Qu'il y en a peu qui ne font pas tout n'importe comment! » @DEA 6-8@72, et elle

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

me supplia de ne pas être de ce nombre de religieuses négligentes.

Trois ans après la profession, les novices sortent du noviciat, et, prenant rang parmi les capitulantes, elles ne sont plus tenues aux mêmes exigences. Ainsi les novices demandent leurs permissions générales toutes les semaines, tandis que les autres ne les demandent que tous les mois. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aurait dû, avec ses neuf ans de religion, être dégagée de ces liens, bien qu'[758]elle n'eût pas voix au chapitre en qualité de troisième soeur; mais on oublia de le lui dire, et elle se garda bien d'y faire penser la Mère Prieure qui n'y pensa jamais. En conséquence, elle continua toute sa vie de demander ces permissions toutes les semaines.

 

Elle composait ses poésies tout en travaillant dans la journée, et attendait le temps libre du soir pour relever ses pensées sur le papier. Nous ne le sûmes qu'à la fin de sa vie. Je lui dis que c'était trop de sévérité, que d'ailleurs elle aurait obtenu facilement la permission de les écrire dans la journée. Elle me répondit: «Je me suis bien gardée de me faire donner des permissions qui m'auraient rendu la vie religieuse facile et agréable. Si le bon Dieu n'a pas permis que Notre Mère me le donnât d'elle-même, c'est qu'il voulait que je lui en fasse le sacrifice » @CSG @.

 

Comme il est écrit de ramasser même les brindilles qui se rompent du balai, elle mettait de côté avec soin les taillures de ses crayons. Il fallait faire grande attention à ce qu'on disait devant elle, car un avis de sa Mère Prieure lui devenait un ordre jusqu'à la fin de sa vie. De son temps, cette obéissance fut particulièrement héroïque, car la pauvre mère Marie de Gonzague, avec son caractère versatile, faisait des règlements qui tombaient en désuétude sans qu'elle songeât à les révoquer, et j'ai vu la Servante de Dieu observer ces sortes de recommandations, plusieurs années après qu'elles avaient été faites et alors que personne ne s'en souvenait plus.

 

[Session 36: ‑ 30 août 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[762] [Suite de la réponse à la quarante-cinquième demande]:

La Servante de Dieu avait la permission de me parler comme à sa novice. J'ai remarqué souvent qu'elle se privait de s'épancher avec moi sur ce qui la regardait personnellement parce qu'elle n'avait pas reçu de permission formelle à ce sujet. Elle exerçait une vigilance vraiment héroïque pour ne pas outrepasser en cela ce qu'elle croyait la mesure de l'obéissance.

L'héroïcité de son obéissance se manifesta encore dans sa dernière maladie, quand elle resta un mois sans médecin, souffrant des douleurs atroces. Parfois nous laissions échapper notre indignation contre la jalousie de mère Marie de Gonzague, cause de cet abandon.

«Mes petites soeurs - nous disait‑elle - il ne faut pas murmurer contre la volonté du bon Dieu; c'est Lui qui permet que Notre Mère ne me donne pas de soulagement » @DEA 30-8@

 

La Servante de Dieu avait pris l'habitude d'obéir à chacune des soeurs, même à son propre détriment. Ainsi, pendant sa maladie, elle avait accompagné péniblement la communauté à l'ermitage du Sacré‑Coeur et s'était assise pendant le chant du cantique. Une soeur lui fit signe de se joindre au choeur. Elle était épuisée et ne pouvait se tenir debout. Elle se lève néanmoins aussitôt et comme je lui en faisais le reproche après la réunion, [763] elle me répondit simplement: « J'ai pris l'habitude d'obéir à chacune comme si c'était le bon Dieu qui me manifestait sa volonté ». @CSG @

 

Une des soeurs converses que sa vertu agaçait, fut forcée de lui rendre hommage. C'est elle‑même (soeur Saint‑Vincent de Paul, aujourd'hui décédée) qui me raconta le trait suivant, m'exprimant le désir qu'il fût publié à la louange de soeur Thérèse.

La Servante de Dieu étant sacristine, disposait des gerbes de fleurs auprès du cercueil de mère Geneviève, mettant bien entendu les plus belles au premier plan, lorsque soeur Saint‑Vincent de Paul lui dit avec mauvaise humeur: « Je vois bien que les bouquets des pauvres vont encore être mis à l'écart! »@HA 12@. Soeur Thérèse les posa alors en souriant à la première place malgré le manque d'harmonie qui en résultait.

Dans sa dernière maladie, un jour qu'elle était brûlante de fièvre, elle demanda à la première infirmière de lui ôter une couverture. Celle‑ci, très âgée et un peu sourde, comprit qu'elle avait froid et la couvrit jusque par‑dessus la tête. Quand je revins, je la trouvai en cet état ruisselante de sueur. Elle, toute souriante, me raconta ce trait sans qu'un mot de mécontentement ne sortit de ses lèvres. Au contraire, elle me dit avoir tout accepté avec joie, en esprit d'obéissance; ce que voyant, la soeur ne se laissait pas d'apporter de nouvelles couvertures, croyant lui être agréable.

 

Voici comment elle chante l'obéissance:

« L'ange orgueilleux, au sein de la lumière [764] s'est écrié: « Je n'obéirai pas. Moi je répète, en la nuit de la terre: je veux toujours obéir ici‑bas.

Je sens en moi naître une sainte audace, de tout l'enfer je brave la fureur,

l'obéissance est ma forte cuirasse et le bouclier de mon coeur.

O Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires

Que de soumettre en tout ma volonté, puisque l'obéissant redira ses victoires toute l'éternité»@PN 48@ »

 

[Réponse à la quarante‑sixième demande]:

La tendance naturelle de la Servante de Dieu était l'humilité. Je ne pense pas qu'elle ait dû faire beaucoup d'efforts pour l'acquérir, tant elle était d'elle-même simple et droite. « L'humilité c'est la vérité» @CSG @, disait‑elle; or, je n'ai jamais rencontré une âme plus vraie que

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

la sienne; elle paraissait complètement exempte d'illusions et cela depuis son enfance même.

A l'âge où les enfants désirent tant grandir, elle regrettait de ne pas rester petite de taille. De même, au Carmel, elle considérait avec joie que, malgré ses neuf ans de religion, elle était restée toujours au noviciat, ne faisant point partie du chapitre et regardée comme une « petite.»

Dans la famille, au pensionnat, elle évitait de se mettre en avant, se dérobant à toute occasion de louange. Elle aurait pu cependant s'en attirer à peu de frais, car elle était très intéressante dans ses conversations, où elle avait [765] même facilement un tour piquant et spirituel.

Etant jeune fille, « elle n'aurait pas été indifférente aux louanges » @MSA 38,1@, c'est du moins elle qui le dit. Cependant moi, qui vivais avec elle à cette époque, je n'ai jamais remarqué en elle aucune vanité : elle semblait ignorer qu'elle était  jolie et ne se regardait pas inutilement dans les miroirs.

 

Plus tard, au Carmel, quand elle souffrit l'épreuve si humiliante de la maladie de notre père vénéré, elle montra par la pratique que ses désirs du mépris étaient sincères: « Quel bonheur d'être humiliée - m'écrivait‑elle -, c'est la seule voie qui fait les saints» @LT 82@ C'est. à cette époque que son inclination pour le mépris lui fit goûter la dévotion à la Sainte Face de Notre Seigneur. Elle voulait, semblable à son Epoux, que son visage soit caché à tous les yeux, que sur la terre personne ne la reconnaisse. A sa profession, elle porta sur son coeur ce billet: «Que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds comme un petit grain de sable! » @PRI 2@. Cette appellation lui devint favorite, elle aimait à la signer avant son nom.

 

L'humilité lui faisait accepter les réprimandes avec joie, même quand elles étaient imméritées. C'est ainsi qu'elle n'opposait que des paroles humbles et un visage serein quand soeur Saint‑Vincent de Paul lui tenait des propos blessants et ironiques et que soeur Marie de Saint Joseph (une pauvre neurasthénique sortie maintenant du monastère) lui faisait d'épouvantables scènes, assaisonnées de reproches et même d'injures. Soeur Thérèse paraissait indifférente à ce qu'on pensait d'elle, même quand les autres se malédifiaient de quelqu'apparence. Ainsi elle était obligée quelques [766] minutes avant les repas d'aller prendre des remèdes. Une soeur ancienne en prit occasion de la trouver irrégulière et de s'en plaindre. Elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour s'excuser, mais elle se garda bien de le faire, heureuse d'être mal jugée.

 

Si la Servante de Dieu était humble en face des reproches immérités, elle l'était, ce qui est plus difficile encore, quand ils étaient mérités. Un jour que, pendant sa maladie, on avait pu saisir, sur son visage, une légère émotion, elle nous demanda humblement de prier pour elle, et nous dit, sans s'attrister: «J'éprouve une joie bien vive, non seulement qu'on me trouve imparfaite, mais surtout de m'y sentir moi‑même, et d'avoir tant besoin de la miséricorde du bon Dieu, au moment de ma mort » @DEA 29-7@. Soeur Thérèse était vraiment heureuse, non pas certes de ses imperfections, mais lorsque, en ayant commis, elle les voyait connues. «C'était son gain - disait‑elle - et le bon côté de la chose » @CSG @.

 

La Servante de Dieu était persuadée que, sans un secours particulier de Dieu, elle n'aurait pas fait son salut. « Avec une nature comme la mienne - écrit-elle- si j'avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue très méchante et peut‑être même aurais‑je couru à ma perte éternelle » @MSA 8,2@. Tous les péchés qui se commettent sur la terre et dont elle avait été préservée, lui semblaient comme remis d'avance puisqu'elle se sentait capable d'y succomber. Elle m'écrit en juillet 1891: « Si Jésus a dit à Madeleine que celui‑là aime plus à qui l'on a remis davantage, on peut le dire avec beaucoup plus de [767] raison lorsque Jésus a remis d'avance les péchés... » @LT 130@. Plus tard, elle écrivait encore: «Jésus veut que je l'aime, parce qu'il m'a remis non pas beaucoup, mais tout. Il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber » @Texte non identifié@

 

Au sujet de sa vocation précoce, elle la considère comme une grâce de préservation. Elle m'écrivait le 23 juillet 1888: «Parce qu'il était faible, il a fallu que Jésus prenne son lis avant que la fleur ne s'entrouvre » @LT 57@

 

Elle estimait les autres bien au‑dessus d'elle en intelligence et en vertu. L'année même de sa mort, elle écrit à un de ses frères spirituels, elle lui explique comment c'est Jésus seul qui la sanctifiera et la sauvera; et parlant de ses soeurs en religion, que ce missionnaire avait appelées de grandes âmes, elle dit: « Jésus, dans sa miséricorde, a voulu que, parmi ces fleurs, il en croisse de plus petites: jamais je ne pourrai l'en remercier assez, car, c'est grâce à cette condescendance que moi, pauvre petite fleur sans éclat, je me trouve dans le même parterre que les roses, mes soeurs. O mon frère, je vous en prie, croyez‑moi, le bon Dieu ne vous a pas donné pour soeur une grande âme, mais une toute petite et très imparfaite » @LT 224@.

Si elle reconnaissait quelque bien en elle, ou si elle faisait quelque bien aux autres, elle rapportait tout à Dieu. « Ne croyez pas, écrit- elle au même missionnaire, que ce soit l'humilité qui m'empêche de reconnaître les dons du bon Dieu; je sais qu'il a fait en moi de grandes choses et je le chante chaque jour avec bonheur » @LT 224@, Au mois d'août 1893, comme je lui avais témoigné mon admiration et ma reconnaissance pour ses bons conseils, elle m'écrit: [768] « Je trouve que Jésus est bien bon de permettre que mes pauvres petites lettres te fassent du bien, mais je t'assure que je ne me méprends pas au point de penser que j'y suis pour quelque chose...

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tous les plus beaux discours des plus grands saints seraient incapables de faire jaillir un acte d'amour d'un coeur dont Jésus n'aurait pas la possession. C'est lui seul qui sait se servir de sa lyre... mais Jésus se sert de tous les moyens, les créatures sont toutes à son service, et il aime à les employer afin de cacher sa présence adorable, mais il ne se cache pas tellement qu'il ne se laisse deviner » @LT 147@

 

Quant à sa charge auprès des novices et aux dons extérieurs qui brillaient en elle et la faisaient estimer de quelques‑unes, voici ce qu'elle en pensait: « Cela ne me donne rien, me dit-elle, et je ne suis réellement que ce que le bon Dieu pense que je suis. Quant à m'aimer mieux parce qu'il permet que je sois son interprète auprès des créatures, moi je trouve que c'est plutôt le contraire... Humainement parlant, les plus privilégiés sont ceux que le bon Dieu garde pour lui seul. Quant aux âmes qu'il met ainsi en étalage, il leur faut presque un miracle de sa grâce pour qu'elles conservent leur fraîcheur.»@Source pre.@ Elle me disait aussi: «Vous m'enviez! mais vous savez bien pourtant que je suis très pauvre! C'est le bon Dieu qui me donne à mesure tout ce qu'il me faut » @Source pre.@

 

Au moment de sa mort, on parlait devant elle des privilèges dont son âme avait été l'objet, elle répondit humblement: « Je pense que je suis peut‑être le fruit des désirs d'une âme ignorée, à laquelle je devrai toutes les grâ‑[769]ces que le bon Dieu m'a faites » @DEA 15-7@. Elle avait auparavant exprimé les mêmes pensées dans l'Histoire de son âme: «Toutes les créatures, écrit-elle, peuvent se pencher vers 'la petite fleur', l'admirer, l'accabler de leurs louanges, cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie à la véritable joie qu'elle savoure en son coeur, se voyant ce qu'elle est aux yeux de Dieu, un pauvre petit néant, rien de plus » @MSC 2,1@

 

[Session 37: ‑ 31 août 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[772] [Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

Cette humilité que la Servante de Dieu pratiquait si bien, elle l'enseignait aux novices. Ce que je vais dire peut paraître puéril, mais c'est pour donner une idée du sens pratique avec lequel elle saisissait les moindres occasions de nous exercer à la vertu. Elle m'apprit donc par exemple à poser notre lanterne sur la dernière planche destinée à cet usage. Elle m'apprit encore à ne pas me mettre à genoux plus haut que la soeur qui me faisait vis‑à‑vis; mais plutôt un peu au‑dessous, parce que c'était plus humble.

 

Voici quelques‑unes des instructions particulières qu'elle me donna: « Pour être humble - me dit‑elle - il faut bien vouloir que tout le monde nous commande. Quand on vous demande un service ou bien que vous remplissez un emploi auprès de malades qui ne sont pas agréables, il faut vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander » @Source pre.@

 

[773] Peu de semaines avant sa mort, le 22 juillet 1897, elle m'écrivit au crayon ce billet dans lequel elle commente un verset du psaume CXL: «Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes puisque toutes mes soeurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande que l'huile des louanges, si douce à la nature, n'amollisse pas ma tête en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois » @LT 259@. En 1894, quand j'étais encore dans le monde elle m'écrivait: « Jésus est heureux que tu sentes ta faiblesse, c'est lui qui imprime dans ton âme les sentiments de défiance d'elle-même... Les apôtres, sans  Notre Seigneur, travaillèrent longtemps et ne prirent aucun poisson... Jésus voulait leur prouver que lui seul peut nous donner quelque chose » @LT 161@. Une autre fois, je lui disais: « Je suis dans une disposition d'esprit où il me semble que je ne pense plus.»-« Ça ne fait rien, me dit‑elle -tant que vous serez humble, vous serez heureuse! Vous êtes toute petite, rappelez‑vous cela, et quand on est tout petit on n'a pas de belles pensées: le bon Dieu devine les belles pensées et les inventions ingénieuses que nous voudrions avoir, il est un père et nous de petits enfants » @CSG @. «Voyez‑vous - me disait‑elle encore, si nous faisons tous nos petits efforts, espérons tout de la miséricorde du bon Dieu et non de nos misérables oeuvres: nous serons récompensés autant que les plus grands saints » @Source pre @. Elle prétendait que c'était un bien quand nos victoires n'étaient [774] pas complètes parce que, au lieu d'y penser avec plaisir, leur souvenir nous humiliait.

 

[Réponse à la quarante‑septième demande]:

La Servante de Dieu a toujours pratiqué les vertus avec héroïsme parce qu'elle s'est distinguée, même des plus vaillantes, par le degré et par la continuité de ses efforts. On le voit bien par tout ce que j'ai répondu jusqu'ici.

 

Réponse à la quarante‑huitième demande]:

J'ai toujours trouvé tout très bien réglé en elle. Elle n'avait pas du tout une vertu guindée. Son commerce était très agréable et elle s'acquittait de toutes ses fonctions avec une grande liberté d'esprit.

 

[Réponse à la quarante‑neuvième demande]:

 

Je dois à la vérité de dire que les numéros 239, 240, 241, 242 et 244 des Ar

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

ticles me paraissent empreints d'exagération et présentent comme fréquents et habituels des phénomènes qui ne furent que très rares dans sa vie. Pour moi je préférerais qu'elle ne fût point béatifiée plutôt que de ne pas donner son portrait comme je le crois exact en conscience. D'ailleurs la fréquence de dons surnaturels extraordinaires dans sa vie, eût été contraire à ce qu'elle dit être les desseins de Dieu sur son âme. Sa vie devait être simple pour servir de modèle aux «petites âmes.» Un jour que notre vénérée mère fondatrice lui avait dit une parole tout à fait conforme aux besoins de son âme, la Servante de Dieu voulut savoir [775] quelle révélation mère Geneviève avait eue. Elle lui assurai n'en avoir reçu aucune. La Servante de Dieu dit à ce sujet: « Alors mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Oh! cette sainteté‑là me paraît la plus vraie, la plus sainte, c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.»@MSA 78,1@ Elle répétait souvent qu'elle voulait rester petite afin que les âmes faibles, voyant en elle un amour de Dieu facile à réaliser, ne soient pas effrayées dans la voie du bien. C'est ainsi qu'elle dit clairement vers la fin de son existence: « qu'il ne devait rien y avoir que de très ordinaire dans toute sa vie, et que l'on ne retrouverait d'elle que des ossements afin que les petites âmes n'aient rien à lui envier » @DEA 8-7@

 

Pendant sa maladie, mère Agnès de Jésus lui ayant posé cette question: « Avez‑vous l'intuition de votre mort prochaine? », elle répondit: « O ma mère, des intuitions!... Si vous saviez dans quelle pauvreté je suis! Je ne sais rien que ce que vous savez... Je ne devine rien que par ce que je vois et sens » @DEA 24-9@.

 

[776] [Suite de la réponse à la même demande]:

 

Il est vrai que la Servante de Dieu avait parlé de sa mort deux ans à l'avance; mais elle dit clairement « que c'est par ce qui se passait dans son âme » @HA 12@. C'était donc une déduction fondée sur le travail intérieur que Jésus faisait en elle. Bien qu'ayant dit plusieurs fois des paroles qui paraissent inspirées, tant elles s'adaptaient à des états d'âme qu'elle devait ignorer, elle écrit elle‑même au sujet d'une de ces paroles singulièrement opportunes: « Sans m'en apercevoir, car je n'ai pas le don de lire dans les âmes, j'avais prononcé une parole vraiment inspirée » @MSC 26,1@.

 

Sous cette réserve de ramener à de justes proportions les dons surnaturels extraordinaires qui ont été rares dans la vie de soeur Thérèse, voici pourtant quelques faits qui supposent une intervention surnaturelle en dehors des voies communes de la grâce.

A l'âge de quelques semaines, atteinte de la maladie d'intestins qui avait enlevé nos deux petits frères et condamnée par deux médecins, elle fut guérie par l'intercession de saint Joseph. Un jour que ma mère, étant partie à une première messe, avait laissé la petite Thérèse dans son grand lit, oubliant d'approcher le berceau pour l'empêcher de tomber, car elle remuait beaucoup en dormant, elle la trouva à son retour assise sur une chaise, sans qu'il lui [777] fût possible de comprendre comment le fait s'était produit.

A l'âge de dix ans, elle fut guérie instantanément par la Sainte Vierge d'une grave et douloureuse maladie. Au moment où elle recouvra la santé, elle fut favorisée d'une vision de la Reine du ciel. Cette guérison est racontée très exactement pages 48 et 49 de l'histoire d'une âme @MSA 30,1-2@. J'avais alors 14 ans. En la voyant regarder la statue de Marie, l'oeil irradié comme dans une extase, je n'eus aucun doute que la Sainte Vierge lui eût apparu. J'en étais tellement persuadée que je ne me souviens pas lui avoir fait des instances pour connaître une chose que je savais aussi bien qu'elle.

 

Je considère comme une grâce absolument surnaturelle qu'elle ait pu peindre, sans avoir jamais appris, la peinture murale de l'oratoire, composée d'un groupe de petits anges ayant chacun une attribution. Ce travail, qui devait s'exécuter dans un lieu si sombre qu'un expert n'y aurait pas réussi n'est pas une copie, mais une composition originale, ce qui est absolument renversant.

 

Elle fut aussi l'objet d'une délicatesse du ciel au sujet d'un de ses désirs: le premier été qu'elle passa au Carmel, elle ressentit une grande privation de ne plus revoir de fleurs des champs; elle n'en avait pourtant rien dit à personne; or la portière du dehors trouva sur la fenêtre, posée par une main inconnue, une superbe gerbe champêtre qu'elle s'empressa de faire passer à l'intérieur du monastère: elle était composée précisément des fleurs que soeur Thérèse avait désirées, et on la destina à la [778] statue de l'Enfant Jésus dont la Servante de Dieu avait le soin.

 

J'étais dans le monde quand soeur Thérèse eut le « vol d'esprit » qui dura huit jours, où elle vécut comme loin de la terre, et je ne sus cette faveur qu'après sa mort, par mère Agnès de Jésus.

 

Quant à la blessure d'amour qu'elle ressentit en faisant le chemin de la croix, après son offrande à l'Amour miséricordieux, je ne me souviens pas qu'elle m'en ait jamais parlé: je l'ai appris aussi par mère Agnès de Jésus.

 

Parmi les grâces de nature prophétique, dont elle fut favorisée, la plus importante est la vision qu'elle eut, dans son enfance, de mon père vieilli et courbé par l'âge, portant sur sa tête un voile épais. Cette vision s'est réalisée de point en point, car au début de sa maladie, notre père voulait sans cesse se voiler le visage. Mais la Servante de Dieu ne comprit pas alors le sens de cette vision qui ne lui fut révélé qu'après la mort de notre père. J'étais absente lors de cette vision, mais je l'ai bien souvent entendue raconter par mes soeurs.

 

La Servante de Dieu avait dit qu'après sa mort nous aurions la communion quotidienne, ce qui arriva, car les préventions de mère Marie de Gonzague

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tombèrent aussitôt comme elle l'avait dit. En 1894, un mois avant mon entrée au Carmel, elle m'exprima ainsi le pressentiment de sa mort: « Viens, nous souffrirons ensemble... et puis Jésus viendra, il prendra l'une d'entre nous et les autres resteront pour un peu de temps dans l'exil et les larmes »@LT 167@. [779]   L'événement a réalisé cette parole, mais je ne puis croire cependant qu'elle ait eu une vraie révélation sur ce sujet.

Je l'entendis bien des fois et sous des formes très variées promettre de « faire tomber du ciel une pluie de roses » @DEA 9-6@, exprimer son désir et son assurance de faire du bien après sa mort, décrire quel serait ce bien, par quel moyen elle appellerait les âmes à Dieu en leur enseignant sa voie de confiance et de total abandon. Elle nous promit même, à nous ses novices, de ne pas nous laisser dans l'erreur si sa voie était fausse et de venir nous détromper. On a rapporté à cette dernière promesse la parole que la Servante de Dieu a dite dans une apparition à la révérende mère Carmela de Gallipoli: « Ma voie est sûre et je ne me suis pas trompée en la suivant »

 

Il semble, et je le crois, qu'à la fin de sa vie elle a pressenti sa glorification. Avec une simplicité charmante, elle me donnait à garder les débris de ses ongles, les petites peaux qui se détachaient de ses lèvres et même des cils qui étaient tombés sur son mouchoir. Elle nous aidait aussi à ramasser les pétales de roses dont elle avait caressé son crucifix.

 

Quant à la parole prononcée dans les derniers jours de sa vie: « Vous savez bien que vous soignez une petite sainte » , je crois l'avoir entendue directement, car mes soeurs et moi ne la quittions guère, et moi qui étais infirmière, je la quittais moins encore que les autres; cependant je ne l'ai pas noté dans mon carnet et il se pourrait à la rigueur que je ne l'aie su que par mes soeurs.

A propos de ces allusions à sa prochaine glorification' [780] j'ai noté, en lisant la vie des saints, deux faits analogues; il doit y en avoir bien d'autres:

 

1° on lit dans la vie de saint Benoît Labre « qu'il prédit un attroupement de peuple pour vénérer son corps.»

 

2° on lit également dans la vie de saint Félix de Cantalice, qu'il dit à des personnes qui baisaient ses habits: « Ça, mes filles, contentez votre dévotion; un jour viendra bientôt que cet habit sera tenu précieux, et tous courront à l'envi pour en avoir une pièce.»

Elle prévoyait qu'on ne retrouverait presque rien d'elle après sa mort. Comme je lui disais: « Vous avez tant aimé le bon Dieu! Il fera pour vous des merveilles, nous retrouverons votre corps sans corruption", elle reprit vivement: « Oh! non, pas cette merveille‑là! Ce serait sortir de ma petite voie d'humilité: il faut que les petites âmes ne puissent rien m'envier; attendez‑vous donc à ne retrouver de moi qu'un squelette » @DEA 8-7@. C'est ce qui fut constaté le jour de son exhumation, le 6 septembre 1910.

 

Peu de jours avant sa mort, elle me dit et cela j'en suis absolument sûre: « Après moi, il y aura une moisson de jeunes, au Carmel » @Source pre.@. A la vérité, dans les années qui suivirent immédiatement sa mort il ne mourut au Carmel que de vieilles religieuses; mais on peut croire que depuis 1905 (8 ans après sa mort) cette prophétie se réalise, et nous voyons une véritable moisson de jeunes et des meilleures.

 

[781 ] [Réponse à la cinquantième demande] :

Elle n'a jamais fait, à ma connaissance, de miracles pendant sa vie.

 

[Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit l'histoire de sa vie, des poésies et des lettres.

Elle a écrit l'histoire de sa vie par obéissance à mère Agnès de Jésus, prieure, et elle y consigna les souvenirs de sa petite enfance pour nous faire plaisir.

 

[Savez‑vous si en rédigeant son texte la Servante de Dieu en prévoyait la publication future ?]

Assurément elle ne supposait même pas que ce récit pût jamais être publié: si elle l'avait seulement soupçonné, elle n'aurait pas mis cette simplicité et cet abandon à redire les menus événements de son enfance.

Dans la composition de la deuxième partie, faite sur la demande de mère Marie de Gonzague, alors que la Servante de Dieu était déjà très malade, elle prévoyait, je crois, non qu'on éditerait ces notes telles quelles, mais qu'on les utiliserait, en les retouchant, pour publier un livre qui ferait connaître par quelle voie elle était allée au bon Dieu et engagerait les âmes à suivre la même direction.

 

[Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Lorsque j'entrai au Carmel, en septembre 1894, la Servante de Dieu recevait déjà des soins pour sa gorge qui était très enflammée; mais sa maladie ne prit un caractère plus alarmant qu'au mois d'avril 1896. Elle nous cacha, à nous [782] ses soeurs, I'hémorragie du Jeudi Saint, «premier murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Epoux » @MSC 5,1@ et nous ne le sûmes que plus tard. Elle garda si bien son secret que, malgré sa pâleur, nous ne nous aperçûmes de rien, parce qu'elle suivit en tout, malgré sa rigueur, la vie de communauté, soit au réfectoire, à la récitation des longs offices de cette semaine et aux travaux manuels fatiguants.

Après cet accident du 4 avril, elle fut prise dans le courant de l'année, d'une toux persistante. Elle était alors employée à la sacristie, puis on la déchargea de cet office et, sur sa demande,

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

On la mit à la lingerie sous la direction de soeur Marie de Saint Joseph, la pauvre soeur avec qui personne ne pouvait tenir. Comme médication, elle subit une série de frictions qui la fatiguaient beaucoup et de vésicatoires et ventouses, des traitements à la teinture d'iode, à la créosote qu'on ne prenait point, comme maintenant, en capsules, mais pure et à la cuillerée. Je la vois encore à l'heure dite aller prendre son remède sans jamais l'oublier, parce qu'il était désagréable.

Avant la fin du carême 1897, elle tomba malade avec la fièvre chaque jour, ne pouvant plus rien digérer. Elle subit alors plusieurs séries de pointes de feu.. Le 6 juillet de cette année, elle fut prise de nouvelles hémorragies, et, peu après, quitta sa cellule pour descendre à l'infirmerie, où elle reçut l'Extrême‑Onction le 30 du même mois.

 

Les dernières semaines de sa maladie furent particulièrement pénibles, les souffrances physiques qu'elle endura étant atroces, car à la maladie de poitrine se joignit la tuberculose dans les intestins qui amena la gangrène, tan‑[783]dis que des plaies se formaient, causées par son extrême maigreur, maux que nous étions impuissantes à soulager et qui restèrent sans adoucissement parce que mère Marie de Gonzague laissa la malade un mois sans médecin.

J'approchais de très près ma chère petite soeur pendant sa maladie, parce que, étant aide à l'infirmerie, on m'en confia la garde. Je couchais dans une cellule attenante à son infirmerie et ne la quittais que pour les heures d'office et quelques soins à donner à d'autres malades. Pendant ce temps, mère Agnès de Jésus me remplaçait et relevait sur un carnet toutes les paroles de la Servante de Dieu à mesure qu'elle les prononçait. C'est grâce à ces documents certains que nous avons conservé la mémoire de faits qui sont aussi vivants qu'au premier jour.

 

[Session 38: ‑ I septembre 1915, à 9h, et à 2h. de l'après‑midi]

[786] [Suite  de la réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Les derniers mois que la Servante de Dieu passa sur la terre furent l'écho de sa vie, elle ne se démentit pas un seul instant de son tendre abandon à Dieu, de sa patience, de son humilité. Son visage avait une expression de paix indéfinissable. On sentait que son âme était arrivée là où l'avaient conduite les désirs de toute une vie, dirigés vers un but unique maintenant atteint. Comme Notre Seigneur, avant d'expirer, elle me dit un jour d'un ton grave: «Tout est bien, tout est accompli, c'est l'amour seul qui compte » @CSG @

[787] Quant à ses oeuvres, elle n'en faisait aucun cas et disait humblement avec la grâce charmante qui lui était habituelle: « Mes protecteurs au ciel sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs oeuvres; mais

moi, qui ne suis qu'une toute petite âme, j'ai voulu l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui va m'en ouvrir l'entrée à moi et aux pauvres pécheurs. C'est l'Esprit Saint qui m'encourage puisqu'il dit dans les Proverbes: ' O tout petit, apprenez de moi la finesse'»  @*Prov.1, 4@ et CSG @

 

Mais tout en affirmant qu'elle n'avait pas d'oeuvres, elle nous dit que « depuis l'âge de 3 ans, elle n'avait rien refusé au bon Dieu » @CSG @. Je m'écriai: « Vous voyez bien que vous êtes une sainte.» « Non —répondit‑elle vivement —je ne suis pas une sainte, je n'ai jamais fait les actions des saints, je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces... vous verrez au ciel que je dis vrai! » @DEA 4-8@

Elle me disait: « Notre Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée: Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destiné. Je me figure que ces places de choix refusées à des grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants » @CSG @.

Et comme je venais de lui citer cette parole d'un saint: « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me damner », elle reprit aussitôt: « Moi, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite, les petits enfants ne  se damnent pas » @DEA 10-7@.

 

[788] Cette âme qui était, par choix, , toute petite et toute jeune, avait la maturité du vieillard, suivant, sans paraître  s'en douter, l'âpre chemin du calvaire. Ses désirs du ciel étaient calmes, tempérés qu'ils étaient par son épreuve contre la foi qui ne la quitta pas. Et cependant malgré ces terribles doutes sur l'existence d'une autre vie, si elle souhaitait la mort, c'était afin que, ses chaînes étant brisées, elle pût librement « faire  aimer l'amour » en divulguant la «petite voie » par tout l'univers. Un jour , que je lui lisais un passage sur la  béatitude du ciel (c'était le 22 juillet  1897, deux mois avant sa mort), elle m'interrompit pour me dire: «Ce n'est  pas cela qui m'attire, c'est l'amour; aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l'amour!... »  @HA 12@S'il y avait un ciel, ce dont elle était persuadée, elle « voulait le passer à faire du bien sur la terre » @DEA 17-7@.

 

Si Dieu lui accordait l'objet de ses désirs «elle ferait tomber une pluie de roses.»@DEA 9-6@ Un jour, répondant à l'une de ces réflexions, je lui dis: «Vous croyez donc que vous sauverez plus d'âmes au ciel?.» — «Oui, je le crois—me répondit‑elle —, la preuve c'est que le bon Dieu me fait mourir, moi qui désire tant lui sauver des âmes » @CSG @. Une autre fois: «Vous nous regarderez d'en haut,

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

n'est‑ce pas?», lui disais‑je.—«Non— reprit‑elle vivement—je descendrai » @DEA 9-7@

Quand le ciel de son âme était un peu moins sombre et qu'elle entrevoyait l'aurore de la lumière éternelle, son désir de voir Dieu n'en était que plus désintéressé. Elle disait: « Si le bon Dieu me faisait cette proposition: si tu meurs maintenant tu auras une très grande gloire, si tu meurs à 80 ans, ta gloire sera bien moins grande, [789] mais cela me fera beaucoup plus de plaisir, oh alors, je n'hésiterais pas à répondre: 'Mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire mais seulement votre plaisir » @DEA 16-7@

 

Elle écrivait dans le même sens exprimant de plus son désir de mourir d'amour: « Je veux bien être malade toute ma vie si cela fait plaisir au bon Dieu et je consens même à ce que ma vie soit très longue, la seule grâce que je désire, c'est qu'elle soit brisée par l'amour » @MSC 8,1-2@

Cette mort d'amour, elle l'avait chantée dans toutes ses poésies; elle avait vécu d'amour afin de l'obtenir et en vivait encore, amour s'exerçant comme jadis dans l'abandon total au sein de la souffrance. Elle convenait que « lorsqu'elle priait le ciel de venir à son secours, c'est alors qu'elle en était le plus délaissée », et comme on s'en étonnait: « Mais je ne me décourage pas—reprit‑elle—, je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je le remercie quand même: je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Non, ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon coeur: 'Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui! » @DEA 7-7@

 

Elle dit encore: « Je demandais hier soir à la Sainte Vierge de finir de tousser pour que soeur Geneviève puisse dormir, mais j'ai ajouté: 'Si vous ne le faites pas, je vous aimerai encore plus » @DEA 15-8@.

Malgré que les souffrances extérieures toujours croissantes vinrent se joindre aux épreuves de son âme, elle écrivait: « Je ne puis dire: les angoisses de la mort m'ont environnée; mais je m'écrie dans ma reconnaissance: je suis descendue [790] dans la vallée de l'ombre de la mort, cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur! » (3 août) @LT 262@

Fidèle à sa voie d'abandon, elle ne voulait pas se plaindre. Cependant, comme dans l'excès de ses souffrances elle gémissait et respirait avec peine, disant inconsciemment à chaque aspiration: «je souffre! je souffre! », ce qui paraissait lui aider à reprendre haleine, elle me dit: «Chaque fois que je dirai 'je souffre', vous répondrez: tant mieux! c'est cela que je voudrais dire pour achever ma pensée, mais je n'ai pas la force » (21 août)

Comme on avait installé, en face de son lit, la statue de la Sainte Vierge qui lui avait souri dans son enfance, elle ne pouvait plus la regarder sans pleurer, et pour donner à sa divine Mère un dernier témoignage de son filial amour, elle écrivit, d'une main tremblante, au verso d'une image de Notre‑Dame des Victoires qui lui était chère: « O Marie, si j'étais la reine du ciel et que vous soyez Thérèse, je voudrais être Thérèse afin que vous soyez la Reine du ciel!.» Ces lignes sont les dernières qu'elle traça ici‑bas (8 septembre) @PRI 21@

 

A son crucifix elle donnait comme marque de tendresse de le caresser avec des fleurs. Un jour que bien attentionnée, elle en touchait la couronne d'épines et les clous, je lui demandai: «Que faites‑vous là!.» Alors, confuse d'être surprise, elle me répondit: «Je le décloue et je lui enlève la couronne d'épines.»

Une des dernières nuits, je la trouvai les mains jointes et les yeux fixés au ciel: « Que faites‑vous donc ainsi—lui dis‑je — il faudrait essayer de dormir! » — «Je ne puis pas [791] ‑‑ répondit‑elle—, alors je prie. — « Et que dites‑vous à Jésus? »—« Je ne lui dis rien, je l'aime! »  @CSG @

Sa prière, pendant la maladie, était aussi une héroïque patience. Elle était si douce et si aimable qu'on aurait pris facilement le change sur ses réelles ténèbres d'âme et même sur son état de santé. Un jour que je la voyais sourire, je lui en demandai la cause, elle me répondit: « C'est parce que je ressens une très vive douleur de côté; j'ai pris l'habitude de faire toujours bon accueil à la souffrance.»

Bien que souvent les visites qu'elle recevait des unes ou des autres fussent importunes, jamais elle ne témoignait le moindre ennui. Sa patience et son courage étaient inaltérables, et sans ménager sa tranquillité, elle continuait sa mission auprès des novices les reprenant jusqu'au bout sans avoir égard à la recrudescence du mal que cette lutte lui occasionnait. Elle supporta aussi, avec la même douceur, plusieurs scènes très pénibles de mère Marie de Gonzague. Elle ne demandait non plus aucun soulagement, et prenait ce qu'on voulait bien lui donner. La nuit, elle ne me sonnait qu'à la dernière extrémité ou, pour mieux dire, jamais, attendant que je vienne de moi‑même, ce que je faisais, réveillée naturellement (et j'ose dire que c'était extraordinaire, car je me levais trois fois à distances régulières, me rendormant aussitôt après, ce qui est tout à fait contre ma nature—j'ai toujours beaucoup de mal à m'endormir).

La dernière nuit qu'elle passa sur la terre, soeur Marie du Sacré‑Coeur et moi, nous restions auprès d'elle malgré ses instances de nous reposer, comme de coutume, dans une pièce voisine. Soeur Marie du Sacré‑Coeur s'étant [792] assoupie après lui avoir donné quelque chose à boire, elle resta tenant à la main son petit verre jusqu'à ce que l'une de nous s'éveillât.

 

Sa paix était sereine; les préparatifs de sa dernière heure et de ses suites la réjouissaient. C'est ainsi qu'elle se fit apporter la caisse des lis qui devaient

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

orner son cercueil lorsqu'elle serait exposée au choeur, et le goupillon dont on se servirait après son décès. La Servante de Dieu ne subit pas d'attaques extérieures du démon, sauf une fois où elle fut toute une nuit en butte à ses assauts; elle me le révéla. Le matin, je la trouvai pâle et défigurée par la souffrance et l'angoisse. Notre Seigneur lui avait demandé de souffrir pour une âme qui lui fut désignée et le démon voulait s'y opposer. Vivement impressionnée j'allumai le cierge béni et peu après le calme lui était rendu, sans toutefois que sa nouvelle souffrance physique lui ait été enlevée.

 

Ce fut le 30 septembre, à 7 heures 20 du soir, que la Servante de Dieu rendit le dernier soupir. Dans l'après‑midi, elle éprouva des douleurs étranges dans tous les membres. Posant alors l'un de ses bras sur l'épaule de mère Agnès de Jésus et me donnant l'autre à soutenir, elle resta ainsi quelques instants. A ce moment, trois heures sonnèrent et nous ne pûmes nous défendre d'une certaine émotion, car elle nous parut l'image de Jésus en croix.

 

Peu après, l'agonie commença, ressemblant elle aussi, par ses angoisses et ses douleurs, à celle de Jésus. Elle disait: « O mon Dieu! ô douce Vierge Marie! venez [793] à mon secours! Le vase est plein jusqu'au bord... non, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait tant souffrir!... jamais! jamais!... O mon Dieu, tant que vous voudrez, mais ayez pitié de moi! » @DEA 30-9@

 

Ces plaintes, toutes empreintes d'une parfaite conformité à la volonté de Dieu, étaient déchirantes. Comme pour Jésus, Dieu paraissait l'avoir abandonnée.... quand, tout à coup, la respiration devint haletante, une sueur froide perlait sur son visage, imprégnant ses vêtements, elle tremblait... On appela la communauté; la pauvre petite martyre la reçut avec un doux sourire; puis, serrant son crucifix dans ses mains défaillantes, elle se livra de nouveau à la souffrance; mais ne parla plus.

 

Pendant sa maladie, lorsque nous nous entretenions ensemble de son dernier regard, elle disait que si le bon Dieu la laissait libre, ce suprême adieu serait pour sa prieure, mère Marie de Gonzague. Or pendant son agonie, j'essuyais la sueur de son front, elle me sourit d'un sourire ineffable qui nous fit toutes tressaillir, et leva sur moi un long et pénétrant regard; puis baissant les yeux, elle chercha notre Mère Prieure, mais son regard avait perdu son éclat.

 

[794 [Suite de la réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

 

Mère Marie de Gonzague, croyant que l'agonie allait se prolonger encore, fit retirer la communauté. Ce fut une épreuve cruelle pour la petite mourante qui voyait retarder le moment de sa délivrance. Mais fidèle à son abandon parfait, elle murmura d'une voix douce et plaintive: « Eh bien!... allons... allons... Oh, je ne voudrais pas moins souffrir! »

Un instant après, la douce victime sentit tout à coup la vie l'abandonner. Elle dit en regardant son crucifix: « Oh!... je l'aime!... mon Dieu, je... vous... aime!!!... » @DEA 30-9@

Ce furent ses dernières paroles. A peine venait‑elle de les prononcer qu'elle s'affaissa sur l'oreiller, la tête penchée à droite; mais, comme appelée par une voix céleste, elle se redressa tout à coup avec fermeté, et fixant un point de l'espace un peu au dessus de la statue de Marie, elle resta ainsi longtemps (quelques minutes), l'oeil irradié par l'extase.

J'ai pensé que nous avions assisté à son jugement: d'une part, elle avait, comme dit le saint Evangile, « été trouvée digne de paraître debout devant le Fils de l'homme » @*Luc XXI, 36@; et de l'autre, elle vo‑[795]yait que les largesses dont elle allait être comblée, surpassaient infiniment ses immenses désirs, car à l'expression d'étonnement en était jointe une autre: elle semblait ne pouvoir supporter la vue de tant d'amour, comme quelqu'un qui subit un assaut plusieurs fois renouvelé, qui veut lutter et qui, dans sa faiblesse, demeure l'heureux vaincu.

 

[Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

 

Après la mort de la Servante de Dieu, un reflet de la béatitude éternelle s'imprima sur son visage; elle avait un sourire céleste, mais ce que j'ai trouvé de plus extraordinaire, c'est que, de ses paupières baissées rayonnait une telle intensité de vie et de bonheur que ce n'était plus du tout la mort; jamais je n'ai revu cela depuis sur aucune autre morte.

Sa dépouille mortelle fut exposée au choeur; le front couronné de roses comme c'est l'usage. Il vint beaucoup de monde la voir et lui faire toucher des objets, mais en cela rien d'extraordinaire: c'est la coutume, et il était naturel qu'étant de la ville, y ayant encore sa famille, ce concours se produisît.

 

[Réponse à la cinquante‑quatrième demande]:

 

Son inhumation eut lieu le 4 octobre 1897. Beaucoup de prêtres y assistaient. Néanmoins le cortège de fidèles qui la conduisit jusqu'au cimetière de la ville fut fort petit: tout était modeste à ce convoi. Elle fut placée dans le nouveau cimetière des carmélites et en [796] occupa la première place. On mit sur sa tombe une croix de bois, avec cette inscription: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, 1873‑1897.» Mère Agnès de Jésus, qui avait peint la croix, y avait d'abord inscrit ces paroles:

« Que je veux, ô mon Dieu, porter au loin ton feu, rappelle‑toi»!

@PN 24@Mais cette inscription se trouva effacée par un ouvrier qui porta cette croix lorsque la peinture était encore fraîche. Mère Agnès de Jésus y vit une indication du ciel et remplaça l'inscription brouillée par cette autre qui y figure depuis: «Je veux passer mon ciel

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

à faire du bien sur la terre », inscription qu'elle n'avait pas osé imprimer tout d'abord par une trop grande discrétion.

Les restes de la Servante de Dieu ont été exhumés sous la présidence de Monseigneur l'évêque de Bayeux le 6 septembre 1910, et déposés non loin de l'ancienne tombe dans un cercueil de plomb.

 

[Réponse à la cinquante‑cinquième demande]:

Je n'ai rien remarqué d'extraordinaire dans les honneurs funèbres rendus à la Servante de Dieu. On ne fit pour elle rien de plus que pour les autres religieuses.

 

[Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Je ne sors pas de mon couvent et je ne sais que par ouï‑dire ce qui se passe au tombeau de la Servante de Dieu. On nous dit qu'il y a constamment du monde et qu'on y prie avec un recueillement remarquable. On [797] vient à ce pèlerinage, non seulement de la ville et des environs, mais de tous les pays du monde.

 

[Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Comme je l'ai dit, tout fut très simple dans la vie de la Servante de Dieu. Cette humilité et cette simplicité ont fait qu'une bonne part de ses mérites a passé inaperçue. Personnellement, je voyais bien qu'elle était une sainte, et je gardais toutes ses lettres comme des trésors. Cependant l'affection que j'avais pour elle a été pour beaucoup dans le soin que j'ai mis à conserver ces souvenirs. A l'époque où je les ai reçus, je ne me doutais certainement pas de la valeur qu'ils devaient acquérir par le renom de la Servante de Dieu après sa mort. Voici quelques remarques faites au courant de la vie de la Servante de Dieu.

 

Etant enfant, la petite Thérèse avait un air céleste; ma mère le remarquait elle‑même. Elle l'a écrit dans des lettres qui datent des toutes premières années de Thérèse. Un peu plus tard, à Lisieux, plusieurs personnes exprimèrent leur étonnement à ce sujet.

Au Carmel, dès les premiers jours de mon entrée, soeur Saint‑Pierre me fit demander à son infirmerie, disant qu'elle avait une chose très importante à me confier. Elle me fit asseoir sur un petit banc en face d'elle et me raconta en détail, toute la charité que soeur Thérèse avait exercée à son égard. Puis, avec un ton solennel, elle me dit mystérieusement: « Je garde tout ce que j'en pense... mais cette enfant ira loin... Si je vous ai conté tout cela, c'est parce que vous êtes jeune et que vous pourrez le [798] dire à d'autres dans la suite, car de tels actes de vertu ne doivent pas demeurer sous le boisseau.»

 

Une autre ancienne (soeur Marie Emmanuel) me disait: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a une telle maturité et tant de vertu que je la voudrais prieure si elle avait plus de 22 ans.»

Deux autres anciennes recouraient à ses conseils. Mère Hermance du Coeur de Jésus avait pour elle une grande estime et pendant la maladie de soeur Thérèse, comme je l'approchais à tout moment en ma qualité d'infirmière, elle me passait de petits billets à lui remettre et me faisait faire sans cesse des commissions orales où je pouvais juger de la haute opinion qu'elle avait de sa vertu.

J'ai souvent entendu dire que monsieur l'abbé Youf, notre aumônier d'alors, appréciait beaucoup la Servante de Dieu et avait une grande confiance en elle. De même notre supérieur, monsieur Delatroëtte, paraissait l'estimer beaucoup.

Notre sacristain, en même temps jardinier du couvent, disait que, bien qu'elle fut voilée, il la reconnaissait à son maintien grave et religieux.

Monsieur l'abbé Faucon, suppléant l'aumônier malade, étant entré pour la confesser peu de temps avant sa mort, s'en retourna très ému, disant qu'«elle était confirmée en grâces.»

 

Le docteur de Cornière était fort édifié de sa patience et de son sourire céleste au milieu des souffrances très aiguës de sa maladie; de même nos soeurs [799] tourières qui entraient le dimanche pour la garder pendant la messe. Je ne parle pas de moi et de mes soeurs qui l'avons toujours jugée une sainte, bien que nous fussions loin de prévoir l'éclat que prendrait plus tard sa réputation de sainteté.

Après la mort de la Servante de Dieu, au lieu d'envoyer aux monastères de l'ordre une simple lettre, comme c'est l'usage, on fit imprimer son autobiographie (L'Histoire d'une âme) révisée par les révérends pères prémontrés de Mondaye. Ce fut une traînée de poudre. L'édition fut épuisée tout aussitôt, et les demandes instantes de rééditer affluaient: les éditions se suivirent à peu d'intervalle. Ce qui attirait les âmes à cette lecture, c'était la doctrine de soeur Thérèse et sa façon d'aller à Dieu. Ce qui ressort de toutes les lettres reçues à ce sujet, c'est qu'elle apparaissait comme une sainte providentielle pour nos temps malheureux où la foi et l'amour disparaissent de la terre. Depuis cette première impulsion l'opinion n'a pas changé sur la valeur de ce livre. Toutes les âmes de bonne volonté en sont touchées, aussi bien les savants que les ignorants, des mères de famille et des religieuses, des incroyants et des prêtres. Elles y trouvent toutes la manne cachée appropriée à leurs aspirations; c'est toujours cet esprit d'enfance de la Servante de Dieu qui les attire, et l'on voudrait par sa glorification voir au plus tôt sanctionnée par l'Église « sa voie d'abandon et de sainte petitesse.»

 

Cette parfaite conformité de ses leçons et de ses exemples avec les besoins des âmes est cause de l'extra‑[800]ordinaire diffusion de son Histoire, comme [i.e.connue ?] maintenant dans le monde entier.

Je ne parle pas des nombreux évêques venant au Carmel visiter avec respect la cellule de l'humble carmélite, non plus que des pèlerinages qui se renouvellent constamment sur son tombeau.

Je ne suis pas chargée au Carmel de recevoir et de vérifier la correspondance; je ne sais ce qui se passe que par ce qui s'en dit en récréation. Notre mère nous communique alors les nouvelles particulièrement intéressantes concernant la Servante de Dieu. Les volumes intitulés « Pluie de roses » ont fait connaître les faits les plus remarquables.

Voici une petite statistique des objets envoyés au Carmel en témoignage de vénération et de reconnaissance envers

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

soeur Thérèse. Etant chargée de les recueillir, j'ai pu les dénombrer.

Lors du premier Procès, en septembre 1910, je disais avoir reçu 26 plaques de marbre; j'en compte aujourd'hui 321. Elles sont toutes envoyées spontanément sans aucune démarche de notre part. Comme elles ont la forme d'ex‑voto, nous les tenons enfermées à l'intérieur du monastère.

De même je fais brûler des lampes et des cierges devant l'image de la Sainte Vierge qui se trouve près de la cellule de soeur Thérèse. Jamais nous n'avons encouragé ces envois, bien au contraire, car cela nous dérange beaucoup; malgré cela, nous sommes débordées; voici la progression de ces demandes:

[801] En 1910, la moyenne des cierges demandés était de 19 par mois; en 1915, ~ la moyenne est de 344 par mois; au  courant du dernier mois d'août, nous en  avons reçu 620.

Pour les lampes, nous arrivons à une moyenne de neuf lampes par 24 heures.

On me donne aussi à ramasser beaucoup d'ex‑voto de toute sorte: j'ai reçu 13 décorations dont cinq de divers ordres, 2 croix de guerre, 6 croix de la légion d'honneur. Une nous a été envoyée directement du front de bataille, avec cette seule adresse: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, couvent du Carmel, 8 juin 1915.» Nous recevons aussi beaucoup de bijoux, pierres précieuses, dentelles, etc., des épées, des baïonnettes, des anneaux de fiançailles et toute espèce d'objets nous sont apportés pour être déposés un instant dans la cellule de la Servante de Dieu.

Nous avons reçu cinq paires de béquilles, sans compter celles très nombreuses qui sont déposées sur la tombe. Les suppliques écrites adressées personnellement à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus sont en si grand nombre qu'elles ne peuvent être déposées que peu de temps dans sa cellule. J'en ai rempli un grand sac de 1m,30 de hauteur; tout cela sans compter les innombrables lettres et photographies déposées sur sa tombe.

 

[Session 39: ‑ 2 septembre 1915, à 9h.]

[805][Réponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je ne connais vraiment que des louanges formulées à l'adresse de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la cinquante‑neuvième demande]:  Je ne vais parler que des miracles dont j'ai eu en quelque façon connaissance directe; beaucoup d'autres sont  relatés dans les « Pluies de roses.»   Après la mort de la Servante de Dieu,  l'attitude des soeurs qui lui avaient été hostiles se changea en vénération. Il n'y en avait pas de plus empressées à garder ses souvenirs et ses portraits que soeur Saint‑Vincent de Paul, cette soeur converse qui l'avait fait souffrir: elle dit  lui être redevable de sa guérison d'une anémie cérébrale, et vint nous trouver  toutes l'une après l'autre pour nous conter l'acte d'humilité qu'avait fait la  Servante de Dieu au sujet des fleurs ornant le cercueil de mère Geneviève. Une autre soeur composa une prière pour l'invoquer chaque jour. Mère Marie de Gonzague s'amenda sensiblement; elle reçut une grâce signalée devant un portrait représentant Thérèse enfant; elle ne pouvait plus regarder cette image sans pleurer. Je fus témoin de cette émotion et elle me dit à travers ses larmes: «Moi seule peux savoir ce que je lui dois! Oh! ce qu'elle m'a dit... tout ce qu'elle m'a reproché!... mais si doucement!....» D'autres soeurs reçurent différentes faveurs dont plusieurs [806] émanations de parfums célestes.

 

Pour moi j'en reçus quelques ‑ unes, mais surtout des grâces intérieures. Parmi les extérieures la plus importante est lorsque je vis dans le ciel un cercle lumineux décrit par une flamme qui semblait vivante. Ce signe lumineux partit du côté droit de la lune qui était dans son plein, décrivit un cercle au‑dessous, puis rentra du côté gauche, me laissant une grâce intérieure très vive et très profonde qui me donna l'intelligence subite de beaucoup de choses qu'elle m'avait dites autrefois. C'était 15 jours après sa mort; je restai persuadée que c'était l'âme de ma petite soeur qui s'était manifestée à la mienne. En quelques circonstances sa présence se manifesta à moi par des parfums; les cas en sont rares et soulignent toujours une grâce intérieure ou une circonstance particulière. Ainsi, le 5 février 1912, anniversaire de ma prise d'habit, jour où le Procès diocésain était déposé à Rome, je fus réveillée la nuit par une odeur très forte de seringa, et j'entendis voleter auprès de moi comme une colombe qui se posa sur mon oreiller, mais je ne la vis pas. Le 17 mars de cette année 1915, jour de l'ouverture du Procès apostolique et anniversaire de ma prise de voile, en entrant le matin pour ouvrir la fenêtre de sa cellule, je la trouvai embaumée de roses. Ces cas très rares, comme je l'ai dit, se produisent au moment où j'y pense le moins, et depuis cinq ans ils ne se sont pas produits plus de cinq ou six fois.

 

On nous apporta au monastère de la terre prise sous le premier cercueil après l'exhumation et renfermée dans des sacs à scories. Ces sacs furent montés au gre‑[807]nier où on les laissa sécher tels quels. Ils étaient là depuis déjà longtemps, moisis d'abord par l'excès d'humidité, puis crevassés par l'excès de chaleur, quand un jour, en passant auprès (c'était le mercredi 22 mars 1911) je sentis s'en exhaler une délicieuse odeur de racines d'iris. Je pensai que cette terre n'était pas assez honorée et que soeur Thérèse me demandait par là de m'en occuper, mais je n'en fis rien néanmoins. Un mois plus tard, le samedi 22 avril et le lundi 24, mêmes émanations. Une autre soeur les ayant de même senties, on s'occupa de la terre qui fut retirée des sacs, pilée par deux hommes pendant plusieurs jours et ramassée enfin avec honneur. Une planche du cercueil fut aussi, immédiatement après l'exhumation, identifiée par l'odeur d'encens qu'elle répandit et que perçurent plusieurs soeurs. Pour moi, je ne jouis point de cette faveur.

La Servante de Dieu avait dit qu'elle veillerait sur notre noviciat qui était sa petite pépinière d'âmes consacrées à l'Amour miséricordieux. Elle y envoya des recrues nombreuses; mais aussi elle appela au ciel plusieurs des plus méri

 

TÉMOIN 8: Geneviève de Sainte‑Thérèse O.C.D.

 

tantes. La première de ces petites victimes fut sa cousine, soeur Marie de l'Eucharistie, qui fit une mort de prédestinée le 14 avril 1905, à l'âge de 34 ans; puis ce fut la révérende mère Marie‑Ange de l'Enfant‑Jésus, qui fut prieure du monastère et mourut à 28 ans, après avoir fait les premières démarches pour obtenir l'instruction diocésaine de la Cause de soeur Thérèse; ce fut enfin la très honorée mère [808] Isabelle du Sacré‑Coeur, sous‑prieure, morte à 32 ans, dont les oeuvres jettent un nouvel éclat sur celle qui en fut l'inspiratrice: âmes admirables qui ne s'arrêtèrent ici‑bas que juste le temps d'y tracer un sillon lumineux à la suite de leur angélique modèle.

Dernièrement, comme je me trouvais avec notre mère, elle me fit entrer au parloir pour entendre un soldat raconter une apparition de soeur Thérèse dont il avait été favorisé sur le champ de bataille et qui l'avait converti. Son récit était touchant et il le faisait avec un accent de grande véracité. Ce soldat se nomme Auguste Cousinard. J'entendis de même, le 15 juillet 1915, le récit du soldat Roger Lefèvre du 224èm  d'infanterie, âgé de 29 ans. Lui aussi fut favorisé, sur le champ de bataille, d'une apparition de la Servante de Dieu, qui le releva alors qu'il était baigné dans son sang. « Je souhaiterais — dit‑il — que tous ceux qui ne croient pas, aient une apparition comme ça: ça vous change les esprits!.» Et comme on lui demandait si elle était belle: « Oh! oui — reprit‑il — bien plus belle que sur ses images.» Je fus encore mêlée, quoique indirectement, à une autre faveur reçue par un militaire. C'était le 30 septembre 1914, au début de la guerre. Je m'étais mis dans l'idée qu'en ce jour anniversaire de sa mort la Servante de Dieu ferait quelque signe pour guider les troupes. A sept heures du soir, je montai au grenier; il me semblait qu'à ce moment, qui était l'heure même de la mort de soeur Thérèse, j'allais voir à l'horizon un signe que j'étais exaucée. Je fis pitié à notre mère qui disait: « Pauvre petite, comment peut‑[809]elle espérer cela!.» Bien entendu je ne vis rien; mais je n'en avais pas moins de confiance. Et voilà qu'en juin 1915, huit mois après cette prière, nous recevons incidemment de monsieur l'abbé Charles, curé de Bagnolet (Seine), la nouvelle qu'un des soldats de sa paroisse, André Pelletier, du 43e d'infanterie coloniale, avait vu, précisément le 30 septembre précédent et à 7 heures du soir, alors qu'ils allaient à l'assaut d'un bois, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qui les invitait à marcher en avant. Ce soldat fut apparemment seul à la voir; il regarda à plusieurs reprises, croyant être le jouet d'une hallucination: mais c'était bien elle, il la reconnaissait et fut plein de confiance à son aspect. La position fut enlevée en effet contre toutes les prévisions, et le soldat qui était très éloigné du bon Dieu, se convertit.

 

[Réponse de la soixantième à la soixante‑cinquième demande inclusivement]:

En dehors des faits auxquels j'ai été directement intéressée et que j'ai rapportés dans la question précédente, je n'ai pas assez étudié les relations envoyées au Carmel pour décrire avec précision les nombreux faits miraculeux qu'on nous a fait connaître. Je laisse ce soin à celles qui ont en main ces documents.

 

[Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Je ne vois rien à ajouter ni à changer à mes réponses. [810]

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR GENEVIÈVE DE SAINTE THÉRÈSE, r.c.i., témoin, j'ai déposé  comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et le confirme.

Témoin 9 - Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

On trouvera la présentation du témoin, Julie‑Marie‑Elisa Leroyer (1875‑1929), vol. I, p. 396. Rappelons que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus éprouvait pour elle une forte antipathie naturelle et que, malgré cela, elle réussit à lui faire croire tout le contraire, par suite de son amabilité souriante. Se reporter au Manuscrit C, fol. 1 3v‑ 1 4r. La soeur, bien évidemment, n'y est pas nommée, mais c'est d'elle qu'il s'agit.

La déposition qui suivra est presque deux fois plus étendue que celle du Procès informatif ordinaire et elle a été sûrement très étudiée. Bien des traits sont fort suggestifs. Citons‑en deux à titre d'exemple: « Ce qui la soutenait dans sa vie intérieure, c'était la présence de Dieu qui ne la quittait jamais, comme elle l'avouait elle‑même simplement. Ce recueillement habituel se reflétait sur sa physionomie et impressionnait vivement les soeurs, même pendant les récréations »   (p.861)). Il est à remarquer que le témoin relève particulièrement l'esprit de recueillement de soeur Thérèse durant le priorat de Mère Marie de Gonzague, période de souffrance (cf. p. 830).

 

Une bonne partie de la déposition regarde la renommée de sainteté de Thérèse après sa mort et les prodiges qu'on lui attribuait.

Le témoin a déposé les 2‑6 septembre 1915 au cours des sessions 40ème-42ème (pp. 813‑856 de notre Copie publique).

 

[Session 40: ‑ 2 septembre 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[813][Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Julie‑Marie‑Elisa Leroyer, en religion soeur Thérèse de Saint‑Augustin, carmélite professe du monastère de Lisieux. Je suis née le 5 septembre 1856, à La Cressonnière, diocèse de Bayeux,  de Louis Leroyer, négociant, et de Elisa Valentin.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusivement].

[Réponse à la sixième demande]:

[814] Je dirai naïvement ce que je sais, personne ne m'a imposé mon témoignage.

 

[ Réponse à la septième demande]:

 

Je n'ai pas connu la Servante de Dieu avant son entrée au Carmel. Mais depuis son entrée jusqu'à sa mort, non seulement j'ai été sa compagne de religion, mais j'avais avec elle des relations assez intimes parce que nos âmes se comprenaient. Je n'ai pas cherché à la connaître par la lecture de documents, je dirai seulement ce que j'ai observé moi‑même.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai toujours eu une grande affection pour la Servante de Dieu, à cause des qualités et des vertus que j'avais observées en elle durant sa vie. Depuis sa mort, ma dévotion s'est accrue en voyant les grâces que l'on obtient par son intercession. Je désire beaucoup sa béatification, pour la gloire de Dieu d'abord, et ensuite pour le bien des âmes, parce que je crois que ce sera un moyen de faire aimer le bon Dieu.

 

Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je ne sais rien directement sur ce qui a précédé l'entrée de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus au Carmel.

 

[Réponse à la douzième demande]:

Thérèse Martin entra au Carmel de Lisieux en [815] avril 1888. Elle avait alors quinze ans 1/2; j'avais moi, à cette époque, onze ans de profession. Elle prit l'habit le 10 janvier 1889; elle fit profession le 8 septembre 1890 et prit le voile le 24 septembre de la même année. Elle s'occupa de la formation des novices sans pourtant avoir le titre de  maîtresse des novices que la mère prieure Marie de Gonzague s'était réservé. Elle  exerça aussi diverses fonctions successivement comme de lingère, portière, réfectorière, sacristine. On reste au noviciat normalement encore trois ans après la profession; mais, sur sa demande, la Servante de Dieu y demeura toute sa vie.

Je puis témoigner que dans tous ses  emplois la Servante de Dieu s'est toujours  comportée d'une manière particulièrement  édifiante. [Réponse à la treizième et à la quatorzième demande]:

 

Jamais je n'ai pu constater qu'elle ait manqué en quoi que ce soit à aucune de ses obligations de chrétienne, de religieuse ou à aucun de ses devoirs d'état; et jusqu'à la fin de sa vie je l'ai considérée comme un modèle de toutes les vertus.

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

 

[Réponse à la quinzième et à la seizième demande]:

Rien ne pouvait distraire la Servante de Dieu de son recueillement pendant la sainte messe, l'office divin, l'oraison; entendait‑elle du bruit, elle n'y faisait pas attention, ou si elle ne pouvait éviter d'en être troublée, elle savait en tirer un grand parti pour son âme. Son union avec Notre Seigneur était habituelle, même au milieu des occu‑[816]pations les plus distrayantes.

 

[Réponse à la dix‑septième demande]:

L'amour de la Servante de Dieu pour Notre Seigneur se manifestait par une grande dévotion aux mystères de la Sainte Enfance et de la Passion. Les outrages, dont la Sainte Face fut particulièrement l'objet, la touchaient profondément et excitaient de préférence sa compassion. Elle aimait à effeuiller des roses au calvaire du jardin ou sur les pieds de son crucifix, parce qu'elle y voyait l'image de ce qu'elle voulait être elle‑même: une âme livrée au bon plaisir divin, afin de satisfaire ses moindres désirs. Elle eut aussi un recours très fréquent au Sacré‑Coeur.

L'office de sacristine qui donnait à la Servante de Dieu le privilège de toucher aux vases sacrés, aux linges qui avaient servi à la célébration du Saint Sacrifice fut pour elle l'occasion de vivre plus près de Notre Seigneur. Elle s'acquittait avec un grand respect de cette fonction qu'elle sentait devoir être accomplie par les anges. C'était un stimulant pour travailler avec plus d'ardeur à devenir chaque jour moins indigne de la part précieuse qui lui était échue.

 

[Réponse à la dix‑huitième ainsi qu'à la dix‑neuvième demande]:

La Servante de Dieu aspirait à s'unir le plus étroitement possible à Notre Seigneur par la sainte communion. La maladie ne ralentissait pas cet élan, et nous la vîmes, après des nuits d'insomnie et de souffrances, venir à une messe assez souvent matinale, par la saison la plus rigoureuse, afin de n'être pas privée de ce pain du ciel [817] dont elle était avide. Elle faisait ses préparations en union avec la Sainte Vierge, lui demandant de la revêtir de ses dispositions et de la présenter elle‑même à son divin Fils.

Elle désirait ardemment recevoir chaque jour Notre Seigneur; mais, à cette époque, les supérieurs ne le permettaient pas. Elle souffrit beaucoup d'en être privée; aussi quelle ne fut pas sa joie lorsque le décret de Sa Sainteté Léon XIII vint leur enlever ce droit. Cependant l'épreuve n'était pas finie. La Mère Prieure, tout en respectant cette décision, ne voulut pas s'y conformer entièrement et laisser au confesseur toute liberté. Elle la laissa dans une certaine mesure, mais en suscitant de si grandes difficultés, que celui‑ci, par prudence, ne crut pas devoir user de son autorité, et la Servante de Dieu dut se résigner à continuer sa vie de privations. Les derniers mois de sa maladie Notre Seigneur permit qu'elle se trouvât dans l'impossibilité de Le recevoir, ce qui accrut encore sa souffrance; mais toujours soumise à la volonté divine, elle s'inclina doucement et demeura dans la paix. Elle eut à coeur de nous épargner ce qui avait été pour elle un martyre, et sur le point de nous quitter, elle nous promit que lorsqu'elle serait au ciel, elle ferait tomber sur la communauté une pluie de roses. Cette pluie bienfaisante fut sans aucun doute la communion quotidienne dont nous fûmes favorisées aussitôt après sa mort, et dont nous avons joui depuis sans interruption.

 

Lorsque le Saint Sacrement était exposé, son regard profond et enflammé révélait ses sentiments intimes. Un ange n'aurait pas contemplé avec plus d'amour [818] celui qu'elle contemplait sous ces voiles rendus transparents par sa foi. Aussi, quelle prière ardente dans sa simplicité: ce n'était qu'un élan, mais il embrassait tout, les intérêts de Dieu et ceux des âmes.

 

[Réponse à la vingtième demande]:

La Servante de Dieu faisait ses délices de la sainte Ecriture; elle n'était jamais embarrassée dans le choix des passages qui convenaient le mieux aux âmes; on voyait qu'elle en faisait chaque jour l'aliment de sa vie intérieure. Elle laissait volontiers la plupart des autres livres qui, ne lui disant rien au coeur, ne pouvaient accroître son amour  ni lui donner les lumières qu'elle désirait.

L'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ faisait pourtant exception: elle aimait à repasser les pensées profondes contenues dans ses pages. Elle goûtait beaucoup les ouvrages de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix. Elle écoutait avec un grand respect les enseignements de la sainte Eglise, les instructions données par les prêtres, sans s'arrêter à ce qu'il pouvait y avoir de défectueux dans leur prédication.

 

[Réponse à la vingt‑et‑unième demande]:

Elle témoignait fréquemment sa reconnaissance à la très Sainte Vierge, dont elle se sentait chérie, et qu'elle entourait d'un amour tendre et filial, à saint Joseph, pour lequel elle ressentait les mêmes sentiments, et qui répondait à sa confiance par des faveurs signalées. Les anges et les saints, qu'elle nommait ses frères, a‑[819]vaient part aussi à ses actions de grâces. Ne leur avait‑elle pas demandé de la prendre très spécialement sous leur protection, et souvent elle avait  expérimenté qu'elle n'avait pas en vain attendu leur secours.

 

[Session 41: ‑ 3 septembre 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[822][Réponse de la vingt‑deuxième à la vingt‑sixième demande inclusivement]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait en Notre Seigneur une confiance inébranlable et enfantine. Elle ne doutait jamais du succès de sa prière: demander  une grâce et avoir l'assurance de l'obtenir lui paraissait tout naturel, puisqu'elle s'adressait à un père infiniment bon et tout puissant. Elle voulait devenir une sainte, et comptant sur Notre Seigneur pour lui faire atteindre ce but, le moindre doute de ne pas y parvenir ne se présentait jamais à son esprit. Elle appréciait à un haut degré les vertus spéciales à l'enfance, et, s'efforçant de les reproduire, elle espérait qu'à la condition de se faire petite, le divin Maître la prendrait dans

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

 

ses bras et la ferait monter jusqu'aux  sommets les plus élevés de l'amour.

Les difficultés, les circonstances les plus  douloureuses ne pouvaient altérer sa  confiance. Son visage était toujours calme  et ne témoignait jamais aucune  préoccupation, même au milieu des plus  grandes épreuves de sa vie. Sans doute son  attachement pour le cloître lui faisait [823]  redouter les conséquences de la  persécution religieuse; « mais — me  disait‑elle—je suis un bébé, je ne m'inquiète  pas, j'irai où le bon Dieu voudra.»  Elle  vivait sans souci, sans se préoccuper  d'elle‑même et se remettant complètement  entre les mains de la divine Providence. J'ai  pu admirer cette disposition pendant sa  maladie. « Que je serais malheureuse—  avouait‑elle— si je n'étais pas abandonnée  entre les mains de Dieu. Aujourd'hui le  docteur dit que je suis perdue, demain que  je suis mieux; que cette alternative serait  fatigante! Mais tout cela n'effleure pas mon  âme et ne trouble pas sa paix! ». Elle  souffrait avec joie ce que le bon Dieu lui donnait à endurer au moment présent, sans  s'inquiéter de celui qui devait suivre,  persuadée que la tendresse de son Père  céleste ne lui en donnerait pas plus qu'elle  ne saurait en supporter. Elle s'offrait à tous  les vouloirs divins, même à éprouver les  frayeurs qui accompagnent parfois la mort;  « mais—disait‑elle ingénument— elles ne  seront pas suffisantes pour me purifier :  c'est le feu de l'amour qu'il me faut.» @HA 12@

 

Elle était inaccessible au découragement. Pendant toute sa vie religieuse, elle m'édifia  beaucoup par son assiduité à orner la statue de l'Enfant‑Jésus dont elle était chargée,  sans jamais y apporter un moindre soin et  sans jamais témoigner quelque fatigue. Elle  était très persévérante: quand elle avait  commencé une chose, elle la poursuivait  jusqu'au bout sans que rien puisse l'en  empêcher. Pendant sa maladie, lorsque les  souffrances étaient plus vives, elle  s'adressait aux saints, souvent sans en  recevoir de secours sensible; elle [824] ne  cessait pas pour cela de les invoquer disant  « qu'ils voulaient voir jusqu'où elle  pousserait sa confiance »@ HA 12@

Son regard était toujours tourné vers le  ciel; elle désirait ardemment voir se briser  les liens qui la retenaient ici‑bas, mais  c'était uniquement « pour aimer Dieu  davantage et non pour son intérêt ».  Malgré ses aspirations, elle serait volontiers  restée dans l'exil si le bon Dieu en eût été  plus glorifié; mais elle pensait que là‑haut  elle serait plus puissante «pour aider les  âmes et faire aimer l'amour »  @HA 12@

Elle s'élevait au‑dessus des  considérations de la terre et voyait tout  dans la lumière de Dieu. Aussi  comprenait‑elle difficilement qu'on éprouvât  trop de peine en voyant une soeur mourir, «  puisque —disait‑elle—ce n'est qu'une  séparation momentanée et que nous devons  toutes aller au ciel et nous y retrouver »

 

[Ré­ponse à la vingt‑septième demande]:

L'amour de Dieu était la note domi­nante de cette âme séraphique. Elle évi­tait avec un grand soin ce qui pouvait mettre obstacle à son développement, non seulement les fautes volontaires, pour lesquelles elle avait une horreur pro­fonde, mais les plus légères imperfec­tions

 

[Réponse à la vingt‑huitième demande]:

Elle ne recherchait jamais les consola­tions et les douceurs dans la vie spiri­tuelle; elle voulait donner à Dieu, au prix des plus grands sacrifices, un amour pur et désintéressé. Dans ses rapports avec Notre Seigneur, elle se plai‑[825]sait à ne rien voir et ne rien sentir excepté sa fai­blesse et son impuissance à tout bien. Elle voulait réjouir le divin Maître aux dépens de son repos, dans la pure souf­france. Elle se confiait à l'amour pour suppléer aux manquements qui pou­vaient se glisser dans ses actes.

Cette âme fortement trempée ne con­naissait pas de défaillance dans son dé­vouement aux intérêts de Jésus et des âmes.

 

XXIX et XXX [Réponse à la vingt‑neuvième et à la trentième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus allait à Dieu comme une enfant; elle ne com­prenait rien aux voies compliquées que suivent certaines âmes qui, selon son expression, «tournent dans un labyrin­the dont elles ne peuvent sortir et qui n'aboutit à rien.» @Source pre.@Elle suivait la voie droite de la simplicité, la considérant comme plus courte et moins exposée aux écueils. « C'est en vain—disait‑elle— que l'on jette le filet devant les yeux de qui ont des ailes » @*Prov.1-17@ et@MSC15,1@.

Ce qui la soutenait dans sa vie inté­rieure, c'était la présence de Dieu qui ne la quittait jamais, comme elle l'avouait elle‑même simplement. Ce recueillement habituel se reflétait sur sa physionomie et impressionnait vivement les soeurs, même pendant les récréations. On voyait que le ciel était sa demeure et qu'elle se prêtait seulement aux conversations; elle le faisait avec tant d'amabilité qu'il était facile de comprendre que l'amour divin était le mobile qui la faisait agir; elle voulait rendre ses soeurs heureuses, et par là faire plaisir à Notre [826] Sei­gneur. Me trouvant avec elle au parloir, j'éprouvais une impression surnaturelle très profonde; je sentais que sa pensée était au ciel.

 

Lorsqu'elle était auprès d'une âme qui la comprenait, elle suivait avec joie la pente naturelle qui la portait à parler de Dieu. Elle le faisait si simplement, si discrètement qu'on ne pouvait ce­pendant pénétrer toutes les beautés de sa vie d'union: on les soupçonnait seu­lement par l'ascendant qu'elle exerçait autour d'elle.

 

XXXI [Ré­ponse à la trente‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu m'a souvent con­fié le désir qu'elle aurait eu du martyre. Quels regrets ne m'exprimait‑elle pas de ne pouvoir cueillir cette palme! Elle se

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

 

consolait en pensant que le martyre de l'amour suppléerait à celui du sang. Aussi voulait‑elle que sa vie fût sans cesse immolée, ne pouvant espérer la couronne si les renoncements quotidiens ne brisaient à chaque instant sa nature et ne la détachaient de la terre. Ce regret du martyre la suivit pourtant jusqu'à la mort. Vers la fin de sa vie, elle exhalait encore cette plainte, faisant allusion aux indices de prochaine persécution religieuse: « Vous êtes plus heureuses que moi, je vais au ciel, mais vous aurez peut‑être bien la grâce du martyre »

 

XXXII [Réponse à la trente‑deuxième demande]:

De l'amour de Dieu porté jusqu'à l'héroïsme découlait naturellement l'amour du prochain. Dans la vie [827] de communauté la Servante de Dieu pratiquait la plus exquise charité, s'oubliant constamment pour le bonheur de ses soeurs, supportant sans se plaindre et sans le laisser paraître les souffrances que lui faisaient éprouver la malveillance ou la jalousie de quelques‑unes qui ne surent pas reconnaître sa vertu, restant toujours avec elles patiente, douce, aimable, les accueillant avec un gracieux sourire, évitant ce qui pouvait leur faire de la peine, essayant de leur être agréable, et les excusant sans cesse.

 

XXXIII [Réponse à la trente‑troisième demande]:

La Servante de Dieu ne perdit jamais de vue le but principal de son entrée au Carmel, la sanctification des prêtres Elle ne comptait pas avec sa peine lorsqu'il s'agissait de leur venir en aide, soit pour leur bien personnel ou pour le bien des âmes qu'ils avaient mission de convertir ou de guider dans le chemin de la perfection. Elle suivait en cela son attrait spécial qui la portait à prier particulièrement pour les âmes pures et pour les âmes pécheresses. Elle désirait ardemment voir le père Hyacinthe Loison abjurer ses erreurs, et elle me demandait de m'unir aux prières qu'elle faisait pour obtenir sa conversion. Elle eût voulu partager les travaux des missionnaires et voler vers les contrées lointaines pour convertir les infidèles. Elle y suppléait par les nombreux sacrifices qu'elle offrait pour leur venir en aide.

 

[Réponse à la trente‑quatrième et à la trente‑cinquième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu rencontrait une soeur pour [828] laquelle sa nature éprouvait un peu d'éloignement, elle priait pour elle et offrait au bon Dieu les vertus qu'elle remarquait en elle. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était empressée à rendre service, parce qu'elle se rappelait cette parole de Notre Seigneur: « Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le ferez.» Quand elle ne le pouvait pas, elle s'en excusait si aimablement qu'on ne pouvait s'empêcher de lui témoigner quand même sa reconnaissance. Elle se prodiguait ainsi sous le regard de Dieu sans jamais exiger de retour. Certains caractères profitaient à l'excès de son obligeance, mais elle ne les évitait pas parce qu'elle avait pour maxime « qu'il ne faut jamais s'éloigner de celles qui demandent facilement des services.» @MSC 15,2-17,1@

[Suite de la réponse aux mêmes demandes]:

Elle montra l'héroïsme de sa charité à l'égard [829] d'une soeur converse qu'elle assistait dans son infirmité, et qui ne lui témoignait assez souvent sa reconnaissance que par des brusqueries, sans que la Servante de Dieu se lassât de lui continuer ses bons offices.

Elle était ingénieuse à trouver les moyens de témoigner sa compassion aux soeurs qu'elle savait souffrantes ou affligées. Avec une délicatesse ravissante, elle disait un mot, ou se contentait de sourire si elle ne pouvait faire davantage. Mais cette sympathie allait droit au coeur; on la savait vraie; autour d'elle régnait vraiment une atmosphère de paix. On se sentait auprès d'un ange.

 

Pourtant à cette époque, que de choses fâcheuses vinrent troubler notre vie religieuse! C'est à se demander comment on pouvait les supporter et se maintenir dans la pratique de la vertu. Dans les moments critiques, la Servante de Dieu ne perdait rien de son recueillement; elle tâchait d'excuser si la chose était possible, sinon elle se contentait de supporter et de prier. Elle témoignait à la Mère Prieure, qui était la cause de ce désordre, le respect qu'elle devait à son autorité; elle défendait à ses novices toute critique sur sa conduite et leur recommandait la soumission la plus,absolue et la plus grande charité. Plus tard, lorsque cette mère prieure redevint seulement Marie de Gonzague, la Servante de Dieu eut toujours pour elle des attentions pleines de délicatesse.

 

XXXVI [Réponse à la trente‑sixième demande]:

Si les âmes exposées à perdre l'éternité bienheureuse étaient l'objet de la sollicitude de soeur Thérèse de l'Enfant [830] Jésus, celles qui se trouvaient arrêtées dans les flammes expiatrices n'excitaient pas moins sa compassion. Elle avait hâte de les mettre en possession du souverain Bien, puisant à cet effet dans les trésors de la sainte Eglise et demandant qu'après sa mort on fît beaucoup de chemins de croix à son intention, afin de lui donner un moyen de les secourir.

 

XXXVII [Réponse à la trente‑septième demande]:

 

Dans les circonstances pénibles du gouvernement de mère Marie de Gonzague, la Servante de Dieu fit preuve d'une grande prudence pour éviter ce qui aurait pu aggraver la situation déjà si difficile. Elle essayait de concilier les choses, d'apaiser les esprits bouleversés afin que la paix revienne et que les âmes puissent reprendre leur vie intérieure si souvent troublée. Pour elle, jamais elle ne se départit du souci de sa perfection; elle sut au contraire profiter de ces occasions pour avancer plus rapidement vers le but qu'elle voulait atteindre. Cependant la continuité de ses efforts dans la pratique de la vertu

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

 

la faisait remarquer de celles qui l'ap­prochaient de plus près. Les prêtres qui furent appelés à diriger la communauté, eurent pour la Servante de Dieu une grande estime et lui témoignèrent souvent beaucoup de confiance.

 

XXXVIII [Réponse à la trente‑huitième demande]:

La Servante de Dieu se montra très prudente dans la direction de ses no­vices. Elle savait attendre les âmes, [831] les exciter à la vertu sans les presser plus qu'elles n'étaient capables de le supporter. Lorsqu'elle se trouvait en face de caractères difficiles, elle ne se rebu­tait pas; elle leur montrait leurs torts avec fermeté et souvent elle en triom­phait. Que de luttes parfois où son cou­rage était mis à l'épreuve! mais elle ne connaissait pas la faiblesse, et tout en ménageant les âmes pour ne pas les briser, atteignait le but: les coupables revenaient désireuses de mieux faire et demandaient pardon de leur conduite.

 

[Réponse à la trente‑neuvième demande]:

 

I1 était doux à soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus de rendre à Dieu le tribut d'hommages et d'adoration qui lui est dû; mais elle s'appliquait très spécia­lement à lui témoigner sa reconnais­sance pour les bienfaits sans nombre dont elle se voyait redevable à sa divine bonté. Elle savait par expérience que Dieu récompense magnifiquement cet élan spontané d'un coeur rempli de gratitude. Cependant ce n'était pas toujours l'es­poir de cette récompense qui la faisait se tourner ainsi vers l'Auteur de tout bien. Elle éprouvait un sentiment de tendresse reconnaissante qu'elle m'ex­primait ainsi: « Oh! que le bon Dieu me fait pitié! I1 prodigue ses plus grands trésors et nous les donne pour rien! » @Source pre.@

 

[Ré­ponse à la quarantième demande]:

La Servante de Dieu observa exac­tement les règles de la justice dans la manière dont elle se con‑[832]duisit à l'égard de ses supérieurs en leur rendant les témoignages de respect et de sou­mission que réclame leur autorité. I1 est remarquable qu'elle ne changea pas de conduite lorsqu'elle se trouva vis-à-vis d'une Supérieure dont les défauts étaient apparents et les procédés parfois rebutants. La Servante de Dieu ne donna jamais aucune marque de partialité, mê­me à l'égard de ses soeurs selon la nature. Bien que ses sentiments ne fussent pas changés à leur égard et que les liens qui les unissaient se fussent plutôt resser­rés, personne ne pouvait s'en apercevoir. On ne soupçonnait pas la violence qu'elle était obligée de se faire pour se main­tenir toujours dans les limites de la plus exacte réserve.

 

[Ré­ponse à la quarante‑et‑unième demande]:

Soeur Thérèse était un ange, tant elle s'éloignait de ce qui pouvait flatter sa nature. Elle paraissait vivre au‑delà du temps et ne prenait aucun intérêt aux nouvelles, aux conversations quand la règle ou la charité ne lui en faisaient pas un devoir. Les rassemblements que l'on voyait, hélas! si souvent sous nos cloîtres la laissaient indifférente: elle pas­sait sans s'y arrêter, marchant toujours les yeux baissés, avec ce maintien re­ligieux qui la faisait remarquer. Elle re­commandait à ses novices de ne pas per­dre leur temps à écouter ces sortes de discours qui ne les regardaient pas, mais de se rendre promptement à leurs oc­cupations.

 

Lorsqu'il s'agissait de sa famille, qu'elle aimait pourtant beaucoup, elle ne se donnait pas la [833] plus légère satis­faction; elle retranchait toutes ces jouis­sances dont le coeur est si avide. Que de victoires elle remporta sur ses sentiments naturels lorsque les élections lui donnè­rent pour prieure mère Agnès de Jésus (sa soeur Pauline). Elle fut  admirable! Jamais on ne put surprendre en elle, sous ce gouvernement maternel, le moin­dre fléchissement dans son héroïque ver­tu. Elle pratiquait aussi parfaitement le silence, même avec sa Mère Prieure pour laquelle cependant la règle donne une certaine latitude. Les liens du sang ne purent affaiblir en rien sa volonté de pratiquer un détachement absolu.

 

La Servante de Dieu se mortifiait sans trêve: jamais elle ne se plaignait de l'in­tempérie des saisons, bien qu'elle eût beaucoup à en souffrir; elle écoutait dou­cement les paroles désobligeantes; elle pratiquait vaillamment les mortifications imposées par la règle et, pour se dédom­mager de ne pouvoir obtenir la permis­sion d'en faire davantage, elle saisissait avec empressement toutes les occasions de souffrir qu'elle rencontrait. Au ré­fectoire, elle prenait invariablement tout ce qu'on lui présentait, même si les ali­ments la rendaient malade. A la récréa­tion elle se plaçait de préférence auprès de celles qui lui plaisaient le moins. Sa nature aimante se serait volontiers prêtée aux épanchements de l'amitié; mais elle se refusait constamment cette satisfaction. Les préférences données aux autres, à ses dépens, lui causaient de la joie; une jeune soeur converse [834] ne se gênait pas d'en profiter pour exer­cer sa patience. Soeur Thérèse lui témoi­gnait alors une affection plus vive et un dévouement inlassable.

 

Cet amour de la pénitence eut son plein épanouissement pendant sa maladie. Dans les derniers mois, les douleurs devinrent très violentes, et la Mère Prieure crut devoir refuser d'employer les mo­yens de la soulager; elle accepta tout avec sa sérénité habituelle. Je voulus demander au bon Dieu d'adoucir ses souffrances. « Non, non — me dit‑elle vivement —, il faut Le laisser faire.» Ce n'était pas dans la vue d'obtenir une plus grande gloire qu'elle parlait ainsi, car elle ajouta aussitôt: « Pas pour la récompense, mais pour Lui faire plai­sir »

 

[Ré­ponse à la quarante‑deuxième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, com­me elle le dit elle‑même, eut beaucoup à souffrir ici‑bas; de tous côtés la croix s'appesantissait sur elle. Elle trouvait au Carmel ce qu'elle était venue y chercher, le renoncement quotidien et l'humilia­tion. Dans chacune de ces rencontres, on put  admirer la force de cette enfant de

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D.

 

quinze ans qui, dès le début de sa vie religieuse, sut faire son bonheur de ce qui effraye tant d'autres âmes. Pendant son postulat, elle fut traitée très sévè­rement par la Mère prieure; je ne la vis jamais entourée de soins ni de mé­nagements. Cette manière d'agir envers la Servante de Dieu ne se modifia pas avec les années; mais la douceur et l'humilité avec lesquelles elle acceptait les observations et les réprimandes ne se démentirent jamais, même quand cel­les‑ci n'étaient [835] pas méritées. Un jour, elle fut prise, au réfectoire, d'une quinte de toux. La mère prieure, fatiguée de l'entendre ainsi tousser, lui dit assez vivement: « Mais enfin, sortez, soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus!.» Elle se retira sans rien perdre de son calme et de sa sérénité.

 

Pendant l'humiliante maladie de son père, sa force d'âme brilla d'un plus vif éclat, au point de provoquer l'admi­ration de nos vénérables anciennes qui s'étonnaient d'un tel courage surtout en la voyant garder son recueillement ha­bituel.

Je fus extrêmement surprise lorsqu'elle me fit la confidence de ses tentations contre la foi. Comment supposer cette âme, toujours sereine, aux prises avec d'aussi grandes difficultés ? On la cro­yait comblée de consolations. Elle agis­sait avec tant de facilité qu'elle parais­sait accomplir sans effort des actes de vertus multipliés. Cette paix habituelle lui valut des jugements peu favorables. On ne craignait pas de dire bien haut que la Servante de Dieu, n'ayant ja­mais eu de combats, n'avait pas grand mérite à pratiquer la vertu. Ces propos étant venus à ma connaissance, quelque temps avant sa mort, je lui demandai directement s'il était vrai que, pendant sa vie religieuse, elle n'avait jamais eu à lutter contre sa nature: «J'avais une nature pas commode—me répondit‑elle —, cela ne paraissait pas, mais moi je le sentais bien; je puis vous assurer que j'ai eu beaucoup de combats et que je n'ai pas été un seul jour sans souffrir, pas un seul! Ah! les créatures, quand elles ne voient pas, elles ne croient pas! »  Je puis affirmer, pour en avoir [836] été témoin, que la Servante de Dieu s'est constamment exercée à pra­tiquer la vertu; elle ne se bornait pas à tout attendre de Dieu, elle agissait.

 

Malgré son état maladif, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ne se dispensait ja­mais des exercices communs et des tra­vaux pénibles. Elle allait sans se plaindre jusqu'au bout de ses forces: « Je puis encore marcher—disait‑elle—, je dois être à mon devoir » @Source pre.@

Elle fit l'admiration du médecin par le courage avec lequel elle supporta sa maladie. « Si vous saviez ce qu'elle en­dure — disait‑il —, je n'ai jamais vu souffrir autant, avec cette expression de joie surnaturelle: c'est un ange ! » @DEA 24-9@.

 

[Ré­ponse à la quarante‑troisième demande]:

Je ne l'ai certainement jamais vue en faute si peu que ce soit sur cette matière.

 

[Ré­ponse à la quarante‑quatrième demande]:

Dès son entrée au Carmel, la Ser­vante de Dieu eut à supporter les pri­vations de la pauvreté. Placée au réfec­toire auprès d'une soeur qui, par distrac­tion sans doute, ne faisait pas attention à sa voisine, elle fut privée pendant long­temps du nécessaire: elle n'en laissa rien voir, mais attendit patiemment que la Providence vint à son secours.

Elle recherchait de préférence ce qui était le moins commode et le moins à son goût, mortifiant ainsi son inclina­tion qui était toute contraire.

[837] Elle évitait de se plaindre si on lui enlevait quelque objet à son usage, trouvant que tout ce qu'elle possédait appartenait à ses soeurs.

L'emploi du temps attirait particuliè­rement son attention; elle était très exacte à ne pas perdre une minute, ainsi que la règle l'ordonne.

Ces pratiques extérieures ne lui suf­fisaient pas; elle se laissait dépouiller des dons de l'intelligence dont elle était grandement douée, en permettant à ses soeurs de se les approprier à leur gré, et restant modestement dans l'ombre lorsqu'on s'était emparé de ses pensées et de ses lumières.

 

[Ré­ponse à la quarante‑cinquième demande]:

Une âme ainsi mortifiée soumettait pleinement son jugement aux décisions des supérieurs quels qu'ils fussent, sans aucune distinction, persuadée qu'on ne peut s'égarer en obéissant. La volonté de ses supérieurs une fois manifestée, elle l'accomplissait promptement, sans se permettre la plus légère réflexion. Il n'était pas nécessaire de lui faire des commandements; un simple avis suffisait pour qu'elle s'y soumît ponctuellement. S'il arrivait que les recommandations, qui lui étaient faites parfois dans le but de la soulager, eussent un résultat con­traire, elle ne s'y conformait pas moins à la lettre, pratiquant la vertu jusqu'à l'héroïsme.

 

Elle observait la règle dans les plus menus détails et assujettissements avec une régularité exemplaire.

Cette obéissance déjà si  admirable ne semblait [838] pas assez parfaite à la Servante de Dieu: elle voulut y ajouter encore en reconnaissant à toutes ses soeurs le droit de lui donner des ordres. Une parole, un signe suffisaient pour la faire agir. Que ce désir fût exprimé avec douceur ou qu'un ton impérieux vint choquer sa nature, elle n'était pas moins exacte à se plier aux exigences de toutes, même de ses inférieures.

 

Elle ne se montrait pas moins bien­veillante dans les dérangements conti­nuels qu'on ne craignait pas de lui im­poser. Elle le faisait avec une grâce charmante qui empêchait de soupçonner les sacrifices renouvelés qui étaient la conséquence de son abnégation.

 

[Session 42: ‑ 6 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[841] [Réponse à la quarante‑sixième demande]:

La Servante de Dieu avait une con­viction profonde de son insuffisance et de sa faiblesse; c'est pourquoi elle recou­rait sans cesse à Dieu pour obtenir la lumière et la force dont elle se croyait dépourvue.

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D.

 

Elle gardait habituellement le silence sur les faveurs qu'elle recevait; d'ail­leurs, elle était loin de se comparer aux saints. Elle se disait simplement: « une toute petite âme que le bon Dieu avait comblée de grâces » @DEA  4-8@

La vue de son néant lui faisait éprou­ver de la joie de se sentir imparfaite et d'être reconnue telle par ses soeurs.

[842] Elle aimait la dernière place, l'oubli, qu'elle préférait au mépris, parce qu'il portait à sa nature des coups plus mortels.

Elle aimait à penser que sa gloire au ciel ne serait pas éclatante. « Le bon Dieu a toujours exaucé mes désirs—me disait‑elle à ce propos ‑—et je lui ai de­mandé d'être un petit rien. Quand un jardinier fait un bouquet, il se trouve toujours un petit espace vide entre les magnifiques fleurs qui le composent; il y met de la mousse: voilà ce que je serai au ciel: un petit brin de mousse qui fera ressortir les beautés des belles fleurs du bon Dieu »

La Servante de Dieu rendait gracieu­sement les services qu'on lui demandait; elle se prêtait aimablement au désir qu'on lui exprimait qu'elle composât quelque poésie; elle faisait tout cela simplement, sans affectation ni recherche d'elle‑même, uniquement pour faire plaisir.

Cette humilité, elle la manifesta en acceptant toujours avec douceur les re­proches, non seulement de ses supérieures, mais encore de ses soeurs. Les jugements défavorables, dont elle fut parfois l'objet, excitaient dans son âme une vive allé­gresse. Une soeur se permit un jour de tenir ce langage: « Je ne sais pourquoi on parle tant de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus; elle ne fait rien de remarquable; on ne la voit point pratiquer la vertu, on ne peut même pas dire que ce soit une bonne religieuse.» Ces paroles ayant été rapportées à la [843] Servante de Dieu à la fin de sa vie, elle m'exprimait ainsi son bonheur: « Entendre dire sur mon lit de mort que je ne suis pas une bonne religieuse, quelle joie! rien ne pouvait me faire plus de plaisir »

 

[Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

Je crois que la vertu héroïque consiste dans une perfection de vertu qui dépasse ce que l'on observe chez les religieuses bonnes et ferventes. J'ai connu et je connais un grand nombre de très bonnes religieuses; mais soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus avait une manière d'agir dif­férente et supérieure. Cette différence ne se remarquait pas tant dans l'objet de ses actes de vertu que dans la manière plus parfaite de les accomplir. Notam­ment, j'ai observé chez elle une constance et une régularité de perfection que je n'ai vue nulle part ailleurs; l'élan de sa ferveur était toujours égal; elle prati­quait ces vertus avec une aisance et une générosité qui la faisaient toujours pa­raître aimable et joyeuse. De plus, j'ai souvent observé que de bonnes et saintes religieuses supportaient avec résignation et patience les reproches ou les réfle­xions désobligeantes; mais en faire un objet de joie et d'exultation, je n'ai jamais vu cela qu'en soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 

[Réponse à la qua­rante‑huitième demande]:

Jamais je n'ai observé chez la Servante de Dieu aucune indiscrétion de conduite. Elle était très sage et en elle tout était très bien.

 

[844]   [Réponse à la quarante‑neuvième demande]:

Il n'est pas venu à ma connaissance que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ait eu des dons surnaturels extraordinaires, au moins sous des formes éclatantes.

J'ai pourtant noté quelques paroles, proférées par la Servante de Dieu, et qui semblaient dites sous une influence exceptionnelle de l'action divine. Ainsi au mois d'avril 1895, elle m'avait fait cette confidence: « Je mourrai bientôt; je ne vous dis pas que ce soit dans quel­ques mois, mais dans deux ou trois ans. Je sens, à tout ce qui se passe dans mon âme, que mon exil est près de finir ». Ces paroles ont reçu leur accomplis­sement puisque la Servante de Dieu mourut deux ans et cinq mois après cette conversation.

 

Dans certaines occasions, la Servante de Dieu répondait à des pensées intimes qu'on ne lui avait pas manifestées.

Elle annonça à mère Hermance du Coeur de Jésus qu'elle mourrait prochai­nement, et en effet cette religieuse décéda un an après cet avertissement.

La Servante de Dieu semblait prévoir ce qui arriverait à son sujet après sa mort, disant: «Que mère Agnès de Jésus aurait, jusqu'à la fin de sa vie, à s'occu­per de sa petite Thérèse » @DEA 11-8@D'autres fois elle affirmait qu'il ne se passerait rien d'extraordinaire à l'occasion de sa mort ou de sa sépulture, parce qu'il fallait que toutes les petites âmes puis­sent l'imiter. Elle invitait aussi ses soeurs à recueillir avec un grand soin les péta­les de roses dont elle embaumait son crucifix, ajoutant [845] qu'ils pourraient servir à faire des heureux. Je n'ai pas entendu moi‑même ces derniers propos, relatifs à ce qui arriverait après sa mort. Ils ont été rapportés par les soeurs qui les ont entendus, et j'ai la certitude qu'ils sont rapportés sincèrement.

 

L [Réponse à la cinquantième demande]:

En dehors des faits rapportés dans la question précédente, je ne crois pas que soeur Thérèse ait fait pendant sa vie aucun miracle.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

Je sais, comme tout le monde au­jourd'hui, ce qu'a écrit la Servante de Dieu, mais je ne suis pas spécialement au courant des circonstances dans lesquel­les ont été composés chacun de ses écrits.

 

[Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

Je n'ai pas assisté la Servante de Dieu dans sa dernière maladie: ce soin était réservé aux soeurs infirmières et à mère Agnès de Jésus, mais j'étais présente à ses derniers moments. Sa mort fut gran­diose et impressionnante dans sa simpli­

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D.

 

cité. Avant d'expirer, elle fixa un regard brillant un peu au‑dessus de la statue de la Sainte Vierge. Elle semblait appelée par une voix céleste. On peut dire, sans crainte d'exagérer, que, pendant l'espace d'un Credo, l'extase transfigura ses traits. L'expression de son visage était alors si émouvante que je baissai les yeux. Je ne veux pas dire par là que son aspect fut effrayant, bien au contraire, mais rayonnait [846] d'une expression sur­naturelle qui m'impressionnait.

 

[Réponse de la cinquante‑troisième à la cinquante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai rien remarqué d'extraordinaire, ni dans l'état de la dépouille mortelle de la Servante de Dieu, ni dans les cé­rémonies de ses funérailles. Le concours du peuple fut nombreux, mais cela s'ex­plique, je crois, par des circonstances na­turelles, en particulier par ce fait que la famille de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus habitait la ville même de Lisieux.

 

LAI [Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Je vais assez souvent au parloir, parce que notre révérende mère, dont les pè­lerins réclament fréquemment la visite, m'y envoie à sa place. J'entends assez souvent raconter qu'il y a, à la tombe de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, une af­fluence considérable, que parfois on ne peut approcher. Là on prie, on pleure, on espère et on s'en retourne fortifié ou consolé. Il s'y opère de vraies transfor­mations. Telle personne est venue, en proie au désespoir, qui s'en retourne pleine de confiance, le visage radieux, comme si elle venait du ciel. Parmi les nombreux pèlerins, on remarque parti­culièrement des missionnaires des Mis­sions Etrangères, et actuellement, des officiers et des soldats, dont la confiance en la Servante de Dieu se manifeste chaque jour davantage et est souvent récompensée par des grâces merveilleuses.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Pendant la vie de la Servante de Dieu au Carmel, un [847] petit nombre de soeurs, trompées par son humilité ou par quelque préjugé, ne surent pas recon­naître la grande vertu de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, mais le plus grand nombre s'accordait à reconnaître en elle une âme exceptionnellement privilégiée de Dieu et héroïquement fidèle à la grâce, comme je l'ai dit en répondant à la ques­tion sur l'héroïcité des vertus (question quarante‑septième).

Depuis sa mort, la réputation de sain­teté et de miracles de la Servante de Dieu va s'affirmant de jour en jour. Le désir de soeur Thérèse était de passer son ciel à faire du bien sur la terre. Elle fit d'abord éprouver des effets de sa protection à une des soeurs qui avait eu à son égard des procédés blessants. Quand la dé­pouille mortelle de la Servante de Dieu fut exposée, cette religieuse vint lui de­mander pardon de l'avoir méconnue, et appuya son front sur les pieds de la Servante de Dieu, en ayant recours à son intercession: elle fut guérie à l'instant d'une anémie cérébrale dont elle souf­frait depuis plusieurs années.

 

Depuis cette époque, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ne cesse de faire tomber sa pluie de roses sur ceux qui ont recours à son intercession: conversions, guérisons, grâces spirituelles et temporelles de toute nature; les récits qui en sont envoyés au Carmel se comptent par milliers.

Etant envoyée souvent par notre mère pour recevoir, au parloir, des prêtres, des religieux, des missionnaires, j'ai pu cons­tater, non seulement leur  admiration pour la Servante de Dieu, mais encore leur confiance sans bornes en sa protection; ils la considèrent comme une gran­[848]de sainte. Lui demander une grâce, disent‑ils, c'est être assuré de l'obtenir; aussi, les uns lui confient leur ministère, les autres lui donnent la direction de leurs paroisses et se considèrent simple­ment comme ses vicaires.

Il y en a qui la prennent pour guide de leur vie intérieure, lui reconnaissant une science exceptionnelle des voies de Dieu. Quelques‑uns sont venus en répa­ration, n'ayant pas voulu d'abord recon­naître les dons que le ciel lui a départis, et se sont engagés à propager sa dévo­tion. L'un d'eux me faisait cet aveu: « Je ne voulais pas me rendre, mais la petite soeur m'a terrassé; maintenant je ne puis exprimer mon  admiration.» Ce qui les charme, c'est cette vie intérieure intense, avec une si grande simplicité! Aussi, quels voeux ardents pour sa prompte béatification! Le doyen d'une paroisse du Nord me disait: « Je re­commande beaucoup la confiance en la petite soeur, mais aussi la prudence afin de ne rien faire qui ressemble à un culte, ce serait bien malheureux de compro­mettre une aussi belle Cause.» Les prê­tres viennent nombreux solliciter la fa­veur de célébrer la sainte messe dans la chapelle du Carmel. Depuis le commen­cement de l'année 1912, jusqu'à la fin d'août 1915, les messes célébrées s'élè­vent au nombre de 1395. Durant huit mois de l'année 1912, 191 prêtres ont demandé à célébrer la messe au Carmel, et pendant huit mois de l'année 1915, il en est venu 286.

 

Les religieuses, les personnes du monde n'ont pas une confiance moins grande en la Servante de Dieu et ne sont pas moins favorisées. Leur dévotion est touchante. « Cette petite soeur — disent‑elles — s'occupe absolument de [849] tout »; aussi font‑elles dire un nombre considé­rable de messes, soit pour obtenir sa béatification, soit en actions de grâces pour des faveurs obtenues ou pour en solliciter de nouvelles, comme conver­sions, guérisons, protection pour des soldats, délivrance des âmes du purga­toire, etc. Le nombre des messes deman­dées depuis le commencement de l'année 1912 jusqu'à la fin d'août 1915, s'élève à 166.000. Pendant huit mois de l'année 1912, on avait demandé 9594 messes; pendant huit mois de cette présente année 1915, les demandes se sont élevées à 56.800.

 

Il n'est pas rare d'entendre des pèle­rins instruits me dire au parloir: « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus n'a rien fait d'extraordinaire, c'est vrai, mais quelle vie intérieure! Que nous voudrions bien aimer le bon Dieu comme elle!.» Les petits sachets qui contiennent une par­celle des rideaux de son lit ou de quel­que autre objet ayant rapport à la Ser­vante de Dieu sont considérés comme un trésor. Des officiers les fixent dans les plis de leur drapeau; les soldats les ré­clament sans cesse comme une sauve­garde. C'est par centaines de mille que le Carmel donne ces souvenirs sans pou­voir satisfaire complètement les solli­citeurs. Des missionnaires m'ont dit que les païens de leurs missions ont une grande confiance en la Servante de Dieu:

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D.

 

« C'est merveilleux—me disent‑ils — le bien qu'elle fait chez nos sauvages.»

, [S'est‑on employé de manière artificielle à propager cette réputation?]:

Nous n'avons absolument rien fait pour activer ce zèle. [850] Tout ce que le Carmel a fait ou publié a été fait pour répondre aux sollicitations pressantes des fidèles. Même on nous demande bien des choses que nous ne faisons pas.

 

[Réponse à la cinquante-huitième demande]:

Je n'ai rien entendu dire, depuis la mort de la Servante de Dieu, qui ne fût un éloge de sa sainteté.

J'ai dit que, pendant sa vie, quelques religieuses, en petite minorité, il est vrai, n'avaient pas su discerner sa haute per­fection. Une soeur se permit même de tenir ce langage que j'ai déjà rapporté: « Je ne sais pourquoi on parle tant de soeur Thérèse, elle ne fait rien de remar­quable, on ne la voit point pratiquer la vertu, on ne peut même pas dire que ce soit une bonne religieuse ».

[La moniale  qui a tenu ce langage vit‑elle encore?]:

Non, elle est morte; c'est cette reli­gieuse dont j'ai parlé qui se prosterna aux pieds de la dépouille mortelle de la Servante de Dieu pour lui demander pardon de l'avoir méconnue et fut ins­tantanément guérie d'une anémie cé­rébrale.

[Le témoin poursuit ensuite sa réponse]:

On pourrait être surpris qu'une âme aussi parfaite n'ait pas été appréciée de toute la communauté sans exception, mais le bon Dieu permet quelquefois, pour éprouver la vertu de ses servi­teurs, que les passions humaines faussent le jugement de plusieurs et fassent sou­vent prendre pour des dé‑[851]fauts les plus grandes vertus. Soeur Thérèse de I'Enfant-Jésus passa par cette épreuve; mais je répète que ce fut le petit nombre qui ne la comprit pas.

[Les moniales qui s'opposaient à la Servante de Dieu brillaient‑elles par la perfection de leur vie et la qualité de leur esprit ?]:

Elles étaient ferventes, en réalité, ou du moins me paraissaient telles, je ne saurais dire le contraire; mais quant à l'intelligence et surtout à la rectitude du jugement, c'est une autre affaire!...

 

[Réponse à la cinquante‑neuvième demande]:

Dans les dernières semaines de sa vie, la Servante de Dieu se proposait de commencer ses conquêtes aussitôt après sa mort, et de visiter les séminaires et les missions. Dès l'année suivante 1898, les Annales de la Propagation de la Foi enregistrèrent des résultats que les mis­sionnaires disaient n'avoir jamais réa­lisés; ils les attribuaient à un souffle particulier du Saint‑Esprit qui passait sur quel‑[852] ques‑unes de leurs missions. Dans beaucoup d'endroits, les infidèles se présentaient d'eux‑mêmes, pour re­cevoir l'instruction et le baptême.

 

La Servante de Dieu révèle assez sou­vent sa présence par des parfums de rose, de violette, d'encens, etc. Cela s'est produit plusieurs fois dans la communau­té. Des personnes du monde en sont aussi favorisées. Sur la demande de quelques-unes, elle se tient auprès d'elles, comme leur ange gardien, répandant, à leur insu, un parfum délicieux dont elles sont informées par les personnes qui les abor­dent et qui demandent d'où peut venir une odeur aussi pénétrante.

 

Soeur Thérèse fait quelques fois pres­sentir l'épreuve: j'en ai fait moi‑même l'expérience. Le 2 janvier 1911, en pre­nant ma place au réfectoire pour la collation du soir, j'aperçus devant moi, sur la table, quelque chose qui me parut être un bout de bois insignifiant. Pendant le repas, je le remarquai plusieurs fois, sans y attacher aucune importance; je me disposais même à quitter le réfec­toire sans me rendre compte de ce que cela pouvait être, lorsqu'une soeur, pla­cée près de moi, me fit signe de le pren­dre. Je le fis. Quel ne fut pas mon éton­nement en reconnaissant que c'était une épine très pointue et longue de cinq cen­timètres. Je demandai à la « provisoire » pourquoi elle avait mis cette épine à ma place: elle me répondit qu'elle ne com­prenait pas ce que je voulais lui dire. Des informations furent prises auprès des soeurs de la cuisine: toutes affirmèrent y être étrangères. Alors l'idée s'imposa à moi que c'était un avertissement de soeur [853] Thérèse, me faisant entrevoir la mort prochaine de ma mère. Je ne sais comment cette idée me vint, car ma mère se portait alors très bien, et rien ne pou­vait me donner d'inquiétude à son sujet. Or, ma mère est morte en effet, moins de deux mois après, le 27 février 1911.

 

Les récits de conversions, de guérisons, de grâces temporelles et spirituelles que j'ai entendus au parloir sont innombra­bles. Un prêtre me disait: «Je viens ici en action de grâces pour la guérison de mon neveu atteint d'une fièvre typhoïde avec hémorragies, désespéré des méde­cins; mais il avait auprès de lui une ima­ge de la petite soeur qui ne le quittait pas, et il avait une grande confiance en son intercession. Maintenant il est par­faitement guéri.»

Une autre fois, on me raconta la con­version d'un pécheur endurci, refusant de recevoir le prêtre. Comme il avait perdu connaissance, on commença à son intention une neuvaine à soeur Thérèse. Au septième jour, le malade  recouvre sa connaissance, demande le prêtre, re­çoit la sainte communion et l'extrême-onction, et meurt en de parfaites dispo­sitions.

C'est encore l'abjuration d'un vieil israélite de 80 ans; il permettait que ses enfants soient catholiques, mais refusait obstinément de se convertir lui‑même, malgré des instances réitérées. Sa famille alors s'adresse à la Servante de Dieu et, sans qu'il y ait aucune pression exercée sur l'esprit du malade , il change spon­tanément de détermination et meurt dans la religion catholique.

 

[854] Soeur Thérèse semble avoir une prédilection marquée pour les soldats, tant sont nombreux ceux qu'elle entoure de sa protection. Les uns affirment l'avoir vue dans les tranchées, d'autres sur le champ de bataille; tous sont encouragés

 

TÉMOIN 9: Thérèse de Saint‑Augustin O.C.D

 

par cette douce vision; beaucoup échap­pent par sa protection à une mort cer­taine. Voici un fait qui m'a été raconté par un prêtre, il y a quelques semaines: un cycliste de l'état‑major, très exposé par sa fonction, voit tomber à ses côtés trois de ses camarades, tués par un obus, sa bicyclette est brisée sous lui par ce même obus et projetée à dix mètres et lui n'a pas la moindre égratignure. Sa mère attribue cette protection à une relique de soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus que le jeune homme portait sur lui. Les faits de ce genre qui m'ont été racontés ne sont pas rares.

Un soldat belge, souffrant depuis le mois d'octobre 1914, d'asthme, de dou­leurs névralgiques au coeur et d'une grande faiblesse générale, fut soigné dans plusieurs hôpitaux sans obtenir de gué­rison. A l'hôpital du Bon Sauveur à Caen, soeur Paule, son infirmière, lui remit une image et une relique de soeur Thérèse, en lui conseillant de la prier, ce qu'il fit avec une grande confiance. Le 30 mai 1915, la Sainte Vierge lui apparut debout sur un globe, revêtue d'un manteau bleu parsemé d'étoiles d'or, et portant une couronne d'or sur la tête. Quelques secondes après soeur Thérèse parut, au côté droit de la Sainte Vierge. Elle était très belle, vêtue en religieuse carmélite, portant le manteau blanc; elle tenait à la main un panier de roses et en jeta une sur le lit du malade , lequel, [855] pourtant, ne retrouva pas cette rose après l'apparition. La vision dura environ une minute: le malade  s'endor­mit ensuite et se réveilla le lendemain matin parfaitement guéri. Depuis ce temps, le mal a tout à fait disparu. Etant venu à Lisieux, faire un pèlerinage d'action de grâces et prier dans notre chapelle, il fut très impressionné en vo­yant la statue de la Sainte Vierge qui occupe le fond du sanctuaire, la trouvant exactement semblable à celle qui lui était apparue. C'est dans ce pèlerinage que ce soldat, Léon Vandamme, m'a fait lui‑même, au parloir, le récit de ces événements.

 

[Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai été témoin direct d'aucune gué­rison de ce genre.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précé­dentes. — Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum: SOEUR THÉRÈSE DE SAINT-AUGUSTIN, témoin, j'ai déposé comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 10 - Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

Nous avons déjà présenté Marie-Jeanne-Julie de Chaumontel (1845‑1924), vol 1, pp. 408‑409. Rappelons seulement ici que, professe du Carmel de Lisieux en 1868, elle avait eu la grâce d'y être formée à la vie religieuse par la vénérée mère Geneviève de Sainte‑Thérèse, fon­datrice du monastère, et qu'elle fut char­gée de la formation de la future Sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus de 1888 à1892 . Elle mourut en 1924, le 24 novembre, qui était alors le jour de la fête de Saint Jean de la Croix.

 

La déposition qui va suivre est pres­que deux fois plus étendue que celle de 1911. C'est toujours avec la même sim­plicité que s'exprime soeur Marie des Anges, mais elle s'étend plus longuement sur les vertus de son ancienne disciple, son esprit carmélitain, sa constance et sa force dans l'exercice de la perfection et sur son union continuelle avec Dieu qui la rendait suavement disponible pour exercer une charité fraternelle empreinte de délicatesse et de serviabilité à l'égard de toutes.

Elle avait été frappée des paroles  adressées par le Pape Benoît XV au cé­lèbre P. Matheo, de la Congrégation des Sacrés Coeurs de Picpus, à propos de soeur Thérèse: « C'est sa mission d'ap­prendre aux prêtres à aimer Jésus ­Christ » (p. 865).

Soeur Marie des Anges conclut ainsi: « Il en est pour moi, lorsque je considère la Servante de Dieu, ce qu'il en est pour tout oeil qui regarde les étoiles du ciel: plus il les fixe et plus il en décou­vre. Ainsi plus je contemple cette âme, plus je la reconnais et la proclame une sainte » (p. 906).

 

Le témoin déposa les 7‑10 septembre 1915 au cours des sessions 43ème‑45ème (pp. 859‑907 de notre Copie publique).

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 43: ‑ 7 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[859][Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Jeanne de Chaumontel, en religion soeur Marie des Anges et du Sacré‑Coeur, religieuse professe du Car­mel de Lisieux. Je suis née à Montpin­çon, diocèse de Bayeux, le 24 février 1845 de Amédée de Chaumontel et de Elisabeth Gaultier de Saint Basile. J'ai fait profession le 25 mars 1868.

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Je ne crois pas qu'aucun de ces mau­vais sentiments, [860] capables de fausser la vérité, m'anime en aucune manière, et je témoigne en toute sincérité et li­berté.

 

[Réponse à la septième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu, d'a­bord, lorsque, âgée d'environ huit ou neuf ans elle venait au parloir du Carmel voir soeur Agnès de Jésus, sa soeur qui était entrée chez nous en 1882. Ensuite, je l'ai connue plus intimement lorsqu'elle est entrée elle‑même au Carmel, où j'ai été pendant quatre ans sa maîtresse de noviciat (1888‑1892). Ensuite j'ai quitté cette charge, mais j'ai continué de par­tager la vie commune avec soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus jusqu'à sa mort.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Même du vivant de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, j'avais pour elle une pro­fonde affection, à cause de sa ferveur angélique, mais surtout depuis sa mort ma dévotion envers elle s'est grande­ment augmentée par la connaissance que j'ai acquise de la puissance de son inter­cession. Je désire vivement sa béatifi­cation, d'abord, pour la gloire de Dieu, puis pour la gloire de l'Église, de la France, du diocèse et de notre Ordre.

 

[Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été directement témoin de la vie de la Servante de Dieu avant son entrée au Carmel. Ce que j'en sais, je l'ai appris ou par la lecture de l'«His­toire d'une âme » ou par les conversa­tions de nos soeurs en [861] récréation. Ce témoignage indirect n'est sans doute pas utile dans la Cause, puisque les mê­mes faits peuvent être bien mieux ex­pliqués par ses soeurs qui ont vécu avec elle, à cette époque.

 

[Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu entra au Carmel le 9 avril 1888; elle était âgée de 15 ans. J'étais, à cette époque, maîtresse des novices. Dès son entrée, la Servante de Dieu surprit la communauté par sa tenue empreinte d'une sorte de majesté à la­quelle on était loin de s'attendre dans une enfant de 15 ans. Elle se mit à tous ses devoirs avec une grâce charmante, fut le modèle du noviciat et dépassa tou­tes ses compagnes par sa vertu. Elle prit l'habit le 10 janvier 1889 et fit profession le 8 septembre 1890.

[Ces dates de prise d'habit et de profession étaient‑elles normales quant à la Règle et aux coutumes du monastère ?]:

Il y avait bien quelques mois de retard, soit pour la prise d'habit, soit pour la profession. Ces délais lui furent imposés par les supérieurs, à raison, je crois, de son jeune âge et nullement par un motif quelconque de mécontentement re­latif à sa conduite.

[Puis le témoin poursuit]:

Elle fut remplie d'égards pour moi; son obéissance était aussi prompte qu'a­veugle. Elle avait une telle intuition de la vertu et de la perfection religieuses, qu'il n'y avait, pour ainsi dire, qu'à l'instruire de la [862] Règle, des Consti­tutions et des usages propres à notre saint Ordre, pour qu'elle s'en acquitte immédiatement dans la perfection. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais fait un vrai reproche. Je l'ai donc eue près de quatre ans au noviciat, que je quittai cinq mois après sa profession. Chargée du novi­ciat, à son tour, ce dont elle était bien digne, elle s'en acquitta, comme la re­ligieuse la plus expérimentée, quoiqu'elle ne fût chargée de cet office qu'à titre d'auxiliaire. Elle eût été aussi bien ca­pable de remplir n'importe quel office de la communauté, même la charge de prieure.

Après sa profession, elle resta, selon nos usages, au noviciat pendant trois ans. Je ne me souviens pas bien si elle sortit du noviciat ensuite. Elle exerça plusieurs fonctions ordinaires dans la communauté, comme de portière, de sa­cristine, de lingère, etc. Elle s'acquittait parfaitement de tous ses devoirs.

 

[Réponse à la treizième et à la quatorzième demande]:

Il n'est pas, à ma connaissance, que la Servante de Dieu ait jamais commis le moindre manquement volontaire. Dès l'âge de huit ans que je connus cette enfant de bénédiction, elle m'apparut être plutôt un ange du ciel qu'une pe­tite fille de la terre. L'Esprit Saint re­posait en elle, Dieu la possédait déjà et l'on eût dit qu'un ange gardait l'en­trée de cette petite âme, toute enveloppée d'une atmosphère céleste, tant elle était calme et silencieuse, recueillie et réfléchie. On se sentait [863] en présence d'une enfant qui n'était pas ordinaire et qui était destinée à entraîner les âmes à Dieu par la simplicité de sa sainteté qui consista surtout dans la pratique héroï­que des vertus communes. C'est ce qui fut le cachet de sa vie, et elle suivit en tout point cette conduite jusqu'à sa mort.

 

XV- XX  [Réponse de la quinzième à la vingtième de­mande inclusivement]:

La foi de la Servante de Dieu brilla dès sa plus tendre enfance, dans son amour de la prière, des fêtes sacrées, des offices divins, des lectures pieuses, surtout de l'Imitation de Notre Seigneur et du saint évangile. A son entrée au Carmel, sa foi se manifesta dans la joie qu'elle éprouva d'avoir enfin trouvé le

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

lieu de son repos après lequel elle avait tant soupiré et qui n'était pour elle que la maison de Dieu et la porte du ciel.

Dès le principe, elle n'y vient que sur­naturellement, n'y voyant que Dieu, en tout et en tous. Elle ne considérait que Notre Seigneur en l'autorité; ce n'était pour elle que l'image du crucifix, et n'aurait‑il été que de cuivre elle lui au­rait donné le plus profond respect, tout autant que s'il eût été d'or.

Sa foi si éclairée ne lui fit voir que la volonté de Dieu dans la grande épreuve de la maladie de son père: elle l'adorait avec un redoublement d'amour. Plus les souffrances et les humiliations augmen­taient, et plus elle embrassait généreu­sement les unes et les autres. En cette immense peine, comme en toutes les croix de sa vie religieuse, elle goûta toujours une paix profonde, [864] ce qui explique son calme imperturbable, alors qu'on lui apportait les nouvelles les plus poignantes. C'est à l'occasion de cette douleur, qu'elle disait un jour à mère Agnès de Jésus: «Tout chante en mon coeur comme en celui de sainte Cécile »  @Source pre.@.

 

La foi inspiratrice de sa vie, de ses écrits, de ses poésies fut soumise à bien des épreuves, à de cruelles tentations très longues et terribles: « Voilà des mois que je la souffre—disait‑elle—et j'at­tends encore l'heure de ma délivrance. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscuri­té... »; et le démon, pour la désespérer plus encore, lui disait: «Une nuit plus profonde t'attend encore, celle du néant.»@MSC 6,2@

C'est sans doute de ces heures d'an­goisse extrême que le bon Dieu fit jail­lir sur elle ces flots de lumière qui de­vaient lui donner l'intelligence de sa « petite voie d'abandon et d'enfance spi­rituelle » qu'elle a si  admirablement pra­tiquée, enseignée à ses novices, décou­verte à toutes les âmes qui lisent sa vie et laissée surtout aux « petites âmes » comme une doctrine de simplicité et d'amour, laquelle devait lui attirer l'ad­miration universelle de nos saints Pères, les papes Pie X et Benoît XV, de car­dinaux, d'évêques, de religieux, prêtres, missionnaires des plus savants, dont l'un me disait au parloir: « avoir trouvé dans la lecture de sa vie ce qu'il cherchait en vain depuis longtemps.»

Notre Saint Père le pape Benoît XV, parlant à un religieux fort dévot à soeur Thérèse, le révérend père Matheo, de l'Ordre de Picpus, lui dit au printemps dernier, en [865] parlant d'elle: «C'est sa mission d'apprendre aux prêtres à aimer Jésus‑Christ.»

 

La Servante de Dieu portait sur elle le texte du Credo qu'elle avait écrit de son sang.

Elle avait toujours aussi le saint évan­gile afin de l'avoir sans cesse à sa dispo­sition; elle en faisait ses délices, et c'est là qu'en ses peines, en toute circonstance, elle allait puiser la lumière et la consola­tion comme la force dont elle avait besoin. Elle avait une intelligence rare des saintes Ecritures; du reste, on en peut juger, par sa manière de les expli­quer et d'en découvrir le sens dans 1'« His­toire de son âme », que l'on peut dire être une merveille, car ces pages entraî­nantes n'ont été qu'un jet de sa plume, n'ayant jamais fait de brouillon.

 

Elle voyait Dieu dans toute la nature dont les beautés lui découvraient l'amour infini et élevaient son âme vers lui. Je puis affirmer que la Servante de Dieu mit héroïquement en pratique du­rant sa courte vie si bien remplie, ces paroles de notre sainte Règle: «Armez-­vous partout du bouclier de la foi, afin que vous puissiez amortir toutes les flè­ches de feu que l'ennemi vous tire sans cesse, car, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » @Règle du Carmel@.

Ce bouclier sacré ne la quitte jamais; avec lui elle triomphe de tout ce qui aurait pu l'empêcher d'arriver au degré de sainteté  admirable auquel elle est parvenue en si peu de temps.

 

XXI [Réponse à la vingt-et-unième demande]:

[866] Guérie par Notre ‑ Dame des Victoires, elle eut toujours pour la Sainte Vierge une tendre dévotion. Elle aurait voulu être prêtre, parce qu'elle aurait « si bien parlé d'elle! » @DEA 21-8@. Elle trouvait qu'on la montrait plutôt reine que mère... Elle ne comprenait pas que l'on dise qu'elle éclipserait tous les saints comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles: «Que c'est étrange — disait-elle—, une mère qui éclipse ses enfants!... moi, je pense tout le contraire!... » @DEA 21-8@.

Le chapelet, le Souvenez‑vous étaient ses prières quotidiennes. Son premier cantique qu'elle composa fut en son honneur, c'était: «Le lait virginal de Marie » @PN 1@, et de même, son dernier, inti­tulé: «Pourquoi je t'aime, ô Marie »@PN 54@

 

Saint Joseph lui était aussi particu­lièrement cher; elle lui demandait sur­tout que la sainte communion fût ac­cordée fréquemment au Carmel de Li­sieux. Elle fut exaucée par le décret de Léon XIII; elle fit aussi un cantique en l'honneur de saint Joseph.@   PN 14@

Les saints anges eurent aussi leur part en ses poésies, car elle les aimait d'une tendre piété.

Elle aimait par‑dessus tout le saint Evangile, les livres saints, le Cantique des Cantiques, les oeuvres de saint Jean de la Croix. Un jour, je ne sais si elle avait 17 ans, elle me parla de certains passages de sa mysticité avec une intel­ligence tellement au‑dessus de son âge, que j'en restai tout étonnée.

Peu de temps après sa sortie du novi­ciat, elle me dit en licence, des choses magnifiques qu'elle exprimait [867] plus tard dans son splendide cantique: «Vi­vre d'amour.»@PN 17@

 

[Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

Postulante et novice, sa piété se mon­tre dans les petites fêtes de Noël et de Pâques et autres encore, si gracieuse­ment et poétiquement préparées et com­posées par mère Agnès de Jésus. C'était ravissant de voir et d'entendre la Ser­vante de Dieu les réciter, tant par l'ex­pression de sa physionomie angélique

 

TÉMOIN 10; Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

que par le ton de piété si pénétré qui traduisait les sentiments de son coeur. C'était à faire venir les larmes aux yeux. Un jour de Noël que, représentant la Sainte Vierge, elle tenait l'Enfant Jésus dans ses bras, il eût été vivant, qu'elle n'eût pas été plus recueillie et touchée.

 

XXII     XXVI  [Réponse de la vingt‑deuxième à la vingt-sixième demande inclusivement]:

La confiance de la Servante de Dieu n'était que le sentiment pratique de sa foi en la bonté infinie de [868] Dieu qui l'avait enveloppée dès le berceau. Elle l'avait tellement expérimentée que son âme était envers Dieu semblable à celle d'un petit enfant à l'égard du plus tendre père et qui se laisse porter en ses bras s'abandonnant à lui pour tout ce qui le concerne.

Aussi, les difficultés ne l'effrayaient pas, comme elle l'a prouvé dans toutes celles qu'elle rencontra pour sa vocation, car sa confiance se basait sur la certitude profonde qu'elle avait de la fidélité de Dieu à la secourir.

Ce fut donc cette confiance aveugle qui lui donna le courage  admirable dont elle fit preuve dans son pèlerinage à Rome, ne se laissant intimider par au­cune des contradictions qu'elle rencon­tra, et qui eussent déconcerté tant d'au­tres âmes.

 

C'est encore cette même espérance qui la soutint toute sa vie, tant à son entrée au Carmel, durant son postulat, son noviciat qui ne manquèrent pas d'épreu­ves, que pendant sa maladie et jusque  dans les bras de la mort.

 

A son retour de Rome, elle n'eut chaque jour que de nouvelles déceptions; elle croyait recevoir sans délai la permis­sion d'entrer au Carmel, mais Noël se passa et « Jésus—dit‑elle—laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard » @MSA 67,2@

Cependant elle ne cessa d'espérer con­tre toute espérance, parce que, disait-elle, « pour une âme qui a de la foi égale seulement à un grain de sénevé Dieu fait des miracles pour l'affermir » @MSA 67,2@. Ce fut pour elle l'en‑[869]seignement de cette épreuve.

 

Dans la maladie de son vénérable père, sa confiance ne s'altéra pas. Elle mit cette épreuve au nombre des jours de grâces et la souligna au nom de « grande richesse » @MSA 83,2@

Elle avait une confiance illimitée dans la prière, et disait souvent que Dieu l'avait toujours exaucée, qu'il ne pouvait rien refuser à une prière fervente.

 

Elle ne doutait jamais de la miséri­corde divine. Tout enfant, elle aimait à prier pour les pécheurs, comme elle le fit en particulier pour le grand cri­minel Pranzini, condamné à mort pour ses meurtres épouvantables. Elle avait la certitude d'être exaucée tant elle avait confiance en la miséricorde: elle deman­dait un seul signe de repentir et l'on sait qu'il fut accordé.

 

Elle ne craignait pas la mort qui était, disait‑elle, «le seul moyen d'aller à Dieu » @Source pre.@, ni le purgatoire qu'elle me dit un jour « être le cadet de ses soucis » @Source pre.@

Elle écrivait à mère Agnès de Jésus: « Ah! dès à présent, je le reconnais, toutes mes espérances seront comblées... Oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs... » @LT 230@. Notre Seigneur disait un jour à Sainte Mechthilde: « C'est un grand plaisir pour moi que les hommes attendent de moi de grandes choses... Il est impossible que l'homme ne reçoive pas ce qu'il a cru et espéré... C'est pourquoi il lui est utile d'espérer beaucoup de moi et de se confier en moi.» Ces paroles de Notre Seigneur sont bien l'expli‑[870]cation des merveilles qu'il opère dans l'univers par soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus depuis sa mort.

Où pourrais-je mieux placer qu'ici les paroles suivantes que Pie X dit, dans une audience privée, à un haut personnage de la noblesse romaine, en parlant de la Servante de Dieu: « Il est extraordinaire de voir la condescendance que Notre Seigneur témoigne à tous les désirs de cette âme.»

Mademoiselle de Mérode, Donna Lancellotti, a écrit ces paroles de Pie X, les tenant d'un personnage distingué, son parent.

 

XXVII- XXXI  [Réponse de la vingt‑septième à la trente-et-unième demande inclusivement]:

Dès sa plus tendre enfance, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aima Dieu de l'amour le plus ardent, comme tout le dit dans 1'« Histoire d'une âme.»

Elle pratiqua héroïquement la mortification du coeur dès son postulat, sachant que le plus petit fil, aussi bien qu'une chaîne, empêche l'oiseau de voler.

Elle eut, j'en fus témoin, bien à lutter pour ne pas laisser son coeur s'attacher, surtout à sa Mère Prieure qu'elle aimait beaucoup, mais Dieu l'aida, permettant que celle‑ci n'eût pour elle que des sévérités, qui brisaient son coeur d'autant plus qu'elle ne pouvait saisir, en sa façon d'agir envers elle, qu'un sentiment humain qu'elle gardait au fond de son coeur. Elle n'allait donc plus à elle que religieusement autant qu'affectueusement, se privant de toute satisfaction naturelle, de sorte que sa tenue fut fort édifiante.

 

[871] La Servante de Dieu avait une grande crainte des plus petites fautes, et cette parole: « Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine » lui fit un jour verser bien des larmes, jusqu'à ce qu'elle fût consolée par l'explication qui lui en fut donnée.

Elle allait à Dieu par pure foi, acceptant gaiement les désolations spirituelles, les offrant à Dieu pour qu'il donnât ses consolations aux âmes qu'elle pourrait gagner ainsi à son amour.

 

Tout ce qui avait rapport à Dieu faisait ses délices, au Carmel comme en son enfance. Sa joie était d'orner l'autel du noviciat, dédié à l'Enfant Jésus, et le comble de son bonheur fut pour elle d'être chargée de fleurir la pieuse statue de l'Enfant Jésus de notre cloître: de quel esprit intérieur elle animait tous ces soins donnés à son divin Roi.

Elle chérissait la solitude, comprenant admirablement cette parole: « Le royaume de Dieu est au‑dedans de vous », et

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

ces autres qu'elle a si bien chantées dans son cantique «Vivre d'amour »: « Si quel­qu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui... et nous ferons en lui notre de­meure.»

Elle mettait en pratique ce conseil de l'imitation de Jésus‑Christ: « Fermez sur vous la porte de votre coeur, et appelez à vous Jésus votre bien‑aimé »!

@Imit. Liv.1,ch.20@ Etant sacristine, elle ne touchait aux vases sacrés qu'avec redoublement de ferveur, se souvenant de cette parole: « Soyez saints, vous qui touchez les va­ses du Seigneur ».@*Is.52-11@ et @ MSA 79,2@

[872] Sa dévotion suprême était la Sainte Face de Notre Seigneur qui lui redisait tout l'amour dont il l'avait ai­mée dans sa Passion. C'est en la contem­plant qu'elle s'enflamma d'amour et de zèle pour le salut des âmes. Elle l'avait toujours devant elle dans son livre d'of­fice et dans sa stalle pendant son oraison. Elle était suspendue aux rideaux de son lit pendant sa maladie; sa vue l'aida à soutenir son long martyre. Elle pouvait lui redire cette strophe si touchante du cantique qu'elle avait composé en son honneur

« Mon amour découvre les charmes de tes yeux embellis de pleurs.

Je souris à travers mes larmes, quand je contemple tes douleurs.»@PN 20@

Un autre de ses plus beaux cantiques, dédié au Sacré‑Coeur, nous dit encore quelle dévotion elle avait pour le Coeur de Jésus qu'elle disait être « tout son appui et dont l'amour si tendre l'aimait malgré sa faiblesse » @Source pre @. Elle le trouvait dans l'Eucharistie où il ne la quittait jamais: aussi communier tous les jours était‑il son rêve. Monsieur l'abbé Youf, qui avait en si grande estime cette âme privilégiée, lui accorda cette faveur pen­dant plusieurs mois.

N'est‑ce pas un séraphin qui parle lorsqu'elle dit, dans le onzième chapitre de sa vie, avoir trouvé sa vocation, que sa vocation est l'amour, qu'elle a trouvé sa place au sein de l'Église, que c'est Dieu qui la lui a donnée, que dans le coeur de l'Église... elle sera l'amour!...

Elle disait à notre mère, quelques jours avant sa mort: « Une seule attente fait battre mon coeur, c'est [873] l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner... ma petite voie aux âmes va commencer... Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre!... » @DEA 17-7@ Voici la pensée qui se présente à moi au sujet de la Servante de Dieu: dans le coeur de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, l'amour divin à été sur la terre un feu caché sous les cendres de la vie obs­cure du Carmel. Après s'être déjà choisi sainte Mechtilde, sainte Gertrude et la bienheureuse Marguerite‑Marie pour ré­véler au monde l'amour dont il l'aime, Notre Seigneur ne veut‑il pas se servir de la Servante de Dieu pour en incendier la terre? Ce qui pourrait confirmer ma pen­sée serait l'extrait d'une lettre d'un prê­tre de l'Argentine, monsieur Augustin Barréro de Buenos Aires, 1914, et dont voici quelques passages:

« Comme je remercie le bon Dieu du bien qu'il fait de par le monde par l'apos­tolat posthume de sa petite Servante... La voilà prêchant à tous à la fois, dans leur propre langue, l'Evangile du salut, la petite voie d'enfance spirituelle. Quel miracle de la toute puissance divine que cette Pentecôte renouvelée et agrandie! Quelle leçon pour notre siècle orgueilleux, et aussi pour nous, ministres du Seigneur, et qui pour atteindre les âmes, comptons plus sur notre science que sur notre sain­teté!....»

 

L'amour de Dieu développa, dans le coeur de la Servante de Dieu, celui des pauvres et de tous ceux qui souffraient. Sa grande joie était qu'on lui confiât le soin de porter l'aumône aux malheureux qui venaient tendre la main.

[874] Cette charité grandit dans son coeur avec l'âge et s'épanouit au Carmel. Dès son entrée elle montra une charité touchante au noviciat, dans le bien qu'elle s'employa à faire à une de ses compa­gnes. Avec quelle charité ne me consolait-elle pas aussi dans bien des difficultés que je rencontrais et qu'elle sentait m'être si pénibles!

Déjà, elle avait à coeur la conversion des pécheurs, et entreprit celle de l'in­fortuné père Hyacinthe, auquel elle pen­sait encore à la fin de sa vie, offrant pour lui sa dernière communion.

 

Je ne me souviens pas l'avoir jamais en­tendue dire un seul mot contre la charité, ni jamais une réponse amère si parfois on lui disait quelque chose de pénible.

Avait‑on besoin d'elle pour quelque service, elle ne témoignait jamais ni en­nui, ni fatigue. Frappait‑on à la porte de sa cellule, alors qu'elle était le plus occu­pée, elle n'allait pas moins répondre en souriant.

Elle aimait à mettre au service des soeurs ses petits talents de peinture et de poésie; elle y consacrait joyeusement ses temps libres, et les donnait tellement aux autres que pour elle‑même elle n'en trou­vait plus.

Elle s'offrait pour tous les travaux pé­nibles, pour le lavage surtout s'ingéniait à se renoncer, allant à l'eau froide l'hiver, ce qui lui coûtait beaucoup, et l'été, au contraire, elle restait de préférence à la buanderie. Là, elle souffrait en silence que la soeur qui était vis‑à‑vis d'elle lui lan­çât au visage, sans s'en apercevoir, l'eau sale du linge qu'elle lavait.

 

Elle observa aux récréations, comme ail­leurs, le [875] point suivant de nos Cons­titutions: «Qu'elles n'aient aucune ami­tié en particulier et qu'elles s'aiment toutes, en général, comme Notre Sei­gneur Jésus‑Christ le commande à ses apôtres... Le point de s'aimer les unes les autres en général est de grande im­portance » @Constitutions de 1582@

 

Aux récréations, elle ne recherchait pas la société de ses soeurs, selon la nature, malgré son affection pour elles. Elle s'im­posait ce sacrifice pour que sa charité si vive envers sa famille du Carmel n'en souffrit pas. Au sortir d'une retraite, elle arriva à la récréation sans avoir été dire un seul bonjour à sa chère petite mère Agnès de Jésus, ce dont celle‑ci eut une grosse peine. Elle espérait au moins qu'elle se mettrait auprès d'elle, mais il n'en fut rien, elle alla se placer près de la premiè­re venue. Cela fut raconté à mère Gene­viève qui la gronda, lui disant que ce n'é­

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

tait pas entendre la vraie charité. Le père Auriault, auquel je citais ce fait me dit: « Oh! je trouve cela magnifique! », et la religieuse ancienne, qui me le racon­ta, me disait tout dernièrement encore: « Soeur Thérèse est une âme qui a une mission sublime à remplir dans la sainte Eglise »; et elle m'ajouta, en parlant de la perfection de la Servante de Dieu: « Vraiment, on n'a jamais vu cela.»

Elle supportait en silence tout ce qui lui était un sujet d'exercice, et triompha d'une antipathie naturelle envers une soeur ainsi qu'elle le raconte elle‑même, le dé­mon lui faisant voir en elle tant de cô­tés désagréables: aussi ne céda‑t‑elle pas à la tentation, se disant que la charité ne consiste pas seulement dans les senti­ments, mais dans les oeuvres. Elle agit donc avec cette soeur, comme avec la personne [827] la plus aimée, et lui rendit tous les services en son pouvoir. Elle pria pour elle, offrit à Dieu les vertus et les mérites de cette religieuse: « Je sentis— dit‑elle—que cela réjouissait grandement mon Jésus ». Elle souriait à cette soeur quand elle était tentée de lui répondre désagréablement et changeait de conver­sation. Cette soeur lui demanda un jour ce qui pouvait l'attirer ainsi vers elle qu'elle lui faisait un si beau sourire cha­que fois qu'elle la rencontrait... « Ah— dit‑elle—ce qui m'attirait, c'était Jésus caché dans le fond de son coeur » @MSC 14,1@

 

Elle demanda, d'elle‑même, à être com­pagne d'emploi avec une soeur près de laquelle l'attendait un véritable et diffi­cile apostolat. Quelle patience et quelle charité n'eut‑elle pas à pratiquer sur ce terrain hérissé de plus d'une épine! Mais elle travailla avec tant de bonté, d'in­telligence et de sagesse, qu'elle parvint à lui faire beaucoup de bien.

Elle pratiqua un autre acte de charité héroïque dont fut témoin la communauté, dans le service qu'elle s'offrit à rendre à la bonne soeur Saint‑Pierre qui ne mar­chait qu'avec des béquilles. Il fallait la conduire à la fin de l'oraison du soir, du choeur au réfectoire, ce qui n'était pas petite affaire! Quelle occasion de patience ne trouva‑t‑elle pas là! Elle fit tout pour contenter la pauvre infirme, poussant la vertu jusqu'à s'offrir à lui couper son pain.

Je fus encore témoin de sa charité lors­que l'influenza vint jeter la consternation dans la communauté, lui prenant trois victimes. Toutes les soeurs, sauf deux ou [877] trois étaient alitées. L'office était suspendu: c'était un silence de mort dans la communauté. Soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus se multiplia alors près des soeurs malades et mourantes, ainsi qu'à la sacristie, avec un calme, une présence d'esprit et une intelligence qui n'étaient point ordinaires. Notre supérieur mon­sieur Delatroëtte, qui avait été si hostile à son entrée, en fut frappé chaque fois qu'il venait voir ses filles. Il entrevit dès lors en cette enfant un sujet de grande espérance pour l'avenir de la commu­nauté.

 

C'était fort touchant encore de voir de quelle tendre charité elle entourait, mal­gré les peines qu'elle lui faisait bien sou­vent, la bonne mère Marie de Gonzague. La Servante de Dieu, avec sa finesse d'es­prit remarquable, saisissait les lacunes qui s'unissaient à tant de belles qualités en cette mère que nous aimions malgré tout. Se rendant parfaitement compte de ce qui la faisait souffrir, elle savait, par ses ma­nières enfantines, l'envelopper de tendres­se, la consoler, l'éclairer, et nulle parole ne pouvait mieux être appliquée à la Ser­vante de Dieu que celle‑ci: « La vérité sort de la bouche des enfants.» Ce fut surtout à l'occasion d'une élection qu'elle savait avoir été très pénible à la malheu­reuse mère, qu'elle lui écrivit une lettre fort belle, paraît‑il, laquelle fut une bonne semence jetée dans son coeur.

 

[Session 44: ‑ 9 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[881 ] [Réponse de la trente-septième à la trente‑huitième demande in­clusivement]:

La prudence de la Servante de Dieu était celle d'un vieillard qui a expérimen­té la vie avec ses épreuves. Elle observait tout, réfléchissait profondément, l'oeil toujours fixé sur le bon Dieu.

Elle était d'une grande réserve en tou­tes choses, en ses paroles comme en ses moindres actes, dans les petites et les grandes difficultés qui se multiplièrent sous ses pas.

 

Sa prudence se manifesta dans les dif­ficiles négociations qu'elle eut à faire pour sa vocation. Dans ces conjonctu­res, elle recourait à la prière, mettait sa confiance en Dieu, ne s'impatientait pas et n'avait point de paroles amères pour ceux qui contrariaient son désir. Il lui fallut une grande énergie, comme elle le dit elle‑même, pour oser parler au Pape, alors qu'elle n'était qu'une enfant de quatorze ans.

A son entrée au Carmel, elle usa d'une grande réserve, pour ne pas s'attacher humainement à sa Mère Prieure; puis, lorsque des peines lui vinrent de cette pau­vre mère, elle agit toujours comme si de rien était, lui souriant malgré tout et lui rendant le même respect.

Témoin, parfois, de pénibles difficultés que mère Marie de Gonzague suscitait à mère Agnès de Jésus, devenue Prieure, la Servante de Dieu en souffrait cruelle­ment, mais gardait le silence. Un jour cependant, elle me dit, le coeur plein de larmes: «Je comprends maintenant ce que Notre Seigneur a souffert de voir souf­frir sa mère pendant sa passion » @Source pre.@

 

[882] Au noviciat, elle montra une grande prudence pour faire du bien à l'une de ses petites compagnes, dont le caractère faisait craindre des indiscré­tions. Ayant elle‑même expérimenté ce que souffre une âme du manque de li­berté dans les affaires de conscience, elle s'employa avec autant de prudence que de sagesse pour épargner cette souffrance à ses novices. Je fus témoin de sa pruden­ce en cela, lorsque j'étais sacristine: elle me demandait de faire passer en secret au confessionnal des novices qui n'osaient en demander la permission à mère de Gonzague.

Elle n'allait au parloir que par charité. Là, si on lui demandait ses conseils, elle

 

Témoin 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

les donnait avec simplicité et humilité et se montrait toujours, comme partout, un ange de paix.

Elle aimait la solitude, sa petite cellule; elle avait vraiment le mépris du monde et était «personne d'oraison » comme le demandent nos saintes Constitutions @Ste Térèse d'Avila@

 

[Réponse à la trente‑neuvième et à la quarantième de­mande]:

La Servante de Dieu n'a cessé de prati­quer la justice envers Dieu et les saints par le culte qu'elle leur rendait. Les céré­monies, les fêtes, la fréquentation des sacrements, tout la ravissait. Au Carmel, elle eut pour l'office divin la plus grande dévotion. « L'office divin—disait‑elle à la fin de sa vie—était mon bonheur et mon martyre à la fois par mon grand dé­sir de le bien réciter et de n'y pas faire de fautes. Je ne crois pas que l'on puisse plus que moi désirer de réciter parfaite­ment l'office et [833] de bien y assister au choeur » @DEA 6-8@

 

Elle a toujours été très soumise à la di­rection de ses supérieurs et confesseurs qu'elle avait en grande estime, et qui eux-mêmes lui en rendaient une toute sem­blable.

Elle pratiqua la justice dans sa manière de comprendre et de pratiquer le silence, car elle l'observait selon ce point de notre sainte Règle: « L'ornement et les parures de la justice, c'est le silence » @Règle du Carmel@

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]: l

La mortification de la Servante de Dieu fut héroïque, car elle la fit consister sur­tout dans le support des mille et mille pe­tites souffrances qui composent la vie re­ligieuse et dans l'aménité constante à l'égard de toutes, malgré les heurts con­tinuels que l'on rencontre sans cesse dans les communautés même les plus parfaites, par suite de la différence des caractères et de l'éducation. La Servante de Dieu supportait tout en silence. Jamais elle ne se plaignait de rien, ni du chaud ni du froid, bien qu'on sût plus tard qu'elle avait souffert de ce dernier à en mourir. Elle prenait les choses, comme on les lui donnait, soit pour le vêtement, soit pour la nourriture. Sur ce dernier point elle eut beaucoup à souffrir, car elle n'avait souvent que des restes, alors qu'à son âge si tendre, elle aurait eu besoin d'être soutenue par une nourriture très forti­fiante, ainsi qu'il doit être fait pour tout sujet si jeune et d'une santé aussi frêle et délicate.

 

[884] [Suite de la réponse à la quarante-et-unième demande]:

Elle ne mit donc pas sa mortification dans les grandes austérités, qu'elle eût beaucoup aimées, si elle en avait eu la permission, mais dans lesquelles l'amour propre et l'orgueil trouvent souvent leur pâture. Elle la plaça surtout dans le re­noncement à elle‑même et à sa propre vo­lonté. Du reste, c'est ce qu'elle avait compris dès son enfance: elle s'effor­çait déjà de briser sa volonté, sa sensibili­té, de retenir une parole inutile et mille autres choses de ce genre.

Arrivée au Carmel, elle se mit à l'oeu­vre, et je puis affirmer que ses débuts furent bien pénibles. Il lui en coûtait beau­coup d'aller arracher des herbes au jar­din, où je l'envoyais tous les jours à 4 heures et demie pour prendre l'air, mais elle se gardait bien de me le dire, d'autant plus que c'était une belle occasion pour elle de rencontrer Notre Mère, qui ne man­quait pas de l'humilier en lui disant: « Qu'est‑ce donc qu'une [885] novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade ?... » Et elle l'entendait dire encore: « Cette enfant ne fait absolument rien.» Et plus tard elle remerciait Notre Mère de cette éducation si précieuse.

 

Notre mère lui ayant reproché son peu de dévouement dans les offices, elle se crut obligée de travailler dans ses temps libres sans le dire à personne.

Lorsqu'elle allait en direction chez Notre Mère, alors que c'était mère Agnès qui était prieure (et ce qui lui arrivait moins souvent qu'aux autres soeurs), si la por­tière ou quelqu'autre soeur venait la dé­ranger, elle ne se plaignait jamais, bien qu'au fond elle en souffrît sensiblement.

Cette mortification fidèle et constante dans laquelle elle grandit et qui s'étendit à toute sa vie, nous donna de la voir tou­jours sourire à la souffrance.

 

Deux mois avant sa mort, mère Agnès de Jésus, entendant louer sa patience, vint la visiter un jour, ayant le désir de la surprendre en un moment de crise; au même instant son visage prit une ex­pression de joie et s'anima d'un céleste sourire. Elle lui demanda qu'elle en pou­vait être la cause; elle lui répondit: « C'est parce que je ressens une vive douleur, je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil » @CSG @,

Elle disait encore: « Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas et j'ai du mal à comprendre comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne toujours sans [886] aucun mélange de tristesse » @HA 12@

 

[Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Dès sa petite enfance, la Servante de Dieu parvint à dominer sa nature et à conserver son humeur égale et bien­veillante.

Au Carmel, sa force se montra dès le début dans son énergie à supporter les austérités de la Règle et les désolations spirituelles. Elle accepta avec courage les sévérités de sa mère prieure. Malgré l'il­lusion de plusieurs soeurs sur la manière dont elle fut traitée et qui la croyaient gâtée de toutes façons, elle était en réali­té très éprouvée par Notre Mère. Quand elle la rencontrait, elle n'en recevait que des reproches qu'elle supportait en si­lence. Pendant ses directions, où elle restait près de notre Mère pendant une heure, elle était grondée presque tout le temps, et ce qui lui faisait plus de peine, c'était de ne pas comprendre le moyen de se corriger des défauts qu'on lui repro­chait.

La Servante de Dieu avait ce principe qu'il faut aller jusqu'au bout de ses for­ces avant de se plaindre. « Je puis encore marcher—disait‑elle—je dois être à mon devoir » @HA 12@

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Le jour de son entrée au Carmel, elle entendait les sanglots de sa famille, lors­qu'elle se rendit à la porte de clôture. Elle ne versa pas une larme, mais son coeur battait si fort qu'elle se demanda si elle n'allait point en mourir. Notre mère sainte Thérèse dit que « lorsqu'elle s'arracha des bras de son père elle sentit [887] ses os se briser » @Vida 4-1@; que devait-ce être pour cette enfant de 15 ans à qui le bon Dieu demandait d'imposer pour la troisième fois un tel sacrifice à son véné­rable père?

Elle était encore postulante lorsque son père fut atteint d'une paralysie qui, cher­chant à se fixer au cerveau, faisait crain­dre un affreux malheur. La Servante de Dieu me surprit lorsque, dans cette circonstance, elle me dit, en jetant un regard angélique vers le ciel: «Je souf­fre beaucoup, mais je puis souffrir encore davantage » @MSA 73,1@. Quelque temps après sa prise d'habit, cette épreuve fut à son comble: « Je ne pouvais plus — écrit-elle —dire alors: Je pourrais souffrir davantage, » @MSA 73,1@

 

Dans toutes ses épreuves, la Servante de Dieu souffrait dans le silence, comme Notre Seigneur durant sa passion. En contemplant sa divine Face, elle compre­nait « qu'une âme sans silence est une ville sans défense et que celui qui garde le silence garde son âme» @Source pre.@.

 

[Réponse à la quarante-troisième demande]:

La Servante de Dieu fut, au Carmel, comme en son enfance, enveloppée d'une atmosphère d'innocence et de candeur qui imposait la réserve et le respect.

Sa compagne de première communion, pensionnaire avec elle à la communauté des bénédictines, mademoiselle Louise Delarue, me disait un jour qu'elle ne pou­vait oublier « l'air d'innocence et de can­deur extraordinaire de sa jeune compa­gne, extraordinaire », répétait‑elle, en ap­puyant bien fort sur ce mot.

 

[888] Le bon curé d'Ars disait: « Le Saint Esprit repose dans une âme pure comme dans un lit de roses, et d'une âme où réside le Saint Esprit, il sort une bonne odeur, comme celle de la vigne en fleurs.» Cette admirable parole ne peut être mieux appliquée qu'à la Servante de Dieu.

Sa pureté se révélait dans tout son maintien qui fut tellement remarqué par monsieur l'abbé Youf, notre aumônier, lorsqu'il entra pour confesser les soeurs malades, qu'il nous la proposait pour mo­dèle. Et le jardinier, la voyant passer sous nos cloîtres lorsqu'il travaillait dans le préau, la reconnaissait, malgré son voile, à sa tenue, et il était très édifié de ne pas lui voir faire un pas plus vite que l'autre. Elle allait les yeux baissés et ne vivait que pour le bon Dieu. Cette béatitude: « Bienheureux les coeurs purs, parce qu'ils verront Dieu », était bien faite pour elle. Je ne puis mieux comparer la Ser­vante de Dieu qu'à ces petits ruisseaux de nos vallées qui coulent à l'ombre et sans bruit, et dont l'eau limpide n'est jamais troublée.

 

Voici un témoignage peu banal, rendu à la vertu de la Servante de Dieu par un zouave qui l'a en grande admiration: remerciant une dame qui lui avait donné 1'« Histoire d'un âme » et une relique de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, il lui dit: « J'ai été quatre ans avec le général Gouraud, il est dans le genre de soeur Thérèse, pur comme un ange et fort comme un lion.» Cette dame des plus honorables, nous a transmis ces curieuses paroles qu'elle pensait devoir nous ré­[889] jouir.

 

[Réponse à la quarante-quatrième demande]:

On pouvait dire de la Servante de Dieu ce mot de saint François de Sales: « Je désire fort peu de choses, et, le peu que je désire, je le désire bien peu.»

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus parle très sincèrement quand elle dit, dans son cantique «Vivre d'amour »:

«Au Coeur divin, débordant de tendresse, j'ai tout donné, légèrement je cours, je n'ai plus rien que ma seule richesse: aimer toujours!» @PN 17@

 

Pendant son postulat, elle aimait à avoir à son usage des choses soignées, et à trouver sous sa main tout ce qui lui était nécessaire pour travailler, mais, petit à petit, Jésus l'éclaira sur ce point et elle fut fidèle à la grâce. Elle fit donc avec joie le sacrifice de « sa jolie petite cruche de cellule » @MSA 74,1@ pour une autre grossière et toute ébréchée qui la rempla­ça. Elle s'éprit alors d'amour pour les objets les plus laids, les plus incom­modes. Un soir, on lui prit sa lam­pe par mégarde; elle avait précisément beaucoup à travailler, et elle fut tentée de s'impatienter; mais la lumière de la grâce l'illumina de telle sorte qu'elle se réjouit de se voir privée non seulement des choses agréables, mais même indis­pensables. Si elle ne pouvait absolument se passer de quelque objet, elle le récla­mait, mais avec humilité, comme les bons pauvres qui tendent la main pour recevoir le nécessaire.

Elle n'aurait jamais pris sur le temps du travail pour orner de fleurs la statue de l'Enfant Jésus, [890] dont la décoration lui était confiée; elle n'y consacrait que ses temps libres.

Je la surpris un soir, démontant une garniture d'autel: au lieu de couper le fil, elle le tirait doucement avec un petit outil, afin de l'utiliser encore en esprit de pauvreté.

Elle prenait ses vêtements comme on les lui donnait, sans jamais rien réclamer de plus; de même pour la nourriture.

 

Elle comprenait la pauvreté d'esprit avec une haute perfection: elle était dé­tachée des pensées personnelles qui pour­tant semblent bien être une propriété. Elle disait: « J'ai reçu la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du coeur qu'à ceux de la terre, et je trouve tout naturel que mes soeurs s'en emparent » @MSC 19,1@

La Servante de Dieu eut sans cesse de­vant les yeux ces paroles de nos saintes Constitutions: « Qu'elles aient toujours devant les yeux la pauvreté dont elles font profession, pour en épandre partout l'odeur » @Ste th. Const.@

Elle fut vraiment ce pauvre de l'Evan­gile auquel le royaume du ciel appartient.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Dès son entrée au noviciat, la Servan­te de Dieu me fut soumise en tout, et, dans son obéissance, comme dans ses autres vertus, elle surpassa ses compagnes. Jamais elle ne me fit une observation: son obéissance fut aussi prompte qu'a­veugle, non seulement envers moi, mais aussi envers sa mère prieure.

 

[891] Un jour, je crus lui faciliter l'orai­son, en lui suggérant une pensée, que je croyais pouvoir lui aider, mais je sus qu'elle n'était pour elle qu'une fatigue: elle ne m'en dit rien cependant, et elle se serait astreinte à méditer cette pensée si je n'avais été prévenue.

Notre Mère faisait parfois des recom­mandations dont elle‑même ne se souve­nait plus quelque temps après, ce qui faisait que des soeurs croyaient pouvoir aussi se dispenser de les suivre. Pour la Servante de Dieu il n'en était pas ainsi: elle continuait à les pratiquer fidèlement.

Etant moi‑même sortie de la charge de maîtresse des novices, j'eus quelque temps la Servante de Dieu avec moi, pour m'ai­der à la sacristie. Je pus encore admirer en cet office quelle était son humilité, sa déférence et son obéissance: elle ne se serait jamais offerte pour un travail un peu relevé; elle se tenait toute petite et n'aurait pas touché aux vases sacrés sans ma permission.

 

Mais voici l'acte d'obéissance le plus héroïque que je lui aie vu pratiquer. Le révérend père Auriault, de la Compagnie de Jésus, auquel je l'ai raconté, en était très édifié. Ce fut, lorsque la Servante de Dieu reçut de mère Marie de Gonzague, sa prieure, l'ordre très dur de ne pas re­tourner trouver au confessionnal le ré­vérend père Alexis franciscain, prédica­teur de notre retraite; c'était pourtant son droit comme celui des autres soeurs. Ce saint religieux avait mis la paix dans son âme, alors troublée par un vrai mar­tyre intérieur et il lui avait dit de revenir. Mais elle n'osa enfreindre la défense de sa Mère prieure. [892] Elle me confia sa douleur; j'en fus émue et lui conseillai d'insister auprès de notre Mère, mais pour plus de perfection elle préféra gar­der le silence, mettant en pratique ce point qui termine notre sainte Règle: « Hono­rez votre prieure avec entière humilité, la reconnaissant pour Jésus‑Christ plus que pour ce qu'elle est en soi » @Règle du Carmel@

 

C'est par ordre de l'obéissance qu'elle mit toute sa piété et son talent encore inexpérimenté à faire une fresque d'an­ges entourant le tabernacle de l'oratoire. Les fonctions qu'elle assigne à chacun d'eux expriment les désirs de son âme: chanter les louanges de Dieu, faire con­naître Dieu, comme les missionnaires, jeter des fleurs, s'effeuiller comme les roses sous les pieds de Notre Seigneur par ses mille sacrifices.

 

[Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

La Servante de Dieu, dès son entrée au noviciat, mit en pratique ce point si re­commandé dans nos Constitutions et si essentiel à la perfection: « Qu'elles aient grand soin de ne point s'excuser, si ce n'est chose où il en soit besoin » @Const. De Ste Th.@.

Un jour, je la grondai au noviciat pour un petit vase cassé, et je lui dis qu'elle n'avait point d'ordre. Or elle n'était pas coupable; il lui en coûta beaucoup de ne pas me le dire, mais elle garda pourtant le silence.

Elle ne se mettait jamais en avant pour ce qui eût pu la faire paraître; elle ne don­nait son sentiment que bien humblement et seulement quand on le lui demandait. Il n'y avait en elle aucune recherche d'elle‑même, ni aucune susceptibilité.

 

[893] A la veillée qui précéda le grand jour de sa profession le démon lui sug­géra que la vie du Carmel ne lui conve­nait pas. Elle accourut humblement me découvrir sa tentation. Je la rassurai vite, mais pour mieux s'humilier, elle voulut dire aussi à notre mère Marie de Gonza­gue ce qui lui était arrivé.

 

[Session 45: ‑ 10 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[896] [Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

Comblée des grâces de Dieu, la Ser­vante de Dieu ne se les attribuait pas; mais, comme l'humilité est la vérité, elle les reconnaissait pourtant, en rapportant à Dieu toute la gloire. Elle ne craignait pas de dire, comme la Sainte Vierge, « que le Seigneur avait fait en elle de grandes choses »; mais elle ajoutait: « et la plus grande est de m'avoir montré ma petitesse et mon impuissance à tout bien » @MSC 4,1@.

Voyant un épi de blé s'incliner par le poids de ses grains, elle disait: «Le bon Dieu m'a chargée de grains pour moi et pour bien d'autres, je veux donc m'incli­ner sous l'abondance des dons divins, reconnais‑[897]sant que tout vient d'en haut » @DEA 4-8@

Elle ne recherchait ni les regards, ni l'estime, ni les louanges des hommes, Dieu seul étant son tout.

C'est dans la méditation de la sainte Face qu'elle étudia l'humilité, et comprit mieux que jamais que la véritable gloire consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien. « Il n'y a — disait‑elle— que la dernière place qui ne soit pas va­nité et affliction d'esprit » @ Source pre. Imit Livre 3, ch. XXVII@

 

[Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

J'ai vu ici des religieuses vraiment ferventes et même très saintes, comme mère Geneviève, notre fondatrice, soeur Adélaïde, soeur Louise et plusieurs au­tres, mais ce n'était pas tout à fait ce que j'ai vu en soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. En celle‑ci, jamais je n'ai pu ob­server un seul moment de défaillance, pas un murmure, pas même une expression de tristesse, et cela malgré son jeune âge et les grandes souffrances de l'âme et du corps dont elle fut éprouvée. C'était une constance de perfection et une aménité sans ombre. Je crois que c'est là une vertu héroïque.

 

[Réponse à la qua­rante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais rien remarqué d'indiscret

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

dans sa conduite, au contraire une carac­téristique de sa vertu, c'était la simpli­cité.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Je n'ai pas observé personnellement au­cune mani‑[898]festation surnaturelle ex­traordinaire dans la vie de la Servante de Dieu. J'ai seulement entendu rapporter quelques faits bien certains par notre mère Agnès de Jésus et par plusieurs de nos soeurs. Ainsi vers l'âge de 10 ans, la Servante de Dieu fut favorisée de l'ap­parition de la Sainte Vierge, qui vint la guérir d'une grave maladie. Elle eut un transport d'amour pendant son noviciat, mais je n'en ai qu'une vague connais­sance: peut‑être mère Marie de Gon­zague lui avait‑elle dit de ne pas m'en parler.

Pendant sa maladie, on lui avait ap­porté des roses pour qu'elle en couvrît son crucifix, ce qui était sa dévotion. Quel­ques pétales étant tombés à terre, on les ramassait pour les jeter. Elle dit alors d'un air mystérieux: «Oh! ne les jetez pas: elles pourront faire des heureux » @DEA 14-9@

Un autre jour, elle disait à mère Agnès de Jésus: «Après ma mort vous aurez beaucoup de petites joies, à la boîte aux lettres et du côté du tour » @DEA 11-8@, paroles alors mystérieuses et qui sont aujourd'hui pleinement réalisées.

 

[Réponse à la cinquan­tième demande]:

Je ne crois pas qu'elle ait fait aucun miracle pendant sa vie

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit les pages sublimes de 1'« Histoire de son âme » par obéissance, dans la simplicité et la droiture de son coeur, sans se douter que ce livre était destiné à être publié. Dieu le voulait ainsi, pour que le monde entier pût en bénéficier, comme le prouve [899] la diffusion rapide et prodigieuse de ces lignes qui ravissent les âmes et leur ap­prend à aller à Dieu par la confiance, l'amour et l'abandon. J'ignorais qu'elle eût écrit cette vie, et lorsqu'on en fit la lecture au réfectoire, je restai saisie d'étonnement et d'admiration. Quelque temps après, faisant ma grande retraite, je pris ce livre admirable. Après en avoir médité quelques pages, j'eus l'inspira­tion, à l'exemple de soeur Thérèse, de lire au hasard quelque chose dans les saints évangiles, et voici les mots sur lesquels mes yeux tombèrent: « Quel est donc celui‑ci dont on dit des choses si merveilleuses? C'est Jésus, le fils de Jo­seph, et ses soeurs sont là au milieu de nous.»

 

[Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

Lorsque la maladie conduisit la Ser­vante de Dieu à l'infirmerie, elle y fit voir héroïquement la vertu qu'elle avait ac­quise en santé, ce que demandent nos Constitutions.

Son courage et sa patience furent à la hauteur de ses souffrances physiques et morales, car les épreuves de l'âme fu­rent son partage jusqu'à la fin.

La communauté n'allait que rarement la voir pour ne pas la fatiguer, tant elle était faible; mais on la trouvait toujours gaie, aimable, n'ayant pour toutes ses soeurs qu'un angélique sourire.

Dieu permit que notre saint et si dé­voué docteur, monsieur de Cornière, ne pût lui donner de ces adoucissements qui eussent allégé ses cruelles souffrances. Elle les endura jusqu'à la fin dans toute leur intensité. Le médecin [900] en était très édifié et disait: « Oh! si vous saviez ce qu'elle souffre, vous ne voudriez pas la retenir sur la terre. Je ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas de la terre » @DEA 24-9@

Après avoir reçu l'Extrême‑Onction, elle disait: « J'ai trouvé le bonheur et la joie sur la terre, mais uniquement dans la souffrance, car j'ai beaucoup souffert ici‑bas; il faudra le dire aux âmes. En mon enfance, je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas en faire ma joie: c'est une grâce que le bon Dieu m'a faite plus tard »  @DEA 31-7@

Son âme était tellement livrée à l'a­mour, que la souffrance lui était devenue douce: cependant elle demandait que l'on priât pour elle, car elle sentait sa fai­blesse.

 

Elle avait vécu, comme un ange, dans notre Carmel, elle y mourrait en séraphin.

Le 30 septembre 1897, l'agonie commença à 3 heures après‑midi. La com­munauté se réunit auprès d'elle. A 7 heures du soir, les soeurs, sorties un ins­tant, furent rappelées par un fort coup de sonnette: j'accourus et arrivai à temps pour la voir encore pencher la tête à droite, remuer les lèvres, disant: « Oh! je l'aime!... Mon Dieu!... je... vous... aime! » @DEA 30-9@. Ce furent ses dernières pa­roles. Elle s'affaissa, entrouvrit les yeux, jeta un regard brillant et magnifique vers l'image de la Sainte Vierge, comme vo­yant quelque chose de surnaturel et son âme s'envola au ciel. Elle mourait d'a­mour, comme elle l'avait rêvé.

Je pensai que la Sainte Vierge était venue la chercher à l'ouverture du mois du rosaire pour la ré‑[901] compenser de la touchante piété avec laquelle elle avait employé les roses pour témoigner son amour à Notre Seigneur. Elle allait au ciel cueillir de plus belles roses que celles de la terre, afin de les jeter en pluie de grâces sur le monde entier, selon sa pro­messe.

 

[Réponse à la cinquante-troisième demande]:

Elle fut très belle, exposée à la grille du choeur; mais cette beauté était bien faible à côté de l'extraordinaire beauté dont elle rayonnait, lorsque la commu­nauté fit la levée du corps sous le cloître, à la porte de l'infirmerie. J'en fus saisie et je me demandais si elle était réelle­ment morte: elle m'apparaissait telle­ment vivante, que je n'aurais pas été surprise de la voir sourire à son petit Jésus, en passant près de sa statue sous le cloître. Elle avait l'air d'une vierge martyre étendue sur sa châsse, plutôt que d'une pauvre carmélite sur son cer­cueil.

 

Le concours du peuple fut nombreux, mais il n'y avait là rien d'extraordinaire.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Réponse à la cinquante‑quatrième et à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai pas assisté à ces diverses céré­monies; je ne crois pas, d'après ce que j'ai entendu dire, qu'il s'y soit rien passé d'extraordinaire.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

J'ai entendu dire qu'il y avait, au tom­beau de la Servante de Dieu, un concours considérable et toujours croissant de pèlerins.

 

[902]  [Le témoin répond ensuite à la cin­quante‑septième demande]:

J'ai dit que les aumôniers et confes­seurs du monastère avaient en singulière estime, dès son vivant, la Servante de Dieu. Ainsi, monsieur l'abbé Youf, qui la connut dès son entrée et la confessa jusqu'à sa mort. Monsieur l'abbé Bail­lon, que l'on disait être un prêtre des plus instruits du diocèse et qu'elle ai­mait à consulter, avait aussi la plus grande considération pour la Servante de Dieu. Le révérend père Armand Le­monnier la considérait aussi comme une âme prédestinée, ne parlait d'elle qu'avec un profond respect; il la nommait «la petite fleur », et il attachait une grande autorité à ses conseils.

Dans la communauté on la considérait comme un petit ange et un modèle de perfection religieuse. J'ai bien entendu de ci, de là, quelques petites récrimina­tions; mais elles provenaient plutôt des défauts de jugement ou de caractère de celles qui les faisaient.

[903] Depuis sa mort, la réputation de sainteté et de miracles de la Servante de Dieu s'est étendue au‑delà de toute me­sure. Je ne puis mieux la comparer qu'au grain de sénevé de l'Evangile, ce plus petit des grains qui s'élève comme un arbre où viennent habiter les oiseaux du ciel.

 

Son influence est bien sensible sur notre communauté. Depuis la mort de la Ser­vante de Dieu, les progrès de notre Carmel sont évidents dans la régularité, le silence et la ferveur. Un prédicateur de retraite disait à notre mère: « Ma mère, on voit qu'une sainte a passé dans votre Carmel.»

La diffusion de sa réputation de sain­teté dans le monde entier peut se mesurer au nombre d'exemplaires soit de sa vie, soit de ses souvenirs qu'il a fallu éditer, pour donner satisfaction aux demandes qui proviennent de tout l'univers. Les «Vies » se comptent par centaines de mille, et les images par millions. Du matin au soir, je ne travaille que pour elle; j'ai préparé des milliers d'images; je ne reçois guère de lettres où on ne me parle d'elle; je ne vais jamais au parloir que ce ne soit pour en entendre parler. Ses portraits, ses images, charment ceux qui les voient, entre les autres, la belle héliogravure qui est au commencement de sa vie.

Les flots de lettres, s'élevant à 500 tous les jours, témoignent de la confiance sans bornes de tous, et particulièrement des soldats, envers la Servante de Dieu. Des officiers la prennent pour protectrice de leur régiment ou de leur compagnie; c'est ainsi que le colonel [904] Etienne écrit à notre mère qu'il appelle son ré­giment le « régiment de soeur Thérèse.» Un aviateur a placé son image sur les ailes de son aéroplane. Monsieur Augustin Barréro, prêtre de l'Argentine, écrit dans une lettre que j'ai déjà citée: «L'autre jour, j'ai déjeuné à bord d'un quatre-mâts, en rade de Buenos Aires. Sa­vez‑vous ce qui a frappé mes regards en entrant dans la cabine du comman­dant ?... Le portrait de soeur Thérèse!

Il y avait, à bord, deux exemplai­res de sa vie; tous les officiers l'avaient lue et notre conversation a roulé sur elle une bonne partie du repas. Vrai! il n'y a que l'enfer où elle ne soit pas ai­mée et imitée », et j'ajouterai, moi, que je crois pouvoir dire qu'elle y fait la rage et le désespoir des démons.

 

[Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu un seul mot d'opposition à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. Toutes les personnes que je connais, dans la communauté ou au‑dehors, lui sont profondément dé­vouées et ont un grand désir de sa béa­tification.

 

[Réponse à la cinquante-neuvième demande]:

La première manifestation de l'influence surnaturelle de la Servante de Dieu, c'est, comme je l'ai dit, le développement évident de la ferveur religieuse dans la communauté. A diverses reprises, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a manifesté sa présence par des parfums miraculeux. J'en ai été moi‑même favorisée [905] plusieurs fois, une fois entre autres en préparant de petits papiers destinés à recevoir de ses reliques. Ma soeur Jeanne Marie, qui devait terminer ce travail, sentit les mêmes parfums, lorsqu'elle ouvrit le carton qui renfermait ces petits papiers. Depuis cela, voici plus de deux ans, au moment de recevoir la sainte communion, un parfum d'une odeur exquise que je ne saurais définir, m'enve­loppa si fort, que je restai saisie de sur­prise; pendant quelques jours, je sentis l'odeur de violette, en me retirant de la sainte table. Ces divers parfums m'ont été expliqués par divers événements d'é­preuves ou de consolations concernant ma famille.

Ma soeur Geneviève, ne pouvant recon­naître quel avait été le grand voile de soeur Thérèse, lui demanda de lui en donner le signe, en permettant que ce­lui‑là qu'elle poserait sur la jambe ma­lade d'une soeur de voile blanc, opérât sa guérison. Elle fut exaucée, et cette soeur, couverte d'une trentaine de furon­cles, fut tellement guérie qu'à partir de ce jour ( il y a eu 7 ans le 1er juin) elle n'a cessé de faire toute seule la cuisine, obédience si pénible qu'elle est donnée ordinairement, chaque semaine, tour à tour, à nos soeurs du voile blanc.

 

[Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été personnellement témoin d'un miracle de guérison. J'ai entendu lire les rapports très nombreux qui sont envoyés au Carmel: il y a des grâces mer­veilleuses, mais je n'ai pas retenu le détail de ces communications.

 

[906] [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

En finissant ma déposition, je dis en­core, comme au Procès Ordinaire, qu'il en est pour moi, lorsque je considère la Servante de Dieu, ce qu'il en est pour tout oeil qui regarde les étoiles du ciel: plus il les fixe et plus il en découvre.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Ainsi plus je contemple cette âme, plus je la reconnais et la proclame une sainte.

D'où a pu venir la sainteté de la Ser­vante de Dieu? Peut‑être serait‑il permis de penser qu'elle a pu prendre sa source dans les vertus de ses propres parents, remarquables par leur vie si chrétienne. Il est permis de croire aussi que la sain­teté de nos fondatrices que j'ai connues peut y être pour beaucoup. Ce qui pour­rait confirmer ma pensée, c'est qu'une nuit après la mort de notre vénérable mère Geneviève, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus la vit en songe, donnant à cha­cune de ses filles quelque chose qui lui avait appartenu; elle vint à elle les mains vides, et la regardant avec tendresse, elle lui dit: « A vous, je laisse mon coeur » @MSA 79,1@

 

[907] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux deman­des précédentes. — Est ainsi terminé l'in­terrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR MARIE DES ANGES ET DU SACRÉ-COEUR, témoin, j'ai déposé, comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 11 - Francoise‑Thérèse Martin Ord. Vis. B.M.V.

Soeur de sainte Thérèse, Léonie (1863­-1941) était entrée à la Visitation et avait déposé comme septième témoin au Pro­cès informatif ordinaire (vol. I, pp.339-­359). Malgré son bon coeur, elle avait été pour les siens, à cause de sa nature fai­ble et maladive, un sujet de préoccupa­tion et de perplexité. L'itinéraire de sa vocation f ut assez tourmenté: une pre­mière tentative chez les Clarisses d'Alençon (1886) et deux autres ensuite à la Visitation de Caen (1887‑1888 et 1893­-1895). La faiblesse et l'inconstance se mêlaient toujours à une indéniable bon­ne volonté comme à une générosité plus qu'ordinaire.

Soeur Thérèse avait toujours cru à la réussite finale de la vocation de Léonie et elle affirma avant de mourir à soeur Marie du Sacré‑Coeur: « Après ma mort, je la ferai rentrer à la Visitation et elle y persévérera.» Cette prophétie se réa­lisa. A l'âge de 36 ans, le 29 janvier 1899, Léonie entra pour la troisième fois à la Visitation et elle y demeura. A l'é­cole de saint François de Sales et de sa sainte soeur, elle suivit, humble et sim­ple, la voie de l'enfance spirituelle évan­gélique, s'offrant elle‑même à Dieu, dans un parfait abandon.

 

Nous ne savons pas si la perspective de devoir déposer au Procès apostolique fut cause de préoccupation pour soeur Francoise-Thérèse, comme cela avait été le cas pour le Procès de 1910. Nous savons seulement que désireuse de ne pas quitter le monastère de Caen sans renon­cer pourtant à sa déposition, elle eut l'au­dacieux courage de le demander à Mgr Lemonnier, venu célébrer avec les Visi­tandines leur fête titulaire, le 2 juillet 1915. Elle en obtint cette réponse: « On ne va pas déranger tout un tribunal pour vous », s'exclama l'évêque. Mais tandis qu'en 1910 elle avait été reçue cinq jours chez les Bénédictines du Saint Sacrement où elle avait retrouvé soeur Marie-Joseph de la Croix, Marcelline Hu­sé, l'ancienne domestique des Guérin, elle se rendit cette fois‑ci au Carmel de Li­sieux, auprès de ses soeurs, sur l'ordre de l'évêque, et elle y demeura du 11 au

 

TEMOIN l: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Tais.

 

18 septembre 1915, y retrouvant donc Pauline, Marie et Céline.

De retour à la Visitation, elle put par­ticiper, dans l'humilité et le recueille­ment, à l'ascension triomphale de sa soeur Thérèse qui l'avait beaucoup ai­mée. Sa santé commença à décliner en 1927: maladies fréquentes, douleurs rhu­matismales et arthritiques. Elle fut tou­jours de grande édification et mourut le 16 juin 1941

 

La déposition de soeur Francoise‑Thé­rèse est très simple, comme lors du pre­mier Procès. Elle reconnait qu'elle a peu à dire sur la vie carmélitaine de Thérèse, en se basant surtout sur les lettres que sa soeur lui avait écrites (cf. pp. 933, 934). Mais elle a cependant. quelques détails qui ne manquent pas d'intérêt sur les visites faites à Thérèse au parloir du Carmel de Lisieux: « Quand je venais voir mes soeurs au parloir, je constatais que soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus se montrait particulièrement humble et dis­crète, laissant volontiers la parole aux autres. Elle était aussi d'une régularité très exacte, se retirant la première lors que le sablier indiquait que le temps con­cédé pour le parloir était passé » (pp. 292‑293). Léonie revient ailleurs sur cette délicatesse et fidélité de Thérèse: « Lors­qu'était écoulée la demi‑heure, concédée pour le parloir, elle ne serait pas restée une seconde de plus » (p. 940). Ceci en­core: « Quand je la voyais au parloir du Carmel, elle me paraissait toujours attentive à ne rien recevoir, à ne rien deman­der qui pût être contraire à la plus pure pauvreté religieuse » (p. 940).

La visitandine n'oubliait pas le rôle joué par Thérèse pour l'heureuse issue de sa vocation (cf. pp. 935‑937, 942­-943). Elle témoigne encore en ces termes de la bonté de sa soeur: « J'ai remar­qué... qu'elle était très oublieuse d'elle-même, cherchant toujours à faire plaisir aux autres. J'ai été très particulièrement touchée de la grande délicatesse avec la­quelle elle agissait à mon égard. J'avais alors 23 ans et elle 13 seulement, mais j'étais très en retard pour mes études et ma formation; ma petite soeur se prê­tait à m'instruire avec une très grande charité et un tact exquis pour ne pas m'humilier » (p. 922). « Ma petite soeur était toujours très douce et parfaitement maîtresse d'elle‑même. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue témoigner de l'impatience, ni à plus forte raison se fâ­cher » (p. 938).

 

La déposition de Léonie revêt un in­térêt tout particulier pour la partie histo­rique du Procès de béatification et de canonisation de son père et de sa mère, dont soeur Thérèse a écrit à Mère Agnès :J'ai le bonheur d'appartenir aux pa­rents sans égaux qui nous ont entourées des mêmes soins et des mêmes tendres­ses » (MA « A » 5,1). On pourra se re­porter notamment aux pages 916 et 917 qui contribuent à rétablir la vérité à l'en­contre de certaines insinuations non fon­dées que l'on n'a pas manqué de répan­dre contre monsieur et madame Martin.

 

Le témoin a déposé les 13 et 14 sep­tembre 1915, au cours des 46ème et 47ème sessions (pp. 913‑950 de notre Copie publique).

 

[Session 46: ‑ 13 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[913] [Le témoin répond correctement à la pre­mière demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Marie‑Léonie Martin, en religion soeur Françoise‑Thérèse, profes­se de la Visitation Sainte Marie de Caen, où j'ai fait profession le 2 juillet 1900. Je suis née à Alençon, diocèse de Séez, le 3 juin 1863 de Louis‑Joseph‑Stanislas Martin, bijoutier et de Marie‑Zélie Gué­rin. Je suis donc la soeur de la Servante de Dieu, Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

 

[Le té­moin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Mon seul désir est la gloire de Dieu, et je ne crois pas [914] qu'il y ait en moi aucune mauvaise disposition qui m'em­pêche de dire la vérité. Je fais ma dépo­sition très librement, et personne ne m'a imposé mon témoignage.

 

[Réponse à la septième demande]:

A l'époque de la naissance de la Ser­vante de Dieu, j'étais à Alençon, chez mes parents, et j'ai été témoin di­rect des premières années de la Ser­vante de Dieu. Quand mon père vint à Lisieux, après la mort de ma mère en 1877, je fus mise alors en pension, chez les bénédictines de Lisieux: je voyais mon père et mes soeurs les jours de congé et pendant les vacances. En 1881, je quit­tai la pension et j'habitai aux Buisson­nets avec mon père et mes soeurs jus­qu'en 1886. A cette époque je m'absen­tai pour faire essai de la vie religieuse. Je rentrai aux Buissonnets en janvier 1888, quelques mois avant l'entrée de la Servante de Dieu au Carmel. Ce n'est qu'après la mort de la Servante de Dieu que je quittai Lisieux pour entrer défi­nitivement à la Visitation en janvier 1899. Pendant la vie de la Servante de Dieu au Carmel, je la visitais de temps à autre au parloir.

Je me servirai pour mon témoignage de ce que j'ai observé par moi‑même, et aussi des écrits de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus et des lettres de famille, écrites par mes soeurs. Ces documents m'ont beaucoup servi pour raviver mes souvenirs.

 

[Réponse à la huitième demande) J'ai toujours beaucoup aimé la Ser­vante de Dieu, [915] même pendant sa vie, car c'était une ravissante enfant. De­puis sa mort, j'ai pour elle une dévotion très vive; la méditation de ses exemples et de ses écrits me fait le plus grand bien: elle est «ma sainte idéale.»

Je désire beaucoup l'heureux succès de son procès de béatification. Ce n'est pas parce qu'elle est ma soeur et que je l'aime à ce titre; c'est parce que Dieu sera par là plus connu et mieux aimé, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ayant montré en action ce que Notre Seigneur recommande tant dans l'Évangile: «Celui qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux » (Matth. 18, 4).

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née le 2 jan­vier 1873, à Alençon, diocèse de Séez. J'ai rapporté ci‑dessus, en répondant à la deuxième question, les noms et la con­dition de nos parents. J'ai assisté au bap­tême de ma petite soeur; elle reçut ce sa­crement le 4 janvier 1873, dans l'église de Notre‑Dame d'Alençon: c'est mon­sieur l'abbé Dumaine, alors vicaire de Notre‑Dame d'Alençon et aujourd'hui vicaire général de Monseigneur l'évêque de Séez, qui lui donna le baptême; elle eut pour marraine notre soeur aînée, Marie; son parrain fut le fils d'un ami de mon père; j'ai oublié ses noms. La Servante de Dieu reçut au baptême les noms de Marie‑Françoise‑Thérèse. Elle n'a reçu la confirmation que beaucoup plus tard, l'année de sa première commu­nion aux bénédictines de Lisieux, le 14 juin 1884.

[916] Thérèse était la neuvième et der­nière enfant, issue du mariage de mes pa­rents. Des huit enfants qui avaient pré­cédé, quatre étaient morts: deux petits frères et deux petites soeurs; restaient alors quatre soeurs, à savoir: Marie, Pau­line, Léonie et Céline.

 

Quant aux dispositions de mes parents, je puis dire qu'ils étaient des chrétiens exemplaires. Mon père, d'abord, était re­marquable par sa grande charité envers les pauvres et son extrême fidélité aux moindres devoirs du chrétien. Aucun in­térêt n'aurait pu le décider à ouvrir, le dimanche, son magasin de joaillerie. Il assistait chaque jour à la sainte messe, et communiait souvent; il communiait mê­me tous les jours dans les temps qui ont précédé sa dernière maladie. Il observait, dans toute leur rigueur, les jeûnes pres­crits par l'Église, même à l'âge de 67 ans. Je noterai aussi son respect remar­quable pour les prêtres qu'il ne manquait jamais de saluer, même s'ils étaient des inconnus.

Notre mère était remarquable par son esprit de foi et sa charité pour les pau­vres. Elle allait tous les jours à la pre­mière messe. Agrégée au Tiers‑Ordre de saint François d'Assise, elle en observait la règle avec une stricte fidélité et se montrait mortifiée dans la nourriture et en toutes choses. Elle professait un con­tinuel oubli d'elle‑même. Elle pratiquait certainement la communion fréquente; mais la communion quotidienne était peu en usage à cette époque, et je ne me souviens pas assez de ce temps‑là pour dire si ma mère communiait dans la semaine.

[917] Nos parents aimaient tendrement leurs enfants, mais ne les élevaient point avec cette mollesse si commune aujour­d'hui. Ils avaient grand soin de la for­mation de notre âme aux habitudes et aux vertus chrétiennes.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Notre mère eut d'abord le dessein de nourrir elle‑même la petite Thérèse; mais elle dut y renoncer à cause de l'état de faiblesse de sa santé. On la mit donc en nourrice à la campagne. Après un an ou 18 mois la petite Thérèse s'était fortifiée; ma mère la reprit et l'éleva jusqu'à l'âge de quatre ans et demi. Notre mè­re mourut alors en 1877.

 

Dès ses premières années, la petite Thérèse était remarquable par son obéis­sance et sa franchise. Il suffisait qu'on lui eût dit une fois qu'une chose était mal pour qu'elle s'en abstint avec une extrê­me attention.

Quand elle avait fait quelque mala­dresse d'enfant, bien vite elle s'en ac­cusait elle‑même.

Elle montrait, dès l'âge de trois ans, une intelligence extraordinaire des cho­ses de la piété: c'est ainsi qu'elle expli­quait à sa soeur Céline, plus âgée qu'elle de quatre ans, « qu'il n'y a rien d'é­tonnant à ce que le bon Dieu soit pré­sent dans une petite hostie puisqu'il est tout puissant, et qu'il peut faire tout ce qu'il veut » @MSA 10,1@

 

Au mois d'août 1877, le 28, notre mè­re mourut. Mon père, après cet événe­ment, quitta Alençon et vint à Lisieux. Il le fit à regret, mais pour le bien de ses enfants, afin que nous trouvions dans madame Guérin, [918] belle‑soeur de no­tre mère, un appui et un conseil utile, puisque notre soeur aînée, Marie, n'a­vait encore que 17 ans. Ce furent nos soeurs aînées, Marie et Pauline, qui pré­sidèrent réellement, aux Buissonnets, à notre éducation. La petite Thérèse avait, par délicatesse, choisi Pauline pour sa « petite mère », et c'est Pauline en effet qui eut l'influence la plus directe sur l'é­ducation de son âme. Elle se fit même son institutrice jusqu'en octobre 1881. A cette époque, j'étais sortie de la pension des bénédictines de Lisieux, et la petite Thérèse, âgée de 8 ans et demi, alla m'y remplacer mais seulement à titre de demi-pensionnaire, revenant chaque soir à la maison.

A cet âge de cinq à huit ans, les dis­positions de la Servante de Dieu pour la piété étaient déjà remarquables. Son attitude, le soir, pendant la prière en fa­mille ou pendant les lectures de piété, montraient que son attention était alors toute fixée vers le bon Dieu.

Elle se préparait, chaque année, à la fête de Noël par une neuvaine, durant la­quelle elle faisait chaque jour neuf pra­tiques de vertu.

Dès cette époque, elle aimait à con­templer une pieuse image, représentant «la petite fleur du divin prisonnier » @MSA 31,2@. A la voir, on devinait que déjà elle s'en­tretenait avec son Jésus en de brûlants colloques, tout intimes cependant, car rien ne paraissait à l'extérieur, sinon l'é­clat de son visage qui prenait une expres­sion toute céleste.

 

[919] [Suite de la réponse à la dixième demande]:

Elle fut pensionnaire, aux bénédictines, depuis l'âge de huit ans et demi, jusqu'à l'âge de treize ans environ.

Pendant cette période, le caractère de la Servante de Dieu parut d'une maturité supérieure à son âge; elle n'aimait pas les jeux bruyants. D'ailleurs, depuis la mort de notre mère, elle était devenue moins enjouée, très sensible et facilement mélancolique. L'intimité de la famille lui convenait mieux que l'agitation d'une école publique. Elle réussissait très bien dans ses études, et se montrait reconnais­sante, obéissante et douce envers ses maî­tresses. Elle était bonne à l'égard de ses petites compagnes; elle n'aurait jamais voulu faire de peine à personne. Mais il est vrai de dire que ce milieu ne lui con­

 

TÉMOIN XI: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

venait pas très bien, et qu'elle n'y fut jamais complètement heureuse.

Pendant la semaine sainte de l'année 1883, la petite Thérèse fut saisie d'un mal étrange et violent. Depuis quelques mois, peut‑être depuis l'entrée de Pauline au Carmel (octobre 1882), elle était particu­lièrement triste et se plaignait de maux de tête continuels. Le mal, arrivé à l'état ai­gu, se manifestait par des crises de ter­reurs qui se décla‑[920]raient inopiné­ment, à propos de circonstances futiles, parfois à diverses reprises dans la même journée. Dans l'intervalle des crises, elle était comme inerte et parlait peu, je ne saurais dire si elle avait alors pleine­ment sa connaissance. Nous ne pouvions la quitter une seule minute. Un jour que je m'étais absentée pour quelques instants seulement, elle profita de mon absence pour se précipiter sur le pavé par des­sus la tête du lit. A mon retour, je fus très effrayée, mais elle ne s'était fait au­cun mal.

Je n'ai jamais assisté aux consultations du médecin ni entendu moi‑même le mé­decin formuler son opinion, mais j'ai en­tendu dire, dans les réunions de famille, que le médecin disait: «C'est une mala­die nerveuse... je n'y comprends rien... peut‑être restera‑t‑elle dans cet état.» A certaines heures, la malade ne reconnais­sait plus ni son père, ni sa soeur Marie.

Après six semaines de maladie, le 10 mai 1883, le mal était à son paroxysme. Effrayées et désolées, au cours d'une cri­se plus violente que les autres, mes soeurs et moi nous nous agenouillâmes aux pieds d'une statue de la Sainte Vierge qui était dans la chambre. J'étais restée à sangloter, la tête dans mes mains, aussi je ne vis pas l'expression extatique de la pe­tite malade, favorisée de l'apparition de la très Sainte Vierge. Seulement, quand je me relevai de ma prière, je trouvai no­tre petite Thérèse parfaitement guérie. Son visage avait repris son calme et sa beauté, et jamais depuis aucune trace ne reparut de cette maladie étrange.

 

Je crois qu'elle n'avait pas 7 ans, quand elle se [921] confessa pour la pre­mière fois: elle se confessait ensuite aux principales fêtes, et aimait cette réception du sacrement de pénitence.

La Servante de Dieu fit sa première communion dans la chapelle des béné­dictines le 8 mai 1884, à l'âge de onze ans et demi. Elle eût bien désiré la faire plus tôt; mais elle devait se soumettre aux règlements de ce temps‑là: « C'est bien triste—disait‑elle ‑‑ d'être retardée d'une année faute d'être née deux jours plus tôt. » Elle se prépara à ce grand acte avec une ferveur extraordinaire, mul­tipliant surtout, pour cela, les petits sacrifices et les actes d'amour de Dieu qu'elle notait très exactement sur un petit carnet. J'eus l'occasion de la voir pen­dant sa retraite préparatoire: elle était dans un recueillement profond et toute pénétrée de la pensée de la prochaine ve­nue de Notre Seigneur en elle. Le jour surtout de sa première communion, l'expression toute céleste et angélique de ses traits montrait qu'elle était plus au ciel que sur la terre.

Vers l'âge de 13 ans, Thérèse dut quit­ter le pensionnat des bénédictines pour revenir en famille. Je ne crois pas qu'elle l'ait demandé elle‑même; mais mon père qui voyait l'état précaire de sa santé, la rappela auprès de lui. Elle acheva son instruction, en prenant des leçons chez une maîtresse en ville et en étudiant seule à la maison.

 

A cette époque, je quittai, à plusieurs reprises, la maison paternelle pour des essais de vie religieuse. Je ne me trouvai donc que de temps à autre dans la compa­[922]gnie de la Servante de Dieu. Je puis cependant témoigner qu'elle était très pieuse toujours, communiait plusieurs fois la semaine, et assistait quotidiennement, je crois, à la sainte messe. J'ai remarqué a­lors aussi qu'elle était très oublieuse d'elle-même, cherchant toujours à faire plai­sir aux autres. J'ai été très particulière­ment touchée de la grande délicatesse a­vec laquelle elle agissait à mon égard. J'avais alors 23 ans, et elle 13 seulement, mais j'étais très en retard pour mes é­tudes et ma formation; ma petite soeur se prêtait à m'instruire avec une très grande charité et un tact exquis pour ne pas m'humilier.

 

[Réponse à la onzième demande]:

Thérèse ne m'a jamais fait confidence de ses pensées de vocation. A l'époque où se traitait à Bayeux et à Rome la question de son entrée au Carmel, j'étais absente de la maison, comme je l'ai dit, pour un es­sai de vie religieuse; je ne sais donc que par ouï‑dire de mes soeurs, et par la lec­ture de 1'« Histoire d'une âme », ce qui a rapport à ces événements.

 

[Réponse à la douzième demande]:

Je n'ai pu connaître qu'indirectement ce qui s'est passé pendant les années de séjour de soeur Thérèse au Carmel. J'ai pourtant remarqué personnellement quel­ques détails. Ainsi, quand je venais voir mes soeurs au parloir, je constatais que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se mon­trait particulièrement humble et discrète, laissant [923] volontiers la parole aux au­tres. Elle était aussi d'une régularité très exacte, se retirant la première lorsque le sablier indiquait que le temps concé­dé pour le parloir était passé.

 

[Réponse aux treizième et quatorzième demandes]:

Autant que j'ai pu observer la vie de ma petite soeur, jamais je n'ai remarqué, dans sa conduite, la moindre infraction à aucun devoir ou obligation, ni aucun relâchement dans la pratique des vertus.

 

[Réponse de la quinzième à la vingt‑et‑unième demande inclusivement]:

L'esprit de foi de la Servante de Dieu m'a apparu surtout dans l'habitude cons­tante qu'elle avait d'apprécier toutes choses au point de vue de Dieu. Dans ses conversations, dans les conseils qu'elle me donnait dans les lettres qu'elle m'é­crivait, il n'était question que de pen­sées célestes. Je ne peux trouver rien de mieux, pour donner une idée de ses pen­sées habituelles, que de citer encore deux passages des lettres qu'elle m'a adressées, et que je considère comme un trésor. Le 20 août 1894, elle m'écrit à l'occasion de la mort de notre père:

 

«Je pense plus que jamais à toi depuis que notre père chéri est parti au ciel; je crois bien que tu ressens les mêmes impres­sions que nous. La mort de papa ne me fait pas l'effet d'une mort mais d'une vé­ritable vie. Je le retrouve après 6 ans d'ab­sence, je le sens autour de moi me regar­

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

dant et me protégeant... Chère petite soeur, ne sommes‑nous pas plus unies en­[924]core maintenant que nous regardons les cieux pour y découvrir un père et une mère qui nous ont offertes à Jésus? Bien­tôt leurs désirs seront accomplis et tous les enfants que le bon Dieu leur a don­nés vont lui être unis pour jamais....» @LT 170@

 

11 avril 1896. « Ma chère Léonie: Ta toute petite soeur ne peut s'empêcher de venir aussi te dire combien elle t'aime et pense à toi, surtout en ce jour de ta fête. Je n'ai rien à t'offrir, pas même une ima­ge, mais je me trompe, je t'offrirai de­main la divine Réalité, Jésus ‑ Hostie, TON EPOUX et le mien... Chère petite soeur, qu'il nous est doux de pouvoir tou­tes les cinq nommer Jésus ' notre bien-aimé', mais que sera‑ce lorsque nous le verrons au ciel et que partout nous le suivrons, chantant le même cantique qu'il n'est permis qu'aux vierges de redire!... Alors nous comprendrons le prix de la souffrance et de l'épreuve; comme Jésus nous redirons: 'Il était véritablement né­cessaire que la souffrance nous éprouvât et nous fit parvenir à la gloire'. Ma pe­tite soeur chérie, je ne puis te dire tout ce que mon coeur renferme de pensées profondes qui se rapportent à toi; la seu­le chose que je veux te répéter est celle‑ci: Je t'aime mille fois plus tendrement que ne s'aiment des soeurs ordinaires, puisque je puis t'aimer avec le coeur de notre céleste Epoux. C'est en lui que nous vi­vons de la même vie et que pour l'éter­nité je resterai: ta toute petite soeur, THÉRÈSE DE L'ENFANT‑JÉSUS » @LT 186.@

 

[Session 47: 14 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[932] [Réponse de la vingt‑deuxième à la vingt‑sixième demande]:

Pendant les années que j'ai passées a­vec la Servante de Dieu avant son en­trée au Carmel, j'ai bien souvent remar­qué que le but de ses efforts n'était pas de trouver [933] le bonheur ici‑bas. Elle pensait très souvent à l'éternité et au bonheur du ciel, et aimait à en parler.

Depuis son entrée au Carmel, je n'ai connu les dispositions de son âme que par quelques lettres qu'elle m'a écrites et que j'ai déjà citées au premier Procès. J'en rappelle ici les principaux passages qui montrent que la pensée du ciel lui était de plus en plus familière, et qu'elle envisageait à ce point de vue les souf­frances de la terre.

Elle m'écrit le 20 mai 1894: «Je ne puis te dire tout ce que je voudrais.... mais un jour, au ciel, dans notre belle patrie, je te regarderai, et dans mon re­gard, tu verras tout ce que je voudrais te dire... En attendant il faut la gagner cette patrie des cieux..., il faut souffrir, il faut combattre » @LT 163@

 

En janvier 1895, après la mort de notre père, elle m'écrit: « L'année qui vient de s'écouler a été bien fructueuse pour le ciel: notre père chéri a vu ce que l'oeil de l'homme ne peut contempler... Notre tour viendra aussi... Oh! qu'il est doux de penser que nous voguons vers l'éter­nel rivage!... Chère petite soeur, ne trou­ves‑tu pas comme moi que le départ de notre père chéri nous a rapprochées des cieux?... plus de la moitié de la famille jouit  maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exilées de la terre ne tarderont pas à s'envoler vers leur patrie. Cette pen­sée de la brièveté de la vie me donne du courage; elle m'aide à  supporter les fa­tigues du chemin », etc.. @LT 173@.

 

[Ré­ponse de la vingt‑septième à la trente‑et­-unième demande]:

Pendant les années de sa petite enfance la Servan‑[934]te de Dieu aimait beau­coup tout ce qui se rapportait à la piété. A l'âge de 7 ans, alors que Marie et Pau­line préparaient Céline à sa première com­munion, Thérèse suppliait qu'on l'admît à assister à ces leçons et à ces  exercices. La piété de Thérèse était éclairée, sim­ple, aimable, sans affectation et sans contention: elle allait au bon Dieu avec la naïveté et la candeur d'un enfant qui se jette dans les bras de son père. A l'église, elle était la plus recueillie, même pendant les longs offices, et fai­sait l'admiration d'une pieuse personne chargée de garder les enfants. J'ai dit que, depuis son entrée au Car­mel, la Servante de Dieu s'était trouvée séparée de moi. Je ne connais les dispo­sitions de son âme que par quelques let­tres et les souvenirs du parloir. Je pour­rais aussi redire ce que j'ai entendu racon­ter par mes soeurs, ou ce que j'ai relevé dans des notes qu'elles m'ont communi­quées en des lettres qu'elles m'ont écrites, mais ce serait répéter inutilement le témoi­gnage qu'elles ont pu fournir elles‑mêmes.

 

Voici un passage d'une lettre que m'é­crivit Thérèse le 12 juillet 1896. Elle y commente ce texte du Cantique: «Tu as blessé mon coeur, par un cheveu de ta tête » (4,9): « Nous qui vivons dans la loi d'amour, comment ne pas profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux... Comment craindre celui qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre cou! Sachons donc le retenir prisonnier ce [935] Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus pe­tites actions sont celles qui charment son coeur!.. Ah! s'il fallait faire de grandes choses, combien nous serions à plaindre!... mais que nous sommes heureuses puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus petites » @LT 191@

 

[Réponse de la trente‑deuxième à la trente-sixième demande]:

Vers l'âge de cinq, six et sept ans, Thé­rèse montrait déjà un très grand dévoue­ment pour le prochain. J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas les jeux puérils et qu'elle était volontiers réfléchie et silencieuse. Or elle passait des après‑midi entières à jouer ainsi contrairement à ses goûts, pour distraire une petite cousine maladive.

Je pourrais rappeler ici ce que j'ai dit précédemment de sa patience et de sa bonté à mon égard.

 

TÉMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

J'ai appris de mère Agnès de Jésus le trait suivant qui montre sa charité envers moi: Mère Marie de Gonzague, prieure, avait dit à Thérèse de demander, le jour de sa profession, quand elle serait pros­ternée, la guérison de notre père, mais elle se contenta de dire: ' Mon Dieu, fai­tes que papa guérisse, si c'est bien votre volonté, puisque notre mère m'a dit de vous le demander, mais pour Léonie fai­tes que ce soit votre volonté qu'elle soit visitandine, et, si elle n'a pas la vocation, je vous demande de la lui donner: vous ne pouvez pas me refuser cela » @Source pre.@Il est vrai qu'alors je sortis de la [936] Visi­tation après un essai infructueux, mais la confiance de la Servante de Dieu restait inébranlable. Elle dit à soeur Marie du Sacré‑Coeur: «Après ma mort, je ferai rentrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera »

 

Quand elle était petite, elle aimait à s'occuper des pauvres, et rien ne la re­butait, pas même la saleté; elle embras­sait et caressait les petits enfants pauvres et souvent malpropres. Elle aimait à ins­truire les petits enfants et à leur parler du bon Dieu.

 

Plus tard, elle m'écrivait du Carmel, le 12 juillet 1896, dans une lettre déjà ci­tée: « Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma chère Léonie... je me réjouis de te voir en face d'un pareil trésor, et surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les âmes... Il est si doux d'aider Jésus par nos légers sacrifices, à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang... » @LT 191@

 

[Réponse aux trente‑septième et trente‑huitième deman­des]:

Sa prudence me paraît remarquable dans les conseils qu'elle me donnait pour mon salut ou pour ma vocation. Pendant que j'étais dans le monde, je souffris à ce sujet de très grandes hésitations, et je fis plusieurs essais de vie religieuse. Au parloir, la Servante de Dieu m'encoura­geait à la persévérance et me détournait des moindres mondanités. Elle disait qu'a­yant revêtu l'habit religieux, même tran­sitoirement, je ne [937] devais me per­mettre aucune recherche de vanité dans ma toilette; d'ailleurs, comme je l'ai dit, elle gardait l'espoir, qui s'est réalisé, de ma consécration définitive dans l'ordre de la Visitation.

 

Voici un passage d'une de ses lettres, au temps de mes épreuves (11 octobre 1894): « Depuis que nous connaissons tes épreuves, toutes nos pensées et nos prières sont pour toi. J'ai une grande confiance que ma chère petite visitandine sortira victorieuse de toutes ses grandes épreu­ves et qu'elle sera un jour une religieuse modèle... Jésus sommeille pendant que sa pauvre épouse lutte contre les flots de la tentation, mais nous allons l'appe­ler si tendrement qu'il se réveillera bien­tôt, commandant aux vents et à la tem­pête... Petite soeur chérie, tu verras que la joie succédera à l'épreuve, et que plus tard tu seras heureuse d'avoir souffert.»@LT 171@

A l'appui de ce que je viens de dire touchant la sagesse de ses conseils et de sa doctrine, je ne puis mieux faire que de citer ce beau témoignage de notre Saint Père Benoît XV. Le 17 mai 1913, alors qu'il était archevêque de Bologne, il é­crivait à l'occasion d'une édition italienne de la vie de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus : « Il semble que cette pieuse di­sciple du Carmel ait voulu nous per­suader de la facilité d'atteindre la perfec­tion chrétienne; c'est pourquoi elle insis­ta à nous indiquer ' sa voie d'enfance spirituelle'. Rien ne devrait être plus fa­cile que la confiance à la manière des enfants ou le total abandon dans les [938] bras de Jésus. Il nous est doux de nous arrêter à l'espérance que l'exemple de Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus sera utile aux fi­dèles de notre diocèse, elle qui par la sainte simplicité atteignit les sommets de la perfection »  @Annales  7-1931@

 

[Le témoin poursuit en répondant aux trente‑neuvième et quarantième deman­des]:

Je ne vois aucune réponse précise à fai­re à ces questions, sinon de répéter que la Servante de Dieu était d'une exactitu­de parfaite dans l'accomplissement de tous ses devoirs soit envers Dieu, soit en­vers les hommes.

 

[Réponse à la quarante-et-unième demande]:

Ma petite soeur était toujours très douce et parfaitement maîtresse d'elle‑même. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue témoigner de l'impatience, ni à plus forte raison se fâcher; elle ne recherchait pas non plus de friandises comme les au­tres enfants.

 

[939] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

La Servante de Dieu avait en haute es­time le mérite de la souffrance suppor­tée courageusement pour le bon Dieu. J'ai trouvé qu'elle manifestait une grande for­ce d'âme dans les circonstances difficiles. Ainsi fut‑il, lors de son entrée au Carmel. Elle aimait très tendrement notre père, et en était particulièrement aimée. Elle sen­tait certainement une vive douleur de cette séparation, et la pensée du chagrin qu'en ressentirait notre père rendait en­core le sacrifice plus héroïque. Cepen­dant elle se sépara alors de sa famille a­vec un calme parfait.

Je la trouvai aussi très courageuse à l'occasion de la maladie de mon père. J'ai cité déjà quelques passages de ses lettres dans lesquelles elle exprime avec quelle générosité et quel esprit de foi, elle supportait ce sacrifice.

 

Dans les conseils qu'elle me donnait, elle répète souvent que le sacrifice et la souffrance doivent être considérés comme des grâces précieuses. Elle m'écrit en jan­vier 1895: « Le bon Dieu te trouve digne de souffrir pour son amour, et c'est la plus grande preuve de tendresse qu'il puisse te donner, car c'est la souffrance qui nous rend semblables à lui » . @LT 173@

 

[Réponse à la quaran­te‑troisième demande]:

La Servante de Dieu était aimable et gracieuse, mais elle n'avait aucune vani­

 

TEMOIN Il: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

té et ignorait jusqu'à l'ombre du mal. Elle avait, par nature, le goût de ce qui est beau, et cette noblesse de son âme la tenait très [940] au‑dessus des plaisirs sensuels.

 

[Réponse à la quarante-quatrième demande]:

Lorsque Thérèse était enfant, elle ne dépensait pas l'argent qu'on lui donnait à se procurer des superfluités; elle em­ployait presque tout en aumônes aux pau­vres, ou pour de bonnes oeuvres ou en­core pour procurer à d'autres quelques plaisirs.

 

Quand je la voyais au parloir du Car­mel, elle me paraissait toujours attentive à ne rien recevoir, à ne rien demander qui pût être contraire à la plus rigoureu­se pauvreté religieuse.

 

[Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Dans son enfance et sa jeunesse, jus­qu'à son entrée au Carmel, la Servante de Dieu était d'une obéissance très exacte, facile et joyeuse. Il ne fallait jamais lui dire deux fois la même chose et elle sui­vait avec une ponctualité exacte le petit règlement qu'à l'âge de 13 et 14 ans elle s'était imposée pour l'emploi de son temps et l'ordre de ses lectures. Au parloir du Carmel, je constatais aussi son obéissan­ce parfaite: lorsque était écoulée la demi-heure, concédée pour le parloir, elle ne serait pas restée une seconde de plus.

Jamais elle ne contestait, et elle soumet­tait son jugement avec une grande facilité.

 

[Réponse à la quarante-sixième demande]:

Thérèse, dans son enfance, était réser­vée et modeste, [941] et ne se mettait ja­mais en avant, et se persuadait facilement  qu'elle était inférieure aux autres.

Quoiqu'elle fût très jolie, elle n'en a­vait point souci et semblait l'ignorer, et se montrait indifférente à recevoir de ses soeurs aînées telle ou telle forme de vê­tements.

 

Quoique notre père l'aimât d'une af­fection toute spéciale, que d'ailleurs elle méritait bien, elle ne s'en prévalait jamais et restait humblement soumise à ses soeurs. Les lettres, qu'elle m'écrivit plus tard du Carmel, sont toutes remplies des éloges de la vertu d'humilité et d'exhor­tations à la pratiquer. Elle m'écrit le 27 décembre 1893: « Demande pour moi au petit Jésus que je reste toujours petite, toute petite... » @LT 154@

Le 22 mai 1894, faisant allusion au nom de Thérèse que j'avais reçu en religion, et qui était aussi le sien, elle m'écrit:

« Laquelle des Thérèses sera la plus fer­vente?.. Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus» @LT 164@

Le 28 avril 1895: « Les créatures ne verront pas mes efforts pour la vertu. Tâchant de me faire oublier, je ne vou­drai d'autre regard que celui de Jésus... Qu'importe si je parais dénuée d'esprit et de talent... Je veux mettre en pratique ce conseil de l'Imitation: 'Ne mettez votre joie que dans le mépris de vous‑même... Aimez à être ignoré et compté pour rien.. » @LT 176@ et @Imit Liv 1 ch.2-3@

 

[Réponse à la quarante-septième demande]:

Je vis en communauté, au milieu de personnes très fidèles et très ferventes, mais le contraste est frappant entre leur manière d'être et ce que j'ai observé chez la [942] Servante de Dieu. Ce contraste m'apparaît surtout en ce qu'il n'y avait dans sa vertu aucun arrêt, mais au con­traire un progrès continu. Je remarque aussi dans la sainteté de la Servante de Dieu une amabilité et une aisance qui ne me paraissent pas communes.

 

[Réponse à la quarante-huitième demande]:

Je n'ai jamais remarqué en elle rien d'indiscret; je viens de dire qu'au con­traire tout dans sa vertu était simple et aimable.

 

[Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Je ne crois pas que la Servante de Dieu ait eu de visions ni d'extases, sauf trois ou quatre fois, selon ce qu'on m'a ra­conté, à savoir: l'apparition de la Sain­te Vierge qui la guérit à l'âge de 10 ans, une vision prophétique de la mala­die de mon père, une flamme ou blessure d'amour en faisant le chemin de la croix au Carmel, un état extraordinaire d'union à Dieu pendant 8 ou 10 jours au cours de son noviciat, et un état extatique au moment de sa mort; mais je n'ai été té­moin direct d'aucun de ces faits et Thé­rèse ne m'en a jamais parlé.

En ce qui me concerne, je dois rappeler une vue prophétique de la Servante de Dieu touchant ma vocation. Comme j'avais abandonné la Visitation après un essai infructueux, elle dit à soeur Marie du Sacré‑Coeur qui me l'a rapporté: «A­près ma mort, je ferai rentrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera ». J'y suis rentrée, en effet, le 28 janvier 1899, j'y ai fait profession en 1900 [943] et j'es­père y persévérer jusqu'à ma mort.

Le 3 juin 1897, alors que j'étais rentrée dans le monde, et que je songeais plutôt à m'orienter vers la vie séculière, elle m'en­voya une image que je garde précieuse­ment; elle avait écrit au revers cette phra­se: « Chère petite soeur, qu'il m'est doux de penser qu'un jour nous suivrons en­semble l'Agneau pendant toute l'éterni­té » @LT 238@

 

[Réponse à la cinquantième demande]:

En dehors des faits relatés dans la ques­tion précédente, je n'ai pas entendu dire que la Servante de Dieu ait fait des mi­racles pendant sa vie.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

Je me souviens que mère Agnès de Jésus me dit au parloir qu'elle avait don­né à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus l'o­bédience d'écrire l'histoire de son âme. Mais je n'ai eu connaissance du contenu de ce manuscrit que lors de sa publication après la mort de la Servante de Dieu. Je puis certifier, pour les premières années de sa vie, dont j'ai été témoin, que ce récit est parfaitement véridique, et je n'ai pas le moindre doute sur le caractère de scrupuleuse sincérité de tout le reste du manuscrit.

 

TÉMOIN 11 : Francoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

[Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

J'ai été informée, au fur et à mesure des événements, soit par des lettres de mes soeurs, soit par leurs conversations au parloir, de ce qui se passait dans les mois qui ont précédé immédiatement la mort de la Servante de [944] Dieu. Elle s'est alitée définitivement au mois de juillet 1897. Je l'ai vue pour la dernière fois au parloir, le 3 juillet, si je ne me trompe. Son visage me parut alors comme dia­phane et céleste. J'ai appris de mes soeurs qu'elle a beaucoup souffert et dans des sentiments admirables de foi, d'amour et de patience. Je garde d'elle une lettre très précieuse que j'ai déjà versée au premier procès. C'est la dernière qu'elle m'ait écrite; elle est du 17 juillet 1897, et écrite au crayon. La voici: « Ma chère Léonie, je suis bien heureuse de pouvoir encore m'entretenir avec toi; il y a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre, mais le bon Dieu paraît vou­loir prolonger un peu mon exil, je ne m'en afflige pas, car je ne voudrais point entrer au ciel une minute plus tôt par ma propre volonté. L'unique bonheur sur la terre, c'est de s'appliquer à toujours trou­ver délicieuse la part que Jésus nous don­ne, la tienne est bien belle, ma chère pe­tite soeur; si tu veux être une sainte, ce­la te sera facile, puisqu'au fond de ton coeur le monde n'est rien pour toi. Tu peux donc, comme nous, t'occuper de 'l'unique chose nécessaire', c'est‑à‑dire que, tout en te livrant avec dévouement aux oeuvres extérieures, ton but soit unique: faire plaisir à Jésus, t'unir plus intimement à lui. Tu veux qu'au ciel je prie pour toi le Sacré‑Coeur, sois sûre que je n'oublie­rai pas de lui faire tes commissions et de réclamer tout ce qui te sera nécessaire pour devenir une grande sainte. [945] A Dieu, ma soeur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au ciel te rem­plisse d'allégresse, puisque je pourrai t'ai­mer encore davantage. Ta petite soeur, THÉRÈSE DE  L'ENFANT-JÉSUS » @LT 257@.

 

Elle mourut le 30 septembre 1897, à 7 heures du soir, dans une extase d'amour, dont mes soeurs me firent alors le récit, et qui a été, depuis, décrite dans le chapi­tre supplémentaire de 1' « Histoire d'une âme.»

 

[Réponse à la cinquante-troisième demande]:

J'ai vu le corps de la Servante de Dieu exposé à la grille du choeur. Son visage me parut d'une beauté extraordinaire et tel que je ne l'ai jamais vu chez aucune morte. Je serais bien restée à le contem­pler, mais l'affluence des fidèles qui ve­naient voir son corps et prier m'en em­pêcha. Il y avait du monde plein la cha­pelle, dans le sanctuaire et sur les marches de l'autel. Il en vient certainement beau­coup moins à la mort des autres car­mélites. J'entendais dire derrière moi: « Comme elle est belle! on a peine à prier pour elle, on se sent comme forcé de l'invoquer elle‑même.»

 

[Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

J'ai assisté à l'inhumation qui eut lieu le lundi 4 octobre, au cimetière de la vil­le, dans une tombe placée à l'angle du fond, à droite, dans le nouveau terrain des carmélites. J'ai remarqué que la tom­be était très profonde. Il y avait un nom­breux concours de clergé.

[946] J'ai appris par les documents pu­blics qu'on l'avait exhumée et transférée dans une tombe voisine, par ordre de monseigneur l'évêque de Bayeux, le 6 septembre 1910.

 

[Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

A la première inhumation à laquelle j'ai assisté, il n'y a absolument rien eu qui ressemble à un culte rendu à la Servante de Dieu.

Je n'ai pas assisté à la cérémonie de la translation.

 

[Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Après la mort de la Servante de Dieu, je suis encore restée dans le monde 18 mois avant d'entrer définitivement en re­ligion. Pendant ce temps, je venais sou­vent prier sur la tombe de ma petite soeur. Quelques fidèles y venaient déjà, mais en petit nombre.

Depuis janvier 1899, étant cloîtrée, je n'ai pas revu le tombeau, mais je sais, par le témoignage public, qu'il s'est établi un courant de pèlerinage à cette tombe. Ce pèlerinage est aujourd'hui nombreux et continu.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Du vivant de la Servante de Dieu, a­lors qu'elle était encore aux Buissonnets, j'entendais souvent des personnes d'un bon jugement dire que ce n'était pas une enfant ordinaire, que son visage avait quel­que chose de céleste et que la sagesse de sa conduite, comme sa piété, étaient exem­plaires.

 

[947] Plus tard, lorsqu'elle fut entrée au Carmel, plusieurs des religieuses du mo­nastère m'ont dit au parloir qu'elle n'é­tait pas ordinaire, qu'elle avait la maturité d'une personne de 40 ans, qu'elle était considérée comme une religieuse modèle par toute la sainteté de sa vie.

 

[Quelles étaient les moni ales qui rendaient ce témoignage ? S'agissait‑il des propres soeurs de la Servante de Dieu?]:

Il y en avait d'autres que mes soeurs, mais je n'ai pas retenu leurs noms, sauf ceux de mère Marie des Anges et soeur Thérèse de Saint‑Augustin.

[Que savez‑vous de la renommée de sainteté de soeur Thérèse après sa mort ?]:

Quand 1' « Histoire d'une âme » a pa­ru, l'admiration des fidèles pour la sain­teté de la Servante de Dieu s'est répandue comme une traînée de poudre, et au­jourd'hui, c'est comme un grand incendie dans le monde entier.

J'ai remarqué que la Servante de Dieu dit, dans son manuscrit: « Jusqu'ici, Sei­gneur, j'ai annoncé vos merveilles, et je continuerai à les annoncer dans l'âge le plus avancé »  @MSC 3,1@. Ne prophétise‑t‑elle pas véritablement la mission que nous voyons s'accomplir aujourd'hui?

 

TÉMOIN 1 l: Françoise‑Thérèse Martin Ord. Vis.

 

Depuis mon arrivée au Carmel pour y faire ma déposition, je remarque qu'il y a beaucoup de monde et de communions dans la chapelle où il n'y avait à peu près personne autrefois.

[948] J'ai vu, dans la chapelle, un pè­lerinage présidé par un prêtre qui a dit la messe au groupe des pèlerins. Je suis très étonnée de voir dans un corridor in­térieur du monastère la quantité d'ex‑vo­to envoyés en témoignage de reconnais­sance pour des faveurs obtenues par l'in­tercession de la Servante de Dieu; des pi­les d'autres ex‑voto sont enfermés dans un appartement. On brûle constamment, devant la statue de la très Sainte Vierge, des cierges envoyés par les fidèles: il pa­rait qu'on en brûle pour 600 francs par mois.

Dans ma communauté de la Visitation de Caen on est unanime à reconnaître que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est une sainte. Sans doute l'enthousiasme n'est pas au même degré chez toutes nos religieuses, mais toutes s'accordent à re­connaître sa sainteté.

 

[Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je n'ai pas entendu formuler d'oppo­sition à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. J'ai bien entendu, même dans notre communauté, émettre cette idée qu'il y avait quelque enthousiasme et quelque exagération dans la diffu­sion des images, médaillons, bijoux, etc., concernant soeur Thérèse. On croit mê­me que c'est le Carmel qui prend l'ini­tiative de cette propagande, mais ce n'est pas vrai: ou bien le Carmel ne fait que répondre aux demandes des fidèles, ou, dans bien des cas, ce sont des com‑[9491 merçants qui, sans qu'on puisse les en

empêcher, répandent dans le public des objets de leur fabrication.

 

[Réponse Le la cinquante‑neuvième à la soi­xante‑cinquième demande inclusivement]:

Vers l'année 1900, en hiver, le soir, sous une impression d'ennui et de dégoût, je récitais lâchement l'office divin. Alors u­ne forme lumineuse, dont je fus éblouie, apparut sur mon livre d'heures. Je n'en fus pas effrayée, bien au contraire. A­près un instant je me rendis compte que cette forme lumineuse était une main. Je crus fermement que c'était ma petite Thé­rèse; je fus parfaitement consolée et res­sentis une paix délicieuse. Depuis, ce phé­nomène ne s'est pas renouvelé.

Le 30 septembre, jour anniversaire de la mort de soeur Thérèse, je sentis à deux ou trois reprises, une odeur de roses; il y a de cela quatre ou cinq ans; les au­tres années cette faveur ne s'est pas re­nouvelée.

 

J'avais parlé, au premier Procès, de la guérison miraculeuse d'une religieuse de notre communauté, soeur Marie Bénigne. Mais on a reconnu, depuis, que cette reli­gieuse est dans un état de nervosisme qui rend ce cas suspect.

J'ai entendu, soit dans notre commu­nauté, soit au parloir, un nombre assez considérable de personnes se  reconnaître redevables, à l'intercession de soeur Thérèse, de diverses faveurs spirituelles. Moi‑même j'ai confiance d'avoir obtenu beaucoup de grâces en l'invoquant.

J'ai lu de nombreuses relations, soit manuscrites, soit imprimées dans les « Pluies de roses », de faveurs tem‑[950] porelles et spirituelles obtenues de la Ser­vante de Dieu, mais je n'ai pas fait de ces cas une étude particulière.

Enfin, hier en récréation, au Carmel, on nous a lu une lettre du colonel E­tienne qui a consacré tout son régiment à soeur Thérèse et remarque qu'il est très protégé.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interroga­toire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune mo­dification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR THÉRÈSE‑ FRANCOISE MARTIN, témoin, j'ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 12 - Sœur Saint‑André (Eugénie Barbé), O.S.B.

Comme nous l'avons déjà relevé (vol. I, p. 542), soeur Saint‑André n'a rien d'exceptionnellement important à nous faire connaître. Quand elle arriva à l'abbaye de Notre‑Dame du Pré, en 1882, en qua­lité de maîtresse séculière suppléante, elle eut l'occasion d'y approcher Thérèse, mais sans l'avoir jamais pour autant sous sa surveillance directe et immédiate.

Née aux Chapelles (diocèse de Laval) le 21 janvier 1863, elle entra chez les bénédictines en 1884 après avoir été leur collaboratrice pendant plus de deux ans. Elle fit profession en 1886 et fut élue prieure dix ans après, le 18 août 1896, charge qu'elle occupa pendant près de quarante ans, jusqu'à la fin de 1933, en s'y distinguant par sa sagesse et par sa prudence. Elle mourut le 24 août 1942, deux ans avant la destruction de son ab­baye à l'occasion des bombardements de Lisieux en 1944.

 

Pour ouvrir soeur Marie de la Trinité à la confiance audacieuse en la miséricor­de infinie de Dieu, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus lui avait dit non sans audace: Dieu, « Celui que vous avez pris pourEpoux, a certainement toutes les perfec­tions désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité, c'est d'être aveugle! et il est une science qu'il ne connaît pas: c'est le calcul... » P.O., f. 1070r, vol. I, pp. 453‑454). A ce sujet nous voudrions relever ceci dans le témoignage qui va suivre: « (Thérèse) avait l'esprit très ouvert sur la plupart des matières de l'enseignement, sauf pour les mathématiques, pour lesquelles elle n'avait pas d'attrait. Elle était d'ailleurs très studieuse et s'appliquait beaucoup à l'étude en général, et même à l'étude du calcul qu'elle n'aimait pas. J'assistais per­sonnellement, au moins le dimanche, aux leçons de catéchisme. Elle paraissait être là tout à fait dans son élément. Elle était très intéressante à observer, tant elle était captivée par cet enseignement... » (p. 960). Le « petit docteur » des catéchismes de l'abbé Domin ne pouvait pas être mieux présenté.

 

Le témoin déposa le 15 septembre 1915, au cours de la 48ème session (pp. 958‑964 de notre Copie publique).

 

 

[Session 48: ‑ 15 septembre 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[958] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Eugénie‑Virginie‑Marie Barbé, en religion mère Saint‑André, re­ligieuse professe et prieure de l'abbaye de Notre‑Dame du Pré, de l'ordre de saint Benoît, à Lisieux, où j'ai fait profession, le 22 juin 1886.

Je suis née le 21 janvier 1863, aux Cha­pelles, diocèse de Laval, de Michel Bar­bé, cultivateur et de Anne Bigot.

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

[Réponse à la sixième demande]:

Aucun sentiment ne m'anime qui puis­se me détourner de dire la vérité, et per­sonne n'a exercé sur [959] moi aucune influence pour m'amener à témoigner d'une manière plutôt que d'une autre.

 

[Réponse à la septième demande]:

La Servante de Dieu entra à notre pen­sionnat au mois d'octobre 1881. J'y vins moi‑même, comme maîtresse suppléante, au mois de janvier 1882. J'ai connu la Servante de Dieu depuis cette dernière da­te jusqu'à sa sortie du pensionnat en jan­vier 1886. Je n'étais pas maîtresse dans sa classe et je ne l'ai jamais eue à propre­ment parler pour élève: mais les règle­ments de la maison faisaient que je la rencontrais souvent dans l'intervalle des classes, au réfectoire et en récréation. Après la sortie de la Servante de Dieu de notre pensionnat, je la vis, l'année sui­vante, revenir une ou deux fois par se­maine; elle cessa ensuite de venir aux bénédictines, et je perdis dès lors con­tact avec elle.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu était chez nous, j'avais pour elle, non à proprement parler une affection spéciale, mais de l'ad­miration à cause de sa piété et de sa fidé­lité au devoir. Aujourd'hui, j'ai pour elle une dévotion sincère parce que je crois qu'elle est agréable à Dieu. Je désire beau­coup le succès de sa Cause, parce que je crois qu'elle a beaucoup aimé le bon Dieu.

 

[960] [Réponse à la neu­vième demande]:

Je ne sais rien de particulier sur les premières années de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la dixième demande]:

La Servante de Dieu avait 8 ans et quelques mois lorsqu'elle entra chez nous, à titre de demi‑pensionnaire, c'est‑à‑dire, qu'elle arrivait le matin et retournait chez elle le soir. Je la trouvai donc au pen­sionnat, comme je l'ai dit, quand j'y ar­rivai moi‑même trois mois après son en­trée.

 

Je n'ai pas une connaissance bien per­sonnelle des qualités de son intelligence, puisqu'elle n'a jamais été dans ma classe, je sais seulement ce que j'entendais dire par les autres maîtresses qu'elle avait l'es­prit très ouvert sur la plupart des ma­

 

TEMOIN 12: Soeur Saint‑André O.S.B.

 

tières de l'enseignement, sauf pour les ma­thématiques, pour lesquelles elle n'avait pas d'attrait. Elle était d'ailleurs très stu­dieuse et s'appliquait beaucoup à l'étude en général, et même à l'étude du calcul qu'elle n'aimait pas. J'assistais personnel­lement, au moins le dimanche, aux leçons de catéchisme. Elle paraissait être là tout à fait dans son élément. Elle était très intéressante à observer, tant elle était cap­tivée par cet enseignement, et, quand on l'interrogeait, ses réponses étaient toujours particulièrement intéressantes.

 

Au point de vue de la fidélité au rè­glement et de l'obéissance, elle était vrai­ment héroïque. La surveillance était assez difficile, particulièrement [961] dans les escaliers et les corridors, et ses petites com­pagnes ne se faisaient pas faute d'y man­quer au silence et d'y commettre les es­piègleries de leur âge. Je la voyais, elle, tellement recueillie et minutieusement fi­dèle que j'étais portée alors à la juger scrupuleuse: j'ai compris depuis que c'é­tait de la délicatesse et de l'héroïsme.

Dans ses relations avec ses compagnes elle était très douce. Elle aimait peu les jeux bruyants, et pendant les récréations elle se plaisait à leur faire de petits ser­mons ou à leur raconter des histoires en­fantines.

 

Sa piété était toujours fort grande, mais j'ai été tout spécialement frappée de son attitude le jour de sa première communion, le 8 mai 1884: elle avait un air vraiment céleste.

 

Le père de la Servante de Dieu la re­tira au mois de janvier 1886, et donna pour motif de cette détermination l'état de sa santé. En tout cas, ce départ ne fut certainement pas ni désiré, ni provoqué de notre part. Sa réception dans l'associa­tion des enfants de Marie, établie dans

notre pensionnat, montre bien d'ailleurs qu'elle n'avait donné aucun sujet de mé­contentement. C'est pour obtenir ce titre « d'enfant de Marie » qu'elle revint pour des leçons de travail manuel, une ou deux fois par semaine, au cours de l'année sui­vante. J'ai remarqué sa très grande piété à l'occasion de ces retours au pensionnat: la leçon de travail se terminant vers 3 heures 1/2, au lieu de [962] rester à con­verser ou à se récréer avec ses compagnes en attendant que ses parents viennent la chercher, elle se rendait à la tribune de la chapelle, dans un endroit où on ne pouvait pas la voir, et restait là en priè­re pendant une heure et quelquefois deux heures.

La réception dans l'association des en­fants de Marie d'une élève déjà sortie du pensionnat était contraire aux usages. La présidente du conseil, en la présentant dit: «Je crois que nous n'aurons pas à regretter d'avoir fait une exception pour Thérèse », et elle fut admise à l'unanimi­té.

 

[Réponse de la onzième à la cinquante-cinquième demande inclusivement]:

Comme je l'ai dit en répondant à la question septième, je n'ai pu observer ce qui concerne la Servante de Dieu que pen­dant les cinq années de son séjour au pensionnat; je ne sais rien de personnel sur le reste de sa vie.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Je sais, par les personnes qui descen­dent à notre hôtellerie, que le pèlerinage à la tombe de la Servante de Dieu se dé­veloppe rapidement. Aujourd'hui, on y trouve un nombre considérable de per­sonnes, à toute heure du jour. Les personnes que nous recevons à l'hôtellerie, sont généralement des personnes instruites et d'une piété élevée.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Je n'ai pas entendu dire, du vivant de la Servan‑[963]te de Dieu, que la re­nommée de sa sainteté se soit répandue dans le public; mais depuis sa mort, la diffusion de cette réputation de sainteté ne fait pas de doute. Toutes les pèlerines que nous recevons à l'hôtellerie, au nombre d'environ 200 chaque année, et pro­venant de France, d'Angleterre, de Bel­gique etc., ont pleine confiance qu'elle est une sainte et la prient en cette qualité. Dans la communauté, on la vénère, on la prie fidèlement, on la prend pour mo­dèle, on est fier de l'avoir eue pour élève.

 

[Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu formuler une o­pinion contraire à la sainteté de la Ser­vante de Dieu.

 

[Répon­se de la cinquante‑neuvième à la soixante­-cinquième demande]:

Plusieurs de nos religieuses disent avoir ­obtenu par son intercession des faveurs spirituelles, des lumières, des grâces de progrès, etc. J'entends aussi rapporter du dehors l'obtention de grâces spirituelles, de guérisons, de faveurs de toutes sortes, mais je n'ai pas le moyen de les contrôler.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[964] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux deman­des précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'inter­rogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum : SOEUR SAINT-ANDRÉ, O.S. B. témoin, j'ai déposé selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 13 - Soeur Saint-François de Sales O.S.B.

Soeur Saint‑Francois de Sales a dépo­sé au premier Procès. Née à Lisieux le 15 mars 1848, Marie‑Joséphine‑Amélie Pierre fit profession le 17 mai 1871 chez les bénédictines de Lisieux, où elle s'en­dormit dans le Seigneur le 25 février 1933. Maîtresse de classe de Thérèse en 1881‑1883 et d'enseignement religieux en 1883‑1886, elle est à même de nous donner un précieux témoignage sur les études de Thérèse.

 

Confirmant ce qu'avait déjà déposé Mère Saint‑André, prieure de l'Abbaye, le témoin déclare notamment au sujet de Thérèse: « Au point de vue de l'intelligence, elle était vraiment bien douée, quoiqu'elle eût, dans sa classe, des ému­les qui l'égalaient. Elle était même un peu faible pour le calcul et l'orthographe. Mais sur tous les points, elle était d'une très grande application: c'était pour le travail une élève modèle... Comme élève de la classe d'instruction religieuse, elle se maintint toujours à la première place. Son esprit se montrait très avide de s'instruire sur tout ce qui touche à la religion: elle se passionnait pour cette étude et posait constamment des ques­tions qui témoignaient de ce grand désir de savoir et montraient déjà que les cho­ses de Dieu étaient tout pour elle » (p. 974).

 

Au sujet de la réputation de sainteté de soeur Thérèse, le témoin répond im­plicitement à une objection souvent ré­pétée: « Je crois que la diffusion de cette réputation de sainteté est surtout le ré­sultat d'une action providentielle, et que tous les moyens humains qu'on a pu prendre ne suffisent pas à l'expliquer» (P. 977).

La déposition a été faite le 16. sep­tembre 1915, au cours de la 49ème ses­sion(pp. 971‑978 de notre Copie publique).

 

[Session 49: ‑ 16 septembre 1915, à 9h.]

[971] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[972] [Réponse à la deu­xième demande]:

Je m'appelle Aurélie Pierre, en religion mère Saint‑François de Sales, religieuse professe de l'ordre de saint Benoît, à l'ab­baye de Notre‑Dame du Pré, de Lisieux, où j'ai fait profession le 17 mai 1871; je suis née le 15 mars 1848, à Lisieux, pa­roisse Saint‑Désir, de Edouard Pierre, em­ployé de commerce et de Alexandrine Etienne.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusi­vement].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Je crois m'être mise en présence de Dieu pour faire ma déposition, et n'être mue par aucun autre sentiment que le désir d'obéir et de dire la vérité. Je n'ai parlé de ma déposition à personne et personne ne m'en a parlé.

 

[Réponse à la septième demande]:

Lorsque la Servante de Dieu entra à notre pensionnat, en octobre 1881, je fus sa maîtresse de classe pendant un peu plus de deux ans. Au courant de l'année 1883, l'état de ma santé m'obligea d'inter­rompre l'enseignement, mais je fus char­gée de l'instruction religieuse, et je con­tinuai, à ce titre, d'avoir la jeune Thérèse Martin sous ma direction, jusqu'à sa sor­tie de la pension, en janvier 1886.

Je connaissais bien aussi sa famille, puisque deux de ses soeurs plus âgées, Léo­nie et Céline, avaient fait leur éducation chez nous. De plus, j'étais chargée [973] du temporel de la maison; monsieur Mar­tin nous rendait des services à ce point de vue et j'étais assez souvent en relations avec lui. Après l'entrée de la Servante de Dieu au Carmel, nos relations ont cessé.

 

[Réponse à la hui­tième demande]:

Du temps même que la Servante de Dieu était mon élève, je reconnaissais en elle une innocence et une piété qui m'ins­piraient un sentiment de respect. Main­tenant, je l'invoque chaque jour avec con­fiance, quoique peut‑être avec moins d'en­thousiasme que d'autres.

Je désire sincèrement le succès de sa Cause, parce que je crois qu'elle est ap­pelée à exercer sur les âmes une influence très salutaire par cette « voie de simpli­cité et d'abandon» qui attire puissam­ment les âmes à Dieu.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Je ne sais que par la lecture de sa vie ce qui se rapporte à cette question.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Je rappelle que la Servante de Dieu est entrée à notre pensionnat à l'âge de 8 ans et demi. Au point de vue de l'intelli­gence, elle était vraiment bien douée, quoiqu'elle eût, dans sa classe, des émules qui l'égalaient. Elle était même un peu faible pour le calcul et l'orthographe. Mais sur tous les points, elle était d'une très

 

TÉMOIN 13: Soeur Saint-François de Sales O.S.B.

 

grande application: c'était pour le travail [974] une élève modèle.

Au point de vue de la docilité et de la conduite, elle était parfaite, jamais je ne l'ai vue manquer au règlement en aucun point.

Elle se montra toujours, pour ses maî­tresses, pleine de déférence et de docili­té; pour ce qui est de l'affection propre­ment dite, elle la cherchait surtout dans sa famille.

Un trait de sa vertu que j'ai alors re­marqué et qui m'a grandement édifiée, c'est qu'elle ne répondait que par un sou­rire aimable aux critiques, certainement pénibles et même blessantes pour elle qu'une autre maîtresse faisait sur la direc­tion que la Servante de Dieu recevait dans sa famille.

Comme élève de la classe d'instruction religieuse, elle se maintint toujours à la première place. Son esprit se montrait très avide de s'instruire sur tout ce qui touche à la religion; elle se passionnait pour cette étude et posait constamment des questions qui témoignaient de ce grand désir de savoir et montraient déjà que les choses de Dieu étaient tout pour elle. En lisant 1'« Histoire d'une âme», qui m'a fait connaître ses dispo­sitions au Carmel, j'y ai trouvé le déve­loppement, dans une unité remarquable, de ces premières dispositions de son en­fance.

 

Dans ses relations avec ses jeunes com­pagnes, elle témoigna toujours d'un bon caractère, et ne montra jamais d'animo­sité même envers celles dont elle aurait pu se plaindre. Elle manifestait [975] aus­si le désir de leur faire du bien, et se montra pour cela particulièrement affec­tueuse envers une enfant dont la situation de famille était plutôt pénible. Cependant cette influence pour le bien ne fut pas en réalité très grande, à cause de sa timi­dité et de son peu d'amour pour le jeu qui l'empêchaient de se mêler à ses com­pagnes.

J'ai entendu émettre ici ou là cette as­sertion que Thérèse avait souffert au pen­sionnat des persécutions de la part de ses compagnes. A la vérité, l'une d'elles, dénuée de jugement, eut parfois à son égard des procédés blessants, quelques autres, ses émules en classe, purent se montrer jalouses de ses succès, comme il arrive couramment dans les écoles... et c'est tout: ce serait de l'exagération d'appeler cela une persécution.

 

La piété était comme innée dans cette enfant, et tous ses actes, même les plus puérils, étaient imprégnés de la pensée de Dieu. Sa note caractéristique, c'était le souci habituel de « faire plaisir au bon Dieu »; et elle le faisait avec la simpli­cité d'un enfant qui caresse son père.

Je l'ai toujours vue simple et humble et je regarde cela comme un vrai miracle, tant elle était entourée dans sa famille d'attentions, de tendresse et d'admiration.

Quand je veux parler de sa première communion, il me semble que je quitte la terre. Sa retraite préparatoire fut très fervente. Le jour même de sa première communion, elle avait un air céleste, vé­rita‑[976]blement angélique, dont furent frappés même ceux qui ne la connaissaient pas. Elle pleura beaucoup après avoir reçu la sainte communion et ces larmes provenaient d'un bonheur tout intime.

Ce qu'elle dit dans sa vie, de ses dispo­sitions le jour où elle reçut la confirma­tion, est parfaitement exact; elle s'y pré­para avec une ferveur que je n'ai jamais trouvée chez aucun autre enfant. La re­traite s'étant trouvée inopinément prolongée d'un jour, on crut devoir donner des récréations pour délasser les enfants, mais Thérèse prit peu part à ces délas­sements, préférant perfectionner cette pré­paration. Elle fut confirmée le 14 juin 1884.

La Servante de Dieu quitta le pension­nat au mois de janvier 1886, parce que l'état de sa santé ne lui permettait plus de suivre les classes régulièrement.

Elle revint cependant une ou deux fois la semaine pour les leçons de travail ma­nuel. J'ai remarqué que la leçon finie, elle ne liait pas conversation avec ses com­pagnes ou avec ses maîtresses; le plus souvent elle se rendait à la tribune de la chapelle où elle s'entretenait avec le bon Dieu.

Elle fut reçue à l'association des en­fants de Marie, dont elle est le plus bel ornement.

 

[Réponse de la onzième à la cinquante-sixième demande inclusivement]:

Je ne sais sur tout cela que ce qui est imprimé dans sa vie ou ce que l'on dit dans le public: je n'en ai pas de con­naissance personnelle et directe.

 

[977] [Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Il n'est pas à ma connaissance que la réputation de sainteté de la Servante de Dieu se soit répandue pendant sa vie.

Depuis sa mort, il vient ici, à notre hô­tellerie, plusieurs centaines de personnes, chaque année, dont le voyage est uni­quement motivé par leur dévotion à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qu'elles regar­dent comme une sainte. On demande continuellement à visiter notre chapelle, où elle fit sa première communion, et la petite chapelle où elle fut reçue enfant de Marie, et où nous avons réuni les souvenirs que nous possédons d'elle.

Je crois que la diffusion de cette ré­putation de sainteté est surtout le résul­tat d'une action providentielle, et que tous les moyens humains qu'on a pu prendre ne suffisent pas à l'expliquer.

 

[Réponse à la cinquante-huitième demande]:

J'ai entendu parfois critiquer le bruit qui se fait autour de cette Cause; mais je n'ai jamais entendu mettre en doute, si peu que ce soit, la sainteté de la Ser­vante de Dieu.

 

[Ré­ponse de la cinquante‑neuvième à la soi­xante‑cinquième demande inclusivement]:

Dans la communauté, il n'est guère de religieuses qui n'ait reçu des faveurs spirituelles, après avoir invoqué la Ser­vante de Dieu, spécialement des grâces de progrès, la délivrance de peines intérieu­res, etc.

Les pèlerins de notre hôtellerie ou les personnes [978] que je vois au parloir, m'ont souvent fait part de faveurs plus extérieures, comme des guérisons, une pro­tection spéciale dans les affaires de famille; mais je n'ai pas vérifié par moi‑même au­cun de ces miracles.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je crois avoir tout dit.

 

TÉMOIN 13: Soeur Saint-Francois de Sales O.S.B.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interroga­toire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune mo­dification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR SAINT-FRANÇOIS DE SALES

Témoin 14 - Victor‑Louis Domin

Victor‑Louis Domin ( 1.X. 1843 13.VI.1918) fut durant plus de quarante ans chapelain de l'Abbaye des bénédicti­nes de Notre-Dame du Pré à Lisieux, et, de ce chef, particulièrement bien placé pour connaître et observer la jeune Thé­rèse Martin (voir vol. I, pp. 530‑534). C'est de lui que Thérèse a écrit: « Il m'appelait son petit docteur, à cause de mon nom de Thérèse » (MA « A » 37v).

L'abbé Domin n'est que trop sobre dans sa déposition, car nous aurions aimé qu'il nous livrât quelque chose de plus sur Thérèse enfant, qu'il avait pu ren­contrer fréquemment chez son oncle Isi­dore Guérin, avec lequel il avait quel­que lien de parenté.

 

Comme les deux témoins précédents, il souligne à son tour, lui aussi, l'amour de la Servante de Dieu pour l'enseigne­ment religieux: «Je la connaissais mieux comme catéchiste, pendant l'année qui précéda sa première communion, et les années qui suivirent jusqu'à son départ. Je me rappelle qu'elle savait parfaitement ses leçons, qu'elle était extrêmement at­tentive aux explications, ne me quittant pas des yeux pendant mes instructions. Quand je posais une question plus diffi­cile, je disais parfois: 'Demandons cela à l'un de nos docteurs '; je désignais ainsi les plus instruites, Thérèse et une de ses compagnes » (pp. 986‑987).

Le témoin déposa le 16 septembre 1915, au cours de la 50ème session (pp. 985‑990 de notre Copie publique).

 

Session 50: ‑ 16 septembre 1915, à 3h. de l'après‑midi]

[985] [Le témoin répond correctement à la première demande].

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Victor‑Louis Domin, prêtre, chapelain et confesseur des reli­gieuses  bénédictines de Lisieux. Je suis né le 1er octobre 1843 à Caen, paroisse Saint‑Sauveur, de Louis Domin, impri­meur et de Euphémie Delos.

 

TÉMOIN 14: Victor‑Louis Domin

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

[Réponse à la sixième demande]:

Je suis entièrement libre de toute in­fluence de ce genre interne ou externe.

 

[Réponse à la septième demande]:

Lorsque, en 1887, monsieur Martin, après la mort de sa femme, vint s'éta­blir à Lisieux, il fit une visite à l'Ab­baye et présenta ses enfants: c'est la pre­mière entrevue que j'ai eue avec la Ser­vante de Dieu.

Je la rencontrai ensuite, plusieurs fois, dans la famille de monsieur Guérin, son oncle, famille avec laquelle j'ai des liens de parenté.

Mais c'est surtout, pendant son séjour à l'Abbaye comme demi‑pensionnaire (oc­tobre 1881 à janvier 1886), que j'ai connu la Servante de Dieu. [986] Pendant cette période, j'étais son confesseur et je fus son catéchiste, au moins l'année qui précéda sa première communion et les deux an­nées suivantes. Quand elle eut quitté dé­finitivement l'Abbaye, je cessai de la voir.

 

[Réponse à la huitième demande]:

Depuis la mort de la Servante de Dieu, je professe pour elle une sincère et vive dévotion, basée sur la connaissance que j'ai acquise de ses vertus par la lecture de 1'« Histoire d'une âme.»

Je ne passe pas un seul jour sans l'in­voquer spécialement. Je désire vivement sa béatification à cause de la mission que j'ai eu le bonheur de remplir auprès d'elle, et aussi pour l'honneur qui en re­jaillira sur la maison.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

Sur ce qui s'est passé avant la venue de la Servante de Dieu à Lisieux, je ne sais rien que par la lecture de sa vie.

 

[Réponse à la dixième demande]:

Je ne sais à peu près rien de ce qui se passait dans les classes du pensionnat. Je proclamais les notes chaque mois, et j'ai gardé ce souvenir général qu'elle avait toujours d'excellentes places et d'ex­cellentes notes, quoiqu'elle fût une des plus jeunes, sinon la plus jeune de sa classe.

Je la connaissais mieux comme caté­chiste, [987] pendant l'année qui précéda sa première communion, et les années qui suivirent jusqu'à son départ. Je me rap­pelle qu'elle savait parfaitement ses le­çons, qu'elle était extrêmement attentive aux explications, ne me quittant pas des yeux pendant mes instructions. Quand je posais une question plus difficile, je di­sais parfois: «Demandons cela à l'un de nos docteurs », je désignais ainsi les plus instruites, Thérèse et une de ses compa­gnes.

Comme confesseur, m'autorisant de l'exemple de Bellarmin, dans le procès de canonisation de saint Louis de Gon­zague, je crois pouvoir dire que mon im­pression d'aujourd'hui est, qu'à cette é­poque, la Servante de Dieu ne commet­tait aucune faute pleinement délibérée.

Elle se prépara très consciencieusement à sa première communion. J'ai gardé souvenir d'un mot qu'elle me dit après l'absolution: «Oh! mon père, croyez‑vous que le bon Jésus soit content de moi?.» Cette parole et surtout le ton avec le­quel elle la prononça, attirèrent mon at­tention sur la délicatesse de son âme et la ferveur de ses dispositions.

 

[Réponse de la onzième à la cinquante-troisième demande inclusivement]:

Je n'ai pas d'information personnelle sur ces questions.

 

[Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

J'ai assisté au service des funérailles dans la chapelle [988] du Carmel, le 4 octobre 1897. Je n'ai rien remarqué d'ex­traordinaire dans cette cérémonie.

 

[Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai rien remarqué, dans ces circons­tances, qui ressemblât à un culte litur­gique.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Je vais faire mes dévotions au tombeau le plus souvent possible. J'ai commencé cette pratique bien avant l'ouverture du premier Procès d'information. Déjà, à cette époque, on y rencontrait des groupes de pèlerins. Depuis lors, ce courant s'est maintenu en s'accroissant de jour en jour. Aujourd'hui, chaque fois que je me rends au tombeau, je constate qu'il y a 8, 10, 15 personnes, quelquefois da­vantage. Parmi ces pèlerins, il y a souvent des prêtres, et ces pèlerins viennent, non seulement des environs, mais de loin et de très loin, même de l'Océanie. Dès le commencement, on y rencontrait parfois des soldats; depuis la guerre, il y en a un bien plus grand nombre. Je crois que ces pèlerinages sont le fruit spontané de la dévotion populaire et qu'on n'a rien fait pour les provoquer. Sur la tombe, les pèlerins prient avec un recueillement profond.

 

[Réponse à la cinquante­-septième demande]:

Le jour même des obsèques, monsieur l'abbé Rohée, curé doyen de Saint‑Pierre de Lisieux, dit devant [989] moi cette pa­role: « Voilà une inhumation à laquelle on ne pleure pas », voulant indiquer par là qu'on était très sûr qu'elle était au ciel.

Aujourd'hui l'opinion qu'elle est une sainte est générale, quasi dans le monde entier. Je crois qu'on s'est fait cette opi­nion de sa sainteté par la lecture de sa vie, et plus encore par les grâces sans nombre qu'on obtient en l'invoquant, faveurs qui réalisent la parole prophétique qu'elle a proférée: «Après ma mort je ferai tomber une pluie de roses.»

Je ne crois pas qu'on ait jamais rien fait pour cacher ce qui pourrait être défa­vorable à l'opinion de sainteté de la Ser­vante de Dieu. Je ne pense pas non plus qu'on ait créé artificiellement cette répu­tation; quant aux moyens pris pour répan­dre la connaissance de la sainteté, d'ail­leurs réelle, de la Servante de Dieu, plu­sieurs y ont vu quelque exagération: peut‑être ont‑ils raison; toutefois j'estime que ces moyens humains, quoi qu'on en pense d'ailleurs, ne peuvent pas expliquer l'universalité de cette dévotion à la Ser­vante de Dieu.

 

[Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je ne connais aucune opposition sé­rieuse à cette réputation de sainteté.

 

TÉMOIN 14: Victor‑Louis Domin

 

[Réponse de la cinquante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande inclusivement]:

Beaucoup de personnes qui viennent à l'Abbaye, en souvenir de soeur Thérèse, affirment avoir été favorisées par son in­tercession, soit de grâces spirituelles [990] (conversions, etc.), soit de grâces tempo­relles (guérisons, secours de toute sorte), mais je n'ai été témoin direct d'aucun de ces miracles.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en ré­pondant aux demandes précédentes. ‑ Est ain­si terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lec­ture des Actes est donnée. Le témoin n'y ap­porte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum: L. DOMIN

Témoin 15 - Alexandre‑Charles Maupas

Alexandre‑Charles Maupas (1850­1920) fut nommé curé de Saint‑Jacques de Lisieux et supérieur délégué du Car­mel en 1895 (vol. I, p. 526) et ne put donc connaître Thérèse que vers la fin de sa vie. Il déclare modestement (p. 1001) qu'il n'a pas eu le temps suffisant de se former un jugement personnel circons­tancié sur les vertus de la Servante de Dieu.

De fait, son témoignage concerne da­vantage la réputation de sainteté que l'héroïcité des vertus de Thérèse. Mais il est émouvant de l'entendre rapporter cer­taines expressions de la Servante de Dieu s'apprêtant à  quitter ce monde pour re­joindre le Père. Ces expressions viennent confirmer l'objectivité des notes de Mère Agnès publiées dans les Derniers Entre­tiens et relatives à la joie qu'éprouvait la Servante de Dieu approchant de sa fin à la pensée de sa prochaine rencontre avec Jésus (cf. p. 1002).

Le témoin déposa le 17 septembre 1915, au cours de la 51ème session (pp. 996‑1005 de notre Copie publique).

 

[Session 51: ‑ 17 septembre 1915, à 2h. de l'après‑midi]

[1000] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Alexandre‑Charles Mau­pas, prêtre, chanoine honoraire, curé de la paroisse de Saint‑Jacques de Lisieux et supérieur ecclésiastique du Carmel de la­dite ville. Je suis né le 27 août 1850, à Mesnil-Auzouf, diocèse de Bayeux, de Alexandre‑Pierre Maupas, cultivateur et

de Jeanne Marie.

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

[Réponse à la sixième demande]:

Je fais mon témoignage en toute sin­cérité et liberté.

 

TÉMOIN 15: Alexandre‑Charles Maupas

 

[Réponse à la septième demande]:

Quand je suis arrivé à Saint‑Jacques en 1895, et fus nommé supérieur ecclé­siastique du Carmel, la Servante de Dieu y était déjà depuis 7 ans et avait 5 ans de profession. J'ai donc pu l'entrevoir dans les deux dernières années de sa vie et notamment dans sa dernière maladie.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai une véritable dévotion pour la Ser­vante de Dieu par l'intercession de la­quelle je crois avoir obtenu des grâces si­gnalées. Je désire sa béatification pour le bien de l'E‑[1001]glise et des âmes. Je souhaite que ce soit le plus tôt possible, pour que je puisse y assister.

 

[Réponse de la neuvième à la onzième de­mande inclusivement]:

Je ne sais rien sur ces débuts de la vie de soeur Thérèse, sinon ce que j'ai lu et entendu à son sujet.

 

[Réponse à la douzième demande]:

Pendant les quelques mois qui se sont écoulés entre mon entrée en fonction et la dernière maladie de la Servante de Dieu, j'ai à peine eu le temps de l'entre­voir, et je n'ai pu me faire sur elle un jugement personnel.

 

[Réponse de la treizième à la cinquantième demande inclusivement]:

Je ne l'ai pas assez connue pour for­muler un jugement personnel et détaillé sur ces divers points.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

J'ai lu les écrits de la Servante de Dieu avec un grand plaisir et une grande édi­fication. J'ai admiré en particulier la su­blimité de sa doctrine sur l'amour de Dieu. J'ai été aussi frappé de sa con­naissance étendue de la sainte Ecriture, et de l'application si heureuse qu'elle sait en faire presque à chaque page. Cela dépasse de beaucoup ce que l'on peut attendre d'une si jeune religieuse, et je m'estimerais bienheureux d'en pouvoir faire autant.

Ayant eu l'occasion de passer par la Grande Chartreuse, j'ai recueilli ce témoi­gnage d'un des principaux religieux de l'abbaye, vers 1902 ou 1903, je ne me rappelle [1002] pas exactement la date: « Nous désirions depuis longtemps trouver un livre qui pût faire du bien à nos frè­res, la vie de soeur Thérèse de l'Enfant­-Jésus répond parfaitement à ce besoin et fait à nos frères le plus grand bien.»

 

[Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

Lorsque je l'ai vue pour la première fois dans sa dernière maladie, elle me pa­rut joyeuse et rayonnante; je lui deman­dai la cause de sa joie. Elle me répondit: « C'est que, cette fois, je vais bientôt al­ler voir mon Jésus.» Elle me parut donc envisager la mort, non seulement avec un grand calme, mais avec une véritable joie.

Quand je lui administrai le sacrement d'Extrême-Onction, quelque temps avant sa mort, je lui dis que si elle recevait bien ce sacrement, son âme serait pure «com­me au jour de son baptême.» Ces der­nières paroles lui causèrent, m'a dit sa soeur, une grande joie.

 

[Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

Je n'ai rien remarqué de spécial dans l'état de son corps après sa mort.

 

[Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

J'ai présidé à la sépulture qui se fit au cimetière de la ville, dans l'enclos spé­cial des carmélites, le 4 octobre 1897. Il ne s'est rien passé d'extraordinaire dans cette circonstance. J'ai assisté aussi à la translation de [1003] ses restes dans un tombeau voisin, le 6 septembre 1910, sous la présidence de monseigneur l'évêque de Bayeux. Le procès verbal en a été publié.

 

[Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

Rien ne s'est fait, dans ces circonstan­ces, contrairement aux règles de l'Église

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

L'état de ma santé ne me permet mal­heureusement pas d'aller au tombeau aussi souvent que je le voudrais, mais je sais pertinemment qu'il y a, tous les jours, et depuis le matin jusqu'au soir, une suc­cession ininterrompue de pèlerins de tou­tes classes et de tous pays.

 

[Réponse à la cinquante-septième demande]:

Dans les derniers temps de la vie de la Servante de Dieu, j'ai pu constater qu'on la tenait, dans la communauté, pour une religieuse modèle. Le chapelain, mon­sieur Youf, m'a lui‑même affirmé alors qu'il en avait la plus haute estime. Au­jourd'hui, dans ma paroisse, dans toute la ville, je constate qu'on la tient pour une sainte; de plus, ayant eu l'occasion de faire de longs voyages, j'ai constaté qu'en quelque lieu qu'on s'arrête, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est connue et regardée comme une sainte.

 

[Réponse à la cinquante-huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu émettre une o­pinion contraire [1004] à la sainteté de la Servante de Dieu. J'ai seulement en­tendu dire quelquefois qu'on faisait peut-être un peu de bruit autour de la Cause; mais je n'attache pas d'importance à cette remarque; d'ailleurs la Servante de Dieu n'y est pour rien, et tout ce qu'on peut faire et dire ne l'empêche pas d'ê­tre une sainte.

 

[Réponse de la cinquante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande]:

Personnellement, j'attribue aux prières que j'ai faites à la Servante de Dieu, la conversion inopinée de trois moribonds. La conversion de l'un d'eux fut parti­culièrement remarquable. Frappé des cen­sures de l'Église, il refusa d'abord de se rétracter, et paraissait devoir mourir dans l'impénitence finale. Je fis une neuvaine à soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, deman­dant que le malade me rappelât de lui-même, ce qui eut effectivement lieu vers la fin de la neuvaine. Je pus lui adminis­trer tous les sacrements, et il mourut d'une manière édifiante.

J'ai constaté aussi personnellement des conversions de pèlerins; une en particu­lier m'a beaucoup frappé.

Je crois aussi lui devoir ma guérison d'une maladie grave cet hiver dernier. On fit pour moi une neuvaine qui se termi­nait le jour anniversaire du baptême de la Servante de Dieu. Je m'étais associé à

 

TÉMOIN 15: Alexandre‑Charles Maupas

 

ces prières, et à la fin de la neuvaine je me trouvai inopinément hors de danger.

En outre de ces faveurs personnelles, je sais qu'un très grand nombre de per­sonnes affirment avoir obtenu, par son intercession, des grâces de toutes sortes; je ne [1005] me suis pas mis en peine de vérifier ces affirmations.

 

[Réponse à la soixante-sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en ré­pondant aux demandes précédentes. ‑ Est ain­si terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lec­ture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: A. MAUPAS, supérieur du Car­mel

Témoin 16 - Alcide Ducellier

L'Abbé Ducellier, ce prêtre « plein de tact et de coeur », comme le dépeint heureusement un récent profil biogra­phique, est déjà connu par sa déposi­tion comme second témoin d'office au Procès Informatif Ordinaire.

Né le 14 novembre 1849 à Chicheboville (diocèse de Bayeux), il fut ordon­né prêtre en 1874. Toujours disponible pour les besoins du ministère, il eut un apostolat très mouvementé; partout il se fit remarquer par son entier dévouement à l'Église et aux âmes. Vicaire à Saint-Pierre de Lisieux de 1877 à 1884, il eut l'honneur d'entendre la première con­fession de Thérèse Martin à peine âgée de sept ans; il fut son confesseur jusqu'à son entrée à l'Abbaye des bénédictines comme demi‑pensionnaire. Archiprêtre de  Saint‑Pierre depuis son retour à Li­sieux en 1899, il prêcha à la prise d'ha­bit de Pauline, sa fille spirituelle, com­me aussi, plus tard, à la prise d'habit et à la prise de voile de Céline. Thérèse avait pour lui une affection spéciale. Il mourut à Lisieux le 20 décembre 1916, à la fin de l'année au cours de laquelle il avait pu témoigner au Procès Aposto­lique.

 

Sa déposition est bien pauvre. Ce prê­tre vénérable rapporte, comme déjà au Procès Ordinaire, la première confession de Thérèse. Son témoignage relatif à la famille Martin, dont il était l'ami inti­me, a une grande valeur: « Je puis dire de cette famille, ce qui d'ailleurs est no­toire dans cette ville, que c'était une fa­mille admirablement chrétienne et qui faisait l'édification de tout le monde » (p. 1028). Le reste de la déposition concerne la renommée de sainteté de Thérè­se.

 

Monsieur Ducellier a déposé dans la session 54ème, du 7 février 1916 et sa déposition dans notre Copie publique s'étend de la page 1027 à la page 1031.

 

TÉMOIN 16: Alcide Ducellier

 

[Session 54: ‑ 7 février 1916, à 9h.]

[1027] [Le témoin répond correctement à la pre­mière demande].

 

[1028] [Ré­ponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Alcide‑Leoida Ducellier, né à Chicheboville le 14 novembre 1849 de Louis Adolphe Ducellier, entrepreneur de maçonnerie et de Céleste Philippe. Je suis archiprêtre de la cathédrale de Saint‑Pierre de Lisieux.

 

[Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

[Réponse à la sixième demande]:

Je crois ne subir aucune influence quel­conque qui puisse fausser mon témoigna­ge.

 

[Répon­se à la septième demande]:

Vers 1880, j'étais vicaire à Saint‑Pierre de Lisieux; j'étais confesseur de mesde­moiselles Pauline et Marie Martin, soeurs aînées de la Servante de Dieu. Lorsque la petite Thérèse atteignit l'âge de sept ans, j'entendis sa première confession. Peu de temps après, elle entra au pension­nat des bénédictines et je quittai moi-même le poste de vicaire à Lisieux; je ne suis revenu dans cette paroisse qu'en 1889, à titre de curé archiprêtre.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai personnellement une grande dévo­tion et une grande confiance dans la Ser­vante de Dieu. Je l'invoque tous les jours, et plusieurs fois chaque jour. Sa réputa­tion de sainteté, les grâces spirituelles qu'elle obtient, les miracles qui s'opèrent par son intercession et mes souvenirs per­sonnels motivent cette dévotion. Je dé­sire le succès de sa canonisation; elle se­ra une protectrice et une gloire pour sa ville de Lisieux.

 

[Ré­ponse à la neuvième et dixième demande]:

La famille de la Servante de Dieu vint s'établir à Lisieux, après la mort de ma­dame Martin. Je puis dire de cette fa­mille, ce qui d'ailleurs est notoire dans cette ville, que c'était une famille admi­rablement chrétienne et qui faisait l'édifi­cation de tout le monde. [1029] Monsieur Martin en particulier montrait un esprit de foi héroïque lorsque ses enfants le quit­taient successivement pour entrer au Car­mel. Après la mort de madame Martin, mademoiselle Marie, l'aînée des enfants, s'occupa surtout de la direction matérielle de la maison; Pauline, la seconde, actuel­lement mère Agnès, prieure du Carmel, se donna toute entière à l'éducation de la petite Thérèse, et s'acquitta de cette tâche avec beaucoup de dévouement, d'esprit chrétien et de prudence.

 

Je voyais particulièrement la petite Thé­rèse à l'église où elle venait très réguliè­rement avec sa famille. Bien qu'elle eût à peine sept ans, elle attirait l'attention des paroissiens par son angélique piété.

 

[Réponse de la onzième à la cinquante‑cinquième demande inclusive­ment]:

Ayant quitté Lisieux en 1884, pour n'y revenir que deux ans après la mort de la Servante de Dieu, je n'ai rien de per­sonnel à dire sur toutes ces questions.

 

[Répon­se à la cinquante‑sixième demande]:

Le pèlerinage au tombeau de la Ser­vante de Dieu se maintient régulier, mê­me pendant la mauvaise saison. Les pè­lerins y viennent, même de régions éloignées. Ces manifestations de dévotion ont un caractère remarquable de recueil­lement, de piété et de confiance, on n'y voit rien qui dénote de la singularité ou de la superstition.

 

[1030] [Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Comme curé de la paroisse de Saint-Pierre de Lisieux, j'ai pu constater et j'af­firme que toutes les personnes chrétien­nes de ma paroisse qui ont connu la Ser­vante de Dieu pendant son séjour à Li­sieux ont gardé d'elle le souvenir d'une jeune fille exceptionnellement pieuse et édifiante dont la vertu attirait l'attention; de plus, il n'y a pas, je crois, aujourd'hui, dans ma paroisse, une famille chrétienne qui n'invoque constamment la Servante de Dieu. Tous la tiennent pour une sain­te et sont persuadés que son intercession obtient des grâces signalées et même des miracles. Parmi ceux qui me rendent ce témoignage, il en est un grand nombre d'une piété éclairée, judicieuse, dont le jugement mérite considération. Quant à l'origine de cette réputation de sainteté, je crois que le bon Dieu s'est servi du livre « Histoire d'une âme » pour faire connaître la Servante de Dieu; mais cer­tainement, à mon avis, on n'a rien fait pour créer une réputation factice de sain­teté. Les grâces obtenues ont été la prin­cipale cause de ce mouvement de piété.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je n'ai rien entendu qui soit opposé à cette réputation de sainteté et de mi­racles.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante‑cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été personnellement témoin d'aucun [1031] miracle. J'entends sou­vent dire aux personnes de ma paroisse: « J'ai obtenu, par l'intercession de soeur Thérèse telle et telle grâce... je n'invo­que jamais soeur Thérèse sans être exau­cé... etc..»

J'ai entendu monsieur le docteur La Néele, médecin, raconter qu'un jeune homme de Glos, étant atteint de perfo­ration intestinale, devait infailliblement mourir de cette lésion: le susdit docteur, qui le soignait, lui fit l'application d'une relique de la Servante de Dieu et il guérit.

 

[Ré­ponse à la soixante‑sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce té­moin. Lecture des Actes est donnée. Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. Le témoin n'apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: DUCELLIER.

Témoin 17 (1 d'office) - Aimée de Jésus et du Cœur de Marie, O.C.D.

Ce témoin, comme le précédent, l'Abbé Ducellier, faisait partie des témoins d'office au Procès Ordinaire.

On sait que Aimée de Jésus (Léopol­dine Féron), née le 24 janvier 1851 à Anneville‑en‑Saire (diocèse de Coutan­ces), entrée au Carmel de Lisieux le 13 octobre 1871 où elle mourut le 7 jan­vier 1930, n'eut jamais une grande inti­mité avec Thérèse. Comme elle l'avait relevé au début de sa déposition de 1911 (cfr. I, p. 572), elle le répète dans son nouveau témoignage (p. 1043), bien qu'elle n'y dise plus—comme la pre­mière fois—avoir été « un des instru­ments dont Dieu s'est servi pour la sanc­tifier.» Soeur Aimée n'était pas favo­rable à ce que quatre soeurs vivent en­semble dans le même monastère. C'est pourquoi elle s'opposa de toutes ses for­ces à l'entrée de Céline, changeant en­suite d'avis d'une manière mystérieuse, donnant ainsi à Thérèse, au nom de Dieu, la « réponse » qu'elle en attendait pour savoir si son père Louis Stanislas était allé tout droit au ciel (cfr. MA « A » 82v).

Ce fait donne une valeur particulière au témoignage: « J'ai remarqué que ses soeurs suivant la nature avaient pour elle de grandes attentions; mais elle, de son côté, était parfaitement détachée de ces liens de famille » (p. 1045).

Le témoin s'attarde surtout — dans sa déposition si brève—sur la réputa­tion de sainteté de Thérèse et sur les grâces attribuées à son intercession. Il est émouvant de l'entendre exprimer sa reconnaissance envers la Servante de Dieu pour les bienfaits que, du ciel, elle réserve à elle‑même et à sa famille.

Le témoin déposa le 8 février 1916, au cours de la 55ème session, pp.1043-­1051 de notre Copie publique.

 

[Session 55: ‑ 8 février 1916, à 8h.30]

 

[1043] [Le témoin répond correctement à la première demande]

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Léopoldine Féron, née à Anneville, diocèse de Coutances, le 24 Janvier 1851, de Ambroise‑Auguste Fé­ron, cultivateur et de Cécile Enault. Je suis entrée au Carmel le 13 octobre 1871 et j'y ai [fait] profession le 8 mai 1873, sous le nom de soeur Aimée de Jésus.

 

[Le témoin répond correc­tement de la troisième à la cinquième de­mande inclusivement].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Je suis très libre dans ma déposition je n'ai subi aucune influence.

 

[Réponse à la septième demande]:

J'étais déjà professe au Carmel, lors­que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus y entra. Quoique je n'aie pas eu avec elle des rapports d'une intimité spéciale, j'ai pourtant partagé sa vie de religieuse pen­dant tout le temps qu'elle a vécu au Car­mel. Pour ce qui est des années qui ont précédé son entrée au Carmel, je ne sais que ce que j'ai entendu rapporter par ses soeurs qui sont aussi carmélites dans ce monastère.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J‘ai une très sincère dévotion pour la Servante de [1044] Dieu; je l'invoque tous les jours et je crois même qu'elle a accordé à ma famille une protection très sensible. Je demande tous les jours que sa béatification réussisse pour la gloire du bon Dieu et aussi pour la gloire du Car­mel.

 

[Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Sur les premières années de la Servante de Dieu, je ne sais que ce que j'ai enten­du raconter par ses soeurs qui ont pu rendre témoignage directement.

 

[Répon­se à la douzième demande]:

Ma soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est entrée au Carmel le 9 avril 1888, à 15 ans et trois mois; elle a pris l'habit le 10 janvier 1889; elle a fait profession le 8 septembre 1890 à 17 ans et 8 mois; elle a pris le voile le 24 septembre de la même année. Elle est morte au Car­mel le 30 septembre 1897, à l'âge de 24 ans et 9 mois.

Au cours de sa vie religieuse, elle a rempli les emplois de sacristine et de por­tière. Elle a été aussi chargée, pendant plusieurs années, de la formation des novices.

 

[Répon­se à la treizième demande]:

Jamais je n'ai vu soeur Thérèse man­quer en rien à ses devoirs de chrétienne et de religieuse.

 

[Réponse à la quatorzième demande]:

[1045] La Servante de Dieu était non seulement fidèle à pratiquer les vertus

 

TÉMOIN 17 (I D'OFFICE): Aimée de Jésus O.C.D.

 

chrétiennes, mais elle était très attentive à saisir toutes les occasions d'exercer ces différentes vertus.

 

[Réponse de la quinzième à la quarante‑sixième demande inclusive­ment]:

Ce qui m'a frappé particulièrement dans la vie de la Servante de Dieu c'est son humilité et sa modestie. Elle a su passer inaperçue et tenir cachés les grâ­ces et les dons qu'elle recevait de Dieu et que beaucoup n'ont connus, comme moi, qu'après sa mort.

J'ai remarqué que ses soeurs suivant la nature avaient pour elle de grandes attentions; mais elle, de son côté, était parfaitement détachée de ces liens de fa­mille: une fois seulement elle m'a pa­ru vivement affectée d'une peine qui é­tait arrivée à une de ses soeurs; mais c'est à peine une imperfection et peut‑être même que Dieu ne l'a pas jugée telle. Ja­mais je n'ai remarqué qu'elle ait manqué, même en paroles, à la charité envers au­cune de ses soeurs en religion.

 

Une de nos soeurs m'a rapporté qu'elle avait été très édifiée de la grande hu­milité avec laquelle elle supporta un re­proche que cette soeur lui adressait à l'oc­casion de la manière dont elle disposait des fleurs envoyées par un ouvrier, au­tour du cercueil de notre mère Geneviève.

 

[Ré­ponse à la quarante‑septième demande]:

[1046] J'ai toujours pensé que la vertu de soeur Thérèse pouvait être égalée à celle de notre mère Geneviève, la vénérée fondatrice de notre communauté de Li­sieux. Elle était vraiment sa fille par son humilité et sa charité. C'est dire que sa vertu m'a toujours paru héroïque et au dessus de la mesure commune.

 

[Ré­ponse à la quarante‑huitième demande]:

Soeur Thérèse, même dès son entrée à 15 ans, parut très judicieuse et très pru­dente en toutes choses. Il n'y avait rien d'indiscret dans sa manière de pratiquer les vertus.

 

[Ré­ponse à la quarante‑neuvième demande]:

Je n'ai pas eu connaissance que pen­dant sa vie elle ait été l'objet de ces dons extraordinaires.

 

[Réponse à la cinquantième demande]:

Il n'est pas à ma connaissance que pen­dant sa vie elle ait fait aucun miracle.

 

[Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

Je n'ai connu les écrits de la Servante de Dieu que lorsqu'ils ont été imprimés après sa mort. Je ne suis pas capable de les apprécier au point de vue théologi­que. Je crois son histoire écrite par elle-même très sincère et très vraie. Il est vrai qu'elle s'y révèle avec un charme plus entraînant que je ne l'avais obser­vé pendant sa vie; mais cela est à la louan­ge de son humilité en montrant [1049] comment elle tenait ses vertus cachées.

 

[Répon­se à la cinquante‑deuxième demande]:

J'ai peu vu la Servante de Dieu dans les derniers mois de sa vie, car j'ai quit­té l'emploi d'infirmière au début de sa maladie.

Une seule fois j'ai eu la joie d'appro­cher d'elle pour aider à la changer de lit. Alors elle ne pouvait plus parler, mais elle me remercia par un regard céleste et si plein de reconnaissance et d'affection que j'en garde le souvenir comme un gage de sa protection.

Pendant ses vives souffrances, son vi­sage gardait une expression angélique de bonheur,

 

[Répon­se à la cinquante‑troisième demande]:

Je n'ai rien remarqué de particulier lors de ses funérailles, sinon un concours très nombreux de fidèles.

 

[Réponse aux cinquante‑quatrième et cinquan­te‑cinquième demandes]:

Je ne sais que par ouï‑dire comment est disposé le tombeau de la Servante de Dieu, au cimetière de la ville.

 

[Répon­se à la cinquante‑sixième demande]:

Le concours des pèlerins au tombeau de la Servante de Dieu m'est connu par les visites du parloir et par ce que nous en rapportent les soeurs tourières et no­tre mère prieure. De tous ces témoigna­ges il est évident que les pèlerins sont très nombreux et qu'ils viennent au cimetière non par curiosité, mais par un sentiment de religion [1048] et de confiance.

 

[Répon­se à la cinquante‑septième demande]:

Du vivant de la Servante de Dieu, mê­me à l'époque de sa profession, mais sur­tout dans les derniers temps de sa vie, on la regardait dans la communauté com­me une petite sainte. Cette opinion était générale parmi nous. Nous ne pensions pas sans doute, alors, à toutes les mer­veilles qui sont arrivées depuis, mais nous la regardions comme une petite âme ex­ceptionnellement privilégiée du bon Dieu.

Depuis sa mort, tout le monde, dans la communauté, est dans l'admiration des grâces de toute sorte qu'on obtient par son intercession et personne ne doute que ce ne soit vraiment une sainte.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde; mais ici personne n'a le moindre doute sur la sainteté et la puissance d'in­tercession de la Servante de Dieu. Pen­dant sa vie, bien qu'elle ne fût pas é­galement connue et appréciée de toutes, celles mêmes qui la connaissaient moins l'estimaient encore beaucoup.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante‑cinquième demande inclusivement]:

Notre mère prieure reçoit tous les jours de nombreuses lettres où on relate des grâces extraordinaires obtenues par l'in­tercession de la Servante de Dieu. Beau­coup de [1049] soldats, en particulier, se disent redevables à son invocation, de pré­servation miraculeuse dans les plus grands dangers ou de guérison inattendue de bles­sures qui paraissaient mortelles. (Ici le té­moin fait passer au tribunal plusieurs let­tres contenant des relations de ce genre. Dans l'une il est question de la cessation subite d'une hémorragie consécutive à la section de l'artère humérale: c'est un té­moignage entre mille autres). Le témoin continue comme il suit:

J'ai à signaler trois faveurs miraculeu­ses dont ont été l'objet des membres de

 

TÉMOIN 17 (I D'OFFICE): Aimée de Jésus O.C.D.

 

ma famille: c'est premièrement la conver­sion inattendue de mon frère Arsène, ob­tenue par l'invocation de la Servante de Dieu, plusieurs mois avant sa mort, a­lors qu'il était éloigné de Dieu depuis de longues années; j'ai relaté cette conver­sion dans ma déposition au Procès de l'Ordinaire.

En second lieu, ma nièce, fille de ce frère converti dont je viens de parler, a obtenu, par l'invocation de la Servante de Dieu, la fécondité de son mariage qui, après quatre années, paraissait stérile. De plus, à l'occasion de la naissance de son enfant, elle fut guérie, dès les premiers jours d'une neuvaine à soeur Thérèse, d'une infection puerpérale qui mettait ses jours en danger.

Enfin, une de mes cousines, soeur Ma­rie‑Jeanne de Chantal, de la Congrégation de Notre‑Dame des Missions, maîtresse des novices en Nouvelle‑Zélande, attri­bue à la protection de soeur Thérèse l'a­mélioration de sa santé compromise par une phtisie pulmonaire que le médecin déclarait des plus graves. Cette cousine religieuse s'est faite [1050] zélatrice de l'invocation de soeur Thérèse. Elle m'é­crit que, dans la mission d'Océanie, où elle travaille, la Servante de Dieu est in­voquée de toutes parts avec la plus en­tière confiance.

 

[Répon­se à la cinquante‑sixième demande]:

On peut ajouter touchant la réputation de miracles après la mort, que des soldats et des officiers envoient, comme ex‑voto, au Carmel, les décorations gagnées par eux sur le champ de bataille. Je demande la permission de montrer au tribunal une sorte d'encadrement où l'on a disposé plusieurs de ces croix et médailles. (Le tri­bunal examine ce cadre qui renferme sept croix de la légion d'honneur et autant de croix de guerre et de médailles militaires).

 

[ 1051 ] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà dé­posé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce té­moin. Lecture des Actes est donnée. Le té­moin n'y apporte aucune modification et si­gne comme suit]:

Signatum: SOEUR AIMÉE DE JESUS.

J'ai déposé comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 18 (2 d'office) - Marthe de Jésus et du Bienheureux Perboyre, O.C.D.

La déposition de soeur Marthe de Jésus donne l'impression d'une nouvelle rencontre directe avec Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Le témoin, Xlle au Procès Ordinaire, y apporte le poids de son affection filiale, avec une richesse de détails, d'expressions, de faits, qui rendent sa déposition, malgré sa briève­té, une des plus belles et des plus pré­cieuses du Procès Apostolique. 

Nous connaissons déjà soeur Marthe, sa vie et son caractère. Dans l'introduc­tion à sa déposition de 1911, dans les différents témoignages des Manuscrits Autobiographiques de Thérèse et dans la Circulaire nécrologique, l'humble con­verse nous est apparue avec ses limites et sa bonne volonté. Elle s'appelait, com­me on s'en souviendra, Désirée‑Florence-­Marthe Cauvin, et elle était née à Giver­ville (Diocèse d'Evreux) le jour de la fête de Notre‑Dame du Mont‑Carmel, le 16 juillet 1865. Elle perdit très tôt sa mère; son enfance et son adolescence furent profondément marquées par la souffrance et son caractère en porta des traces indélébiles. Entrée au Carmel de Lisieux en 1887, elle y mourut le 4 septembre 1916, quelques mois après avoir déposé au Procès Apostolique. Novice de Thé­rèse de l'Enfant‑lésus, elle voulut prolon­ger son temps de noviciat pour jouir plus longtemps de la direction de sa sainte Maîtresse. 

Le portrait que soeur Marthe trace de Thérèse est des plus nets et des plus attrayants. La simplicité de la Servante de Dieu, sa rectitude, sa force, sa fer­veur, son égalité de caractère apparais­sent comme un exemple admirable et incitent à l'imitation. Cela vaut parti­culièrement pour la charité de Thérèse quand on considère ce qu'en dit soeur Marthe. Une charité qui ressort encore davantage en face des lacunes que soeur Marthe reconnaît humblement. « Je puis dire en toute vérité que soeur Thérèse de l'Enfant‑lésus a toujours été pour mon âme une vraie mère par le soin qu'elle prenait de me former. Je reconnais avoir bien souvent exercé sa vertu, et je suis convaincue qu'une autre soeur, à sa pla­ce, m'aurait abandonnée, tant j'étais in­supportable; mais elle me traita toujours avec beaucoup d'amour et de charité, sans laisser jamais paraître le moindre ennui » (p. 1063). Et ce que Thérèse était pour soeur Marthe, elle l'était pour toutes, comme le témoin le prouve par les faits. Vraiment, pour la petite Sainte, la charité était tout. C'est qu'elle était toujours animée d'une grande foi. Elle voyait Jésus en tous, ce Jésus en présen­ce de qui elle marchait toujours.

C'est aussi le secret du grand recueillement que soeur Marthe a pu observer chez la Servante de Dieu. « J'ai toujours été frappée du grand recueillement dans lequel vivait la Servante de Dieu, même dans les occupations les plus distra­yantes. On sentait qu'elle était toujours unie au bon Dieu, jamais elle ne mon­trait de dissipation, même dans un tra­vail fatigant, par exemple à la buande­rie. Quand elle voyait que je me lais­sais entraîner par le travail matériel, elle me disait: 'Que faites‑vous donc?... Soyez plus intérieure, occupez‑vous da­vantage de Jésus, même au milieu de vos travaux ' » ( p. 1061). Si soeur Marthe nous rapporte des « logia » de grande valeur, en partie déjà connus par ce qu'elle en avait transmis pour les « Conseils et Souvenirs de l'an­cienne Histoire d'une âme, elle sait aussi nous parler, comme bien peu l'ont fait, de Thérèse éducatrice et formatrice spi­rituelle; elle narre ses expériences per­sonnelles et celles de ses compagnes qui, confiées comme elle à la Sainte, ont senti la puissance de son regard, de sa parole, et de son exemple.

Soeur Marthe a déposé le 8 février 1916, au cours de la 56ème session, et sa déposition se trouve aux pages 1058-­1077 de la Copie publique.

 

[Session 56: ‑ 8 février 1916, à 2h. de l'après‑midi]

[1058] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Florence Désirée Cauvin, née à Giverville, diocèse d'Evreux, le 16 juillet 1865, de Alphonse Gauvin, berger et de Désirée Pitraz. Je suis religieuse converse du Carmel de Lisieux, où je suis entrée en 1887 et où j'ai fait profession le 23 septembre 1890.

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusivement].

 

[Réponse à la sixième demande]:

J'ai préparé toute seule ma déposition; personne [1059] ne m'y a aidée. Je suis disposée à répondre avec une parfaite sincérité.

 

[Réponse à la septième demande]:

Je n'ai pas connu la Servante de Dieu avant son entrée au Carmel. Quand elle y vint, j'y étais moi‑même depuis trois mois. Nous avons donc partagé la mê­me vie religieuse jusqu'à sa mort en 1897.

A partir surtout de sa profession, j'eus avec elle des relations particulièrement in­times, parce que c'était une petite sainte; elle me faisait beaucoup de bien et notre mère m'avait permis de m'entretenir avec elle des choses de Dieu pour le profit de mon âme.

 

[Répon­se à la huitième demande]:

J'ai une très grande dévotion pour la Servante de Dieu, pour le souvenir de tout le bien qu'elle m'a fait et j'ai con­fiance d'obtenir beaucoup de grâces par son intercession. J'ai un grand désir de sa béatification afin qu'elle soit plus con­nue et qu'elle fasse plus de bien pour la gloire de Dieu.

 

[Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je ne sais rien sur les premières an­nées de la Servante de Dieu.

 

[Répon­se à la douzième demande]:

[1060] Soeur Thérèse est entrée au Carmel au mois d'avril 1888. J'y étais a­lors moi‑même depuis le mois de décem­bre précédent. Elle prit l'habit le 10 jan­vier 1889 et fit profession le 8 septembre 1890. Je fis profession moi‑même le 23 septembre de la même année. Soeur Thé­rèse voulut demeurer au noviciat toute sa vie. Aussi j'y demeurai moi‑même parce que je ne voulais pas me séparer d'elle. Elle a exercé les fonctions de sacristine et de portière. De plus, elle a travaillé à la formation des novices à partir de sa profession. Elle faisait cela sur l'ordre de mère Agnès de Jésus, prieure, non pas officiellement, mais plutôt incognito par­ce que, si on l'avait su, cela aurait exci­té la jalousie de mère Marie de Gonzague et aurait troublé la paix de la communau­té. Lorsque vers la fin de la vie de la Servante de Dieu, mère Marie de Gon­zague redevint prieure, elle confirma soeur Thérèse dans cette charge de for­matrice des novices.

 

[Répon­se à la treizième demande]:

Soeur Thérèse s'acquittait de tous ses devoirs dans la perfection, non pas par inclination de nature, mais par vertu.

 

[Répon­se à la quatorzième demande]:

Je ne l'ai jamais vue défaillir dans la pratique d'aucune vertu. Elle y apportait toujours la même ferveur.

 

[1061] [Réponse de la quinzième à la sei­zième demande]:

La Servante de Dieu voyait toujours le bon Dieu en toutes choses et particu­lièrement dans les supérieurs: aussi, é­tait‑elle très fidèle à remplir les moin­dres devoirs que la mère prieure lui in­diquait. Elle me reprenait souvent de mon manque d'esprit de foi et de soumission. «Si vous voyiez bien le bon Dieu dans vos supérieurs—me disait‑elle—vous ne feriez jamais de réflexions sur ce qu'ils disent, mais vous obéiriez toujours en a­veugle sans le moindre retour sur vous-­même »  [source première de cette parole].

 

[Ré­ponse à la dix‑septième demande]:

J'ai toujours été frappée du grand re­cueillement dans lequel vivait la Servante de Dieu, même dans les occupations les plus distrayantes. On sentait qu'elle était toujours unie au bon Dieu, jamais elle ne montrait de dissipation, même dans un travail fatigant, par exemple à la buan­derie. Quand elle voyait que je me laissais entraîner par le travail matériel, elle me disait: « Que faites‑vous donc?.. Soyez plus intérieure, occupez‑vous davantage de Jésus, même au milieu de vos tra­vaux.»

 

[Réponse de la dix‑huitième à la vingtième demande inclusivement]:

Avant que nous eussions fait profession, comme il n'y avait personne pour ba­layer la chapelle, nous fûmes toutes les deux chargées, pendant quelques semai­nes, de remplir cet office. Un jour, la Servante de Dieu, prise d'un élan d'amour, va s'agenouiller sur l'autel, frappe à la porte du tabernacle, en disant: [1062] « Es‑tu là, Jésus, réponds‑moi, je t'en supplie.» [voir ici l'image offerte par Marie du Sacré-Coeur, qui a inspiré ce geste et cette question]. Appuyant alors sa tête sur la porte du tabernacle, elle y resta quelques instants, puis elle me regarda. Sa figure était comme transfigurée et toute rayon­nante de joie, comme si quelque chose de mystérieux s'était passé entre elle et le divin prisonnier.

 

[Ré­ponse à la vingt‑et‑unième demande]:

J'ai toujours été particulièrement frap­pée du grand amour de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pour la Sainte Vierge. Quand elle était sur ce chapitre, elle ne tarissait pas. Elle me recommandait de me confier tout entière à cette bonne Mère et d'avoir à son égard la tendresse et la simplicité d'un tout petit enfant Quel­ques semaines avant sa mort, elle me fit appeler et me dit: « Je ne serai pas tran­quille sur votre compte, il faut que vous me promettiez de réciter tous les jours un Souvenez‑vous à la Sainte Vierge.» Je le lui promis et j'y ai été fidèle.

 

[Réponse de la vingt-deuxième à la vingt‑sixième demande inclu­sivement]:

Elle ne se préoccupait jamais du bon­heur de la terre, mais elle me parlait tou­jours de l'éternité, et m'exhortait sans cesse à la confiance en Dieu.

 

[Réponse de la vingt‑septième à la trentième demande]:

Souvent la Servante de Dieu me disait: « Si vous voulez arriver à la sainteté, il ne faut pas [1063] vous contenter d'imi­ter les saints, mais il faut que vous so­yez parfaite comme votre Père céleste est parfait. Ne croyez pas que pour arriver à la perfection il soit nécessaire de faire de grandes choses. Oh, non! notre amour suffit à Notre Seigneur, donnons‑lui tout ce qu'il nous demande sans faire de réserve. Il est si doux de se sacrifier pour celui que l'on aime plus que soi‑même! Alors rien ne coûte et tout devient facile.»

 

[Réponse de la trente‑et‑unième à la trente‑sixième demande]:

Je puis dire en toute vérité que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a toujours été pour mon âme une vraie mère par le soin qu'elle prenait de me former. Je re­connais avoir bien souvent exercé sa ver­tu, et je suis convaincue qu'une autre soeur, à sa place, m'aurait abandonnée, tant j'étais insupportable; mais elle me traita toujours avec beaucoup d'amour et de charité, sans laisser jamais paraître le moindre ennui.

Quand on venait déranger la Servante de Dieu pour lui demander un service, on était toujours sûr d'être bien reçu; fut‑elle même très pressée, elle ne mon­trait jamais le moindre ennui, et s'il lui arrivait de ne pouvoir faire plaisir, elle s'en excusait d'une façon si aimable qu'on s'en retournait aussi content que si elle avait rendu le service demandé. Elle me disait: « Si une soeur vous demande un service, faites tout ce qui dépend de vous pour le rendre, quand même cela vous coûterait beaucoup. Ne dites ja­mais non. Voyez le bon Dieu en chacune de vos soeurs, alors vous ne refuserez [1064] jamais rien: voilà la vraie chari­té.»

 

Pendant les huit années que j'ai pas­sées avec la Servante de Dieu, je ne l'ai jamais entendue manquer de charité. Elle excusait toujours ses soeurs, faisant res­sortir leurs vertus. Lorsque je lui disais les combats que quelques‑unes me don­naient, elle se gardait bien de me donner raison; mais elle l'attribuait à mon man­que de vertu. Si elle voyait une religieuse qui fût chargée, vite elle allait au de­vant pour la débarrasser de son fardeau, et elle faisait cela aussi bien pour une pauvre petite soeur converse que pour une soeur de choeur.

Il y avait, à la lingerie, Une soeur de caractère difficile et personne ne dési­rait être avec elle. Soeur Thérèse deman­da qu'on la mit comme aide dans cet emploi parce qu'elle savait y avoir beau­coup à souffrir.

Une année, je lui exprimai le désir que j'avais de faire avec elle ma retraite an­nuelle. Elle accéda à ma demande et, pen­dant trois années, elle me fit cette faveur. Pour cela, elle laissait passer l'époque de sa profession et m'attendait pour partir en solitude. J'ai su plus tard que je lui faisais faire en cela un très grand sacri­fice, mais je ne m'en serais jamais dou­té, car elle n'en laissait rien paraître.

Pour m'exciter à la pratique de la ver­tu, elle s'astreignait à faire avec moi de petits sacrifices que nous marquions cha­que jour et dont nous déposions la liste, le dimanche, au pied de la Sainte Vierge. Soeur [1065] Thérèse n'avait pas besoin d'employer, pour elle, ces petits moyens, mais elle le faisait uniquement pour moi, afin de m'encourager.

 

[Réponse aux trente‑septième et trente‑huitième demandes]:

La Servante de Dieu était d'une gran­de prudence. Je l'ai surtout remarqué dans les conseils qu'elle me donnait com­me novice. On pouvait tout lui confier, on était assuré que pas un seul mot n'é­tait répété à personne, pas même à mère Agnès de Jésus quand elle était prieure.  C'est pourquoi j'allais à elle en toute con­fiance, ce que je n'ai jamais pu faire de­puis avec personne. Je lui disais tout et je recevais toujours les lumières dont ma pauvre âme avait besoin. Elle m'écrivit un jour un billet dont je cite quelques passages qui montrent la sagesse de sa direction: « Ma petite soeur, ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, mê­me sans le sentir: c'est le moyen de le forcer à vous secourir... c'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement; faites tout ce que vous pourrez pour dé­tacher votre coeur des soucis de la terre, puis soyez sûre que Jésus fera le reste. Mais surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds sans même que nous ayons l'air de le sentir » @LT 241@.

Elle se montra aussi fort prudente pour ne pas exciter la jalousie de mère Marie de Gonzague [1066] en s'employant à la formation des novices.

 

Le jour où mère Marie de Gonzague demanda à la Servante de Dieu d'adop­ter un prêtre missionnaire comme son frère spirituel, elle lui défendit d'en par­ler même à mère Agnès de Jésus (sa soeur Pauline et aussi son ancienne prieu­re). Cet ordre fut pour la Servante de Dieu un grand sacrifice, mais en parfaite obéissante elle fut fidèle à ne lui en dire jamais un seul mot. Par prudence et craignant que mère Agnès ne vint la surprendre, elle avait soin de barrer la porte de sa cellule afin de pouvoir lui cacher ce qu'elle écrivait.

 

[Réponse aux trente‑neuvième et quaran­tième demandes]:

Soeur Thérèse était très exacte, com­me je l'ai déjà dit, à accomplir toutes ses obligations; pour les moindres services rendus elle exprimait sa reconnaissance avec effusion.

 

[Réponse à la quarante‑et‑unième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était d'une modestie parfaite, ne courait jamais, marchant très religieusement, les yeux baissés; elle ne cherchait pas à voir ou à savoir ce qui se passait autour d'elle. Elle ne s'occupait jamais de ce qui ne le regardait pas. Elle ne donnait son avis en rien à moins qu'on ne le lui demanda, encore le faisait‑elle avec beaucoup de discrétion et en peu de mots. « Quand vous voyez plusieurs soeurs assemblées à parler—me disait‑[1067]elle—, ne vous y arrêtez pas, passez votre chemin, sans vouloir même entendre ce qui se dit » @ tem 15@

La Servante de Dieu était très silen­cieuse; je ne me rappelle pas lui avoir entendu dire de paroles inutiles. Jamais non plus elle ne parlait dans les endroits réguliers et ne voulait pas que nous al­lions la trouver pendant le temps du grand silence.

 

La Servante de Dieu était vraiment mor­te à elle‑même; jamais elle n'agissait par nature ni pour satisfaire ses passions; on sentait que tout en elle était surnaturel. Jamais elle ne recherchait la compagnie de ses soeurs, carmélites dans ce même monastère, et cela par pur détachement, car elle les aimait beaucoup, mais elle al­lait avec n'importe quelle religieuse de la communauté. Je dirai même qu'elle al­lait de préférence avec celles qui étaient le plus délaissées et les moins aimées.

Il m'arrivait souvent d'avoir des dif­ficultés avec les soeurs de la Servante de Dieu. Je ne voulais pas le lui dire, dans la crainte de lui faire de la peine. Elle s'en aperçut et me dit: «Je suis sû­re que vous avez des combats contre mes soeurs, pourquoi ne pas me dire ce qu'elles vous font souffrir? Je n'en aurai pas plus de peine que si vous me le disiez d'une autre religieuse.»  Depuis ce jour je ne lui dissimulais plus rien et elle ne laissa jamais paraître le moin­dre ennui.

 

[1068] [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

Dans le temps que j'étais employée à la cuisine, j'ai toujours remarqué en la Servante de Dieu une grande mortifica­tion. On pouvait lui donner tout ce que l'on voulait, jamais elle ne se plaignait de rien; on ignorait complètement son goût sur les aliments car elle prenait tout in­différemment.

La Servante de Dieu ne se plaignait jamais quand elle avait froid, quoiqu'elle en souffrit beaucoup. Quand j'allais chez elle, j'étais très édifiée de sa morti­fication en voyant ses pauvres mains tout enflées, couvertes d'engelures et pouvant à peine tenir son aiguille. Lorsque j'étais de cuisine et qu'elle avait occasion d'y venir, ce qui arrivait souvent, car elle était portière, je l'invitais à se chauffer un peu; mais elle ne le voulait pas et toutes mes instances restaient inutiles; pourtant cela n'était pas défendu, mais plus soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a­vait occasion de souffrir pour faire plai­sir au bon Dieu, plus elle était heureuse.

Je l'ai trouvée aussi très courageuse à supporter les peines intérieures: une année tout particulièrement, en la vo­yant si fervente, je la croyais inondée de consolations surnaturelles et j'en­viais son bonheur, parce que je souffrais beaucoup intérieurement. Je le lui dis. Elle sourit de ma confidence et me dit que son âme était comme la mienne, dans la plus grande obscurité. Cette réponse me surprit, tant sa joie extérieure m'avait persuadée du contraire.

 

[1069] [Réponse à la quarante‑troisième demande]:

La première fois que je vis soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus, elle me fit l'im­pression d'un ange. Sa figure avait vrai­ment un reflet tout céleste, et cette im­pression me resta toujours la même, non seulement pendant son postulat, mais encore tout le temps de sa vie reli­gieuse.

Une religieuse étant venue me voir au parloir, je demandai la permission de faire venir ma soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, ce qui me fut accordé. Quand elle fut sortie du parloir, cette respectable re­ligieuse dit à notre mère qui était pré­sente: « Que cette enfant est donc ravis­sante: elle est plutôt du ciel que de la terre. Elle a quelque chose de si pur, de si candide que sa vue repose l'âme. Combien je vous remercie, ma mère, de me l'avoir amenée!.»

 

[Ré­ponse à la quarante‑quatrième demande]:

J'ai toujours admiré la constante fidé­lité de la Servante de Dieu dans les plus petits assujettissements de la vertu de pauvreté, comme de ramasser une allu­mette et un bout de papier, etc..

J'ai encore remarqué qu'elle était très assidue au travail; jamais elle ne perdait une minute. Elle me recommandait aussi d'être très scrupuleuse sur ce point, « parce que—disait‑elle—le temps ne nous appartient pas.»

La soeur chargée de la lingerie m'a ra­conté que la Servante de Dieu lui avait demandé com‑[1070]me une grande fa­veur de lui donner le linge le plus vieux, le plus raccommodé, tout ce que les autres soeurs ne voudraient pas porter. Cette soeur accéda à sa demande, ce qui com­bla de joie soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

 

[Ré­ponse à la quarante‑cinquième demande]:

La Servante de Dieu a toujours été une religieuse très obéissante. Jamais je ne l'ai vue faire la plus petite infidélité con­tre la règle. Elle était attentive à obéir jusque dans les plus petits détails. Quand notre mère faisait quelques recommanda­tions, elle les suivait à la lettre et n'y manquait jamais.

Elle quittait tout dès le premier son de la cloche, même au milieu d'une conver­sation, si intéressante fut-elle. Si elle était au travail, elle laissait son aiguille sans achever un point commencé. De la sorte elle était toujours la première ar­rivée au choeur, ce qui la rendait heureuse parce qu'elle y recevait, disait‑elle, la bénédiction de l'ange de la communau­té.

 

[Ré­ponse à la quarante‑sixième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus vou­lait être oubliée et passer toujours la der­nière. Jamais je ne l'ai entendue s'excu­ser, même si elle était accusée injustement. Elle me disait, faisant allusion à ma con­dition de soeur converse: «Combien je voudrais être à votre place, dans votre position de petite soeur du voile blanc. Votre vie est humble et cachée, mais [1071] sachez bien qu'aux yeux du bon Dieu il n'y a rien de petit, si tout ce que vous faites, vous le faites par amour ».

Un jour que j'allais en direction chez soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, je la vis venir à moi, toute rayonnante de bon­heur. Je lui demandai pourquoi elle était si joyeuse. Elle me répondit: « J'étais avec ma première d'emploi et elle m'a dit tout ce qui en moi lui déplaisait. Elle pen­se peut‑être m'avoir fait de la peine, mais non, c'est au contraire du plaisir qu'elle m'a donné: aussi, combien je voudrais la revoir pour lui sourire ». Un mo­ment après, on frappe à la porte; c'était précisément cette soeur, qu'elle reçut avec la plus grande amabilité, ce qui m'édifia beaucoup: j'étais émerveillée d'une vertu si héroïque.

 

[Ré­ponse à la quarante‑septième demande]:

J'ai vu bien des religieuses ferventes, mais je n'en ai jamais vue aucune dont la vertu ressemblât à celle de soeur Thé­rèse de l'Enfant‑Jésus. Ce qui m'a paru héroïque dans sa vertu, c'est la constance parfaite de sa fidélité sans que rien ne pût jamais la ralentir. Ainsi, lorsque mère Marie de Gonzague disait des choses pé­nibles à mère Agnès de Jésus, soeur Thé­rèse, qui en était certainement très af­fectée, ne cessait pas pour cela de se mon­trer pleine de déférence et d'attentions délicates envers cette prieure.

Qu'elle fût fatiguée ou dans la peine, rien n'en paraissait dans sa ferveur à obéir et dans l'amabilité toujours sou­riante de sa charité fraternelle. [1072] Cette égalité de vertu me semble héroïque, et je ne l'ai jamais observée chez une autre.

 

[Ré­ponse à la quarante‑huitième demande]:

Je n'ai rien remarqué d'indiscret dans sa conduite. Elle était au contraire d'un jugement parfaitement droit.

 

[Ré­ponse à la quarante‑neuvième demande]:

Je considère comme un don surnaturel le discernement que la Servante de Dieu manifestait dans la conduite de ses no­vices. Elle y faisait paraître une prudence et une maturité bien au‑dessus de son âge. Combien je regrette d'avoir trop peu profité des bons conseils qu'elle me don­nait, car je reconnais maintenant que tout ce qu'elle disait lui était inspiré par le bon Dieu et que jamais elle n'agissait sui­vant ses vues personnelles.

Parfois j'avais peine à soutenir son re­gard, tant il était profond et pénétrant; je sentais qu'elle lisait tout ce qui se pas­sait dans mon âme.

Un jour que j'avais de grandes peines, j'avais pris un grand soin de lui dissimuler ma souffrance: je la rencontre et je lui parle le plus aimablement possible pour qu'elle ne s'aperçoive de rien. Mais quel ne fut pas mon étonnement de l'entendre me dire aussitôt: « Vous avez de la pei­ne, j'en suis sûre.»@MSC 26,1@ Je restai stupéfaite de me voir ainsi devinée; alors je lui dis ce  qui me faisait souffrir et, par ses bons [1073] conseils, elle me rendit la paix de l'âme.

 

Au début de ma vie au Carmel, je m'é­tais attachée à notre mère prieure d'une affection que je croyais vraie et bonne, mais soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qui était une petite sainte, vit tout de suite que mon affection était trop humaine et nuisait beaucoup à mon âme. Le 8 dé­cembre 1892, jour inoubliable pour moi, elle m'attira chez elle et me dit: «Vous faites beaucoup de peine au bon Dieu parce que vous vous recherchez trop avec Notre Mère: votre affection est toute natu­relle, ce qui est non seulement un grand obstacle à votre perfection, mais met vo­tre âme dans un grand danger: si vous devez toujours vous conduire ainsi, vous auriez mieux fait de rester dans le mon­de. Elle ajouta: « Si Notre Mère s'aperçoit que vous avez de la peine, vous pou­vez très bien lui raconter tout ce que je viens de vous dire. J'aime mieux qu'elle me renvoie du monastère, si elle le veut, que de manquer à mon devoir en ne vous avertissant pas pour le bien de votre âme.»@MSC 20,2-21,2@

 

[Réponse à la cinquantième demande]:

Je ne pense pas que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ait fait aucun miracle pro­prement dit durant sa vie.

 

[Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

Je ne connais les écrits de la Servante de Dieu que par la publication qu'on en a faite.

 

[1074] [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Je ne sais rien au sujet de la maladie de la Servante de Dieu si ce n'est qu'elle a souffert un véritable martyre. La com­munauté n'allait pas la voir à cause de sa grande faiblesse. Mais comme étant sa petite novice et étant employée à la cui­sine, j'eus encore la joie de la voir quel­quefois et de m'édifier encore auprès de ma sainte maîtresse. Quoique étant bien malade, elle n'oublia pas ma fête le 29 juillet, veille du jour où elle reçut l'ex­trême‑onction, et me fit remettre une pe­tite image avec un mot de sa main.

Je n'ai pas non plus assisté à l'agonie de la Servante de Dieu, mais j'étais pré­sente lorsqu'au moment de rendre le der­nier soupir elle ouvrit les yeux et les fi­xa pendant quelques instants sur quelque chose d'invisible.

 

[Réponse de la cinquante-troisième à la cinquante‑cinquième demande inclusivement]:

Je ne sais rien de particulier sur ces points, et n'ai rien remarqué d'extraor­dinaire dans ces diverses circonstances.

 

[Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

Je sais pour l'entendre dire et parce que c'est notoire, qu'il y a un concours continuel de pèlerins sur la tombe de la Servante de Dieu, et qu'on y prie avec beaucoup de ferveur. Il y a quelques se­maines, une personne vint me voir en re­venant du cimetière. Elle me dit avoir été émerveillée de ce qu'elle avait vu: «Il y avait [1075] — dit‑elle — une dizaine d'hommes; parmi eux, quatre soldats: tous priaient avec beaucoup de dévo­tion et sans aucun respect humain; un d'eux surtout m'édifiait plus que les autres; il disait son chapelet avec beau­coup de piété. Oh! ma soeur, vous ne pouvez vous figurer cette foi et cette confiance avec laquelle on prie sur le tombeau de votre petite sainte. »

 

[Ré­ponse à la cinquante‑septième demande]:

Pendant la vie de la Servante de Dieu, les religieuses de la communauté la con­sidéraient certainement comme très fer­vente, mais sa grande simplicité et son humilité faisaient qu'on ne remarquait pas tout l'héroïsme de sa vertu. Cepen­dant les novices, qui la fréquentaient da­vantage, la regardaient comme une sainte. Soeur Marie ‑ Madeleine, qui vient de mourir et qui a déposé au premier Pro­cès, évitait à une certaine époque d'aller avec elle, « parce que — disait‑elle — soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus était trop sainte et qu'elle devinait tout ce qui se passait dans son âme.»

Depuis sa mort, toutes les soeurs, dans la communauté, aiment et vénèrent la Servante de Dieu comme une sainte. On sent que son influence fait beaucoup de bien à nos âmes; chacune cherche à l'i­miter dans sa « petite voie de confiance et d'abandon.» Je remarque même que celles qui n'avaient pas remarqué sa sain­teté durant sa vie, reconnaissent main­tenant combien elle était héroïque et a­gréable au bon Dieu.

Presque tous les jours, à la récréa­tion, notre [1076] mère nous lit des let­tres venant des soldats qui combattent sur le front. Ces lettres racontent des traits de protection de la Servante de Dieu vraiment remarquables.

 

[Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu personne mettre en doute la sainteté de la Servante de Dieu.

 

[Réponse de la cinquante-neuvième à la soixante‑cinquième demande]:

J'ai entendu raconter des multitudes de grâces miraculeuses obtenues par l'inter­cession de la Servante de Dieu, mais je ne les ai pas vues par moi‑même. Per­sonnellement je puis attester les deux faits suivants:

1° Un soir, en passant près de la sta­tue du petit Jésus de Thérèse, je perçus un parfum très fort d'héliotrope. Je n'y pris d'abord pas garde, mais comme le parfum durait toujours très fort, je me mis à en chercher la cause. Ne la trouvant pas, j'avertis notre Mère Marie‑Ange qui vint et perçut la même odeur: elle pensa aussitôt à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus et le parfum s'évanouit immédiate­ment. C'était la première fois que notre petite sainte se manifestait ainsi à nous.

Une autre fois, on vint me chercher pour aller chez une soeur infirme, cela me coûtait beaucoup, mais, malgré ma répugnance, je m'y rendis dans la pen­sée d'imiter notre petite Thérèse. En ar­rivant à la cellule [1077] de la soeur in­firme, je fus saisie par un parfum de violette très doux et très accentué. J'ai pensé que c'était notre petite sainte qui me faisait cette faveur pour me montrer combien Jésus est satisfait des petits sa­crifices que l'on fait pour son amour.

 

[Réponse à la soixante‑sixième demande]: ­

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe com­me suit]:

Signatum: SOEUR MARTHE DE JÉSUS.

J'ai déposé comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Témoin 19 (3 d'office)- Pierre‑Alexandre Faucon

Ce témoin est tout à fait nouveau. Il n'a pas paru au Procès Ordinaire, et maintenant il apparaît comme témoin d'office. Il n'approcha Thérèse qu'à la fin de sa vie quand, déjà mûre pour le ciel, mais en plein dans la nuit de la foi, elle entrevoyait et prédisait sa mission future, l'approche du temps de ses con­quêtes.

 

Né à Ondefontaine (Calvados) le 15 février 1842, Faucon fut ordonné prê­tre le 29 juin 1868. Complètement au service de son diocèse, il y remplit plu­sieurs charges successives, toujours avec zèle apostolique et grand dévouement. D'abord vicaire à Notre‑Dame de Gui­bray, il passa au même titre, en 1870, à Saint‑Jacques de Lisieux, et fut ensuite transféré à Caen, en 1876, comme cha­pelain du monastère des bénédictines. En 1883 il fut nommé curé‑doyen de Ryes, et finalement en 1886 il revenait à Lisieux comme chapelain de la Congré­gation des Orphelines; il devenait en mê­me temps confesseur extraordinaire du Carmel. Au Procès Apostolique il se dé­clare, comme on va le voir, « chanoine honoraire de Bayeux, aumônier des re­ligieuses de Notre‑Dame de Charité de Lisieux.» Il mourut le 3 mai 1918.

 

La déposition du chanoine, très sobre et discrète, confirme l'admiration qu'il avait laissé paraître le 29 septembre 1897, après avoir entendu la dernière confession de Thérèse mourante (cfr. PA, témoignage de mère Agnès de Jésus, p. 508). Faucon rappelle cette confes­sion, mais, ce qui compte davantage, il rappelle les dispositions et l'attitude sur­naturelles avec lesquelles Thérèse s'ap­prochait du grand sacrement de la Péni­tence. « Lorsqu'elle se présentait à moi, aux confessions des quatre‑temps, elle s'exprimait avec grande simplicité, clarté et sobriété. Il n'y avait dans sa conduite spirituelle rien qui dénotât la moindre affectation. Elle ne s'occupait pas des autres, s'oubliait elle‑même et ne pensait qu'à Dieu » (p. 1085).

 

Faucon a déposé le 9 février 1916, au cours de la 57ème session, et sa déposi­tion se trouve aux pages 1084‑1088 de notre Copie publique.

 

[Session 57: ‑ 9 février 1916, à 9h.]

[1084] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Pierre‑Alexandre Faucon, né à Ondefontaine, le 15 février 1842, de Gilles Faucon, garde particulier et de Aimée Besognet. Je suis prêtre, chanoine honoraire de Bayeux, aumônier des reli­gieuses de Notre‑Dame de Charité de Lisieux.

 

[Le témoin répond correcte­ment de la troisième à la cinquième de­mande].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Dans mon témoignage je ne subis au­cune influence intérieure ou extérieure qui puisse en altérer la vérité.

 

[Réponse à la septième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu par suite des fonctions de confesseur extra­ordinaire des religieuses du Carmel que j'ai exercées pendant les quatre ou cinq dernières années de la Servante de Dieu. Elle se présentait à mon confessionnal aux quatre‑temps. De plus, son confes­seur ~ ordinaire étant gravement malade, je fus appelé dans les derniers jours de sa vie à lui donner la dernière absolution.

J'ai été aussi informé de ce qui con­cerne la Servante de Dieu par mes con­versations avec les autres [1085] religieu­ses du monastère.

J'ai lu « l'Histoire d'une âme » qui confirme ce que je savais par ailleurs de la Servante de Dieu; mais je ne dirai dans mon témoignage que ce que j'ai appris personnellement.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'aime beaucoup la Servante de Dieu et j'ai pour elle une grande dévotion, à cause de ses vertus et de sa puissance d'intercession qui ne font pour moi au­cun doute. Je désire beaucoup sa béati­fication et ce me sera une grande joie d'y assister si Dieu me prête vie.

 

[Réponse de la neuvième à la treizième demande]:

Je ne sais personnellement rien de pré­cis sur les premières années et le curri­culum vitae de la Servante de Dieu.

 

[Ré­ponse à la quatorzième demande]:

Lorsqu'elle se présentait à moi, aux confessions des quatre‑temps, elle s'ex­primait avec une grande simplicité, clarté et sobriété. Il n'y avait dans sa conduite spirituelle rien qui dénotât la moindre affectation. Elle ne s'occupait pas des autres, s'oubliait elle‑même et ne pen­sait qu'à Dieu. Il me semble qu'elle réa­lisait la maxime de l'Imitation « Ama nesciri et pro nihilo reputari», ou mieux encore cette parole de St Paul: « Mortui estis et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo » (Col. 3, 3).

 

[1086] [Réponse de la quinzième à la trente‑sixième demande inclu­sivement]:

Je n'ai pas assez fréquenté la Servante

 

TÉMOIN 19 (III D'OFFICE): Pierre‑Alexandre Faucon

 

de Dieu pour donner un témoignage dé­taillé sur chacune des vertus.

 

[Réponse aux demandes trente-septième et trente‑huitième]:

Les religieuses du Carmel me faisaient de la Servante de Dieu un grand éloge comme maîtresse et directrice des novi­ces. Celles en particulier qui étaient sous sa direction, m'ont rapporté qu'elle les éclairait, écartant leurs doutes, les con­solait merveilleusement, les encourageait admirablement et semblait lire dans leur âme. Elle avait réponse à tout; aussi, combien ne l'ont‑elles pas regrettée après sa mort! comme elle leur manquait!

 

[Réponse de la trente-neuvième à la cinquante‑et‑unième demande]:

Je ne sais rien de personnel sur ces détails. Je pourrais en donner une appré­ciation d'après la lecture de « l'histoire de sa vie » que je tiens pour très sincère, mais tout le monde pourrait porter ce même jugement.

 

[Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

A cause de la maladie grave de mon­sieur Youf, confesseur ordinaire, je fus appelé auprès de la Servante de Dieu mourante pour entendre sa dernière con­fession. J'entrai dans son infirmerie com­me dans un sanctuaire. [1087] A sa vue je fus pénétré d'un profond respect. Au milieu de ses souffrances elle était si belle, si calme qu'elle paraissait déjà au ciel. Le vénérable père Granger, missionnaire diocésain, sachant que je devais appro­cher de la Servante de Dieu, que sans doute il tenait pour une sainte, me char­gea de lui demander de prier pour lui obtenir deux grâces particulières. Elle me le promit avec simplicité et humilité. J'ai su depuis que le père Granger avait ob­tenu ces grâces qui se rapportaient, je crois, à la construction de l'église du Sacré‑Coeur de Langannerie.

 

[Au sujet de la cinquante‑troisième à la cinquante‑cinquième demande, le témoin dit n'avoir rien de parti­culier à déclarer].

 

[Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

J'ai été et je vais, quand je puis, en pèlerinage au tombeau de la Servante de Dieu. L'affluence des pèlerins est con­tinuelle et souvent en nombre considéra­ble. On y prie bien, avec recueillement et gravité.

 

[Réponse à la cinquante‑septième demande]:

D'une manière générale on croit par­tout que soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est une sainte et obtient des miracles. C'est évident puisqu'on vient à son tom­beau des régions les plus diverses et que du monde entier on écrit pour demander des prières ou relater des miracles.

 

[1088] [Réponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je ne connais personne qui soit opposé à cette réputation de sainteté ou de mi­racles.

 

[Au sujet de la cin­quante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande, le témoin dit n'avoir rien de par­ticulier à déclarer].

 

[Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Je n'ai rien à ajouter.

 

[Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Ac­tes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum: P. FAUCON.

J'ai déposé comme ci‑dessus, selon la vérité, je le ratifie et le confirme.

Témoin 20 (4 d'office) - Anatole Flamérion S. J.

Le docte jésuite nous est déjà connu: nous l'avons rencontré comme témoin ordinaire 23 au Procès de 1911. Il n'a pas connu Thérèse de l'Enfant‑Jésus. C'est pourquoi il n'en parle que par rap­port à la renommée de sainteté, à la puissance qu'elle semble avoir au ciel, à l'influence admirable de l 'Histoire d'une âme.

 

Né à Paris le 7 octobre 1851, Anatole Flamérion entra très jeune dans la Com­pagnie de Jésus. Excellent professeur, il passa une bonne partie de sa vie en dif­férents Collèges de la Compagnie en France; il prêchait aussi des retraites et les exercices. Il y remporta un tel suc­cès, spécialement auprès des prêtres, que ses supérieurs le nommèrent directeur de la « Villa Manrèse », à Clamart, aux en­virons de Paris. Sa place était là, et il est difficile de dire tout le bien qu'il y a fait. En 1909, tout en continuant son ministère à la Villa Manrèse, il succéda au Père de Haza comme exorciste offi­ciel du diocèse de Paris et à la tête d'une oeuvre dont ce même Père avait été le premier directeur, l'oeuvre de « La Mère toute miséricordieuse et des Victimes du Coeur de Jésus.» Il mourut à Paris en 1925.

Le Procès Ordinaire fait déjà mention du double apostolat du Père (cfr. I, pp. 508‑512). Nous voudrions toutefois sou­ligner son zèle apostolique pour l'Oeuvre des Victimes, étant donné qu'elle f ut cause d'un incident auquel il se réfère aux pp. 1107‑1108, et qui avait inquiété les autorités ecclésiastiques, jusqu'à Ro­me, au cours des années précédentes. Comme il avait écrit rétractant sa dépo­sition de 1911—sans importance pour la vie et les vertus de Thérèse —, la S. Congrégation des Rites avait deman­dé des éclaircissements. Alors qu'il ne s'agissait que du simple fait que l'évêque de Lisieux s'opposait énergiquement à l'entrée au Carmel d'une des «victimes», un énorme dossier sur cette question fut recueilli en un gros volume officiel con­servé aux Archives de l'évêché de Bayeux, sous le titre « Cause de Béatification et Canonisation de la Servante de Dieu Thérèse de l'Enfant‑Jésus ‑ Mémoire de l'Evêque de Lisieux sur l'incident R. P. Flamérion ( 1914).

Dans sa déposition, Flamérion, com­me nous l'avons dit, parle surtout de la renommée de sainteté, des miracles et de l'influence des écrits de Thérèse. A propos des écrits justement, le jugement du jésuite est particulièrement intéres­sant, car il est le fruit d'une évolu­tion: au commencement il n'était pas favorable. « Etudié avec réflexion, cet ouvrage (Histoire d'une âme) présente une doctrine très profonde sur l'amour de Dieu comme force motrice d'une vie de sacrifice. J'y trouve une confor­mité parfaite, pour l'ensemble et les dé­tails de la doctrine, avec les écrits des saints dont la doctrine spirituelle est plus autorisée dans l'Église, comme Ste Catherine de Sienne, St Jean de la Croix, Ste Thérèse, St François de Sales, le bienheureux Henri Suzo, etc.» (pp. 1099-­1100). Le témoin y insiste dans la ré­ponse suivante au sous‑promoteur, dési­reux de savoir s'il juge les écrits de Thé­rèse teintés de quiétisme, ou du moins tendant inopportunément à conduire les âmes vers l'union mystique, sans tenir compte de la nécessité de la purification et de l'effort ascétique: « La doctrine de soeur Thérèse n'est nullement quiétiste. Comme St François de Sales elle serre avec un gant de velours, mais elle serre très fort. Si elle engage du premier coup les âmes à l'amour de Dieu, c'est pour leur faire trouver dans cet amour la for­ce de pratiquer effectivement et dans les détails les plus positifs les vertus mor­tifiantes» (p. 1100).

Très important également ce que Fla­mérion dépose sur l'influence de Thérè­se et de sa doctrine sur les prêtres.

Le témoin a déposé le 25 août 1916, au cours de la 58ème session, et sa dé­position se trouve aux pp. 1097‑1109 de notre Copie publique.

 

[Session 58: ‑ 25 août 1916, à 8h.30 et à 2h. de l'après‑midi]

[1097] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Anatole Flamérion, né à Paris, paroisse Saint‑François Xavier des Missions Étrangères, le 7 octobre 1851, de Nicolas Alexandre Flamérion, em­ployé municipal de la ville de Paris et de Louise Adélaïde Charlotte Sicard. Je suis prêtre, religieux profès de la Compagnie de Jésus et directeur de l'oeuvre des Re­traites Sacerdotales à Clamart, diocèse de Paris. Je suis aussi, par délégation de son éminence le cardinal Amette, exorciste [1098] ex officio pour le diocèse de ­ Paris.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande inclusivement].

 

[Réponse à la sixième de­mande]:

C'est pour accomplir un devoir que je viens déposer devant le tribunal. Mon té­moignage n'est influencé par aucune pres­sion extérieure ni par aucun sentiment personnel qui puisse en fausser le ca­ractère.

 

TÉMOIN 20 (IV D'OFFICE): Anatole Flamérion S. J.

 

[Réponse à la septième demande]:

Je n'ai jamais connu personnellement soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et je n'au­rai aucun témoignage direct sur son cur­riculum vitae et sur ses vertus.

J'ai lu ses écrits et je pourrai dire, au point de vue théologique, ce qu'il me semble de sa doctrine et de son esprit.

Comme directeur des retraites sacer­dotales, je pourrai rendre témoignage de l'influence que les exemples, les leçons et la protection de soeur Thérèse exer­cent sur la vie spirituelle d'un bon nom­bre de prêtres.

Enfin comme exorciste ex officio pour le diocèse de Paris, j'aurai à relater des faits où l'influence surnaturelle de la Ser­vante de Dieu me paraît certaine.

 

[Réponse à la huitième demande]:

J'ai une profonde dévotion et une grande confiance en soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus. [1099] Cette disposition est motivée surtout par l'expérience de son influence salutaire, soit en moi soit dans les autres.

Je désire vivement sa béatification pour la gloire de Dieu, le bien des âmes et sa propre exaltation.

 

[Ré­ponse de la neuvième à la cinquantième de­mande inclusivement]:

J'ai indiqué tout à l'heure que je n'a­vais aucun témoignage direct sur la vie de la Servante de Dieu.

 

[Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

J'ai lu la vie de la Servante de Dieu écrite par elle‑même, ainsi que les poé­sies, lettres, conseils et autres annexes de ce volume.

Une première lecture me donna des impressions plutôt défavorables, tout cela me paraissait un peu mièvre. Je regrettais, comme une imprudence, que les supé­rieurs aient encouragé la rédaction de cette autobiographie (année 1901).

 

Cinq ou six ans plus tard, je fus obligé de reconnaître que la lecture de ces oeuvres était très salutaire pour des âmes que je dirigeais. Je repris alors la lecture de ce livre que j'ai depuis beaucoup mé­dité et je trouvai, qu'étudié avec réfle­xion, cet ouvrage présente une doctrine très profonde sur l'amour de Dieu comme force motrice d'une vie de sacrifice. J'y trouve une conformité parfaite, pour l'en­semble et les détails de la doctrine, avec les écrits des saints dont la doctrine spi­rituelle est plus autorisée dans l'Église, comme sainte Cathe‑[1100]rine de Sienne, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, saint François de Sales, le bienheureux Henri Suzo, etc.

[Demande du sous‑pro­moteur: croyez‑vous que les écrits de la Ser­vante de Dieu sont imprégnés de quiétisme? Croyez‑vous qu'ils entendent conduire direc­tement les âmes à l'union mystique sans tenir compte des exercices inférieurs de la voie purgative ? ‑ Réponse]:

La doctrine de soeur Thérèse n'est nul­lement quiétiste. Comme saint François de Sales, elle serre avec un gant de velours, mais elle serre très fort. Si elle engage du premier coup les âmes à l'amour de Dieu, c'est pour leur faire trouver dans cet amour la force de pratiquer effectivement et dans les détails les plus posi­tifs les vertus mortifiantes.

 

[Réponse de la cinquante‑deuxième à la cinquante-cinquième demande inclusivement]:

Je ne sais personnellement rien sur ces points.

 

[Réponse à la cinquante-sixième demande]:

J'ai été plusieurs fois prier sur la tom­be de la Servante de Dieu pour en obte­nir des grâces spirituelles que j'ai en ef­fet obtenues. A ma première visite en 1909, je m'y trouvai seul. En 1910, j'y trouvai quelques personnes. En 1912, je constatai un concours très considérable. Il est notoire que, depuis, ce concours se maintient et ne fait que s'accroître. Les pèlerins ne sont pas seulement des ignorants et des gens du peuple, mais des personnes fort qualifiées (des évêques, des supérieurs d'ordres, des prêtres, des reli­gieux, etc.).

 

[1101] [Réponse à la cin­quante‑septième demande]:

De tous côtés et à chaque instant, on entend rendre témoignage du renom de sainteté et de miracles de la Servante de Dieu. L'impression universelle porte sur l'efficacité de son intercession. Je connais personnellement un très grand nombre d'âmes qui invoquent constamment soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus pour en ob­tenir des faveurs spirituelles ou autres, et beaucoup me témoignent qu'en effet elles les obtiennent. Étant à Paris, j'ai occasion d'entendre sur ce point des com­munications provenant de toutes les par­ties de la France. L'attention populaire se porte plus explicitement sur l'efficacité surnaturelle de son intercession que sur l'héroïcité de ses vertus, mais les person­nes plus éclairées spirituellement expri­ment plus habituellement leur admiration pour les vertus héroïques de la Servante de Dieu. La cause première de cette ré­putation est, à mon avis, la sainteté réelle de la Servante de Dieu et surtout l'expé­rience qu'on a faite de l'efficacité de son intercession. Sans doute les moyens, d'ail­leurs très légitimes, qu'on a pris pour faire connaître la Servante de Dieu (sur­tout la publication de sa Vie), ont contri­bué à la diffusion de ce renom, mais ils n'en sont pas la cause principale. Du reste, si c'était là une entreprise humaine, ce serait tombé depuis longtemps.

 

[Réponse à la cinquante-huitième demande]:

Dans les premières années qui ont suivi la publication de la Vie de soeur Thérèse (1898), j'ai entendu [1102] dire qu'alors, plusieurs, même dans les Carmels, ju­geaient cette publication inopportune et entachée de quelque mièvrerie. Mais c'é­taient là des impressions superficielles sans allégation de griefs positifs et bien étudiés. De plus cette impression est au­jourd'hui submergée par la foule des té­moignages contraires.

 

[Réponse à la cinquante-neuvième demande]:

Je connais personnellement un bon nombre de prêtres qui doivent l'augmen­tation de leur perfection sacerdotale à leur dévotion envers soeur Thérèse et à la pratique de la « petite voie.» Ils se dé­vouent à la faire connaître, honorer et invoquer. Je dois remarquer que, de ces prêtres, les uns comptent parmi les plus pieux, les plus zélés; d'autres, quoique

 

TÉMOIN 20 (IV D'OFFICE): Anatole Flamérion

 

prêtres bons et sérieux, n'avaient ni dans leur passé, éducation et milieu, ni dans leur tournure d'esprit, ni dans le genre de leur spiritualité, une aptitude réelle à comprendre Thérèse et à embrasser la « petite voie.» J'en connais, que je pour­rais citer par leurs noms et leurs fonc­tions; ils avaient une prédisposition d'es­prit universitaire et modernisante (je me sers d'expressions un peu simplistes, mais le tribunal saisira les nuances), ou bien une tendance à l'ironie et à un dédain, fréquent d'ailleurs du mysticisme. Or, des uns et des autres j'ai eu le témoignage qu'ils ont reçu nombre de grâces dans l'ordre spirituel, et plus d'une fois dans l'ordre temporel. Tout dernièrement, l'un d'eux étant en retraite à Clamart, me permit, sac