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Carmel
Sr Marie de l’Eucharistie à son père – 31 juillet 1898

DE  
GUÉRIN Marie, Soeur Marie de l'Eucharistie
À 
GUERIN Isidore

31/07/1898

Marie Guérin à son Père
                                                 J.M.J.T.                                          31 juillet ou 1er Août 98
+ Jésus !
                           Mon cher petit Père,
Aujourd'hui, pour te distraire, je voudrais te raconter notre belle fête Ste Marthe, mais avant, parlons sérieusement de ta santé. Je voudrais si bien te guérir !.. Je ne sais plus comment prier le bon Dieu pour cela, car dans les remèdes humains je n'ai plus aucune confiance. Tout ton petit Carmel est d'avis que tu n'ailles pas aux eaux, ce voyage leur déplaît fort, à moins que l'on ne soit certain de la guérison, mais par exemple il est d'avis que tu restes le plus longtemps possible à la Musse, puisque ma tante t'offre de rester pendant son séjour, accepte, je t'en supplie, mon cher petit Père, tu me feras une grande joie au coeur, ou, si tu ne veux pas, il faudra aller aux environs de Caen au bord de la mer, mais il ne faut pas revenir à Lisieux avant le mois d'Octobre, tes petites Carmélites ne veulent pas te revoir avant.
   Dis à ma chère petite Jeanne que sa petite lettre m'a fait pleurer de joie, oh ! dis-lui que je l'aime mille fois plus. C'est vrai, je craignais qu'à force d'infidélités, elle ne devienne comme certaines petites dames dont j'entends parler qui, élevées très chrétiennement, finissent peu à peu par se relâcher. Mais maintenant je suis on ne peut plus consolée.
   Je vais donc te raconter notre fête de Jeudi qui a été magnifique. D'abord, ce jour-là, les Marthes, dont c'est la fête, ne doivent point pénétrer dans leur cuisine, ce sont les novices qui deviennent les Marthes, qui tiennent le cordon de la bourse et qui ont toute permission de faire danser l'anse du panier. Pour ce jour unique il est permis de faire des gâteaux, des sucreries au Carmel.  Dès la veille à midi, les novices s'emparent de la cuisine, licence leur est donnée de parler, de faire des attrapes, et de se servir du balai pour renvoyer les anciennes cuisinières, ce qu'elles font avec plaisir. Dès le lendemain matin à 4 heures moins le quart, elles doivent être debout pour allumer le fourneau, passer la matraque, etc., mais aussi le soir pour les récompenser on les envoie coucher dès huit heures, mais là est le malheur, elles sont si peu habituées à se coucher à cette heure qu'elles ne dorment pas avant l'heure réglementaire, onze heures, et elles sont furieuses de perdre un aussi bon temps de sommeil qui leur est accordé. Ces pauvres novices se donnent bien du mal, et cependant elles font la terreur de cuisinières, qui le lendemain de cette fête retrouvent leur cuisine sens dessus dessous et ne peuvent plus retrouver ni marmites, ni chaudrons. Je crois que cette fête Ste Marthe est autant, et plus même la fête des novices que celle des Marthes.
Nous leur avions fait un dîner splendide comme on en voit rarement au Carmel, et même dans le monde, je crois même que ton beau dîner de demain [ pour la réception de Mgr Amette] , mon cher petit Père, sera moins chic, comme l'on dit vulgairement. Je vais t'en donner le menu, ainsi que la chanson composée en leur honneur. C'était là la tâche de ta chère petite fille, pendant qu'elle épluchait pommes de terre etc. En même temps que ses doigts, son petit cerveau travaillait pour composer le menu et la chanson. J'ai beau dire que ma verve est épuisée, on ne veut pas me croire, c'est bien triste d'être venue au Carmel pour être poète comique. Maintenant c'est toujours moi qui fais les chansons comiques, je me rejette sur mes filles, il me semble que j'ai assez payé de ma personne, mais non, il faut que je paye toujours.
   Je vais te donner certains éclaircissements au sujet de mes compositions. D'abord sur la feuille où je vais écrire le menu, je vais te mettre à côté de chaque mets, le nom des choses dont il était composé. Ensuite, je te dirai que ce jour-là les novices font toujours des attrapes. Ainsi par exemple une année il y avait un saucisson en sucre parfaitement imité . Notre Mère, au réfectoire, dit aux soeurs qu'elle permettait que vu la quantité, les soeurs mangent de ce saucisson. Il y avait une Soeur très austère qui regardait le saucisson et n'osait le manger, le croyant un véritable saucisson, puis sur l'ordre de notre Mère, elle se décida enfin, mais de peur d'en sentir le goût, a-t-elle avoué après, elle aima mieux risquer de s'étouffer, et avala ce morceau de sucre sans le mâcher, en effet, elle en avait senti si peu le goût que, lorsqu'à la récréation on lui parla du saucisson en sucre elle ne savait trop ce que cela voulait dire, elle était très étonnée que notre Mère ait permis de manger de la charcuterie.
   Cette année, nous avions fait comme surprise des côtelettes, parfaitement imitées aussi. C'étaient tout simplement des croquettes de pommes de terre en forme de côtelettes, on les avait ornées comme dans le monde d'un petit manche frisé, ayant enfoncé un bout de bois dedans et ayant mis des frisures de papier, puis pour tromper davantage , on les avait couchées sur une purée de pomme de terre, le coup était parfaitement réussi. Puis le soir, comme il est défendu de faire du café, pour surprendre les Soeurs, on avait acheté du malt, ou orge grillé, et on en avait fait du café au lait. C'était à s'y méprendre.
   Pour achever la fête, on avait habillé les deux postulantes en Carmélites, et les trois autres novices s'étaient mises en vraies novices, en voiles blancs, nous étions toutes les cinq en blanc, aussi notre Mère nous appelait-elle ses cinq petits anges. C'est vrai que ce petit flot blanc était ravissant. Ta petite fille se rappelait ainsi son jeune temps d'il y a un an.
Les tartes aux cerises étaient exquises. C'était à nous en faire faire des péchés de gourmandise. Comme tu le vois, mon cher petit Père, le menu composé par les petites novices était digne de gastronomes distingués.
   Et ma petite Céline Pottier, dites-lui que je pense souvent à elle et l'aime tendrement. Je serai bien contente d'avoir des nouvelles de sa petite fille.
   Je t'envoie mes plus tendres baisers ainsi qu'à Maman, les petites soeurs et le grand frère. Embrassez bien fort pour moi ma petite Céline et mille baisers à Bébé.
   Et Anne-Marie est-elle encore à la Musse ? Je lui envoie mes plus tendres baisers, ainsi que ceux de ma Sr Geneviève
Ta petite fille, Marie de l'Eucharistie.  

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