Carmel

Biographie de Soeur Marie-Emmanuel

Bathilde-Virginie Bertin 1828-1904

Enfance et Jeunesse

Bathilde-Virginie Bertin naît le 10 septembre 1828 aux Sables-d'Olonne, la treizième d'une famille de quatorze enfants qui compte huit garçons et six filles. Son père est capitaine de navire au cabotage et son grand-père maternel, Vincent Louineau, capitaine au long cours et maître du port. Il s'agit donc d'une famille de marins vendéens qui n'ont pas froid aux yeux puisque durant la Révolution, leur maison recueille de nombreux prêtres traqués qui y trouvent un abri sûr. Plus tard, en 1832, Bathilde avait quatre ans, la fameuse duchesse de Berry qui tentait de soulever la Vendée contre Louis-Philippe, se cache chez ses parents.

En 1835, elle a 7 ans, quand elle entre en pension chez les religieuses de Chavagnes, qu'on appelait aussi les « Ursulines de Jésus ». Elle y reste jusqu'à l'âge de vingt ans et se croit alors appelée à la vie religieuse. Sa mère, veuve depuis cinq ans, ne s'y oppose pas catégoriquement mais lui demande de passer une année entière au milieu du monde.

L'expérience est concluante et le 2 octobre 1850, elle épouse Germain-Louis Bérès, pâtissier à Bordeaux. De cette union, naissent trois enfants, un garçon et une fille qui meurent le jour même de leur naissance et enfin une petite Elisabeth qui vivra six ans avant d'être emportée par une épidémie. Le temps de l'épreuve n'est pas clos pour la jeune femme dont le mari meurt vers 1863.

Années d'attente

Veuve, elle revient à la maison familiale des Sables-d'Olonne. Ses désirs juvéniles de vie religieuse semblent bien l'avoir quittée depuis longtemps. Dans sa solitude, cependant, elle se tourne vers Dieu avec ferveur et peu à peu, aidée par l'abbé Hippolyte Boutin ; la pensée de se consacrer totalement à Dieu et de ne plus vivre que pour lui s'impose à son esprit. Elle frappe à la porte du Carmel de Poitiers, mais celui-ci est au complet et on l'oriente vers Lisieux où elle est admise le 4 janvier 1879 par Mère Marie de Gonzague. Elle a 51 ans.

Au Carmel

C'est la sainte fondatrice du Carmel, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse qui exerce la charge de Maîtresse des novices. Les débuts sont difficiles, son âge, ses habitudes d'indépendance, les responsabilités familiales qui ont pesé sur elle, la rendent moins malléable.

« Pardonnez-moi disait-elle souvent, après certaines vivacités de caractère, je ne suis pas vendéenne pour rien ! Mais si j'ai la tête chaude, j'ai le cœur encore plus chaud » ; et elle ajoutait avec un sourire plein de finesse : « Ah ! pauvre sœur Emmanuel ! tu n'as plus qu'à pleurer ce temps passé où tu commandais tous les domestiques de ton beau-frère, ce temps où personne n'agissait sans ton conseil. A présent, c'est bien fini, me voilà pour jamais réduite à obéir... Mets-toi bien dans l'idée que tu resteras ici ta dernière de la Communauté ! »

Elle prend l'habit pour la fête de la Nativité de la Sainte Vierge le 8 septembre 1879 ; son confesseur, l'abbé Boutin, vicaire des Sables, prêche la cérémonie ; elle fait profession le 7 octobre 1880 et l'abbé Niquet, curé de Villers, donne le sermon de circonstance pour sa prise de voile le 15 octobre suivant.

En cette même année, le second triennat de Mère Marie de Gonzague touche à sa fin, mais les temps sont très incertains et la communauté demande la prolongation de son priorat pour deux ans. En effet, la Troisième République naissante fait alors campagne contre les Ordres Religieux, les expulsions commencent, bouleversant l'opinion catholique. Au Carmel, on craint le pire : l'expulsion et la sécularisation. Déjà les habits civils sont prêts et de nombreux amis lexoviens ont offert l'hospitalité aux Carmélites, en cas de besoin. L'affliction règne au Carmel, particulièrement pour la pauvre Sœur Marie de Saint-Joseph (1) qui est alors en proie aux plus grandes souffrances occasionnées par un cancer et qui craint de ne pouvoir rejoindre sa sœur éloignée de 200 kilomètres si les gendarmes se présentent aux portes du Carmel. Elle devait mourir le 16 août de cette même année. Et, finalement, les carmélites ne furent pas expulsées.

C'est dans cette ambiance que la « veuve vendéenne » apprend peu à peu à devenir carmélite. Rapidement, elle édifie la Communauté par son dévouement dans les différents offices qui lui sont confiés. Son esprit de pauvreté, son oubli d'elle-même, l'empressement qu'elle met à se rendre utile, la reconnaissance qu'elle témoigne pour les plus humbles services, lui gagnent toutes les sympathies.

En mai 1893, Sœur Marie des Anges avec son humour habituel fait d'elle le portrait suivant : « Sœur Emmanuel 65 ans. Office des chausses. Veuve vendéenne. Ayant l'ardeur des vendéens, un cœur de 15 ans. Boute-en-train de nos récréations, sachant parfaitement raconter, amuser ses sœurs... perpétuel secours de chacune lorsqu'il s'agit du plus petit service. »

Avec Thérèse

Il faut avouer que nous savons bien peu de choses de ses relations avec Sainte Thérèse. Il est permis de penser qu'en octobre 1882, à la première rencontre au parloir, le regard maternel de Soeur Marie-Emmanuel, qui avait perdu sa petite Elisabeth de 6 ans, fut sûrement une des plus attentives à la petite fille de 9 ans, Thérèse Martin, qu'elle voyait pour la première fois.

Dans l'ensemble, il faut croire qu'elle apprécia Thérèse à sa juste valeur pour oser dire à Soeur Geneviève : « Cette enfant a une telle maturité et tant de vertu que je la voudrais prieure si elle n'avait pas 22 ans. »

Un autre témoignage de Sœur Geneviève est intéressant : « Au Carmel, elle se faisait des peines de tout, aussi servait-elle d'exemple à Thérèse qui nous disait : Voyez comme les petites choses sont méritoires puisque cette sœur qui en a eu de si grandes qu'elle a vaillamment supportées, tombe épuisée sous les petites. »

Nous savons aussi que Thérèse avait fait cette promesse à Sœur Marie-Emmanuel : « Au moment de votre mort, je viendrai accompagnée de vos trois petits anges, et nous emporterons ensemble votre âme dans les cieux. »

Maladie et mort

Les années s'ajoutent aux années. Après avoir souffert de douleurs sciatiques, elle est atteinte en mai 1904 d'une affection organique de l'estomac qui la met bientôt, par la fréquence des vomissements ; à toute extrémité.

Le 14 juin, elle reçoit le Saint Viatique et le sacrement des malades. Elle souffre beaucoup : « Que c'est difficile de mourir ! répète-t-elle. Que c'est dur ! Priez pour moi, ayez pitié de moi ! Où donc est le bon Jésus ? Le voyage du ciel à la terre est donc bien long ? Comme il tarde à venir ! Il y a un mystère là-dessous. »

Après une ultime semaine de violentes souffrances supportées sereinement, elle s'éteint le 21 juin, jour de la fête de Saint Louis de Gonzague.

P. Gires